‹ Conformité du langage français avec le grecChapitre 187 sur 256 · Ressemblaient. Pour traire voulût dire aussi peindre · texte numérisé non relu

Ressemblaient. Pour traire voulût dire aussi peindre

(19) estoyent estimées les plus belles : pareillement la langue françoise, pour approcher plus près de celle qui a acquis la perfection, doibt estre estimée excellente pardessus les autres.

Que si d'advanture je me mescomptois en ce que je présuppose tenir ce poinct pour tout accordé , qu'une perfection de langage ne se peult trouver qu'entre les Grecs , et qu'il me fallust debatre ce que je tien pour gaigné , alors je serois d'advis de tenir ce moyen contre celuy qui se presenteroit à telle dispute; asçavoir, de luy demander en quels poincts il estimeroit consister la perfection d'un langage : et s'il m'accordoit (ce qui lui seroit force) qu'elle gist en ce qu'il soit aisé à prononcer, contentant bien l'oreille , copieux et abondant en mots de toutes sortes , je m'asseure que nous tomberions bientost d'accord quant au reste. Car je luy aurois incontinent faict confesser (pourveu qu'il voulsist prester l'oreille à raison) que la prononciation du grec est plus aisée, sans comparaison, que celle d'aucun autre, contentant l'ouye par sa doulceur, et la remplissant aussi par sa véhémence où il est besoin, trop mieulx qu'aucun autre langage : au demeurant, qu'il est si riche en toutes sortes de mots , et mesmes en ce qui concerne les arts tant liberaulx que mechanicques, qu'il en preste à tous autres langages et n'en emprunte de pas un; et (qui est un singulier bien) toutes et quantes fois qu'il luy survient chose nouvelle n'ayant encores son nom, il ha le moyen de luy en pourveoir sur le champ. Et quand j'aurois ainsi particulièrement monstre la perfection de ceste langue (ce qui seroit, à mon jugement, autant de parolles perdues) , de la s'ensuivroit la conclusion de ce que j'ay proposé cidessus touchant la prééminence de la nostre; pourveu aussi que, d'autre part, je feisse apparoistre du voisinage que j'ay dict qu'elle avoit avec elle:

ce que j'ay entrepris de faire par le présent Traicté, pour l'occasion que j'ay déclarée cidessus.

Mais ayant qu'entrer en matière , je veulx bien advertir les lecteurs que mon intention n'est pas de parler de ce langage françois bigarré, et qui change tous les jours de livrée selon que la fantasie prend ou à M. le courtisan ou à M. du palais de l'accoustrer. Je ne preten point aussi parler de ce françois desguizé , masqué, sophistiqué , fardé et affecté à l'appétit de tous autres , qui sont aussi curieux de nouveauté en leur parler comme en leurs accoustrêmens. Je laisse apart ce françois italianizé et espagnolizé ; car ce françois ainsi desguisé, en changeant de robbe, a quant et quant perdu, pour le moins eu partie , l'accointance qu'il avoit avec ce beau et riche langage grec Lequel advertissement m'a semblé nécessaire pour le Traicté des manières de parler communes à ces deux langues : mais pour l'esgard des etymologies des mots françois tirées du grec, je ne veulx point aussi oublier à protester que mon intention n'est aucunement de parler du françois de la maigre orthographe 1 , ni d'autre semblable , pour les raisons que je deduiray au long où il sera besoin. De quel françois donc enten-je parler? Du pur et simple, n'ayant rien de fard ni d'affectation, lequel M. le courtisan n'a point encores changé à sa guise , et qui ne tient rien d'emprunt des langues modernes. Com-

1 . Allusion aux réformes téméraires que le grammairien Meigret avait tenté, vers le milieu du xvi* siècle, d'introduire dans l'orthographe. Il voulait que Ton écrivît les mots tels qu'on les prononçait: voy. notre édition des Œuvres choisies d'Ët. Pasquier, Didot, 1849, t. II, p. 20. On trouve une piquante réfutation de ce système, qui a été plus d'une fois renouvelé, dans un ouvrage de M. Nodier : Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, p. 386 et suiv.; cf. ibid., p. 260.

