‹ Conformité du langage français avec le grecChapitre 94 sur 256 · CXXVI · texte numérisé non relu

CXXVI

A la vérité, bien que Henri Estienne se soit déchaîné, lui aussi, contre V impie Rabelais 1 , il n'était autre qu'un élève de ce moqueur universel ; et la réforme ne s'y trompait pas. Déjà dans Genève, qu'assombrissait la multiplicité des règlements et des pratiques austères, le rire lui-même , fût-il sans malice, était assez mal venu : de cette ville, autrefois animée par le luxe et par les fêtes , une discipline étroite avait alors banni , avec les plaisirs, cette facilité d'humeur, cette indépendance et cette gaieté , particulières aux pays catholiques. Henri manquait essentiellement de la roideur sévère du culte qu'il avait embrassé. Protestant sans conviction, inconséquent et frondeur, il avait trop peu dépouillé le léger et malin esprit parisien , pour vivre en repos dans cette grave république , où les écrits , comme les actions et les paroles, étaient L'objet d'une inquisition rigoureuse. Nous verrons par la suite qu'il ne fut pas le seul de sa famille qui souffrit d'un séjour en désaccord avec son caractère.

Quoi qu'il en soit, un fruit heureux des démêlés qui forcèrent Estienne à prolonger sa demeure en France , fut le livre de la Précellence, où il a revendiqué hardiment, pour notre jeune langue, le pas sur toutes celles de l'Europe moderne. On aime à y voir comme un prix de l'hospitalité bienveillante que lui avait accordée Henri III. Ce fut en effet pour satisfaire au désir de ce prince philologue, nous l'apprenons par un des poèmes de notre auteur 2 , qu'il écrivit cet ouvrage, si pénétré de l'ardeur

n. 2) , il eût fallu qu'il renonçât sans doute à la possession de son imprimerie.

1. Voy. notamment V Apologie d'Hérodote , 1, 14 , où , « pour avoir brocardé toute sorte de religion , » il le condamne à côté de Bon. des Périers et du méchant Lucrèce.

2^ Musa monitriXyV. 212 ; cf. de Lipsii Latinitate, préface.

( GXXVII )

de son patriotisme , si fidèle expression de ses convictions littéraires. Le monarque français joignait à un sentiment très-vif de l'honneur national ', que n'avait pas éteint sa mollesse, le goût de la controverse savante : il traitait volontiers des règlçs de la langue qu'il possédait, on l'a dit, mieux que celles du gouvernement ; et il avait agité plus d'une fois avec Estienne la question débattue dans la Précellence 2 .

Étroitement unie à la Conformité et aux Dialogues, elle est la dernière partie en quelque sorte de cette trilogie qui constitue une thèse unique et un seul plaidoyer en faveur de notre idiome , représenté comme l'héritier direct de la suprématie que le grec avait possédée autrefois. Henri Estienne promettait ce complément de ses œuvres précédentes, à la fin même du livre où il opposait une sage digue au torrent de l'imitation étrangère. Lorsque Philausone, l'ami malencontreux de l'italianisme, était près de se rendre au bon sens de Celtophile et à l'autorité de Philalèthe , il observait qu'il y aurait un excellent moyen d'achever sa conviction, « ce serait de lui faire connaître par vives raisons que le langage

Dans une lettre à un de ses amis , datée de Paris, et du mois de mars, Henri Estienne paraît aussi faire allusion à cet ouvrage; il explique pourquoi, contre sa pensée, il n'a pu quitter Paris : « Fui enim , dit-il, accersitus a rege, quum nihil minus exspéctarem , et quemdam libellum ei sum pollicitus , qui tam cito absoWi non potuit quam sperabam. »

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