JO
ce que j*ay entrepris de faire par le présent Traicté,poorft! l'occasion que j*ay déclarée cidessus. pi
Mais avant qu'entrer en matière , je veulx bien adio^ m tir les lecteurs que mon intention n'est pas de parler de im ce langage françois bigarré, et qui change tous les jours ^t de livrée selon que la fantasie prend ou à M. le coor- m tisan ou à M. du palais de Taccoustrer. Je ne preten ^ point aussi parler de ce françois desguizé , masqué^ so- la phistiquéy fardé et affecté à l'appétit de tous autres, f, qui sont aussi curieux de nouveauté en leur parler comme en leurs accoustremens. Je laisse apart ce françois italianizé et espagnolizé ; car ce françois ainsi desguisé, en changeant de robbe, a quant et quant perdu, pour le moins en partie , l'accointanee qu'il avoit avec ce beau et riche langage grec Le- lie quel advertissement m'a semblé nécessaire pour le f ç Traicté des manières de parler communes à ces deux langues : mais pour l'esgard des etymologies des mots françois tirées du grec, je ne veulx point aussi oubliera protester que mon intention n'est aucunement déparier du françois de la maigre orthographe* , ni d'autre semblable , pour les raisons que je deduiray au long où il sera besoin. De quel françois donc enten-je parler? Du par et simple, n'ayant rien de fard ni d'affectation, lequel M. le courtisan n'a point encores changé à sa guise, et qui ne tient rien d'emprunt des langues modernes. Gom-
1 . Allusion aux réformes téméraires que le grammairien Meigret avait tenté, vers le milieu du xvi* siècle, d^introduire dans Torthographe. Il voulait que l'on écrivît les mots tels qu'on les prononçait : voy. notre édition des Œuvres choisies d'Et. Pasqnier, Didot, 1849 « t. II, p. 20. On trouve une piquante réfutation de ce système, qui a été plus d'une fois renouvelé, dans un ouvrage de M. Nodier : Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, p. îW et suiv.4 cf. ibid.f p. tt60.
(21) t donc? ne sera-il loisible d'emprunter d'un autre a^e les mots dont le nostre se trouvera avoir faulte? e di pas le contraire ; mais sMl fault venir aux emits , pourquoy ne ferons-nous plustost cest honneur deux langues anciennes , la grecque et la latine (deslles nous tenons desja la plus grande part de nostre 1er) , qu*anx modernes, qui sont, sauf leur honneur , prieures à la nostre ? Que si ce n*estoit pour un esgard , avoir , d'entretenir la réputation de nostre langue , Je ois bien d'advis que nous rendissions la pareille à A. les Italiens, courans aussi avant sur leur langage nme ils ont couru sur le nostre ; sinon que, par amiable nposition, ils s'offrissent à nous prester autant de donnes de leurs mots comme ils ont emprunté de cennés des nosires. Et toutesfois , quand ils les nous auvent prestez, qu'en ferions- nous? Il est certain que and nous en servirions, ce ne seroit point par nécesé , mais par curiosité : laquelle puis après condamrioDS nousmesmes les premiers , avec un remors de Qscience d'avoir despouillé nostre langue de son nneur pour en vestir une estrangere. Ce ne seroit ^int, di-je , par nécessité, veu que , Dieu merci , nostre Dgue est tant riche, qu'encores qu'elle perde beaucoup î ses mots, elle ne s'en apperçoit point et ne laisse de smeurer bien garnie , d'autant qu'elle en ha si grand [>mbre qu'elle n'en peult sçavoir le compte, et qu'il luy 1 reste non seulement assez , mais plus qu'il ne.luy en lult.