(21 ) ment donc? ne sera-il loisible d'emprunter d'un autre langage les mots dont le nostre se trouvera avoir faulte? Je ne di pas le contraire ; mais s'il fault venir aux emprunts , pourquoy ne ferons-nous plustost cest honneur aux deux langues anciennes , la grecque et la latine (desquelles nous tenons desja la plus grande part de nostre parler), qu'aux modernes, qui sont, sauf leur honneur, inférieures à la nostre ? Que si ce n'estoit pour un esgard , asçavoir, d'entretenir la réputation de nostre langue, je serois bien d'advis que nous rendissions la pareille à MM. les Italiens, courans aussi avant sur leur langage comme ils ont couru sur le nostre ; sinon que, par amiable composition, ils s'offrissent à nous prester autant de douzaines de leurs mots comme ils ont emprunté de centaines des nostres. Et toutesfois , quand ils les nous auroyent prestez, qu'en ferions- nous ? Il est certain que quand nous en servirions, ce ne seroit point par nécessité , mais par curiosité : laquelle puis après condamnerions nousmesmes les premiers , avec un remors de conscience d'avoir despouillé nostre langue de son honneur pour en vestir une estrangere. Ce ne seroit point, di-je , par nécessité, veu que , Dieu merci, nostre langue est tant riche, qu'encores qu'elle perde beaucoup de ses mots, elle ne s'en apperçoit point et ne laisse de demeurer bien garnie, d'autant qu'elle en ha si grand nombre qu'elle n'en peult sçavoir le compte, et qu'il iuy en reste non seulement assez , mais plus qu'il ne luy en fault.

Ce nonobstant , posons le cas qu'elle se trouvast en avoir faulte en quelque endroict : avant que dïen venir la (je di d'emprunter des langues modernes), pourquoy ne ferions-nous plustost feuilleter nos romans 1

l . Voy. , à ce sujet, notre édition de la Precellence du langage françois, Delalain, 1850, p. 191 et suiv.

( 22 ) et desrouiller force beaux mots tant simples que composez qui ont pris rouille pour avoir esté si long temps hors d'usage; non pas pour se servir de tous sans discrétion, mais de ceux pour le moins qui seroyent les plus conformes au langage d'aujourdhuy? Mais il nous en prend comme aux mauvais mesnagers, qui, pour avoir plustpst faict , empruntent de leurs voisins ce qu'ils trouveroyent chez eux s'ils vouloyent prendre la peine de le cercher. Et encores faisons-nous souvent bien pis, quand nous laissons, sans sçavoir pourquoy, les mots qui sont de nostre creu et que nous avons en main , pour nous servir de ceux que nous avons ramassez d'ailleurs. Je m'en rapporte à manquer et à son fils manquement , à baster et à sa fille bastance, et à ces autres beaux mots , à l 'improviste , la première volte, grosse intrade, un grand escorne. Car qui nous meut à dire manquer et manquement, plustost que défaillir et defaultf baster et bastance , plustost que suffire et suffisance ? Pourquoi trouvons-nous plus beau à Vimproviste que au despourveu? la première volte, que la première fois? grosse intrade, que gros revenu? Qui fait que nous prenons plus de plaisir à dire : il a receu un grand escorne, qu'à dire il a receu une grande honte, ou diffame, ou ignominie, ou vitupère, ou opprobre ? J'alleguerois bien la raison si je pensois qu'il n'y eust que ceux de mon pays qui la deussent lire, estant ici escripte; mais je la tairay de peur d'escorner ou escornizer ma nation envers les estrangers. Je parle ainsi pour monstrer à ces messieurs les amateurs de novalité , jusques où pourroit en la fin monter leur entreprise, c'est-à-dire jusques à combien grande dérision , si pn ne luy coupoit chemin. Or, sçay-je bien que quelqu'un qui vouldra se monstrer habile homme , me respondra que escorne, venant de l'italien scorno, ha je ne

