AU LECTEUR
Je ne doubte pas que de jour en jour on ne se puisse ad viser d'autres mots ayansleur etymologie du grec* ; et mesmes , quand je suis venu à la fin de ce recueil , je me suis souvenu d'aucuns omis tant au commencement qu'au milieu : et entr'autres de nostre madia et nostre nida 2 c'est-à-dire (lettre pour lettre) pA Sia et v^ Si'or. Lesquels mots toutesfois sont plus en usage entre le menu peuple ( principalement entre les femmes et jeunes N enfans) qu'entre autres. Vray est qu'en quelques lieux, et mesmes à Paris , on use plustost de nanda , ou ananda, ou mananda, ou parmananda'. Or, comme ceste façon de serment est prise des Grecs , ainsi le vieil françois empruntait son Se m'aist Dieux (pour Si m'aid' Dieu) de sic me adjuvet Deus : comme aussi l'Italien dit (et
1. 11 est bien évident que , sans se laisser aller à des conjectures hasardées, on pourrait beaucoup augmenter cette liste de mots français venus du grec : voy. , par exemple, la liste étymologique jointe aux éditions classiques des Racines grecques de Lancefot.
2. Espèces de serment ou plutôt formules de négation ou d'affirmation (non certes , oui certes) , qui appartenaient à cette langue factice que Henri Ëstienne a plus haut appelée notre jargon. C'est ce qu'il explique, d'ailleurs, par la phrase suivante.
3. C'étaient là (comme les précédents), ainsi que nous l'apprend Robert Ëstienne, d'anciens jurements encore usités, vers le milieu du xvf siècle, aux enviions de Paris.
nommeement le Vénitien) cosi Dio m'ajuti. Et de ce Se m'aist Dieux, est venu Midieux 1 . Je me suis, di-je, souvenu de quelques mots omis , et pareillement de quelques façons de parler ; mais je ne m'estois pas obligé de faire un recueil sans aucune omission : comme aussi ceste entreprise n'eust esté sage. Toutesfois je ne veulx pas nier que si j'eusse poursuivi ce traicté de la mesme sorte que je Pavois commencé, je ne l'eusse peu faire beaucoup plus ample ; mais oultre ce que le remuement d'affaires , survenu depuis en ma maison , m'a faict oublier une partie de ce que je voulois adjouster à mon livre, aussi une nouvelle entreprise (mise en exécution) de continuer l'impression des poètes grecs (et premièrement tout à une fois , de l'Homère avec sa bande 2 , du Sophocle , et des Epigrammes) a tellement distraict mon esprit , que quant au default qui se pourroit trouver ici, au lieu de s'en esbahir, il me semble qu'il devra estre supporté et pris en patience , par ceux nommeement ausquels Dieu fera la grâce de pouvoir jouir, d'ici à quelque temps , du labeur que j'auray sué alentour des poètes susdicts : car ce leur sera comme une recompense de ce default s .
1 . Pour mon Dieu : forme tombée en désuétude dès le xvi e siècle. On se rappelle que la lettre s (et quelquefois x à sa place) était, dans notre ancienne langue, caractéristique du nominatif singulier masculin.
2. H. Estienne désigne par là l'important recueil qu'il fit paraître , en 1 566 , sous ce titre : «Poetœ graeci principes heroicî ( arminis , et alii nonnulli. » Quant au Sophocle et aux Epigrammes grecques , dont il est question ensuite , le premier fut donné en 1568 , les autres en 1570.
3. La première édition est terminée par ce passage , supprimé dans la seconde ; « J'ay aussi un mot à dire touchant l'orthographe de ce livre : c'est que je ne l'approuve pas du tout comme elle est ; ains que ma délibération estoitde faire tailler quelques poinçons ex-
pies pour tes lettres superflues quanta la prononciation et toutesfois characteristiques. Mais ayant eu le temps trop court pour ce faire, j'ay remis telle entreprise jusques à l'autre livre françois promis cidessus: lequel surpassera ma promesse (aux despens de plusieurs bons auteurs grecs) , s'il plaist à Dieu me prester la vie encores quelques mois : auquel soit honneur et gloire éternellement. » — Nous avons dû , averti par cette observation , nous conformer à l'orthographe de la deuxième édition. Cette remarque de H. Esticnne est d'ailleurs un nouveau témoignage de l'incertitude qui régnait alors, comme on l'a déjà fait observer, au sujet des règles de l'orthographe. On aurait peine à compter tous ceux qui , au xvi e siècle, ont écrit sur cette question : elle a préoccupé les esprits les plus sérieux et les plus élevés. On sait que Bamus , historien et philosophe , a traité aussi de l'orthographe.
Quant à Vautre livre françois que mentionne ici H. Estiennc , c'est sans doute celui dont il est parlé plus haut à la fin des pages 38 et 39.