Ce noûobstant , posons le cas qu'elle se trguvast n avoir faulte en quelque endroict : avant que d'en enir la (je di d'emprunter des langues modernes), ^ourquoy ne ferions-nous plustost feuilleter nos romans*
i. Voy. , à ce sujet, notre édition de la Precellence du langage "rançois, Delalain^ 1850, p. 191 et suiv.
et âesrouiller force beaux mots tant simples qveo(M&i|^"'^
(as)
IX mot posez qui ont pris rouille pour avoir esté si long teDW^ hors d'usage; non pas pour se servir de tous sansdiA^. cretioUy mais de ceux pour le moins qui seroyentktf'^ plus conformes au langage d'aujourdhuy? Mais il nr en prend comme aux mauvais mesnagers, qui»poi avoir plustost faict , empruntent de leurs voisins cequ' trouveroyent chez eux s'ils vouloyent prendre la de le cercher. Et encores faisons-nous souvent bien pi quand nous laissons, sans s^çavoir pourquoy, lesmi qui sont de nostre creu et que nous avons en main pour nous servir de ceux que nous avons ram; d'ailleurs. Je m'en rapporte à manquer et à son l)l| i manqtiement , à bdster et à sa fille bastance, et à cali^ autres beaux mots , à Vimproviste , la première ^t^t grosse intrade, un grand escome. Car qui nous méat à dire manquer st manquemerU, plustost que defaillif et defaultf baster et bastance , plustost que suffire et 1^ suffisance f Pourquoi trouvons-nous plus beau à Hn^ wê proviste, que au despourveu? la première volte, que li la première fois? grosse intrade, que gros revem^ fn Qui fait que nous prenons plus de plaisir à dire : il a receu un grand escorne, qu'à dire il a receu une grande honte, ou diffame, ou ignominie, ou vitupère, ou opprobre ? J'alleguerois bien la raison si je pensois qu'il n'y eust que ceux de mon pays qui la deussent lire, estant ici escripte ; mais je la tairay de peur d'escomer ou escornizer ma nation envers les estrangers. Je parle 1 ainsi nour monstrer à ces messieurs *ies amateurs de novaluéy jusques où pourroit en la fin monter leur entreprise^ c'est-à-dire jusques à combien grande derisioD, si 00 ne luy coupoit chemin. Or , sçay-Je bien que quelqu'un qui vouidra se monstrer habile homme, me respondra que escorne, venant de l'italien scorru>, ha jenc
le plus que aucun de ces autres mots françois de dire : mais après avoir bien cerché , il 1 demeure tousjours à son je ne sçay guoy ; estoit que scorno ne se peust dire en bon fauldroit qu'il signifiast quelque chose qui mesmes dire ni en latin ni en grec : d'autant (primons aiseement en nostre langue tous ces deux langages qui concernent ceste si- Neantmoins » posons le cas que nul de ces e j*ay mis ne peust correspondre à cest itaqu'en changeant le verbe avec lequel il est s trouverons une douzaine de manières de res à ce faire. Mais n'est-ce pas bien pour omme nous sommes allez emprunter le mot y scorno, ils sont venus aussi emprunter le te ? Vray est qu'ils ont faict tout au contraire ir au lieu que nous avons adjousté une lettre lisant escorne pour scorno, ils ostent une »stre quand ils prononcent onta au lieu de comme il y en a qui pensent ne pouvoir ar un mot françois ce qu'ils expriment par scorne, qui est emprunté de l'italien, aussi :s la mesme opinion de assasiner^, et de ce
e de ce mot est orientale : les uns le dérivent de in , poignard ; les autres , du verbe arabe hassa , égori certain, en tout cas, que ce nom odieux d'assassins peuple , anciennement établi en Syrie, et qui, soumis prince sarrasin, appelé le Vieux de la Montagne, le tuer, avec une obéissance aveugle, tous ceux qui iés à ses coups. Il en est question dans Joinville. et de ce peuple, homicide par fanatisme, Sainteson Glossaire de l'ancienne langue française ^ in-f, '0; et Falconet, qui a traité de son origine, de sa \ ses habitations, dans les Mémoires de V Académie ms, !'• série, t. XVII, p. 127-171.
mot qui est tant ponnnené, se reseniir. Mais ils dj^ft^f royent aatrement s'ils y avoyent bien pensé.
