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les autres nations, des éléments d'adaptation séculaires. De là, pour les vaillants, des excès de production et de fatigues sans jamais de repos (surmenage mental et corporel), et pour d'autres, insuffisamment trempés, trop de mécomptes et de désespérances spleenétiques, causes de déchets autrement efficientes que le seul climat. Devant cette situation, la ligne de conduite à adopter doit être : patience, courage, persévérance, afin que l'expérience, en s'acquérant vite, se paie de moins de sacrifices.
Ceci dit, ne sent-on pas quelle influence réconfortante peut avoir la présence de femmes dévouées dans nos établissements d'Afrique? Pourquoi la situation des missions protestantes est-elle si florissante? C'est que dans ces milieux devenus, à part le voisinage, identiques aux intérieurs familiaux d'Europe, avec des femmes jeunes, gaies, rieuses, de beaux enfants poussant vigoureusement au soleil, l'homme se fait plus aisément à l'Afrique; il n'a plus si souvent la fièvre, la bile, l'horrible spleen!
Aussi le nombre des missions protestantes au Congo s'accroît-il de façon extraordinaire. Il existe actuellement une quarantaine d'établissements fondés par les protestants anglais, américains et suédois de la Baptist Missionary Society; de V American Baptist Missionary Union; de la Swedish Mission; de la Presbyterian Congo American Mission; de la Congo Bolobo Mission.
Plus de quarante points, disons -nous, sont déjà occupés. Et je ne crois pas me tromper en attribuant cette puissance d'occupation de l'élément protestant à la femme, à l'épouse bientôt mère, dont la faiblesse s'appuie sur un mari aimé. Ainsi réunis, chacun prend courage, force et confiance. Et alors, tandis que court
toujours la légende scicntitiquc que les plantes des pays tempérés sont frappées de stérilité au pays du soleil, on voit s'épanouir sur les rives du Zaïre et de ses affluents des familles comptant déjà jusque trois enfants : Maggie,
Charlie et AUan Banks sont venus au monde au milieu des Wangatas de l'Equateur, respectivement le i3 septembre 1888, le 20 mars 1891, le 4 mai 1892.
L'argument de la stérilité primordiale étant ainsi vaincu, ceux qui s'en servaient comme d'un épou vantail n'ont pas désarmé. Ils ont inventé la stérilité secondaire, tertiaire, quaternaire, etc.
Les premières graines, venues d'Europe poussent, s'écrient-ils, eh bien, elles ne donneront pas de nouvelles semences, et si elles en donnent, ces semences ne reproduiront pas !
N'empêche que plus je ressemais mes salades, mes haricots, mon tabac, mes tomates, mes aubergines, mon cresson, plus mes plantes prenaient de vigueur; elles s'acclimataient. De tous côtés : à Banane, à Boma, à Moukiboungou, à Loutété, à Tchoumbiri, à Bolobo, à Irebou, à l'Equateur, à Monsembé,etc.,etc., courent des enfants blancs, émerveillement des milliers de mamans noires qui viennent les admirer, les toucher comme des fétiches portant bonheur. En voyant ces petits blancs grandir, toujours choyés de leurs parents; en observant comment les Européens élèvent et instruisent leurs enfants, les yeux de ces sauvages s'ouvriront tout seuls à la lumière et, une fois de plus, le monde civilisé pourra se féliciter de l'accomplissement si heureux des charges qui lui incombent au pays noir.
J'étonnerai, sans doute, plusieurs de ceux qui me liront en leur apprenant que des mariages de blancs se célèbrent aujourd'hui en plein centre de l'Afrique. En mars 1892, je procédais à Bongandanga, sur le Haut- Lopori, au mariage de M. Richard Cole, Anglais, avec miss Margarett Dalgarno, Ecossaise. Les témoins étaient MM. Scarnell, missionnaire anglais, et un Danois,
Gustafsôn, mécanicien de notre petite chaloupe Ville de Charleroi.
Ainsi, au milieu de populations séculairement cannibales et courant sans la plus petite feuille de vigne, à i,5oo kilomètres de la mer, nous nous trouvions cinq Européens de trois nationalités différentes, et trois d'entre eux, un Belge secondé d'un Danois et d'un Anglais, unissaient les deux autres selon les prescriptions de notre code civil.
