‹ Conformité du langage françois avec le grecChapitre 87 sur 243 · CXXIX · texte numérisé non relu

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entre lesquels racadémicien Charpentier S reprirent non sans succès cette apologie , devenue plus légitime : mais aucun n'a mis au service de cette cause plus d'intelligence que Henri Estienne, plus de souplesse et de variété dans l'argumentation , plus de mouvement et de chaleur.

Si , dans cette rencontre encore , il s'attaque spécialement à l'italien, c'est que, cet avant-poste une fois emporté, notre victoire est, selon lui, incontestable: en d'autres termes , la langue de Pétrarque et de Boccace une fois réduite à reconnaître la supériorité de la nôtre, qui donc refuserait de nous céder la prééminence? Or notre idiome lui semble avoir sur celui d'Italie l'avantage de la gravité (il faut entendre par ce mot la dignité, la force, la puissance), de la gentillesse et de l'agrément, enfin de la richesse ; et c'est par des comparaisons entre les deux langages et les deux littératures qu'il s'applique à établir chacun de ces points successifs. Pour nous faire triompher, quelle habileté de tactique ne déploie-t-ll pas? quelle industrie dans ses rapprochements; quelle abondance dans ses souvenirs ! Comme il interroge bien toutes les ressources d'expression que nous fournissent les métiers et les arts, le blason et les jeux , la navigation et la guerre, surtout la fauconnerie et la chasse ^ ! Comme il

1. L'Excellence de la langue ftançoi$e y 2 ?oI. iii-l2, 1683 : ¥oy. Tappréciation de| cet ouvrage par Bayle, Nouvelles de la république des lettres ^ année 1684. Cf. , sur ceux qui ont traité le même sujet, Goujet, Bibliothèque françoise, t. 1*', p. 9 et suiv.

2. Ainai Montaigne, Esâ», III, 5 : • Il n'est rien qu'on ne (It du jargon de nos chasses et de notre guerre, qui est un généreux terrain à emprunter. » — Au reste, en s'étendant beaucoup sur la Ténerle, Ëstienne flattait le goût de Henri 111 qui en était grand amatour.

sait «^trouver, dans le parler gracieux et énergique de nos pères , des beautés à reprendre; comme il relève finement les trésors de leur bon sens amassés dans nos proverbes et les formes piquantes qui Vy assaisonnent et l'aiguisent ! 11 n*est pas jusqu'à nos dialectes où il ne voie, complaisamment sans doute, des mines importantes à exploiter^. Quelles que soient , d'ailleurs, ses préventions , ses illusions même et ses erreurs de détail, il est au fond dans le vrai ; il montre , avec une perception très-juste des caractères distinctifs de notre langue, combien son mérite de brièveté et de netteté la rend propre à la philosophie, à l'histoire, aux négociations, aux affaires publiques; et, par une divination qui ne sera pas trompée, il annonce déjà ce qu'elle doit être un jour, il salue en elle Torgane européen de la civilisation *.

La réimpression récente de ce travail , en permettant au lecteur de le juger par lui-même ,. nous dispense d'en tracer une analyse plus détaillée. Qu'il suffise d'ajouter que des digressions agréables se mêlent, dans cette œuvre émin ente de grammaire et de littérature, aux démonstrations solides et fortement liées qu'elle renferme en général. La compétence de Henri Estienne,

1. c'était aussi l'opinion de Ronsard (voy. sa préface de la Franciade)t et même celle de Fénelon (voy. sa Lettre sur les occupât, de VAcad. fr.) : toutefois le principe de Tunité de la langue devait triompher au xtii' siècle, surtout par les efforts heureux de Malherbe et de Yaugelas. En réalité , suivant la piquante observation d'un critique (M. D. Nisard), « faire appel à tous nos patois pour former la langue française, c'était ressembler à un politique qui eût voulu ressusciter toutes les souverainetés féodales pour en former la monarchie absolue».

2. 11 est curieux, à cet égard, de rapprocher la Précellence du célèbre Discours de Rivarol sur Vuniversalité de la langue française.

