‹ Conformité du langage français avec le grecChapitre 77 sur 256 · LXXXX · texte numérisé non relu

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sur le mouvement des idées et la marche des esprits de son temps, renferment pour ce qui le concerne en particulier des communications précieuses : il ne dissimule ni les préjudices que lui cause une concurrence avide et déloyale, en le privant du fruit des privilèges qu'il avait obtenus 1 , ni son appréhension des embarras pécuniaires qui devaient l'arrêter trop souvent. S'il redoute la gène , ce n'est, au reste, qu'en raison des entraves qu'elle peut apporter au cours de ses publications. La fortune n'est par elle-même ni l'objet de ses désirs ni le but de ses efforts. Bien différent de ces imprimeurs , plus sensibles au profit qu'à l'honneur de leur art, il ne cessera d'être dévoué , par goût naturel et par obligation de naissance, au culte de la science et delà littérature, quels que soient les obstacles que lui suscitent les événements. Parmi les travaux auxquels il consacre dans ce moment ses principaux soins, il mentionne ensuite l'édition complète de Plutarque , et surtout le Trésor de la langue grecque, dont traite spécialement la fin de la lettre. Par les développements où il entre, l'auteur nous fait comme assister à la lente composition de cette œuvre , que déjà l'Europe réclamait avec impatience. Il trace le plan et la méthode qu'il a suivis, l'esprit général qui l'a dirigé ; bien plus , au moyen d'exemples particuliers qu'il allègue , en citant différents mots dont il discute et approfondit le sens, il montre combien il s'est écarté des sentiers battus, et il établit la supériorité de son dictionnaire sur les lexiques antérieurs, où il

1. En plusieurs autres endroits, on trouve encore des allusions aux pertes que lui font subir ceux qui réimpriment tout aussitôt ses publications les plus fructueuses : voy. notamment la préface des Concordances du Nouveau Testament , 1 594 , où il conjure 6es confrères sans pitié « de lui laisser les produits de son travail et d'épargner la moisson d'autrui , ut messi aîienœ parcant. »

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signale des fautes innombrables. Toutefois sur le point de l'achever , il s'arrête avec crainte : que de peines , que de dépenses n'y a-t-il pas accumulées! Son père, en mourant, lui avait laissé ce devoir à remplir; il s'en est acquitté avec un zèle consciencieux : mais il tremble d'être la victime de son entreprise.

Déjà en effet, suivant son énergique expression, elle lui avait fait ployer les reins, excédant ses forces et sa fortune. Sa marche courageuse s'était en outre compliquée, à cette époque, de nouvelles difficultés. On a dit l'appui que lui prêtait le chef de cette maison d'Âugsbourg, enrichie par le commerce et dont Érasme avait pareillement éprouvé la munificence * : on sait que Henri, pour reconnaître les bienfaits de Fugger, lui avait payé un juste tribut d'hommages dans plusieurs de ses préfaces; mais qu'en 1568 , la main qui le soutenait se retira , soit que la générosité d'HuIdrich se fût lassée , soit plutôt que ses proches eussent réussi à en paralyser les effets 3 . Les relations, interrompues dès lors avec cette famille, ne se renouèrent qu'accidentellement dans la suite'. On regrette même d'avoir à constater qu'entre elle et Henri il y eut de tristes démêlés, indignes de l'un et de l'autre 4 . Ce n'est pas

1. Epist. , XXIX, 63. — Voy. la dédicace de sa traduction de VNiéron de Xénophon à Antoine Fugger.

2. 11 paratt qu'il fut interdit pendant quelque temps. — On a même prétendu qu'il avait fini par être pauvre (voy. le Pithœana, au commencement du t. III e des Éloges des hommes savants par Teissier), l'empereur Charles-Quint lui ayant dû plus d'un million d'écus d'or et ne s'étant pas acquitté.

3. Un Isocrate sorti des presses de Henri Estienne fut dédié, en 1593 , à Marc Fugger, qui a été célébré comme Jean , un autre frère d'HuIdrich, par des vers de notre auteur.

