‹ Conformité du langage français avec le grecChapitre 193 sur 256 · Orator, c · texte numérisé non relu

Orator, c

2. Déjà : toutefois, en 1607 , Malherbe, dans son Commentaire sur les poésies de Desportes, remarquait, au sujet déjà, que ce mot était vieux et ne s'employait plus que parmi les paysans.

Obs. 4. Nostre langage, à l'imitation du grec» use de plusieurs autres façons de parler défectueuses ou imparfaictes (que les Grecs appellent elliptiques), c'est-à-dire esquelles default quelque nom, mais duquel toutesfois elles se peuvent aiseement passer, d'autant qu'il y est entendu aussi bien que s'il y estoit. Et pour n'aller loing cercber exemple, je di souvent en ce Traicté : le françois, au lieu de dire : le langage françois. Ainsi est-il quand nous disons : il a bien estudié au grec. Item : il parle du latin de cuisine, il parle du latin friand; desquelles deux locutions (je diray ce mot en passant) nous usons comme contraires, combien que la raison semble vouloir plustost qu'elles s'accordent, aussi bien que les frians s'accordent avec la cuisine. Les autres disent : gros latin , et au contraire du latin sublin, celuy qui est le plus fin ; comme aussi généralement on dit : il est sublin, pour dire, il est exquis. Il est vray que je demanderais volontiers à tels parleurs qu'ils 1 eussent faict si les martres sublines 2 n'eussent peu trouver le chemin de France. Mais pour retourner à nostre propos, les Grecs omettent en la mesme sorte le mot yX^aca, qui signifie langue ou langage , comme on peult veoir en ce passage de Lucian, au dialogue intitulé Jupiter tragœdus % : Ofy #TtavTeç , <o Zsî», x^v 'EXX^veov ouviSfatv : car il

1 . Ce est omis dans cette construction et Tétait très-fréquemment à cette époque.

2. Ce sont les martres zibelines, martre? de Sibérie, dont le poil est particulièrement fin et recherché. C'est uniquement par corruption, comme le remarque Ménage dans son Dictionnaire étymologique, qu'on les a appelées sublimes, sublines, ou comme récrit Nicot, soublines.

3. Ce dialogue de Jupiter tragédien, plusieurs fois cité; appartient comme celui de Jupiter confondu, qu'on trouvera mentionné plus loin, au genre des Dialogues des Dieux où a excellé Lucien. Seulement, tandis que dans ceux-ci l'auteur, vif et enjoué, se

(flO) fault entendre -rijv 'EXX^vuv yk&aaav ; comme aussi ils disent t^jv 'EXXtivix^v out^v *EXXn)vtèa , omettans ce mesme mot. Et d'autant plus la manière de parler françoise doibt estre tenue pour authentique, qu'elle est autorizee par ceste grecque. Au contraire nous en avons une autre qui (à l'aveu seulement de quelques fripons) a trouvé plus grand crédit qu'il ne luy appartenoit ; car on dit aujourdhuy : Cestuy-la est bon latin et bon grec, pour signifier : cestuy-la sçait bon latin et bon grec. Et toutesfois ceux mesmes qui parlent en ceste sorte, il est certain qu'ordinairement quand ils diront : Cestuy-la est bon François , ils vouldront qu'on l'entende autrement , et que ce soit autant que s'ils disoyent : Il tient le parti des François, ou, Il maintient fort et ferme les François ; ce qu'on dit communeement : 11 est François pour la vie. Qui est auss* une autre façon de parler assez estrange , si on la regarde de près ; car qui est celuy qui ne vouldroit maintenir le parti des François pour vivre? Et cependant on entend le contraire ; car c'est autant que si on disoit : Il est François pour mourir; de laquelle locution on use aussi quelquesfois 1 . Mais un bon entendeur accordera aiseement ceci qui ha apparence de contrariété , et considérera que quand on dit : II est François pour la vie 2 , on veult donner à entendre : il maintient le parti de France jusques à y vouloir employer sa vie, et (comme on dit autrement) jusques à la

borne à railler rapidement les fables du paganisme, il attaque dans ceux-là, avec plus d'étendue et d'audace, les principes mêmes de toute religion.

1 . On dit encore aujourd'hui , dans ce sens , en langage vulgaire : Il est français à mort.