sçay quoy de plus que aucun de ces autres mots françois que je vien de dire : mais après avoir bien cerché , il fauldra qu'il demeure tousjours à son je ne sçay quoy ; car si ainsi estoit que scorno ne se peust dire en bon françois, il fauldroit qu'il signifiast quelque chose qui ne se peust mesmes dire ni en latin ni en grec : d'autant que nous exprimons aiseement en nostre langue tous les mots de ces deux langages qui concernent ceste signification. Neantmoins , posons le cas que nul de ces noms-la que j'ay mis ne peust correspondre à cest italien , je di qu'en changeant le verbe avec lequel il est joinct, nous trouverons une douzaine de manières de parler propres à ce faire. Mais n'est-ce pas bien pour rire, que comme nous sommes allez emprunter le mot des Italiens, scorno, ils sont venus aussi emprunter le nostre , honte? Vray est qu'ils ont faict tout au contraire de nous : car au lieu que nous avons adjousté une lettre au leur , disant escorne pour scorno , ils ostent une lettre au nostre quand ils prononcent onta au lieu de honte. Or , comme il y en a qui pensent ne pouvoir exprimer par un mot françois ce qu'ils expriment par cestuy-ci , escorne, qui est emprunté de l'italien , aussi ont plusieurs la mesme opinion de assasiner*, et de ce

l . L'origine de ce mot est orientale : les uns le dérivent de sakin ou sikkin , poignard ; les autres, du verbe arabe hassa , égorger. Jl est bien certain , en tout cas , que ce nom odieux d'assassins fut celui d'un peuple , anciennement établi en Syrie, et qui, soumis aux lois d'un prince sarrasin, appelé le Vieux de la Montagne, s'empressait de tuer, avec une obéissance aveugle, tous ceux qui étaient désignés à ses coups. Il en est question dans Joinville. Voy. , au sujet de ce peuple, homicide par fanatisme, Sainte- Palaye, dans son Glossaire de l'ancienne langue françoise, in-P, col. 1365-1370; et Falconet, qui a traité de son origine, de sa religion et de ses habitations, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions, r« série, t. XVII, p. 127-171.

mot qui est tant pourmené, se resentir. Mais ils diroyent autrement s'ils y avoyent bien pensé.

Toutesfois encores le grand mal ne gist point en ce que je vien de dire, mais en une chose qui est bien de plus grande importance , laquelle je suis presque honteux de dire •: c'est que MM. les courtisans se sont oubliez jusques-Ia, d'emprunter d'Italie leurs termes de guerre ,* laissans leurs propres et anciens, sans avoir esgard à la conséquence que portoit un tel emprunt ; car d'ici à peu d'ans, qui sera celuy qui ne pensera que la France ait appris l'art de la guerre en l'eschole de l'Italie, quand il verra qu'elle usera des termes italiens? Ne plus ne moins qu'en voyant les termes grecs de tous les arts liberaulx estre gardez es autres langues , nous jugeons, et à bon droict, que la Grèce a esté l'eschole de toutes les sciences. Voila comment un jour les disciples auront le bruit d'avoir esté les maistres ; et plusieurs casaniers qui se seront tousjours tenus le plus loing des coups qu'ils auront peu , auront bien à leur aise acquis la réputation d'avoir esté les plus vaillans. Pourtant ne m'esbahi-je point d'eux s'ils nous font si grand marché de leurs mots, veu que oultre le payement qu'ils en reçoivent maintenant, ils s'attendent d'en avoir un jour si bonne recompense : mais je m'esbahi grandement de nous, comment nous ne nous appercevons que par ceste belle traffique nous leur vendons ce qui nous est plus cher qu'à nulle autre nation , voire si cher que tous les ' jours nous le rachetons de nostre propre sang. Or, me suffit-il d'avoir entamé ce propos particulier ; je le laisleray poursuivre à quelque autre qui aura meilleur loisir , et peult-estre aussi meilleur moyen de ce faire : cependant, ce que j'en ay dict a esté, en qualité de vray François, natif du cueur de la France 1 , et d'autant plus