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m le rappellera en outre , donne à. ee parallèle instructif [)eaucoap d'autorité : comme il excellait à parler Tun et l'autre langage, nul n'était plus que lui capable de décider ces questions. Aussi les plus estimés de nos anciens critiques se sont-ils accordés à honorer ce livre de leurs suffrages*. Si aujourd'hui quelques observations nous y semblent minutieuses ou subtiles, au mi* lieu de nombreux détails qui ont conservé leur intérêt , on se souviendra qu'elles ont eu leur importance pour le perfectionnement d'un idiome dont le mécanisme n'avait pas encore été si curieusement étudié. Il s'agissait alors de fixer la forme définitive du français, jusquelà O72(fo^an^ et divers, comme dit Montaigne, de soumettre à un examen scrupuleux les éléments dont il se composait, et de choisir entre eux avec une circonspection sévère, enfin de lui tracer la voie de son développement naturel. C'est ce qu'a fait H. Estienne : avant tout il l'a rempli d'une généreuse confiance, en lui montrant qu'il pouvait aspirer, dès ce moment même et contre l'opinion commune , à la prééminence universelle. Jadis, il est vrai, l'Italie elle-même, par la bouche de Brunetto Latini , semblait avoir rendu les armes a à notre parler délectable. » Mais, on l'a vu, ce magnifique réveil qui succéda pour elle à la nuit du moyen âge , Dante , Pétrarque , non moins que ses grands hommes du xve et du xvi® siècle , lui avaient fait concevoir plus d'assurance ou lui avaient donné, pour mieux dire , une outrecuidance singulière. La ferme protestation de Henri n'eut pas seulement pour effet de ramener l'Italie

1. Voy. Bayle, Nouvelles de la république des lettres, 1. 1", 1. 92 ; Goujet, Bibliothèque françoise, 1741, 1. 1", p. 6, oh il renarqae avec raison que dans le livre d'Estienne, malgré son titre nodeste de projet, le sujet est aussi approfondi qu'il était possible ; 'abbé d'Oîivet, Prosodie françoise, 1810, in- 12, p. 15; etc.

( cTixn ) à une attitude plus modeste et de ranimer en Europe le souvenir affaibli de notre ascendant : en suggérant aox Français une idée plus haute d'un instrument qu'ils n'avaient pas assez façonné, parce qu'ils n'en avaient pas espéré assez, elle les porta à le reprendre plus volontiers pour interprète de leurs pensées, au lieu d'en confier l'expression à des langues étrangères.

Les œuvres originales se joignaient d'ailleurs, en ce moment , aux œuvres de la critique pour enhardir l'esprit français. C'était l'année où la Semaine de la créa* tion du monde répandait avec éclat la renommée de du Bartas. La Gascogne nous donnait peu après une autre production^ d'un ton bien différent et destinée à une réputation plus durable , les deux premiers livres des Essais de Montaigne (1580). Forcé vers le même temps de garder le lit pour une blessure , l'impétaenJ d'Aubigné se dédommageait de cette contrainte en composant ses Tragiques , qui , toutefois , ne devaient voir le jour que plus tard. Après tant de secousses, la France avait pu revenir quelques instants au goût des lettres et aux questions de langage, dont les guerres l'avaient détournée , dont trop tôt, par malheur, elles allaient la distraire encore.

Henri Ëstienne n'en demeura pas moins fidèle, à toutes les époques, au culte qu'il professait pour notre idiomeS et dont presque tous ses ouvrages » notamment ses préfaces, portent l'empreinte. Il y trouve sans cesse l'occasion de faire valoir, de préconiser notre langue avec une fécondité inépuisable d'arguments et d'aperçus:

1 . « Is amor quo banc patriœ mese linguana prosequor... : *> préface des Hypomneses, Là-dessus, comme sur fout le reste, aucun homme n'était plus que lui « curieux de Thonnenr de son pays : » Toy. le proëme de son œuvre intitulée « L'ennemi mortel des calomniateurs. »

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mais c'est principalement dans le livre de la Précellence, où elle a reçu ses développements les plus complets » qa*ii faut étudier cette apologie. Constatons enfin q[Qe des ouvrages français de notre auteur, aucun ne se recommande par une allure plus naturelle et plus rapide ; aucun aussi, quoiqu'il ait été à peu près improvisé comme les autres S ne réunit dans un plus haut degré , au mérite d'une composition méthodique , celui d'un style fin , correct et même élégant^.