— c( Master Richard Cole, are you consenting to take miss Margarett Dalgarno like wife ? »
— a Yes, sir. »
— (c Miss Margarett Dalgarno, are you consenting to take master Richard Cole like husband? »
— (c Yes, sir. »
Il y eut banquet; la table était garnie de branches d'oranger cueillies aux bosquets voisins; des bambines, noires comme encre dans leur jolie robe rose, nous servaient ; dehors, sous le soleil à pic, plus de 5oo moricauds de tout âge et de tout sexe, aussi nus que possible, hurlaient et dansaient avec frénésie ; ils ne savaient pas bien ce qui s'était passé, mais comme il y avait eu distribution de perles, de grelots, de miroirs, tous s'en donnaient d'autant plus à cœur joie qu'ils n'avaient plus crainte de voir leurs ébats brusquement interrompus par les anciennes irruptions de voisins redoutés et pillards! N'étaient-ils pas aujourd'hui sous la protection de leurs amis blancs?
Un autre mariage fut célébré en cette mission, en juin 1893, celui de M. Bctt avec Miss Whepdale, une jeune Anglaise ravissante.
A côte de ces femmes mariées vivait à Bonginda, dans la Loulongo, une jeune fille charmante, mignonne
comme une poupée, miss de Hailes. Fille d'un baronnet de Londres fort riche, après avoir conquis ses grades de docteur en médecine, elle avait dédaigné la vie frivole que lui offraient les saJons où l'on danse et où l'on flirte; courageusement elle avait pris le chemin de l'Afrique.
Quand je la connus, elle était là depuis quatre ans; il y en a sept aujourd'hui que, souriante, elle soigne le corps et l'àme de sauvages redoutables dont les instincts farouches reprenant le dessus, ont déjà mis plusieurs fois sa vie en danger. <Jue de blancs ont été soignés par mains de fée ! Nulle maladie ne lui répugne, et je me souviendrai éternellement de l'avoir trouvée un jour examinant les déjections d'un dysentérique auprès duquel elle venait de passer la nuit entière !
A part la robe de bure, miss de H.iilcs procède des filles sublimes de Snint-Vincent de Paule.
Et que de noms encore à citer à l'actif des missions protestantes : à Banza-Mantcka, M""-' veuve Ingham; à Loutcté, I\l'"« Bentley; à Bolobo, Mme Grenfell, une charmante femme nnire de Loango , gcntlewoman accomplie; M""^ Darbv; M""^ Harrison, femme du capitaine du Pcace; à.
Loukolela,M'"^Scrijvener; àlrebou, M""^ Moody, dont la petite fiîlc porte un nom indigène, « Amba >< ; au lac N'toumba, M""' Clarke, dont le mari a douze ans d'Afrique; à l'Equateur, M"'= Banks, qui a trois enfants, et sa sœur M'"* Murphay; à
Bonginda, M™ veuve Mac Kittrick; à Monsembé, M""' Weeks, etc., etc.
La première femme de fonctionnaire de l'Etat Indépendant fut M'"* Ingham, alors que son mari, missionnaire anglais, commandait la station de Loukounga (i885). Vint ensuite la femme du capitaine Valcke, qui vécut, elle aussi, courageusement de la vie d'aventures.
Aujourd'hui, de plus en plus nombreuses sont les vaillantes qui ne craignent pas d'accompagner leursmaris en Afrique; ce sont surtout les fonctionnaires du Bas- Congo qui peuvent amener leurs femmes avec eux : le lieutenant \'an Dorpe, commissaire du district de Matadi,
a vécu trois ans avec sa femme; son successeur est le lieutenant Le Clément de St-Marcq, également parti avec sa femme.
A Boma, le docteur Reytter a amené son épouse, et depuis tantôt un an et demi, un bel enfant leur est venu.