1. C'est-à-dire de Paris, qui passait alors pour une école de

(25) jaloux de l'honneur de sa patrie. Que si j'esperois estre avoué par ceux de ma nation , je ferois volontiers ce marché avec ces messers 1 d'Italie, qu'ils nous rendissent tous les mots qu'ils ont à nous, et nous semblablement eussions à leur restituer tout ce que nous tenons d'eux , et principalement tout ce que nous avons de leur capricce ; voire leur rendre sainct Maturin (qu'on dit ne garir pas seulement ceux qui ont du capricce en la teste , mais aussi les fols naturels) d'autant que ce nom Maturin, commençant par leur mot mat 2 , qui signifie fol, monstre que ce sainct leur appartient : d'autant aussi qu'un tel médecin peult trouver beaucoup plus de practique en un pays chauld, comme est le leur, qu'en un pays froid, comme est le nostre. Or, si telle restitution se faisoit, jamais la corneille d'Esope ne receut un si grand scorno que recevroit la langue italienne, estant desemplumee de nos plumes, desquelles elle se fait maintenant si bragarde. Et ne fauldroit craindre que le pareil nous advint : car, pour chasque plume nouvelle que nostre langue rendroit à l'italienne , elle en trouverait quatre des siennes anciennes, pourveu qu'elle voulsist prendre la patience et la peine de les cercher. Et de faict, avant que sortir de ceste matière d'emprunts, j'ay délibéré d'advertir ceux qui font ce mestier,

bon langage, comme l'atteste H. Estienne dans la préface des Hypomneses de Gallica lingua , 1582 : « Sicut Athenae Grœcia Grœciae appeliata? fuerunt, ita Lutetiam, ad sermonem etiam quod attinet, Franciam Franciae vocare possis. »

1. H.*Estienne joue sans doute ici sur le mot messires (messieurs), qu'il confond à dessein avec celui de messers, moissonneurs. De là messer, gardien des moissons; et, aujourd'hui encore, messier, garde champêtre.

2. Du grec jiàTatoç. Les Italiens disent matto , fou , mattaccio, grand fou , mattamente, follement, etc.

pour le moins de ne le faire ainsi à tors et à travers, et de les prier que, s'ils n'ont esgard à leur honneur en cest endroict , au moins ils ayent celuy de leur patrie en quelque recommendation ; ayans tousjours devant les yeux le proverbe des moines : Si non caste, tamen caute. Car j'en oy beaucoup qui se servent tant à rebours et à contrepoil (s'il est loisible d'ainsi parler) des mots qu'ils ont pris grand' peine à ramasser de ça et de la , qu'ils exposent nostre langue en risée aux estrangers, recognoissans leurs mots si mal applicquez : en quoy tels ramasseurs (soyent emprunteurs ou larrons) me font souvenir de celuy qui se cuidant parer de la robbe d'autruy, comme estant sienne, à faulte d'en sçavoir l'usage, la portoit à l'envers. Bref, j'ose dire que si on veult bien esplucher le langage de plusieurs qui se plaisent fort en leur parler , et qui s'escoutent , ils ne donneront gueres moins de passetemps à leurs auditeurs, que nous ont donné nos ancestres (jedi le vulgaire de nos ancestres), qui de la lance, dicte Xtfyx 7 ) en grec , ont faict un homme, voire qu'ils ont canonizé : et au contraire, d'un homme dict Malchus*, ont faict une certaine sorte de glaive. Mais comment feroyent conscience ces beaux emprunteurs de renverser l'usage des mots estrangers , quand ils aiment mieulx renverser l'usage des leurs propres, que de faillir à user de quelque terme nouveau? Je m'en rapporte à office et à estât, entr'autres , qui sont mots vrayement que l'ancien lan~ gage françois a pris du latin, mais non en une certaine signification qu'on leur donne aujourdhuy : comme quand on dit , je fais estât de partir demain. Item, vous avez faict un bon office, ou vous avez faict un

l . 11 s'agit de celui à qui saint Pierre coupa une oreille ; Évang, de saint Jean, xvm, 10.

