‹ Conformité du langage français avec le grecChapitre 191 sur 256 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

ADVERTJSSEMENT

Touchant l'ordre qu'il veult tenir.

D'autant que mon subject est de choses qui n'ont aucune liaison ensemble, ni continuation de propos, et que par conséquent elles ne se peuvent bonnement renger en certain ordre d'elles-mesmes , je me suis advisé , tant pour desmesler plus aiseement la matière que j'ay entrepris de traicter, que pour l'aisance aussi de ceux qui se vouldront aider de ce mien labeur, de prier Priscian 1 et ses compagnons de me prester l'ordre des huict parties d'oraison, lequel ils tiennent ordinairement en leurs escholes : ce qu'ils m'ont ottroyé, à la charge que je ne leur bailleray jamais soufflet. Toutesfois je leur ay laissé la partie qu'ils nomment interjec-r

1 . Priscien est auteur d'un ouvrage sur la Grammaire , en 18 liv. et en latin , qui a été la base de l'enseignemeut jusqu'à la renaissance des lettres.

(48) tion ; et, quant à celle qu'on appelle article, pour sçavoir en quel ordre je la devois mettre, je me suis adressé aux grammairiens grecs, pource qu'elle n'est point en usage en la langue latine. Voila donc l'ordre que j'ay délibéré de suivre en ce premier livre de ce Traicté. Le second contiendra les manières de parler que ces deux langages ont tellement conformes, qu'on ne les peult rapporter particulièrement à une partie d'oraison: à l'occasion de quoy j'ay pensé que le plus expédient estoit de les mettre à part, sans leur cercher autre ordre que celui auquel ma mémoire les auroit arrengees. Pour le troisième livre, j'ay réservé les mots de la langue françoise, dont les uns sont entièrement et purement grecs, les autres ont leur etymologie du grec.

Au demeurant, quant aux exemples grecs, mon intention a bien esté, à fin de gaigner papier 1 , de n'amener que ceux que je penserois estre les plus malaisez à trouver : m'asseurant tant de la diligence des lecteurs studieux de ceste langue, qu'ils feroyent leur devoir de cercher le reste. Toutesfois, si par mesgarde j'ay accompagné quelques miens propos d'exemples assez communs, les lecteurs qui ne seront fort avancez en la cognoissance de la langue grecque, ne devront trouver mauvais, ce me semble, que je les aye relevez d'autant de peine ; et à l'esgard de ceux qui y sont fort avancez, je leur conseille de passer oultre , et de s'arrester seulement aux endroicts où ils rencontreront des observations qui ne leur apporteront iqoins de prouffit pour l'intelligence de plusieurs passages des bons auteurs grecs, qu'elles leur donneront de plaisir à cause de la nouveauté : desquelles je leur ose promettre qu'ils trouveront un bon nombre, s'ils leur plaist d'y prendre garde.

l. C'est-à-dire ménager le papier, être court.

Je confesse bien aussi que j'ay un peu extravagué 4 , déclarant quelques façons de parler françoises, qui n'auront besoin d'explication à l'endroict de plusieurs es mains desquels ce Traicté pourra tomber : mais je remettray à leur discrétion de considérer que ce dont ils se passeront bien, et ne feront compte, sera peult-estre soigneusement recueilli d'un autre. Et comme il est malaisé de faire un bon banquet où il n'y ait trop ni trop peu , mais il vault bien mieulx qu'il y ait trop, d'autant que ce qui demeure n'est pas perdu ; ainsi est-il difficile de garder si bien mesure en traictant tels argumens , que rien n'y soit d'abondant et que rien n'y défaille. Mais il est bon remède à ce qui se trouvera ici estre abondant: car les lecteurs n'auront qu'à le laisser. Et toutesfois ce qui aura esté laissé par ceux de ma nation, fera grand bien à quelques estrangers, qui n'auront point encores esté desjeunez de telles manières de parler, ou pour le moins ne les auront goustees avec telle saulse.

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