On sait que le docteur Reytter en est à son troisième terme au Congo. Maintenant qu'il y a famille, pourquoi le quitterait-il encore, d'autant plus que sa jeune femme est enchantée de la vie qu'elle y mène, aimée et admirée de tous pour les attentions délicates qu'elle se plait à prodiguer aux malades? Pour ma part, lorsque, descendant blessé du haut fleuve, j'arrivai à'Boma, incapable de marcher et obligé de rester étendu chez moi, loin de l'hôtel, j'eus à me fcciliter grandement d'ctrc tombé aux mains d'un si charmant camarade que le docteur Reytter, dont l'aimable compagne ne manqua pas une seule fois de m'envoyer une part de leurs repas. Et qu'on juge comment ces merveilles culinaires étaient accueillies par un homme qui en était arrivé à trouver le maïs sec un régal, le sirop de canne à sucre une ambroisie. En rc-iidant ici hommage au docteur Reytter et à sa charmante femme, je ne fais entendre qu'un faible écho du concert de louanges que tous deux méritent si complètement.
Les femmes de commerçants sont également déjà nombreuses; l'une d'elles navigue sur le Haut-Congo à bord d'un des vapeurs de transport de la Société Anonyme Belge, dont son mari est mécanicien.
M""" Derscheid, femme du directeur des Magasins Généraux, habite Boma.
Kt pour terminer ces lignes consacrées aux dignes épouses des pionniers de r.\rri(|Lie, pnurrais-je mieux
grand pionnier de Thumanité, qui ne dicte qu'une loi : Aimez-vous les uns les autres !
Cest à la fin de 189 1, que partait pour le continent noir la première caravane de religieuses, s'en allant sans espoir de retour, au pays que jusque-là, presque seuls, des soldats intrépides avaient osé affronter. Leur but : évangéliser leurs frères noirs et entourer de soins tous ceux qui, ouvriers blancs épuisés par un travail débilitant, travailleurs noirs rongés par des maladies repoussantes, auraient besoin de la douce assistance que des femmes seules peuvent donner. Les premières sœurs de charité ont occupé les sanitarium de Moanda à la côte, et de Kikanda, près de Matadi. D'autres départs ont suivi vers Léopoldville, et avant peu ces femmes exemplaires seront au Kwango, au Kassaï, dans le Haut- Congo !
Elles ne marchent pas comme les femmes de missionnaires protestants ou de fonctionnaires de l'Etat, aux côtés d'un mari adoré pour qui et par qui elles sont fortes ! Ni la richesse, ni les honneurs ne les attendent! Et pourtant elles s'en vont heureuses, souriantes, prêtes à tous les dévouements, à tous les sacrifices, parce qu'elles ont la foi, l'espérance et la charité.
Les voies de communication.
De Banane, au bord de la mer, à Matadi, dépôt du chemin de fer, le vaste Congo offre 120 kilomètres d'eau profonde où naviguent, depuis 1889, les steamers de 3,000 tonnes.
De Matadi à Léopoldville, le fleuve se développe sur 3oo kilomètres presque constamment barrés de
chutes, et cet obstacle est si formidable que de 1484-85, époque où Diego Cam (officier de la marine portugaise et gentilhomme de la maison de Don Juan II, roi de Portugal), découvrit l'embouchure du Zaïre, jusqu'en
1877, époque où Stanley y arriva venant de Zanzibar, nulle expédition ne parvint à en triompher.
La plus connue fut celle du capitaine James Kingston Tuckey, qui, en 1816, remonta le fleuve
jusqu'à 280 kilomètres à rintérieur des terres; cette expédition perdit en quatre mois 18 de ses 56 membres.
Après ce désastre on semblait avoir renoncé à forcer cette redoutable entrée de l'Afrique, lorsque le téméraire reporter du New-York Herald résolut la question, en prenant les 32 chutes à revers et en s'y jetant tête perdue. Sa vie, celle de ses hommes étaient à ce prix; presque tous échappèrent, et le monde connut ce qu'il y avait dans ce grand vide blanc des cartes les plus récentes ; il sut qu'à 3oo kilomètres de Matadi s'amorçait un réseau fluvial incomparable, dont aujourd'hui 3o,ooo kilomètres de rives abordables aux steamers sont reconnues ; il sut qu'il y avait là un bassin immense, cent fois grand comme la Belgique, jadis vaste mer d'eau douce et où les eaux ont enfoui des trésors, et que cette plaine immense qui n'avait subi encore aucune défloraison était à prendre; qu'elle était aujourd'hui couverte d'une prodigieuse végétation tropicale, sillonnée par le réseau navigable le plus complet qu'il soit possible de rêver et presque unique au monde, car il ne laisse pas un point à plus de 100 kilomètres d'une rive abordable; et que le tout était peuplé de millions de nègres, ces ouvriers incomparables des tropiques, qui ont su défricher et mettre l'Amérique en culture.