mauvais office; au lieu de dire vous avez faict bon devoir, vous avez fait mauvais devoir; ou vous vous estes bien acquitté ou mal acquitté de vostre devoir ; ou vous vous estes bien employé ou mal employé; ou (si c'a esté à Fendroict de son supérieur) vous avez esté bon serviteur, vous avez esté mauvais serviteur; ou vous vous estes porté comme un bon serviteur, on vous avez faict acte de bon serviteur. Encores y a-il plusieurs autres manières de parler propres pour exprimer la mesme chose, si on veult prendre la peine d'y penser : ce qui rend d'autant plus inexcusables ceux qui abusent ainsi de ceste locution faire office. Car il est certain qu'à proprement parler, celuy qui est constitué par son supérieur en quelque office, est dict faire son office quand il s'acquitte de sa charge ; dont vient ce mot d'officier : de sorte que si c'est bien dict vous avez faict un bon office , au lieu de vous avez faict un bon devoir ou service , on pourra dire , par mesme moyen , vous avez esté bon officier, au lieu de dire vous avez esté bon serviteur. Autant se trouve d'absurdité (voire encores plus) en quelques autres locutions , lesquelles toutesfois plaisent à plusieurs , non pour autre raison que pource qu'elles se disent contre toute raison : et de faict, si ce sot (voire enragé) désir de novalité va tousjours gaignant pays et renversant tout par où il passe, j'ay grand peur qu'en la un il ne faille appeler la teste le pied et le pied la teste; et principalement quand un tel désir sera entré au cerveau de gens si ignorans, soyent courtisans ou autres.

Et à fin qu'on ne trouve mon dire autrement estrange , je reciteray à ce propos une histoire non moins vrayè que plaisante. Du temps du roy François, premier de ce nom, il se trouva un grand seigneur si sottement curieux de nouveaux termes, qu'ayant ouy deux ou

(28) trois fois l'evesque Castellan 1 devisant avec le roy, des Athéniens et Lacedemoniens, lors qu'il luy faisoit lecture de l'histoire de Thucydide, et puis s'estant informé de la signification de ces deux mots, il se laissa persuader que les mots de médecins et chirurgiens, comme trop vulgaires, commençoyent à estre bannis de la cour, et que les Athéniens et Lacedemoniens leur succedoyent. Luy, fort joyeux de cest advertissement et en voulant faire son prouffit (suivant ce dit l'autre 2 , scire tuum nihil est , nisi te scire hoc sciât alter) , ne cessa qu'il n'eust faict venir son nouveau sçavoir jusques aux oreilles du roy, auquel il donna, sans y penser, un tel passetemps que le subject mçritoit. Mais qu'advint-il à un autre gentilhomme de marque , du vivant de M. de Langeay l ?Ce seigneur, comme chascunsçait qu'il estoit fort amateur des lettres et des gens lettrez , avoit convié, deux diverses fois , quelques siens amis au disner , avec promesse de leur donner d'un bon epigramme à l'entrée de table : à quoy ce bon gentilhomme ayant pris garde, et estant retourné en son logis, commence à faire la guerre à son cuisinier, luy disant qu'il n'estoit qu'une

1 . Pierre Chasteïain ou du Cbastel , que sa profonde connaissance des langues anciennes désigna à l'attention du cardinal du Bellay : présenté par celui-ci à François I er , il devint le lecteur ordinaire de ce prince , fut successivement élevé aux sièges épiscopaux de Tulle, de Mâcon et d'Orléans, et créé enfin son grand aumônier. A la mort du roi, il le célébra dans deux oraisons funèbres , au sujet desquelles on peut voir de Thou , Hi&t. , liv. ITI, commencement du règne de Henri IT. Ce prélat était le protecteur de Robert Estienne.

