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français était aussi bon et aussi beau que le langage italien. » Là-dessus Philalèthe l'avait assuré qu'il avait la prétention d'aller au delà de sa demande , c'est-à-dire a de lui montrer que l'excellence de notre langage était si grande qu'il devait , non pas seulement n'être point postposé à l'italien , mais lui être préféré; n'en déplût à toute l'Italie. » Encouragé dans ce dessein par l'adhésion royale, notre auteur l'avait réalisé presque aussitôt. Le livre ou plutôt, pour conserver le titre exact, le projet du livre de la Précellence du langage françois parut effectivement un an après les Dialogues, en 1579*. On remarquera que H. Estienne, ici comme ailleurs, nous a donné seulement le vestibule de l'édifice qu'il avait, dit-il , résolu de construire : cette pratique lui était familière. Beaucoup de circonstances se réunissaient pour empêcher qu'il ne mît la dernière main à ses œuvres. Prime-sautier, à la façon de Montaigne, il procédait par esquisses, en annonçant l'intention de les transformer en tableaux dans un avenir qui ne lui a pas été accordé. Heureusement qu'il déployait dans ses ébauches une verve de composition et une solidité de savoir qui font peu désirer des travaux plus achevés et plus définitifs. Cette observation s'applique particulièrement à \&Précellence. Jusqu'alors notre langue n'avait' pas manqué de panégyristes. Joachim du Bellay surtout, dans sa Défense et illustration de la langue françoise, avait signalé et encouragé avec l'accent de l'enthousiasme ses premiers progrès 3 . D'autres écrivains par la suite,
1. A Paris, chez Mamert Pâtisson, imprimeur du roi, au logis de Robert Estienne , in~8°.
2. 1 547. Il faut rappeler aussi une « Oraison de Jacques Tahureau au roi Henri II sur la grandeur de son règne et sur l'excellence de la langue françoise, » Paris, 1565.
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entre lesquels l'académicien Charpentier * , reprirent non sans succès cette apologie , devenue plus légitime : mais aucun n'a mis au service de cette cause plus d'intelligence que Henri Estienne, plus de souplesse et de variété dans l'argumentation , plus de mouvement et de chaleur.
Si , dans cette rencontre encore , il s'attaque spécialement à l'italien , c'est que , cet avant-poste une fois emporté, notre victoire est, selon lui, incontestable: en d'autres termes , la langue de Pétrarque et de Boccace une fois réduite à reconnaître la supériorité de la nôtre, qui donc refuserait de nous céder la prééminence? Or notre idiome lui semble avoir sur celui d'Italie l'avantage de la gravité (il faut entendre par ce mot la dignité, la force, la puissance), de la gentillesse et de l'agrément, enfin de la richesse ; et c'est par des comparaisons entre les deux langages et les deux littératures qu'il s'applique à établir chacun de ces points successifs. Pour nous faire triompher, quelle habileté de tactique ne déploie-t-il pas? quelle industrie dans ses rapprochements; quelle abondance dans ses souvenirs! Gomme il interroge bien toutes les ressources d'expression que nous fournissent les métiers et les arts, le blason et les jeux , la navigation et la guerre, surtout la fauconnerie et la chasse 2 1 Comme il
1. L'Excellence de la langue françoise, 2 vol. in-12, 1683 : voy. l'appréciation dej cet ouvrage par Bayle, Nouvelles de la république des lettres, année 1684. Cf. , sur ceux qui ont traité le même 6ujet, Goujet, Bibliothèque françoise, t. 1 er , p. y et suiv.
2. Ainsi Montaigne, Ess., III, 5 : « Il n'est rien qu'on ne Ht du jargon de nos chasses et de notre guerre, qui est un généreux terrain à emprunter. » — Au reste, en attendant beaucoup sur la vénerie, Estienne flattait le goût de Henri III qui en était grand amateur.
( cxxx j sait ^trouver, dans le parler gracieux et énergique de nos pères , des beautés à reprendre ; comme il relève fine» ment les trésors de leur bon sens amassés dans nos proverbes et les formes piquantes qui l'y assaisonnent et l'aiguisent ! 11 n'est pas jusqu'à nos dialectes où il ne voie, complaisamment sans doute, des mines importantes à exploiter *. Quelles que soient , d'ailleurs , ses préventions , ses illusions même et ses erreurs de détail, il est au fond dans le vrai ; il montre , avec une perception très-juste des caractères distinctifs de notre langue, combien son mérite de brièveté et de netteté la rend propre à la philosophie, à l'histoire, aux négociations, aux affaires publiques; et, par une divination qui ne sera pas trompée, il annonce déjà ce qu'elle doit être un jour, il salue en elle l'organe européen de kt civilisation 2 .
La réimpression récente de ce travail , en permettant au lecteur de le juger par lui-même , nous dispense d'en tracer une analyse plus détaillée. Qu'il suffise d'ajouter que des digressions agréables se mêlent, dans cette œuvre émînente de grammaire et de littérature , aux démonstrations solides et fortement liées qu'elle renferme en général. La compétence de Henri Estienne,
1. C'était aussi l'opinion de Ronsard (voy. sa préface de la Franciade)^ et même celle de Fénelon (voy. sa Lettre sur les occupât, de VAcad. fr.) : toutefois le principe de l'unité de la langue devait triompher au xvii* siècle, surtout par les efforts heureux de Malherbe et de Vaugelas. En réalité , suivant la piquante observation d'un critique (M. D. Nisard), « faire appel à tous nos patois pour former la langue française, c'était ressembler à un politique qui eût voulu ressusciter toutes les souverainetés féodales pour en former la monarchie absolue».
2. H est curieux, à cet égard, de rapprocher la Précellence du célèbre Discours de Rivarol sur l'universalité de la langue française.