Allusion à ces mots de la première pythique : xps<7<xwv
dict en françois, n'ait aussi bonne grâce, en son endroict , qu'il ha en italien. Mais il fault avoir cest esgard de dire ou ce proverbe entier, ou la moitié seulement, selon le propos auquel on le veult accommoder. Car quand les Grecs disoyent yùp X«P a viVcet , c'est-à-dire , la main lave la main, ils n'avoyent pas besoin d'y rien adjouster pour signifier ce qu'ils entendoyent : à sçavoir , que celuy qui avoit receu un plaisir se devoit préparer à rendre la pareille, tout ainsi que la main , après avoir lavé sa sœur , est aussi lavée par elle. Mais quand on adjouste et toutes deux lavent le visage, cela s'entend de la personne à laquelle nostre debvoir nous oblige de faire plaisir ou service, en ce mesme en quoy il ne nous peult pas rendre la pareille : tout ainsi que le visage , ayant esté lavé par les mains , ne leur peult pas faire le semblable. Je di donc qu'un langage peult bien emprunter d'une autre langue tels proverbes , pourveu qu'elle prenne bien garde au droict usage d'iceux *,
Et combien que nostre langue françoise en ait aussi bonne provision que nulle autre, tputesfois je confesse que comme elle pourroit prester grand nombre des siens aux autres, aussi les autres luy pourroyent aider de quelques-uns. Mais il fault user de grande discrétion en telles choses : car il y en a de tels qu'estans traduicts mot à mot d'une langue en une autre , ne s'entendroyent point; ou quand bien ils s'entendroyent, perdroyent toute leur grâce , comme du vin versé en un vaisseau de mauvaise odeur. Aussi en ha chascune langue quelquesuns, lesquels ne se peuvent pas mesmes traduire en sorte aucune, à cause de la propriété des mots esquels consiste la grâce du proverbe ou l'énergie; comme cestuy-ci des Italiens : Le parole sono femine, ma i
1 . Voir beaucoup de ces proverbes cités , Precellence, p. 209 et s -
(36) fatti sono maschi; il se peult bien traduire en françois, de mot à mot ainsi , en lui gardant sa grâce : Lesparolles sont femmes (ou femelles) , mais les faicts (ou les effects) sont masles; mais il ne se pourroit rendre en grec ni en latin, pource que ni en l'un ni en l'autre le mot ordinaire signifiant parolles n'est de genre féminin : sur quoy est faicte l'allusion.
Il y a puis d'autres proverbes convenables particulièrement aux meurs du pays duquel ils sont : comme , pour exemple , les Italiens, d'autant qu'ils sont vindicatifs pardessus toute autre nation , ont aussi plusieurs proverbes touchant la vengeance, et mesmes aucuns si horribles, qu'ils feroyent dresser les cheveux en la teste à beaucoup de François , voire les feroyent bien tomber à la renverse. Us ont aussi , selon que leur humeur est différente en plusieurs choses de celle des autres , d'autres proverbes qui ne sont point autrement à reprendre , mais ne conviendroyent point ailleurs. Et mesmement le populaire ha des proverbes tirez des façons de faire ordinaires du pays, lesquels n'auroyent lieu autre part où telles choses ne sont en usage : de quoy je donneray un exemple bien familier. Où le naturel des femmes porte de se farder, sans que cela soit aucunement trouvé mauvais, ce proverbe ha lieu, Granda et grossa mi facia lddio ; ehe bianca et rossa mi faré io : c'est-à-dire, Dieu me face grande et grosse ; quant à moy, je me feray blanche et rouge : mais où les femmes se passent bien de fard, ce proverbe n'ha plus de lieu. Or, tout ainsi que tant cestuy-ci que plusieurs autres sont comme superflus en leur langue mesme , au contraire il y en a d'autres, en chascun langage, de si grande efficace, qu'en une matière d'importance ils exprimeront plus et avec meilleure grâce que ne feroyent ni Demosthene ni Ciceron par une harangue de
