CXXVI
A la vérité, bien que Henri Estienne se soit déchatné.. lui aussi, contre Vimpie Rabelais*, il n'était autre qu'un élève de ce moqueur universel ; et la réforme ne s'y trompait pas. Déjà dans Genève, qu'assombrissait la multiplicité des règlements et des pratiques austères Je rire lui-même , fût-il sans malice, était assez mal venu : de cette ville, autrefois animée par le luxe et par les fêtes , une discipline étroite avait alors banni , avec les plaisirs, cette facilité d'humeur, cette indépendance et cette gaieté , particulières aux pays catholiques. Henri manquait essentiellement de la roideur sévère du culte qu'il avait embrassé. Protestant sans conviction, inconséquent et frondeur, il avait trop peu dépouillé le léger et malin esprit parisien , pour vivre en repos dans cette grave république , où les écrits , comme les actions et les paroles, étaient l'objet d'une inquisition rigoureuse. Nous verrons par la suite qu'il ne fut pas le seul de sa famille qui souffrit d'un séjour en désaccord avec son caractère.
Quoi qu'il ensoit, un fruit heureux des démêlés qui forcèrent Estienne à prolonger sa demeure en France , fut le livre de la Précellence, où il a revendiqué hardiment, pour notre Jeune langue, le pas sur toutes celles de l'Europe moderne. On aime à y voir comme un prix de l'hospitalité bienveillante que lui avait accordée Henri III. Ce fut en effet pour satisfaire au désir de ce prince philologue, nous l'apprenons par un des poèmes de notre auteur*, qu'il écrivit cet ouvrage, si pénétré de l'ardeur
n. 2), il eût falla qu'il renonçât sans doute à la possession de son imprimerie.
1. Voy. noUmmeniV Apologie d'Hérodote , T, 14, où , « pour avoir brocardé toute sorte de religion , » il le condamne à côté de Bon. des Périers et du méchant Lucrèce.