2. C.-à-d. suivant ce que dit Perse, dans la première de ses satires.

3. Le nom de famille de ce seigneur était du Bellay (Guillaume) : également remarquable comme guerrier , homme politique et auteur de mémoires, il mourut en 1543, à 52 ans. C'était le frère du cardinal qui vient d'être cité.

beste au pris du cuisinier de M. de Langeay, et qu'il luy fauldroit fendre les pieds et l'envoyer paistre. Ce povre cuisinier, tout esperdu, trouve moyen en la fin d'entendre dont venoit le mescontentement de son maistre; et ayant sceu que c'estoit pource qu'on ne le servoit point d'epigrammes à l'entrée de table, comme M. de Langeay en estoit servi , commence à feuilleter tous ses registres cuisinaux et toutes ses vieilles Chartres, tous les memoriaulx de saupiquets et salmigondis; et, non content de cela , s'adresse à tous ceux de sa profession desquels il esperoit en sçavoir quelques nouvelles, et finablement au cuisinier mesmes de M. de Langeay, lequel cuisinier eut sa part de l'estonnement : et ainsi que ces deux officiers estoyent sur ces termes, survint un gentilhomme qui aida à achever la farce, à laquelle toute la cour prit un singulier plaisir. J'ai raconté ces deux histoires (lesquelles je tien de bon lieu, et toutesfois aucuns racontent la première un peu autrement) pour monstrer la pitié que c'est de courtisans qui n'ont point de lettres , et en quel danger ils exposent leur honneur, au moins à l'endroict de ceux qui reputent l'ignorance à deshonneur, au lieu qu'ils se veulent faire valoir par leur langage nouvellement forgé. De ma part je puis asseurer avoir ouy souventesfois, en bonne compagnie, de la bouche de ceux qui plus s'escoutoyent parler et pensoyent le mieulx pindarizer, des mots escorchez les uns du latin, les autres de l'italien , ausquels il n'y avoit pas moins à rire qu'aux Athéniens et Lacedemoniens : et toutesfois, pour leur qualité que je respectois, je ne leur osois faire tant de bien que de les redresser.

Mais laissons la ces messieurs , et au lieu de parler de ce qui se fait, parlons de ce qui se devroit faire quand il seroit question d'emprunter d'une autre langue.

Je di donc qu'il me semble que nos prédécesseurs nous ont monstre le chemin en ces mots , rosse, bouquin, dogue, et autres semblables : car ne voulans faire l'honneur à un meschant cheval et qui n'ha point de cueur , de l'appeler cheval, de ce mot ross, qui en allemand signifie simplement et généralement un cheval, ils en ont faict rosse pour exprimer cela. Pareillement , pour signifier un livre duquel on ne tient plus de compte, pour avoir esté tracassé par beaucoup de mains, de ce mot bouch , qui est à dire en Allemand un livre , ils ont faict ce mot bouquiû ; duquel aussi je pense que ceste manière de parler soit venue, cela est bouquanierS* Et quant à ce mot de dogue, ils ont faict ce qui est permis en tout langage, et que les Grecs mesmes ont practiqué, c'est de laisser à une chose, venant de pays estrange, le nom qu'elle avoit la : car proprement les grands chiens d'Angleterre ont esté par nos prédécesseurs, et sont encores aujourdhuy , par nous appelez du mot anglois dogue. Il y a seulement ceste différence , que le mot anglois est commun aux grands et aux petits, que nous avons attribué particulièrement aux grands, pource qu'on ne nous a amené que des grands. Voila comment nos prédécesseurs se sont servis de mots empruntez. Mais il s'en est fallu beaucoup que nous ayons tenu ce chemin en tous les mots desquels nous avons bigarré nostre langage : tesmoin le mot de pistolet, duquel l'origine est merveilleuse et telle que je raconteray. A Pistoye , petite ville qui est à une bonne journée de Florence, se souioyent faire de petits poignards, lesquels , estans par nouveauté apportez en France, furent appelez du nom du lieu premièrement pistoyers , depuis