* ( 37 ) deux ou trois heures; tesmoin la brave response qui fut faicte par les Lacedemoniens au roy Philippe, père d'Alexandre : Àtovumoç lv Kop(v6<p, Dionysius Corinthi. Au demeurant je yeux bien aussi advertir d'une chose , c'est que quelquesfois une mesrae façon de parler, tenant lieu de proverbe en deux langues, en l'une ha un usage du tout contraire à celuy qu'elle ha en l'autre. De quoy j'allegueray deux exemples , dont le premier est fort beau, pris de saint Paul : lequel premièrement au VI e chapitre de l'Epistre aux Ephesiens, advertissant les serviteurs de rendre le devoir et l'obéissance qu'ils doivent à leurs maistres, use d'un trèsbeau mot composé, disant, ^ xorr' <3cp8aX|/.oSouXeiav , wç
àvôpwircÉpecxoi , à\\' &<; SouXoi tou Xpiffiou, etc. Puis
de rechef au III e chapitre de l'Epistre aux Golossiens, adressant aussi aux serviteurs ce mesme propos , oï
SouXot u7raxou£TE xori iravTot toïç xorcà crapxa xuptoiç , fj.^ cv ô^0aXfjio£ouXetai<; ôç âvôpcoiràpeaxoi , d\V iv «tcXottiti
xap§(aç, etc. Saint Paul, en ces deux- passages, défend aux serviteurs le service d'œil , ou à l'œil : et nous, au contraire , quand nous voulons parler d'un homme qui est bien servi, nous disons, II est servi au doigt et à l'œil. Cette contrariété vient de deux divers respects, ou diverses intelligences d'une mesme manière de parler : car quand saint Paul défend de servir à l'œil, il défend de servir tellement qu'on craigne défaillir, seulement de peur d'estre veu et apperceu. Mais quand nous disons Il est servi au doigt et à l'œil (en la mesme sorte que Plante, en gossant , a dit Tum ut hujus oculos in oculis habeas tuis*} 9 nous entendons : Il est si bien servi que ses gens l'entendent au moindre signe qu'il fait du doigt ou de l'œil. Voila le premier exemple. Le second
l. PseudoluSy act. III, se. 2.
est que, au lieu que nous disons , pour monstrer qu'un homme est demouré tout honteux et confus, II est demouré bien camus, ou. Je Vay faict bien camus; les Italiens disent, tout au contraire,^ rimaso con tanto di naso : c'est-à-dire, Il est demouré avec un nez aussi grand; et fault entendre, Aussi grand comme ils le monstrent en disant ceci : selon que la mode des Italiens est d'accompagner leurs propos de gestes, voire de parler une partie par gestes; chose de mauvaise grâce à ceux qui ne l'ont accoustumee. Or ,* comment on pourrait appointer en ceci les Italiens avec nous, j'en laisse le pensement aux autres qui pourroyent avoir meilleur loisir que moy.
Apres les proverbes, il n'y a chose laquelle je conseillasse plustost aux François d'emprunter des autres langues, que les façons de parler qui peuvent servir à abbreger propos. Car il est quasi incroyable quelle grâce apporte le brief parler, et quelle richesse est à un langage la briefveté. Mais de quelle langue l'apprendronsnous ? Il est certain que nulle des modernes ne nous en peult rien monstrer : si fait bien la grecque, la roine de toutes les langues. Mais d'autant que ceci ne se peult apprendre tant par reigles que par imitation (j'enten de la briefveté non-seulement quant aux parolles, mais aussi quant aux sentences), j'ay commencé de traduire en nostre langue quelques passages des auteurs grecs, lesquels m'ont semblé les plus propres à cest effet : aussi quelques epistres fort briefves et biencouchees, lesquelles s'il plaist à Dieu que je mette bien tost en lumière, comme j'espère , j'adjousteray aussi les reigles et les préceptes desquels je me pourray adviser entre ci et la 1 .