Tootesfois encores le grand mal ne gist point en ce que Je yien de dire, mais en une chose qui est bien de plus grande importance , laquelle je suia presque bon* teux de dire : c'est que MM. les courtisans se sont oobliez jusques-la» d'emprunter d'Italie leurs termes de guerre , laissans leurs propres et anciens, sans avoir esgard à la conséquence que portoit un tel emprunt ; car d'ici à peu d'ans, qui sera celuy qui ne pensera que la France ait appris l'art de la guerre en l'eschole de Tltalie, quand il verra qu'elle usera des termes italiens? ]!ie plus ne moins qu'en voyant les termes grecs de tous les arts liberaulx estre gardez es autres langues , nous Ja- |i^ geons, et à bon droict, que la Grèce a esté l'escbolede toutes les sciences. Voila comment un jour les disciples auront le bruit d'avoir esté les maistres ; et plusieurs casaniers qui se seront tousjours tenus le plus loing des coups qu'ils auront peu , auront bien à leur aise acquis la réputation d'avoir esté les plus vaillans. Pourtant ne m'esbahi-je point d'eux s'ils nous font si grand marché de leurs mots, veu que oultre le payement qu'ils a reçoivent maintenant, ils s'attendent d'en avoir an jour si bonne recompense : mais je m'esbabi grandement de nous, comment nous ne nous appercevons que par ceste belle traffique nous leur vendons ce qui nous est plas cher qu'à nulle autre nation, voire si cher que tous les jours nous le rachetons de nostre propre sang. Or, me suiïit-il d'avoir entamé ce propos particulier ; je le laisleray poursuivre à quelque autre qui aura meilleur loisir , et peult-estre aussi meilleur moyen de ce faire : cependjant, ce que j'en ay dict a esté, en qualité de vray François, natif du cueur de la France S et d'autant plus
1 . C'est-à-dire de Paris , qui passait alors pour une école de
(25) •ux de l'honneur de sa patrie. Que si J*esperois estre »ué par ceux de ma nation , je ferois volontiers ce rché avec ces messers^ d'Italie^ qu'ils nous rendissent LS les mots qu'ils ont à nous, et nous semblablement ssions à leur restituer tout ce que nous tenons d'eux , principalement tout ce que nous avons de leur caicee ; voire leur rendre sainct Maturin (qu'on dit ne irir pas seulement ceux qui ont du capricce en la teste , ais aussi les fols naturels) d'autant que ce nom Matun, commençant par leur mot maP^ qui signifie fol, lOnstre que ce sainct leur appartient : d'autant aussi l'un tel médecin peult trouver beaucoup plus de pracque en un pays chauld, comme est le leur, qu'en un ays froid y comme est le nostre. Or , si telle restitution 3 faisoity jamais la corneille d'Esope ne receut un si rand scorno que recevroit la langue italienne , estant esemplumee de nos plumes, desquelles elle se fait laintenant si bragarde. Et ne fauldroit craindre que le areil nous advint : car, pour chasque plume nouvelle ue nostre langue rendroit à Titalienne , elle en troueroit quatre des siennes anciennes, pourveu qu'elle ouisist prendre la patience et la peine de les cercher. Et de faict, avant que sortir de ceste matière d'eminmtSy j'ay délibéré d'advertir ceux qui font ce mestier,
•on langage, comme l'atteste H. Estienne dans la préface des lypomneses de Gallica lingua , 1582 : « Sicut Athenœ Graecia rrœciae appellatse fueniut, ita Lutetiam, ad sermonem etiam quod ittinety Franciam Franciœ Tocare possis. »
1. H. Estienne ioue sans doate ici sur le mot messires (meslieors), qu'il confond à dessein avec celui de messers^ moissonleurs. De là messer, gardien des moissons; et, aujourd^tiui încore, fne«5ier, garde champêtre.
2, Du grec {xàTÇKo;. Les Italiens disent matto , fou , mattaccio, grand fou , mattamente, foU^nent, etc.