4. Voy. à ce sujet les lettres de Henri Estienne, éditées par M. Passow (notamment celle de mai 1575), Opuscul. academ., p. 41 3 et suiv. Cf. M. Renouard , p. 382.

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que Henri n'eût d'ailleurs, dans différents pays, des patrons et des amis empressés; mais, malgré des libéralités passagères â , on lui prodiguait en général des encouragements et des éloges bien plus que de l'argent. En dépit des embarras et des traverses, il parvint toutefois à donner, trois ans après, en 1572, son édition complète de Plutarque 2 et son Trésor : ce dernier ouvrage faisant époque dans la vie de Henri Estienne et dans les annales de l'érudition , on nous permettra de lui consacrer un examen de quelque étendue. On éprouve du reste, en face de ce hardi monument auquel on conçoit à peine qu'une existence d'homme ait pu suffire , le besoin de reprendre haleine. Robert avait fait paraître le Trésor déjà langue latine; Henri publia le Trésor de la langue grecque : gigantesques travaux que Ton ne peut contempler aujourd'hui sans une admiration mêlée d'étonnement et presque d'effroi. Dans ces héroïques labeurs, comme dans ces immenses services rendus aux lettres anciennes, il y avait donc tradition de famille. Il y avait de plus pour Henri un

1. On signalera entre elles un vase d'argent doré que lui légua par testament Thomas Rediriger ou Redinger, de Breslau : dans le Thésaurus réimprimé par MM. Didot, la vignette de la première page du IV* volume représente l'envoi de ce don. Yoy. , à ce sujet , Maittaire, p. 382. Parmi les littérateurs qui aidèrent Henri Estienne de leur bourse, on citera aussi Sambucus , à qui le Pseudo-Cicéron fut dédié en 1577.

2. Le texte, dans cette édition qui a ouvert pour Plutarque l'âge de la critique, a subi des rectifications importantes; la traduction latine, empruntée à différents interprètes, a été retouchée cl complétée par Henri Estienne. En somme ce travail, jugé excellent par Casaubon , n'a été surpassé que deux siècles après , par ceux de Reiske, de Wyttenbach et de Coray, qui lui ont rendu hommage. H. Estienne , curieux de s'entourer de tous les secours , n'avait pas négligé de tirer profit , nous dit-il , « de l'élégante et docte version française d'Amyot. »

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engagement paternel à réaliser. Au commencement de 1564, Robert Estienne annonçait 1 qu'il était occupé à composer un Trésor de la langue grecque, semblable à son Trésor de la langue latine ; mais le prosélytisme religieux l'avait détourné à cette époque des publications littéraires, et les matériaux qu'il avait rassemblés étaient passés dans les mains de son fils, bien digne de cette noble succession. Depuis la mort de Budé, il ne se trouvait pas, en France et dans l'Europe entière, de plus habile helléniste que lui : on pouvait tout au plus lui comparer Danès et Turnèbe, ses anciens maîtres, avec Florent Ghrestien et Camerarius; il semblait même, dans les années qui venaient de s'écouler, avoir laissé derrière lui ces illustres rivaux. Plus qu'aucun autre il était ainsi véritablement appelé à donner aux études philologiques un instrument de progrès qu'elles né possédaient pas encore.

Le Lexique grec-latin de Robert Constantin avait paru en 1 562 s : mais s'il était supérieur aux travaux de ce genre qui l'avaient précédé, il était néanmoins possible d'y désirer plus d'exactitude dans les interprétations , plus d'abondance dans les exemples, plus de précision dans la critique , surtout une nomenclature plus riche et plus complète. Le Trésor de Henri , qu'on a pu per-

1. Amb. Calepini Dictionarium, préf*. — Peu après, Henri Estienne, parlant de son père, disait au lecteur dans la préface de son Lexicon Ciceronianum : « Ingentem et immensum linguae graecae thesaurura , jam e multis annis, sumptibus prope infinitis, ex praestantissimis linguae graecae auctoiïbus tibi congerit atque coacervat; » puis il ajoutait : « Meam ei operam in heroico illo ac plane herculeo opère navo. »

2. 2 vol. in^P. Les mots y sont rangés dans Tordre alphabétique. — Un article de la Quarterly Review , t. XXVII , a beaucoup exagéré le secours que Henri peut avoir tiré de ce Lexique.