Et pour que tout cela entre en valeur immédiate, nulle autre voie de grande communication n'est nécessaire que le chemin de fer du défilé des cataractes. Mais il faut qu'il se fasse, car alors sera résolue, à notre profit, la question de la pénétration du grand commerce au cœur de l'Afrique.
Depuis quand la vieille Europe commerce-t-elleavec l'Afrique par la côte occidentale?
Dos l'annc'o i368, les hardis marins Dioppois qui
Jîêseau du dmcro
Côte Dcci denWe d'Europe du cap Jlord a Gibrailar
cSlem^dionale d'Europe de Qibrallar à la mer d'Azof
C5U ocadfinUe d'Afrique de.lSirallaT- au cap de Bonne Espe
le Danube .
LePOiin.
UM^iue
disputaient aux navigateurs portugais l'honneur et les profits des découvertes sur une cote inconnue, abordèrent dans la baie de Dakar : la richesse du sol, la facilité et les gros bénéfices du commerce les y retinrent ; ils établirent une suite de comptoirs depuis le cap Verd jusqu'au fond du golfe de Gtiitu'e.
Leurs affaires prospérèrent; en échange d'objets de valeur minime, ils obtenaient des peuplades sauvages la gomme, le poivre, l'indigo, l'encens, l'or, l'ivoire, toutes marchandises de haut prix. C'est de cette époque que date l'industrie de l'ivoire sculpté qui fait encore aujourd'hui la fortune de Dieppe,
Les désastres de la guerre de cent ans et les guerres civiles arrêtèrent l'essor normand; les Portugais et les Hollandais occupèrent les comptoirs abandonnés, et continuèrent le trafic avec succès.
Les'Français reparurent à la fin du seizième siècle.
Entre-temps, le cap de Bonne-Espérance avait été découvert en i486, puis revu en I4g3, sous le règne de Jean II, par Barthélémy Diaz, amiral portugais; les orages qu'il y essuya , le lui firent nommer « Cabo dostodos tormentos », ou cap de tous les maux; mais le roi Jean changea ce nom en celui de : Cabo de Bueno-Esperanza )>, qui s'est conservé jusqu'aujourd'hui.
Un commerce des plus aclli's s'établit le long de la côte occidentale d'Afrique que visitent et décrivent, avec force récits et dessins merveilleux, de nombreux voyageurs :
Georges Tompson {1618-1621), — Stibbs (1723-1724), — François Moore (i/So-iySS), — Peter Van den Broeck, le Hollandais
(l6o5-i6o6), — Le Maire, chirurgien à l'Hôtel Dieu de Paris (i682-i6a3), — Atkins {1721- 1723), — Thomas Phillips (r6g3-l6g5|, père Loyer (1700-1703), — le chevalier Des Marchais (1724-1725), — Smith (1726-1727), — Lamb (1724),—
Snelgrave (1719-1732), —
Jacques Barbot (169g), —
Grazilhier (iGgg), — Ed="'
Lopez (1578-1587),^ André
Hattel (i58g), — Angelo
(1666-1667), — Carli (1667),
— Merolla (1682-1G88), — Jacques Barbot le Jeune |i 700-1701},- Kolben(i7i3),
— Hamilton (1720), — Belgrade (1766), Descouvières et Jolî (1768),
— Lacerda (1798)^ — les iràrcs Pombeiros (1806), — Saldanah (1807)
Je cesse cette énumération fastidieuse pour dire que tous ces voyageurs et leurs successeurs cherchent des voies de pénétration vers le
cœur de l'Afrique.
Mais tout le long de la côte, en vain
remontent-ils les rivières et les tleuves;
bientôt se dressent les redoutables rapides, les barrages,
les cataractes infranchissables qu'ont créés les monts
côtiers de l'Afrique occidentale.