ConformUé, 2
pour le moins de ne le faire ainsi à tors et à travers, et de les prier que, s'ils n'ont esgard à leur honneur en cest endroiety au moins ils ayent celuy de leur patrie |,k en quelque recommendation ; ayans tousjours de?aDt les yeu3L le proverbe des moines : Si non caste, tatm caute. Car j'en oy beaucoup qui se servent tant à rebours et à contrepoil (s*il est loisible d'ainsi parler) des mots qu'ils ont pris grand' peine à ramasser de ça et de la y qu'ils exposent nostre langue en risée aux estrangerSy recognoissans leurs mots si mal applicquez : en quoy tels ramasseurs (soyent emprunteurs ou terrons) me font souvenir de celuy qui se cuidant parer de la robbe d'autruy, comme estant sienne, à faulte d'en sçavoir l'usage , la portoit à Fenvers. Bref, j'ose dire que si on veult bien esplucher le langage de plaideurs qui se plaisent fort en leur parler , et qui s'escontent, ils ne donneront gueres moins de passetemps à leurs |n auditeurs» que nous ont donné nos ancestres (jedile vulgaire de nos ancestres), qui de la lance, dicte Vr^ft^ en grec, ont faict un homme, voire qu'ils ont canoniié: et au contraire , d'un homme dict Malchus^, ont foict une certaine sorte de glaive. Mais comment feroyent conscience ces beaux emprunteurs de renverser l'usage des mots estrangers , quand ils aiment mieulx renverser l'usage des leurs propres , que de faillir à user de quel([ue terme nouveau? Je m'en rapporte à o^e et à estai, entr'autres , qui sont mots vrayement que l'ancien langage françois a pris du latin, mais non en une certaine signification qu'on leur donne aujourdhuy : comiBe quand on dit , je fais estât de partir demain. Item, vous avez faict un bon office, ou vous avez faict un
1 . 11 s'agit de celai à qui saint Pierre coupa une oreille ; iranç> de saint Jean, xyiii, 10.
( 27 ) mauvais office; au lieu de dire vous avez faiet bon devoir, vous avez fait mauvais devoir; ou vous vous estes bien acquitté ou mal acquitté de vostre devoir; ou votts vous estes bien employé ou mal employé; ou (si ç*a esté à l'endroict de son supérieur) v(ws avez esté bon serviteur, vous avez esté mauvais serviteur; ou vous vous estes porté comms un bon serviteur, ou vous avez faiet acte de bon serviteur. Ëncores y a-il plusieurs autres manières de parler propres pour exprimer la mesme chose , si on veult prendre la peine d*y penser : ce qui rend d'autant plus inexcusables ceux qui abusent ainsi de ceste locution faire office. Car il est certain qu'à proprement parler , celuy qui est constitué par son supérieur en quelque office , est dict faire son office quand il s'acquitte de sa charge ; dont vient ce mot ^officier : de sorte que si c'est bien àiet vous avez faiet un bon office y au lieu de t>ous avez faiet un bon devoir ou service , on pourra dire , par mesme moyen , vous avez esté bon officier, au lieu de dire vous avez esté bon serviteur. Autant se trouve d'absurdité (voire eneores plus) en quelques autres locutions , lesquelles toutesfois plaisent à plusieurs y non pour autre raison que pource qu'elles se disent contre toute raison : et de foicty si ce sot (voire enragé) désir de novalité va tousjours gaignant pays et renversant tout par où il passe, j'ay grand peur qu'en la fin il ne faille appeler la teste le pied et le pied la teste; et principalement quand un tel désir sera entré au cerveau de gens si ignorans, soyent courtisans ou autres.
Et à fin qu'on ne trouve mon dire autrement es-
trange , je reciteray à ce propos une histoire non moins
vraye que plaisante. Du temps du roy François, premier
de ce nom, il se trouva un grand seigneur si sottement
curieux de nouveaux termes, qu'ayant ouy deux ou
trois fois l'evesque Castellan* devisant avec le roy, des ^ Athéniens et Lacedemoniens, lors qu'il luy faisoit lecture de rhistoire de Thucydide, et puis s'estant informé de la signification de ces deux mots, il se laissa persuader % que les mots de médecins et chirurgiens, comme trop vulgaires, commençoyent à estre bannis de la cour, et que les Athéniens et Lacedemoniens leur succedoyent. Luy, fort joyeux de cest advertissement et en voulant faire son proufSt (suivant ce dit l'autre ^, scire tuum nihil est , nisi te scire hoc sciât alter) , ne cessa qu'il n'eust faict venir son nouveau sçavoir jusques aux b oreilles du roy, auquel il donna, sans y penser, un tel passetemps que le subject meritoit Mais qu'advint-il à un autre gentilhomme de marque , du vivant de M. de Langeay ' ? Ce seigneur, comme chascun sçait qu'il estoit fort amateur des^lettres et des gens lettrez , avoit conyié, deux diverses fois, quelques siens amis au disner, avec promesse de leur donner d'un bon epigramme à l'entrée de table : à quoy ce bon gentilhomme ayant pris garde, et estant retourné en son logis , commence à faire la guerre à son aiisinier, luy disant qu'il n'estoit qu'une
1 . Pierre Chastelain ou du Chastel , que sa profonde oonnaissance des langues anciennes désigna à Tattention du cardinal do Bellay : présenté par celui-ci à François I*' , il deyint le lecteur ordinaire de ce prince , fut successivement élevé aux sièges épiscopaux de Tulle, de Mâcon et d'Orléans, et créé enfin son grand aumônier. A la mort du roi, il le célébra dans deux oraisons funèbres , au sujet desquelles on peut voir de Thou , Hist. , liv. III, commencement du règne de Henri IT. Ce prélat était le protecteur de Robert Estienne.