l. La Croix du Maine, dans sa Bibliothèque, mentionne en
Mais cependant, puisque nous sommes sur le propos de l'enrichissement de nostre langue, je ne me puis tenir de descouvrir mon cueur touchant certaines façons de parler, desquelles plusieurs aujourdhuy font parade , et toutesfois, selon mon jugement, sont grandement à condamner : non pas pour estre empruntées des langues estrangeres , comme celles dont nous avons parlé cidevant , mais pour estre pleines d'affectation curieuse ; laquelle j'estime estre autant ou plus à fuir , et estre d'aussi mauvaise grâce en nostre parler qu'en aucun autre. Et pense que généralement il en prend à tous langages comme aux femmes, lesquelles estant fardées, ne laisseront d'avoir une beauté attrayante, jusques à ce que le fard soit descouvert; mais aussitost qu'on l'aura apperceu , elles ne donneront plus tel plaisir ni contentement à l'œil. Ainsi le langage affecté pourra contenter l'oreille pour quelque peu de temps; mais incontinent qu'on y verra quelque appercevance d'affectation, on en sera degousté. Et c'est pourquoy les anciens ont dict que c'estoit un grand art, ou artifice, que pouvoir cacher son art; et que, où l'artifice d'un bon orateur s'appercevoit le moins, c'estoit la où il estoit le plus grand. Ce qui me semble estre fondé sur tresbonne raison : car il est certain que jamais perfection ne se trouve qu'où il y a une telle concurrence de la nature avec l'art, et une telle liaison , qu'il semble que les deux ne soient qu'un. Ainsi donc qu'une femme fardée se rend
effet plusieurs opuscules traduits du grec en français par Henri Estienne , mais qui ne nous sont point parvenus. Il cite aussi de lui les deux ouvrages suivants qui semblent être ceux auxquels il est fait allusion en cet endroit , mais que nous n'avons pas davantage : « Epistres laconiques (c'est-à-dire ayans une gentille briefveté ) de plusieurs Grecs , ensemble les epistres de Brutus , recueillies et traduites ; » et : « De la briefveté qu'admet le langage françois , non moins que le grec et le latin... »
comme coupable ou s'accuse d'estre laide de soymesme, et un qui ne va jamais sans muscq fait souspeçonner de soy ce que disoit le poète mocqueur , Non bene semper olet, qui bene semper olet 1 ; ainsi celuy qui use d'affectation , c'est-à-dire qui parle ou escrit avec apparat et artifice curieux , usant de parolles ou façons de parler ou de quelques rencontres tirées de loin, fait penser qu'il n'ha pas grande aide de la nature : ce qu'aussi l'expérience conferme souvent. Et toutesfois ne plus ne moins qu'il se trouve des femmes si mal advisees (je continueray cest exemple, pour n'en trouver de plus propre) , que , combien que nature les ait pourveues d'une singulière beauté, elles seroyent bien marries de quitter leur part del rosso et délia bianca ; ainsi se trouve-il des personnes si inconsidérées que, ne tenans compte de l'éloquence de laquelle nature les a douées, la desguisent par tous moyens à eux possibles , sans oublier aucun traict d'affectation. Et voila dont vient qu'aucuns parlent trop mieulx estans pris au despourveu , qu'ayans prémédité.
Or, comme ainsi soit que ceste affectation consiste en deux choses, sçavolr est es sentences ou propos, et es mots estans pris à part, d'autant que l'examen des sentences requerroit bon loisir (duquel je suis mal garni pour le présent), je donneray seulement exemple de quelques mots, desquels ma mémoire me pourra fournir sur le champ. Et pour commencer , je di et déclare que je veux grand mal à un mieulx qui ha grande vogue pour le jourdhuy ; comme quand on dit : Je prie à Dieu