De Tanger à Saint-Louis, pas une voie de navigation importante.
A Saint-Louis^ le Sénégal^ dont la navigabilité permanente pour les avisos à vapeur s'arrête à Mafotc^ peut s'effectuer pendant quatre mois jusqu'à /Cay^5, en aval du rapide des Kippes^ c'est-à-dire au 6"^^ de la distance à vol d'oiseau entre Saint-Louis et le lac Tchad. Cette distance, mesurée en ligne droite de Saint-Louis à la pointe la plus occidentale du Tchad, est, d'après la carte d'Habenicht, de 3,3oo kilomètres. Par le Sénégal les Français s'en approchent donc à 2,75o kilomètres.
A Bathurst, la Gambie offre une nouvelle voie d'accès navigable jusqu'à l'île Mac-Carthy à 280 kilomètres de son embouchure.
Puis tout le long de la côte, le Fouta Djallon, les mo7its Soulimana^ les monts de Kong, les monts Gondja élèvent, à 400 kilomètres environ de la mer une escarpe défendant victorieusement l'intérieur de l'Afrique.
Cette escarpe, le Niger la coupe; le Niger ou Dhioliba qui, de ses 3, 600 kilomètres forme un vaste demi-cercle
vers le Nord, puis l'Ouest. Le Niger se divise en trois parties au point de vue de la navigabilité :
Le Bas-Niger (900 kilomètres) allant de la côte aux chutes de Botissa, considérées jusqu'ici comme infranchissables; — le M oy en- Niger ^ de Boussa à Barmnako^ où les rochers de Sotouba barrent le fleuve; — le Haut-Niger^ où la navigabilité est probable.
A 400 kilomètres de la côte le Niger reçoit, à Lokodsa^ la Benoué dont le cours vient de TEst.
La Bénoué ou Tchadda est une magnifique rivière, profonde et navigable, prenant sa source au nord de N'gaundéré dans VAdamaua, et dont un afiîuent de droite, le Mayo-Kebbij sert d'émissaire à la grande lagune de Tibouri, confinant à la rive gauche du Logone, affluent du Chari, le grand tributaire du Tchad.
La voie de la Béfwué est incontestablement une des meilleures voies d'exploitation des royaumes de SbkotOy Adamatia^ Bornou et Baghirmi Occidental.
Vient ensuite, comme voie de pénétration, VOgooué^ dont le cours a 1,200 kilomètres de développement et dont la source, au pays des Batékés^ n'est qu'à 200 kilomètres du Congo.
Ce puissant fleuve étend, entre des îles flottantes ou des bas-fonds de sable ou de boue, ses marigots et son vaste delta sans port ; il n'est navigable que jusqu'à 335 kilomètres de la côte, pour les bateaux calant un mètre, qui passent, bien que son cours devienne gêné par des seuils de rocher.
A l'île N'djolè commencent, et durent pendant 200 kilomètres, les chutes infranchissables paf" lesquelles
POgooué traverse les Monts de Cristal, puis ce cours d'eau reste barré par des rapides et des chutes qui le rendent absolument inutilisable comme voie de jonction de l'Océan avec le Haut-Congo.
Le Niari-KwiloH, d'un développement d'environ 600 kilomètres reste la seule voie par laquelle la France voudrait arriver sur le Haut-Congo. L'entrée du fleuve est fermée par une barre mobile assez difficile à franchir ; son cours est navigable pendant environ une soixantaine de kilomètres, puis il s'obstrue de rapides assez nombreux.
Actuellement, on ne se sert nullement de la rivière; la route du Niari-Kwilou est presque entièrement une voie terrestre : il faut débarquer à Loango et gagner par terre Brazzaville.
(c La dernière partie de la route, qui ne compte que i32 kilomètres, de Botienza (point où se terminera plus tard la navigation sur le Niari-Kwilou) à Brazzaville, n'est nullement fatigante à parcourir, les accidents de terrain y étant très peu nombreux et très faibles.
)) De beaucoup la plus commode, la voie du Niari- Kwilou est appelée à un grand avenir.