1 . Cette locution est citée dans le Trésor de Nicot , Paris , 1606 , in-P', et traduite ainsi ; « Obsolevit jam ista ratio. »

pistoliers, et en la fin pistolets. Quelque temps après, estant venue l'invention des petites harquebuses, on leur transporta le nom de ces petits poignards ; et ce povre mot ayant esté ainsi pourmené long temps, en la fin encores a esté mené jusques en Espagne et en Italie, pour signifier leurs petits escus 1 : et croy qu'encores n'a-il pas faict, mais que quelque matin les petits hommes s'appelleront pistolets et les petites femmes pistolettes 2 . Or, ay-je voulu alléguer cest exemple notable pour monstrer comme nous avons mal applicqué aucuns mots à nostre langue. Et à propos de pistolet, il y a bien plus d'apparence à ce mot jocondale, d'autant que les Àllemans disent jachim dater ou joachim étaler : il est vray qu'ordinairement ils se contentent de dire dater ou taler*. Mais je laisse penser combien d'autres mots se sont insinuez en la bonne grâce de nostre langage par moyens subtils, sans que nous en soyons apperceus. Je ne parle point des noms donnez aux choses apportées d'estrange pays (car il est loisible de leur laisser les noms qu'elles avoyent la); mais je parle des mots que nous avons empruntez, sans aucune neces-

1. De là remploi de notre mot pislole , qui désignait primitivement une monnaie d'or étrangère, et qui a signifié ensuite une valeur de dix francs en quelque monnaie que ce soit.

2 . On a pris , en effet , ces mots dans cette acception : voy . Bore! , Trésor de recherches, in-4°, p. 384.

3. Thaler, en allemand, écu. Quant à jachim ou joachim, ce mot, ainsi que le précédent, provenait d'une mine d'argent située à Joachimsthal , en Bohême: les comtes de Schlick, qui en étaient propriétaires, avaient battu, en 1518, des monnaies qui portèrent, entre autres noms , celui de joachimsthaler, en latin joachimici. Le terme allemand, trop long, devait finir par être abrégé : il n'en resta que les deux dernières syllabes. — Chez nous, primitivement, dale> morceau ou plutôt masse d'or ou de quelque autre métal.

site, de nos voisins plus povres que nous, seulement pour contenter nostre esprit convoiteux de nouveauté. Mais encores ce qui s'est faict par le passé en cest endroict estoit aucunement tolerable au pris de ce qui se fait pour le jourdhuy : quand nous voyons que sans aucune discrétion et sans aucun respect, petits et grands, sçavans et ignorans, se meslent de ce mestier : que si tels emprunts continuent, que pouvons-nous attendre autre chose avec le temps, sinon que nostre langage , qui a eu si grande vogue et si grand crédit par le passé, en la fin, à faulte de pouvoir payer ses créditeurs, soit contrainct de faire un tour de banqueroutier ?

Et cependant, tant s'en fault que je trouve mauvais que nostre langue s'empare de quelques enrichissemens des langues estrangeres, qu'au contraire je serois le premier qui vouldrois luy en pouvoir donner les moyens. Mais j'enten des enrichissemens qu'elle n'ha point chez soy : car il n'y a point d'ordre que, paresse de cercher ce qui est chez nous, allions bien loing aux emprunts. Avant donc que de sortir de nostre pays (je di comprenant tous ses confins) , nous devrions faire nostre prouffit de tous les mots et toutes les façons de parler que nous y trouvons, sans reprocher les uns aux autres, ce mot-la sent sa boulie, ce mot-la sent sa rave, ce mot-la sent sa place Maubert*. Et quant à ce qu'on pourroit alléguer qu'il n'y auroit ordre d'user d'un langage bigarré de divers dialectes, que nous avons differens ne plus ne moins que les Grecs 2 , je respon qu'il y

1> Ces trois formes reviennent à celle-ci : cette locution est commune, triviale. Boulie n'était pas autre chose que notre bouillie.