2. G.-à-d. suivant ce que dit Perse, dans la première de ses satires.
3. Le nom de famille de ce seigneur était du Bellay (Guillaume); également remarquable comme guerrier , homme politique et auteur de mémoires, il mourut en 1543, à 52 ans. C'était le frère du cardinal qui vient d'être cité. /<i
(29) beste au pris du cuisinier de M. de LaDgeay, et qu'il luy fauldroit fendre les pieds et l'envoyer paistre. Ce povre cuisinier, tout esperdu, trouve moyen en la fin d'entendre dont venoit le mescontentementde son maistre; et ayant sceu que c'estoit pource qu'on ne le servoit point d'epigrammes à l'entrée de table, comme M. de Langeay en estoit servi , commence à feuilleter tous ses registres cuisinaux et toutes ses vieilles cbartres, tous les memoriaulx de saupiquets et salmigondis; et, non content de cela , s'adresse à tous ceux de sa profession desquels il esperoit en sçavoir quelques nouvelles, et finablement au cuisinier mesmes de M. de Langeay, lequel cuisinier eut sa part de l'estonnement : et ainsi que ces deux officiers estoyent sur ces termes, survint un gentilhomme qui aida à achever la farce, à laquelle toute la cour prit un singulier plaisir. J'ai raconté ces deux histoires (lesquelles je tien de bon lieu , et toutesfois aucuns racontent la première un peu autrement) pour monstrer la pitié que c'est de courtisans qui n'ont point de lettres , et en quel danger ils exposent leur honneur, au moins à l'endroict de ceux qui reputent l'ignorance à deshonneur, au lieu qu'ils se veulent faire valoir par leur langage nouvellement forgé. De ma part je puis asseurer avoir ouy souventesfois, en bonne compagnie, de la bouche de ceux qui plus s'escoutoyent parler et pensoyent le mieulx pindarizer, d«s mots escorchez les uns du latin, les autres de l'italien, ausquels il n'y avoit pas moins à rire qu'aux Athéniens et Lacedemoniens : et toutesfois, pour leur qualité que je respectois, je ne leur osois faire tant de bien que de les redresser.
Mais laissons la ces messieurs , et au lieu de parler de ce qui se fait, parlons de ce qui se devroit faire ^uaudil seroit question d'emprunter d'une autre langue.