On ne sera donc pas surpris que ce travail ait répondu à l'attente du prince qui l'avait demandé*. Outre les suffrages de cet excellent juge, beaucoup ont répété qu'il avait valu à son auteur un témoignage solide de la générosité royale, le brevet d'un don de mille écus : mais ce que l'on a omis de rappeler trop souvent, c'est que la gratification figura seulement sur le papier. L'écrivain, à qui cet argent eût été fort nécessaire, ne nous a pas laissé ignorer sa* mésaventure*: ce qu'elle a

i. H. Estiennç dit dans sa Préfoce que ce trayail ne loi a coûté que six semaines ; mais, peu d^accord avec lui-même, il écrit ailleurs avec plus de vraisemblance qu'il y a employé trois mois environ : Yoy. son poème intitulé Musa monitrix, p. 213 :

Lima Tlx orbem suam

Ter, credo , junctis cornU)as Impie verat, ete.

2. Yoy.ydanslesi^^o^es desFrançaisillustres par Sainte-Marthe, Tél. de H.Estienne : « Cum pati non posset in eo Gallos errbre dintîQs versari , ut patrio sermoni etruscum anteponendum crederent , nonniilla interdum gallice scriptitabat multo sale respersa opascula , quibus et nostrœ linguœ praedicaretprsestantiam et sua ipse In scribendo puritate atque elegantia comprobaret. >•

3. Voy. Gabriel Naudé, Addition à Vhisloire de Louis Xf, p. 375.

4. Dialog. Philoceltœ et Coronelli^ p. 331 du volume intitulé Mtua monitrix.

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de caractéristiqae nous engage à la raconter. Henri III joignait volontiers, à l'estime dont il honorait les gens de lettres y des preuves de sa munificence pour eax^ Desportes eut à se louer, en plus d'une occasion, de sa libéralité. On cite un présent de douze mille livres fait par le même monarque à Ronsard et à Baîf , en argent comptant cette fois : ce qui importait fort, dans ces jours de comptabilité irrégulière et difiieiie. Malheur à qui avait afiaire aux trésoriers pillards d'un roi malaisé et mal obéi'. Henri Estienne l'éprouva à ses dépens, lorsque, muni de son mandat, il se présenta à Molan, grand larron, selon le langage des Mémoires du temps'. Celui-ci ne consentit à lui délivrer que six cents écus en échange de son brevet; et, sur ce que l'autre repoussait en se récriant cette onéreuse proposition : c( Vous reviendrez à l'offre, lui dit-il, et vous ne la retrouverez pas. a Le financier eut raison. Les coffrasse vidant de plus en plus, Estienne montra en vain des dispositions accommodantes : on ne lui offrit plus rien; et, après bien des instances inutiles , il retourna finalement à Genève, le parchemin en poche , mais les mains vides*. Pour la pension qui, à cette époque égale-

1. Yoy. dans Sainte-Marthe, Ht. Y de ses Éloges, celui de Thiard.

2. Jamais notre vieux dicton n^eut plus de cours et plus de raison d*exister : « Les trésoriers sont les éponges du roi. » Voy. les Illustres proverbes (par Fleury de Bellingen) , in-12, 1665, t. II, p. 247.

8. Voy. L'Étoile, JbwrwaZ de Henri /F, édit. de 1741, La Haye, t. II, p. 358.

4. Journal de Henri III, édit. cit. de 1744 , t. I", p. 459 : seulement L'Étoile reporte à Tan 1585 cette aventure, antérieure de plusieurs années. — La Caille veut que la gratification ait été soldée par Molan : mais quoiqu'il assigne une date à ce payement prétendu , on jugera sans doute Estienne mieux informé, et on le croira de préférence, lorsque! affirme n'avoir rien reçu.

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