» Déjà une étude préliminaire de la contrée et un nivellement complet ont été exécutés au cours des années 1887-1888, et le résultat de ces travaux a permis de s'assurer que la zone des rapides pouvait être utilisée d'une façon fort avantageuse.
» Un décret, en date du 25 janvier 1890, a confié
Tétude de la voie du Niari-Kwilou et sa concession à l'industrie privée, qui se trouve ainsi intéressée directement à la mise en valeur et au développement du Congo français. »
Tout ceci est extrait de la 6"^^ Notice illustrée sur les colonies françaises j édition de 1890, qui dit encore :
« On jugera combien sont grandes les difficultés d'accès par le Bas-Congo, quand on saura que le prix de la tonne revient, à Léopoldville, à 2,000 francs; sur rOgooué jusqu'à Lékéti^ à i,5oo francs, et par le Niari- Kwilou, à 1,000 francs seulement. »
C'est à peu près exact, sauf que de Matadi à Léopoldville la tonne coûte 1,000 francs; par le Niari- Kwilou, i,5oo et que la voie de l'Ogooué attend toujours son utilisation.
Aussi, tandis que le chemin de fer du Congo belge pousse ferme de l'avant, la voie du Niari-Kwilou, malgré le décret de 1890, malgré sa concession à l'industrie privée, est, en 1894, ce qu'elle a été dans le passé, et il parait bien peu probable que les projets qu'elle a suggérés reçoivent jamais commencement d'exécution, malgré le tout récent départ d'une nouvelle mission chargée de réétudier l'utilisation du fleuve.
Vient alors Yancien Zairc^ le Congo actuel.
Nous avons dit ce qu'il est et comment l'achèvement du chemin de fer mettra 3o,ooo kilomètres de rives navigables dans les mêmes conditions devant le commerce européen que la côte occidentale d'Afrique, le
long de laquelle, depuis la fin du xiv™ siècle, les navigateurs recueillent : ivoire, or, gommes, résines, cires, encens, plumes d'autruche, poivre, café, cacao, kola, tabac, coton, caoutchouc, peaux, huiles, sucre, bois de luxe, bois de teinture, orseille, indigo, rocou, arachides, riz, fruits de luxe comme Tananas, de grosse consommation comme Porange, animaux de tous genres, etc., etc.
Et qui donc concevrait l'abandon par le commerce de la côte occidentale d'Afrique? Comment alors hésiter à prendre pour champ d'exploitation entièrement semblable, le réseau riverain intérieur offrant actuellement 3o,ooo kilomètres de développement, alors que la côte occidentale d'Afrique, de Gibraltar au Cap, n'en offre que i2,5oo, soit près de trois fois moins.
Si, à ces 3o,ooo kilomètres de rives abordables aux steamers, on ajoute les sections utilisables aux pirogues et aux allèges, on arrive au total de quarante millions de mètres, le tour de la terre.
En supposant que par mètre de rive, en un an, on ne recueille que un kilo d'un produit quelconque d'exportation, le chiffre total des récoltes, sur le Haut- Fleuve, serait de 40,000 tonnes.
Avec un gain net de 5o centimes par kilogramme, le chiffre des bénéfices atteindrait vingt millions de francs.
Quant au mouvement commercial qui en résulterait pour la Belgique, on ne peut guère l'apprécier même très approximativement; on ne peut qu'en sentir l'importance presque indéfinie.
L'erreur capitale des adversaires de la politique coloniale, en tous pays d'ailleurs, est d'oublier que les colonies sont avant tout des réserves constituées pour
l'avenir, et qu'il est aussi déraisonnable de n'envisager que leprofitcommercial qu'elles donnent immédiatement à la mère-patrie, qu'Userait absurde, quand on crée une plantation quelconque, de mettre en balance les frais de défrichement et de plantation avec le produit de la récolte des deux ou trois premières années.
Admettons que le kilogramme de produit exporté paie au chemin de fer 20 centimes de Léo à Matadi; les 40,000,000 de kilos, dont nous venons de parler, rapporteraient à la ligne 8,000,000 de francs.
Et il ne s'agit là que du commerce d'exportation;; l'importation, le commerce intérieur, les mouvements de voyageurs blancs et noirs, doubleront ce chiffre dsfl bénéfices.