Je di donc qu'il me semble que nos prédécesseurs nous ont monstre le chemin en ces mots y rosse y bonquinj dogue, et autres semblables : car ne voulans faire rh(mneur à un meschant cheval et qui n'ha point de cueur, de rappeler cheval y de ce mot ross, qui en allemand signifie simplement et généralement un cheval, ils en ont faict rosse pour exprimer cela. Pareillement , pour signifier un livre duquel on ne tient plus de compte, pour avoir esté tracassé par beaucoup de mains , de ce mot bouch, qui est à dire en Allemand un livre, ils ont faict ce mot bouquin ; duquel aussi je pense que ceste manière de parler soit venue, cela est bouquanier^. Et quant à ce mpt de dogue, ils ont faict ce qui est permis en tout langage, et que les Grecs mesmes ont practiqué, c'est de laisser à une chose , venant de pays estrange, le nom qu'elle avoit la : car proprem^t les grands chiens d'Angleterre ont esté par nos prédécesseurs, et sont encores aujourdhuy , par nous appelez du mot angiois dogue. Il y a seulement ceste différence, que le mot angiois est commun aux grands et aux petits, que nous avons attribué particulièrement aux grands, pource qu'on ne nous a amené que des grands. Voila comment nos predecesseurs.se sont servis de mots empruntez. Mais il s'en est fallu beaucoup que nous ayons tenu ce chemin en tous les mots desquels nous avons bigarré nostre langage : tesmoin le mot de pistolet, duquel l'origine est merveilleuse et telle que je raconteray. A Pistoye , petite ville qui est à une bonne journée de Florence, se souloyent faire de petits poignards, lesquels, estans par nouveauté apportez en France, furent appelez du nom du lieu premièrement pistoyers , depuis
1. Cette locution est citée dans le Trésor de Nicot, Paris, ï^^i in-r*, et traduite ainsi : « Obsolevit jam ista ratio. »
pistoliers, et en la fin pistolets. Quelque temps après, estant venue Tinvention des petites harquebuses, on leur transporta le nom de ces petits poignards ; et ce povre mot ayant esté ainsi pourmeué long temps, en la lin enoores a esté mené jusques en Espagne et en Italie, pour signifier leurs petits escus* : et croy qu*encores n'a-il pas faict, mais que quelque matin les petits hommes s'appelleront pistolets et les petites femmes pistolettes^. Or, ay-je voulu alléguer cest exemple notable pour monstrer comme nous avons mal applicqué aucuns mots à nostre langue. Et à propos de pistolet, il y a bien plus d'apparence à ce mot jocondale, d'autant que les Allemans disent jachim dater ou joachim dater : il est vray qu'ordinairement ils se contentent de dire daler ou taler^. Mais je laisse penser combien d'autres mots se sont insinuez en la bonne grâce de nostre langage par moyens subtils, sans que nous en soyons apperceus. Je ne parle point des noms donnez aux choses apportées d'estrange pays (car il est loisible de leur laisser les noms qu'elles avoyent la); mais je parle des mots que nous avons empruntez, sans aucune neces-
1. De là remploi de notre moi pislole , qui désignait primitiTement une monnaie d'or étrangère, et qui a signifié ensuite une valeur de dix francs en quelque monnaie que ce soit.
2. On a pris, enefFet,ces mots dans cette acception : voy. Borel» Trésor de recherches , in-4% p. 384.
3. ThaleTy en allemand , écu. Quant ^jachim ou joachim, ce mot, ainsi que le précédent, provenait d^une mined^argent située à Joachimsthal , en Bohême: les comtes de Schlick, qui en étaient propriétaires, avaient battu, en 1518, des monnaies qui portèrent, entre autres noms , celui de joachimsthaleTf en latin joa* chinici. Le terme allemand, trop long, devait finir par être Abrégé : il n'en resta que les deux dernières syUabes. — Chez noQg, primitivement, date, morceau ou plutôt masse d^or ou de quelque autre métal.
site y de nos voisins plus povres que nous, seulement pour contenter nostre esprit eonvoiteux de nouveauté. Mais encores ce qui s*est faict par le passé en cest endroict estoit aucunement tolerable au pris de ce qui se fait pour le jourdhuy : quand nous voyons que sans aucune discrétion et sans aucun respect, petits et grands, sçavans et ignorans, se meslent de ce mestier : que si tels emprunts continuent, que pouvons-nous attendre autre chose avec le temps, sinon que nostre langage, qui a eu si grande vogue et si grand crédit par le passé, en la tin , à faulte de pouvoir payer ses créditeurs, soit contrainct de faire un tour de banqueroutier ?