2. H. Estienne est revenu souvent sur ce point dans ses ouvrages philologiques : il y voit une grande richesse de notre langage ; ce qui était aussi le sentiment de Ronsard : « Tu sçauras ,

a bon remède à cela : c'est que nous en facions tout ainsi que d'aucunes viandes apportées d'ailleurs, que nous cuisinons à nostre mode, pour y trouver goust, et non à celle du pays dont elles viennent. Et Lucian , en sa langue, nous monstre mieulx que nul autre la practique de ceci ; car il s'aide de mots et locutions ioniques et doriques, les habillant toutesfois d'un mesme manteau que les autres, de sorte qu'on ne les peult recognoistre si on n'y regarde de bien près. Cela estant faict, il nous sera plus pardonnable d'aller aux emprunts hors de nostre pays. Et si quelqu'un objecte que ce seroit deshonneur aux François d'emprunter rien des langages estrangers modernes , veu qu'ils maintiennent le leur estre plus riche, je respon que ce n'est pas honte d'emprunter d'un plus povre que soy, en intention de lui rendre le double. Et quand ainsi ne seroit, au pis aller , le déshonneur seroit bientost passé, si on vouloit croire mon conseil : car je serois d'advis de desguiser si bien ce que nous emprunterions , et l'accoustrer tellement à nostre mode , jque bientost après il ne peust estre recogneu par ceux-mesmes qui l'auroyent preste, et , par succession de temps , fust françois naturalizé. Mais la pluspart de ceux qui se meslent pour le jourdhuy d'emprunter , s'y portent tresmal : car ils font leur monstre de ce qu'ils devroyent cacher, pensans que leurs emprunts leur tournent à gloire, au lieu qu'ils leur tournent à deshonneur : mesmement d'autant qu'ils les font sans aucun jugement ni discrétion , laissans les mots de leur langue beaux et bons, pour en aller cercher des estrangers malotrus. En quoy ils me font souvenir de ceux

dit celui-ci , Abrégé de l'Art poétique françois , dextrement choisir et approprier à ton œuvre les mots les plus significatifs

des dialectes de nostre France » Cf. Vauquelin delà Fresnaie ,,

liv. I er de son Art poet.

( 34) qui estons degoustez par maladie , prennent plus d'appétit à une mauvaise viande qui leur est nouvelle, qu'à une bonne qu'ils avoyent accoustumee.

Or , suis-je de ceste opinion , qu'il n'y a chose es langues estrangeres de laquelle nous peussions plus honnestement nous emparer que les proverbes : veu mesmes qu'il s'en trouve plusieurs communs non seulement à toutes les langues modernes entre elles, mais aussi aux anciennes avec les modernes ; et principalement ceux qui sont pris de l'expérience commune, comme est cestuy-ci : Mauvaise herbe croist toujours ; autant en dit l'Italien, La mala herba cresce presto: l'Espagnol en use pareillement; et que ce proverbe ait esté aussi le temps passé en usage entre les Latins , il appert par ce vers d'Ovide, Et mala radiées fortius arbor agit l : quant au grec, pareillement, j'ay bonne souvenance de l'y avoir leu. Ainsi est-il de cestuy-ci : La vérité est toujours odieuse; car non seulement les autres langues modernes l'ont, mais aussi se trouve es anciens. Autant en pouvons-nous dire de cestuy-ci : L'œil du maistre engraisse le cheval. Il y en a d'autres qui sont fondez sur le commun jugement , comme , // vault mieux estre envié qu' estre en pitié : ce que Pindare avoit dict si long temps devant 2 .

Il se trouve aussi des anciens proverbes ausquels les langues modernes ont adjousté quelque chose du leur , comme à cestuy-ci, qui est fort ancien : Une main lave Vautre, ou Une main frotte Vautre; car l'Italien ayant dict Una man lava l'altra, adjousté ambedue lavano il viso : c'est-à-dire, une main lave l'autre, toutes deux lavent le visage. Et ne fault point doubter que ceci, ainsi

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