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fectionner , mais qu'on n'a pas dû songer à refaire * , justifia pleinement son nom : il eut son influence incontestable dans ce mouvement d'érudition grecque, en France, qu'il faut compter parmi les causes qui ont secondé l'avènement de notre grand siècle littéraire. La classification adoptée par l'auteur a seulement été critiquée : on n'ignore pas qu'il plaça les dérivés et les composés à la suite de leurs racines ; méthode autrefois fort goûtée et qui fut encore choisie dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694). Ainsi sans doute les mots, groupés par familles, s'éclairaient naturellement les uns les autres : mais la difficulté des recherches nuisait à l'usage du Trésor, en le rendant moins commode. Joignez-y les erreurs qui résultaient de l'état d'imperfection où se trouvait la science de l'étymologie. C'est assez dire que cette partie du travail de Henri était susceptible d'être heureusement modifiée : de nos jours il a semblé à propos d'abandonner ce plan systématique, préférable peut-être au xvi« siècle 1 .

1 . « Il a été et sera toujours le riche fond> sur lequel tous les auteurs de dictionnaires grecs seront obligés de travailler: » Senebier,t. 1 er , p. 361 de son Histoire citée. — Ce répertoire de la plus belle des langues, quelle que fût son immensité (5 vol. in-P), n'était pas cependant complet encore. Parmi les travaux qui ont contribué à perfectionner l'œuvre primitive il faut signaler, outre les deux Glossaires et le Commentaire des idiotismes de la langue grecque , donnés par Henri Estienne lui-même , l'Appendice publié à Londres par Daniel Scott, en 1745 (Henri Estienne en avait promis un qu'il ne donna point).

2. Ramener à un nombre limité de radicaux la multitude infinie des termes , de manière à permettre de les embrasser du regard, était effectivement de nature à simplifier une étude, entourée de plus de difficultés que de nos jours. L'avantage scientifique de cette méthode a été bien marqué par Érasme : « Vocum proprietas ex collatione mu tu a dilucescit : ha?c in ter se cognata,

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Quoi qu'il en soit , l'apparition longuement attendue du Trésor fut saluée avec enthousiasme par les savants 1 . Depuis douze années qu'il l'élaborait 2 , Henri Estienne n'avait guère manqué l'occasion de le leur annoncer dans ses préfaces. Aussi plusieurs, comme il l'a dit lui-même 1 , s'empressèrent-il d'en faire leur vade mecum : il ne tarda pas à se répandre d'un bout de l'Europe à l'autre et à recueillir des suffrages qui ne lui furent jamais épargnés. Joseph Scaliger lui décerna des louanges dont on sait qu'il était fort avare. Le président de Thou déclara cet ouvrage bien supérieur aux «trésors de beaucoup de princes 4 .» Gui Patin, si habile connaisseur, ne l'estima pas moins 5 ; et tout récemment l'un de nos juges les plus compétents de l'antiquité classique a confirmé ces éloges dans les termes suivants : « Ce travail est encore admirable , après plus de deux siècles et demi , pour l'ordre philosophique des diverses acceptions, pour l'explication nette du sens

si per ordinem litterarum separentur, nonne pars utilitatis périt et argumenti ratio corrumpitur? »

1. Voy. , en particulier, des distiques composés par Théodore de Bèze, en l'honneur du Trésor grec , comme il avait célébré jadis le Trésor latin : cf. Maittaire, p. 361.

2. Ses coopérateurs , sur lesquels il a gardé le silence, furent très-peu nombreux. On a cité parmi eux. Sylburg, son disciple bien-aimé (voy. Scaligerana //, p. 77 et 233) ; encore a-t-on remarqué justement que celui-ci, qui fut employé chez Henri Estienne, ayant l'obligation de transcrire les travaux de son maître, on avait été souvent conduit par là à les lui attribuer mal à propos : Burmann, Sylloge epistolarum a viris illustribus scriptarum, Leidœ, in-4°, 1727, t. II, p. 515.

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