Et cependant, tant s'en fault que je trouve mauvais que nostre langue s'empare de quelques enrichissemens des langues estrangeres , qu'au contraire je serois le premier qui vouldrois luy en pouvoir donner les moyw. Mais j'enten des enrichissemens qu'elle n'ha point ehei soy : car il n'y a point d'ordre que, paresse de cercher ce qui est chez nous, allions bien loing aux emprunts. Avant donc que de sortir de nostre pays (je di comprenant tous ses confins) , nous devrions faire nostre prouffit de tous les mots et toutes les façons de parler que nous y trouvons, sans reprocher les uns aux autres^ ce mot-la sent sa hôuliCy ce mot-la sent sa rave, et mot-la sent sa place Maubert^. Et quant à ce qu'on pourroit alléguer qu'il n'y auroit ordre d*user d'un langage bigarré de divers dialectes , que nous avons differens ne plus ne moins que les Grecs*, je respon qu'il y
iv Ces trois formes reviennent à celle-ci : cette locution est commune, triviale. Botdie n^était pas auti'e chose qne notre bouillie»
2. H. Estienne est revenu souvent sur ce point dans ses ouvrages pliilologiqiies : il y voit une grande richesse de notre langage ; ce quiétait aussi le sentiment de Ronsard : « Tu sçaoras»
a bon remède à cela : c'est que nous en facions tout ainsi que d'aucunes viandes apportées d'ailleurs , que nous cuisinons à nostre mode, pour y trouver goust, et non à celle du pays dont elles viennent. Et Lucian , en sa langue» nous monstre mieulx que nul autre la practique de ceci ; car il s'aide de mots et locutions ioniques et doriques y les habillant toutesfois d'un mesme manteau que les autres, de sorte qu'on ne les peult recognoistre si on n'y regarde de bien près. Cela estant faict, il nous sera plus pardonnable d'aller aux emprunts hors de nostre pays. Et si quelqu'un objecte que ce seroit deshonneur aux François d'emprunter rien des langages estrangers modernes , veu qu'ils maintiennent le leur estre plus riche, Je respon que ce n'est pas honte d'emprunter d'un plus povre que soy , en intention de lui rendre le double. Et quand ainsi ne seroit, au pis aller , le deshonneur seroit bientost passé , si on vouloit croire mon conseil : car je serois d'advis de desguiser si bien ce que nous emprunterions , et l'accoustrer tellement à nostre mode , que bientost après il ne peust estre recogneu par ceux-mesmes qui l'auroyent preste , et , par succession de temps , fust françois naturalizé. Mais la pluspart de ceux qui se meslent pour le jourdhuy d'emprunter , s'y portent tresmal : car ils font leur monstre de ce qu'ils devroyent cacher, pensans que leurs emprunts leur tournent à gloire, au lieu qu'ils leur tournent à deshonneur : mesmement d'autant qu'ils les font sans aucun jugement ni discrétion, laissans les mots de leur langue beaux et bons, pour en aller cercher des estrangers malotrus. En quoy ils me font souvenir de ceux
dit celui-ci, Abrégé de l'Art poétique fi-ançois , dextrement
choisir et approprier à ton œuvre les mots les plus significatifs
des dialectes de nostre France » Cf. Yauquelin de la Fresnaie y
lit. l*' de son Art poet,
qui estaûs degoustez par maladie , prennent plus d'appétit à une mauvaise viande qui leur est nouvelle, qu'à une bonne qu'ils avoyent accoustumee.
Or y suis-]e de ceste opinion , qu'il n'y a chose es langues estrangeres de laquelle nous peussions plus hon* nestement nous emparer que les proverbes : veu mesmes qu'il s'en trouve plusieurs communs non seulmnentà toutes les langues modernes entre elles ^ mais aussi aoj anciennes avec les modernes ; et principalement ceux qui sont pris de l'expérience commune , comme est cestuy-ci : Mauvaise herbe croist tousjours ; autant en dit ritalien^ La mala herba cresce presto: l'Espagnol en use pareillement; et que ce proverbe ait esté aussi le temps passé en usage entre les Latins , il appert par ee vers d'Ovide, Et mala radiées fortius arbor agit * : quant au grec, pareillement, j'ay bonne souvenance de l'y avoir leu. Ainsi est-il de cestuy-ci z La vérité est twjours odieuse; car non seulement les autres langues modernes l'ont , mais aussi se trouve es anciens. Autant en pouvons-nous dire de cestuy-ci : L'œil du maistre engraisse le chevaL II y en a d'autres qui sont fondez sur le comniun jugement^ comme , Il vault mieux ^irt envié qu'estre en pitié ; ce que Pindare avoit dict si long temps devant '•
Il se trouve aussi des anciens proverbes ausquels les langues modernes ont adjousté quelque chose du leur, comme à cestuy-ci , qui est fort ancien : Une main lave l^ autre, ou Une main frotte Vautre; car l'Italien ayant dict Una man lava l'altra, adjousté ambedue lavano il viso : c'est-à-dire, une main lave l'autre, toutes deux lavent le visage. £t ne fault point doubter que ceci, ainsi