LXXVII
Elle était fille de la deuxième épouse de Robert, et celui-ci avait souhaité cette alliance pour Henri : elle lui donna quatre enfants qui moururent en bas âge à l'exception de l'un d'eux, Judith , mariée par la suite à un imprimeur , du nom de Lépreux , que sa religion fit passer aussi de Paris à Genève. Le 19 mars 1565 , Estienne forma de nouveaux liens avec une demoiselle de famille écossaise et parente du célèbre jurisconsulte Scrimger, son ami : elle s'appelait Barbe et son père était le seigneur Claude de Wille. Ce second choix ne fut pas moins heureux que le précédent; mais Barbe succomba en 1581, peu de temps après être devenue mère pour la huitième fois. Entre ses enfants on remarque Paul , qui ne parcourut pas sans distinction la carrière typographique, et Florence, destinée à être la femme dlsaac Casaubon. On doit croire que la constitution de Barbe fut toujours délicate , puisque son fils Paul fut le seul qu'elle put nourrir de son lait : elle le regrettait vivement , en voyant la belle santé et la vigueur dont jouissait celui-ci et qu'elle ne retrouvait pas assez chez ses frères et sœurs. Un morceau rempli de sensibilité, où Henri a conservé son souvenir 1 , nous met à même d'achever de la peindre. Elle réunissait au privilège de la naissance un cœur noble et une intelligence élevée. Douce et ferme à la fois , par la persuasion, qui semblait sortir de son regard, elle gagnait ce que d'autres n'eussent pu obtenir par la contrainte. D'une rare égalité d'humeur, simple et sensée, affable avec réserve, économe pour elle, généreuse pour les autres , elle paraît avoir possédé toutes les vertus qui
1. Voy. l'épttre préliminaire de l'édition d' Au tu -Gel le (1585), p. 8 et suiv. ; cf. la Déploration de la mort de très-vertueuse damoiselle Barbe de Wille, et la XI e des Lettres de H. Estieime publiées par M. Passow.
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font la bonne épouse et la bonne mère. Son visage portait comme un reflet du calme de son âme; et sa conversation, où l'enjouement s'alliait au sérieux, était pleine de dignité et de charme. Dans toute sa personne enfin respirait cette grâce qui naît d'une supériorité contenue par la modestie. Aussi toute la ville , si Ton en croit Henri Estienne, s'associa- t-elle à la juste douleur que lui causa son trépas. Outre l'éloge plein d'effusion dont nous avons recueilli les principaux traits , quelques vers latins qu'il composa en son honneur méritent d'être rappelés :
Huic pudor etcandor famam vicere fidemque, Huic quae très Charités gratia vicit, erat.
Huic sexum vicit prudentia , vicit et annos ; Huic victum est morum nobilitate genus.
On aime à trouver ces expressions d'un cœur affectueux et d'une âme délicate dans la bouche d'un homme dont les contemporains ont souvent accusé la nature caustique et farouche. Ces témoignages prouvent assez que les attachements domestiques ont exercé sur lui un grand empire. Déjà on a pu le louer comme fils. Comme époux et comme père, ses sentiments ne seraient dignes que d'éloges, si, vers la fin de sa carrière, il n'eût pas été aigri outre mesure par les coups redoublés de l'adversité. Quand il s'adresse à son fils Paul en particulier, ses paroles annoncent la tendresse la plus vive et la plus éclairée. Chose singulière! Henri Estienne qui erra beaucoup hors de sa demeure, semble avoir éprouvé plus qu'un autre le besoin des liens de la famille. Après cinq ans de veuvage, on le voit se marier pour la troisième fois : sa dernière femme 1 , dont il eut encore deux enfants, devait lui survivre.
Ces détails réfutent l'exagération des reproches que