XLIX
côtés les hommes qui en étaient dépositaires , et fouiller les bibliothèques des diverses contrées de l'Europe qui étaient loin d'avoir rendu tous leurs trésors. D'autre part , jamais les lettres anciennes n'eurent de plus sincères et de plus fervents adorateurs qu'à cette époque. Des liens étroits , des rapports assidus existaient entre eux , quel que fût l'éloignement des cités qu'ils habitaient : une commune passion animait leurs travaux , dont ils se transmettaient réciproquement les résultats ; et que de nouvelles à échanger, lorsque, chaque jour, les monuments de la Grèce et de Rome sortaient de leurs ténèbres! C'étaient de précieuses leçons retrouvées dans quelque manuscrit ignoré; des restitutions qui venaient compléter des passages défectueux ; d'heureuses rectifications de sens : toutes découvertes qui passaient de bouche en bouche, longtemps avant d'être déposées dans les livres.
Le voyage de H. Estiennedura près de trois ans 1 . L'ardent jeune homme s'était adressé au pays qui, pour la culture intellectuelle et la richesse bibliographique, était le plus justement renommé. Les contemporains nous le représentent à cheval , courant de ville en ville, et galopant presque toujours seul, en chevalier errant des lettres. Souvent il trouvait mauvais gîte : mais, avec la souplesse de son âge , il savait se plier aux inconvénients de la route. Quelquefois aussi, grâce à la recommandation de son nom et aux qualités appréciées de son esprit , les plaisirs ne lui manquaient pas : à Gênes il s'est applaudi d'avoir trouvé l'hospitalité la plus cordiale et une chère digne de Paris 2 . Il visita successivement Rome ,
1. Voy. Y Apologie pour Hérodote, au commencement, et Musa monitrix, p. 203, 213, 253; etc.
2. Oratio adversus lucubrationemUberti Folietœ, 1594, p. 53 :
Conformité. c
ISaples, Florence, Venise, etc., chassant, nous dit-il, les bons manuscrits 1 , et dépistant avec non moins d'empressement les érudits dont la conversation pouvait lui être utile. 11 noua dans ce savant pèlerinage de nombreuses relations, il se fit des patrons et des amis qu'il conserva , tels que Caro , Gastelvétro , et les cardinaux Maffée et Sirlet , protecteurs des lettres ; il collationna beaucoup de manuscrits , s'en procura quelques-uns, et revint avec un abondant recueil de corrections, de variantes et de fragments inédits, particulièrement pour le grec 2 .
Lorsqu'il reçut de lui ces précieuses acquisitions, Robert était occupé des projets de retraite qu'il devait réaliser un peu plus tard : néanmoins son activité typographique ne s'était point ralentie. Il trouva surtout, dès ce moment, un concours habile dans son fils, qui s'était perfectionné en travaillant plusieurs mois à Venise chez les Manuce'. En même temps celui-ci commençait à mêler aux occupations de son état des essais litté-
« Memini rae Genuœ conviviis ita... exe i pi , ut... in medio Lutetiae lautissime epulari mihi viderer. »
1. « Ut artem exerceat venatoriam... : » Schediasinatum variorum libri très, 1589, in-8°, p. 273; cf. la lettre préliminaire, citée, de l'Aulu-Gelle de 1585, p. 6.
2. Dans la célèbre bibliothèque des Médicis, en particulier, il trouva un vieux manuscrit qui renfermait des épitaphes grecques consacrées aux héros d'Homère; il l'édita plus tard et le traduisit. Ausone y avait beaucoup puisé , sans indiquer avec précision la source de ses emprunts. A Venise et à Naples il put conférer de nombreux manuscrits des tragiques grecs. Il en compulsa jusqu'à quinze sur Euripide, mais qui malheureusement ne contenaient qu'une partie de ses pièces. Il rapporta encore d'Italie les Hypoffjposes de Sextu3 Empiricus, quelques parties d'Appien, etc.
3. C.-à-d. chez Paul Manuce, fils de feu Aide, dit l'ancien : c'était alors , comme on sait, la première maison de l'Italie pour l'art typographique.