Ainsi, si le chemin de fer absorbait 100,000,000 pour son achèvement, il rapporterait sans tarder 16,000,000, soit 16 p. c. brut.
Le chemin de fer du défilé des Cataractes se fera donc, par la force même des choses, parce qu'il est fatal qu'on aille aux sources des richesses africaines!
Ne pas s'en rendre garant serait pour la Belgique un aveu d'impuissance et de pusillanimité indigne d'un pays fier et libre, qui saura n'être pas la risée de l'Europe.
Oui, la Belgique va sortir de l'expectative qu'elle a semblé garder jusqu'ici devant tout ce qui s'abrite sous le drapeau bleu étoile d'or, comme si la nation, énervée par un égoïsme jouisseur, devenue comme incapable de sortir de la politique étroite des cabarets belges, croyait que neutralité est synonyme d'impuissance, et s'efFrayait de ces entreprises lointaines, de ces durs labeurs, par lesquels nous élargissions les frontières où pourra s'exercer l'activité économique des Belges.
La politique d'extension coloniale n'est pas seulement la suite d'une volonté raisonnée ou d'un dessein calculé; elle est, avant tout, la résultante naturelle de ce besoin d'activité qui compte parmi les meilleurs symptômes de la santé chez les races vigoureuses. Ainsi parlait dernièrement du haut de la tribune française, le Ministre des Affaires étrangères.
Or, parmi toutes les terres tropicales (i), l'Afrique est un champ de choix pour la colonisation, parce qu'il n'y a là ni les mêmes risques à courir, ni les mêmes échéances à redouter qu'en Asie par exemple ; parce que nous avons affaire à des populations de race inférieure pour qui notre présence sera un gage de sécurité; parce qu'enfin aujourd'hui nous n'avons plus de guerre hasardeuse ou douteuse à prévoir pour contenir ou repousser voisins ni rivaux.
Prenons donc franchement le chemin des colonies, afin d'échapper aux grandes catastrophes intérieures dont sont menacés tous les peuples d'Europe.
'l; D'après Jules Delafosse.
La colonisation est le seul allégement possible aux embarras économiques et aux conflits sociaux qui grondent et qui grandissent autour de nous.
La machine se substitue partout au travail manuel, accomplissant à elle seule le travail de plusieurs centaines d'ouvriers, par conséquent raréfiant le travail.
Que vont faire devant ce problème, les législateurs belges, ayant charge de peuple ?
Le collectivisme, ce mauvais rêve qui ne se discute pas, sera sans doute une des solutions proposées.
Il est matériellement impossible que la loi intervienne entre le capital et le travail, entre l'ouvrier et le patron, sans rompre l'équilibre entre ces deux forces, c'est-à-dire sans aboutir à la fermeture de l'usine ou de l'atelier.
Conçoit-on une loi qui prévienne le chômage et assure au travailleur (quel que soit son rang) la juste rémunération de son travail ? Non ! Toute la question sociale est là cependant !
Il n'y a pas de loi, pas de réforme, pas de Providence d'Etat qui h, puisse résoudre.
Il n'y a que des dérivatifs aux conflits qu'elle provoque, et au premier rang de ces dérivatifs il faut placer la colonisation.
Faites que ceux à qui le travail manque en Europe s'habituent à aller chercher ailleurs le champ nécessaire à leur activité ; et reprenons le Congo pour que des migrations belges puissent se faire plus tard vers les hauts et sains plateaux du Katanga; nous trouverons là l'exutoire naturel, nécessaire de toute société qui ne peut plus pourvoir aux besoins de ses peuples, et qui, semblable à une chaudière sans soupape de sûreté, est fatalement vouée aux catastrophes.
Reprenons le Congo aussi, afin qu'une immédiate
extension commerciale et industrielle assure plus de travail à la classe ouvrière, qui alors saura où sont ceux qui ont vraiment souffert et peiné pour elle, souflFert de leur corps et de leur âme, peiné de leurs mains et de leur cerveau, couchant sur la dure, mangeant à la diable, et qui ne demandent qu'une récompense : Voir leur pays tout entier profiter de leurs efforts.