2. Cela peut signifier tout simplement aussi, pour tout le temps de sa vie; c.-à-d. qu'il ne perdra qu'avec la vie l'amour de la France.

dernière goutte de son sang. Voila comment quelquesfois diverses manières de parler, et mesmement ayans des mots contraires, reviennent tout en un, quant à la signification. Et ceci se peult veoir fort clairement par cest exemple familier : c'est que n'estant rien plus contraire que le feu et l'eau , toutesfois quand une maison brusle, l'un crie : Au feu, et l'autre crie : A l'eau; et cependant tous deux ont une mesme intention. Or, cest advertissement pourra servir non-seulement pour quelques autres façons de parler que nous avons en nostre langue , mais aussi (et encores plus) pour la grecque, qui est merveilleuse en telles locutions, lesquelles, tenans chemin contraire , ne laissent toutesfois au bout de s'entrerencontrer. Mais pour retourner au propos de ceste belle locution ; Il est bon latin , je pense qu'elle soit de la mesme forge qu'est ceste-ci : C'est une bonne espee, ou Une rude espee; au lieu de dire : Il met bien la main à l'espee , ou plus brief vement , C'est un homme d'espee*.

Mais je laisse la ces parleurs hétéroclites , et vien à un autre exemple de ces locutions défectueuses. Nous disons ordinairement : Habillé à la françoise, à l'angloise, à l'italienne , à l'espagnole , à l'allemande , à la grecque, à la turquesque; au lieu de dire : Habillé à la façon françoise, ou, à la mode françoise, ou , à la coustume françoise, et ainsi des autres. Et non-seulement en ceste manière de parler, mais en plusieurs autres nous omettons ce mesme mot; comme quand nous disons : Je vous traicteray à la françoise , Il ha le

i . Le xvii* siècle a montré pour ces sortes de métonymies un goût tout particulier. Quant à la dernière locution citée, elle désignerait seulement , aujourd'hui , un homme engagé dans la carrière des armes.

ventre à l'espagnole 1 . Aussi quand nous disons : Cela est faict à l'antique. Or, comme telle omission du mot façon ou mode est ordinaire en telles locutions, aussi est ordinaire en grec l'omission de £6oç (qui signifie le mesme), en semblables manières de parler; comme on peult veoir par les exemples suivons, Thucydide, en son livre VII, en la page 252 de mon édition , xorcà Se to vr^iuTutov, (xSXXov x<mipY<$pevot. Et luy-mesme (si j'ay bonne me* moire) en quelqu'autreendroict,lcrraXpévoç Içto ftap€<xptxov*. Lucian, en la fin de l'opuscule intitulé Dionysim 1 , Touvxeuôèv $1 ^j$Y) à<peôe(or,ç «utoîç tyjç (aÉOt^ , atwicwai , x«t icpoç to àpxaîov dvaTpÉ^ouat. Et je ne doubte point que Menandre n'eust usé de ce mesme mot ap/atov (omettant ainsi fôoç) au passage auquel Terence a dict , Antiquum obtines 9 Andr. , act. IV , scen. v* : Optime hospes ! Pol , Crito, antiquum obtines; et m'esbahi comment Donat y fait quelque difficulté, amenant encores une autre exposition. Il est vray qu'ici on peult bien aussi entendre quelqu'autre mot que morem , asçavoir ingenium, ou animum, ou institutum, comme advertit le mesme commentateur , n'oubliant morem entre les autres. Et de faict, en ce passage de Plaute , — Antiquum obtines hoc

1. C'est, sans doute, avoir peu de ventre, le ventre peu saillant : allusion à la sobriété renommée des Espagnols. Traiter, dans la proposition précédente , parait vouloir dire faire manger.

2. Je ne crois pas que cette locution, fort grecque d'ailleurs, se trouve dans Thucydide. J'ajouterai qu'elle n'est pas indiquée dans \e Lexique de cet auteurpar Bétant,!" vol., 1843, Genève, in- 8°. On rencontre du moins une forme analogue à celle-ci dans le xxvii* dialogue des Morts de Lucien : è; ta papgapixàv 7)x.8eTo.

3. C'est un morceau qui parait avoir servi d'introduction à des lectures publiques. Il est intitulé IlpocXaXià fi Aiovvaoç , Prologue ( préface , petit discours ) ou Bacchus.

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