L'achèvement du chemin de fer belge au Congo marquera dans Thistoire évolutive du centre africain ; cent peuples nouveaux, sains, ardents, verront luire ce jour-là leur véritable initiation au travail rémunérateur et honnête qui remplacera rapidement la hideuse traite, les hécatombes sanglantes, seuls faits saillants jusqu'ici dans rhistoire de ces nègres.
Et nous, fils d'un pays bien petit par ses limites, nous prendrons par notre œuvre au Congo une place si grande au milieu des peuples colonisateurs, que, toucher à cette œuvre et aux Belges qui l'auront faite, deviendra une monstruosité que pas un peuple, si fort soit-il, si oublieux puisse-t-il être un jour de toute honnêteté politique, n'osera se mettre sur la conscience !
Notre indépendance européenne, loin d'être compromise par l'œuvredu Roi, ainsi que le veulent ses détracteurs dont c'est aujourd'hui la dernière raison, sera renforcée et assurée à jamais par le plus inébranlable des traités, savoir : l'admiration du monde civilisé pour la réalisation à travers tant de dangers, de déboires et de résistances, de la plus grande, de la plus généreuse entreprise qu'aient enfantée des cerveaux d'hommes.
Au surplus, le Congo ne peut appartenir qu'à une petite nation (i). L'Europe ne permettrait pas qu'il en fût autrement, car une pareille possession donnerait la prépondérance définitive au grand Etat qui la posséderait.
Du jour où elle appartiendra à la Belgique, — qu'on porte toute son attention sur ce point, — notre nationalité ne sera-t-elle pas consolidée tellement qu'elle ne saurait plus être dissoute ?
La puissance qui s'emparerait de notre territoire prendrait-elle aussi le Congo ?
Si elle en avait la velléité, c'est du coup qu'on verrait une guerre européenne et même générale surgir pour nous défendre.
Boma et Anvers seront nos boulevards au même titre.
Quelle autre signification pourrait-on bien attacher à ces paroles du prince de Bismarck :
(( Le nouvel Etat du Congo est appelé à devenir un des principaux gardiens de l'œuvre que nous avons en vue. »
Il est la base de l'équilibre européen en Afrique.
Et ainsi la Belgique ne saurait plus se soustraire à un impérieux devoir, à l'obligation inéluctable de ne pas perdre le sang de tant de courageux morts en souriant, car l'œuvre du Congo manifeste aussi sa grandeur en renouvelant des dévouements de martyrs.
Caton le censeur avait coutume de s'écrier à la fin de tous ses discours : « Et mmc addo Carthagineni esse delcndam ! »
Ainsi que Carthage était l'ennemie de Rome, le
(1; D'iti'W'S V. G., /.<i Belgique et le Congo.
Congo pourrait-il continuer à rester Tennemi de la Belgique ! Nos Pères Conscrits pourraient-ils continuer à entendre ce cri funeste : « Et j'ajouterai encore qu'il faut rejeter le Congo ? »
Non, le cri qui se fait entendre aujourd'hui soulève les enthousiasmes. J'en appelle à tous ceux qui se pressaient à la réception du lieutenant Dhanis au Cercle Africain et dont les chaleureuses acclamations ratifiaient ces paroles vibrantes de Van Gèle :
« Cette terre du Congo, dont le Roi a deviné l'avenir, nous Tavons, sous sa persévérante impulsion, conquise pas à pas. Ses frontières sont aujourd'hui toutes assurées; tu viens de la débarrasser de ses derniers ennemis.
» Nous la savons féconde : elle récompensera au centuple tous les efforts; elle paiera tous les dévouements !
» Qu'on nous la donne donc enfin en y faisant flotter les couleurs belges! Ceux des nôtres qui sont tombés là-bas auront reçu alors leur récompense !
» Notre vœu suprême sera exaucé!
» Joins ta voix à la nôtre, ami! C'est toujours guidés par la même généreuse idée que nous te prions de t'unir à nous, pour la grandeur et la prospérité de la patrie ! )>
Le rôle d'expectative que garde depuis trop
longtemps notre généreuse patrie nous humilie ! Il doit cesser ! L'heure des résolutions viriles sonne !
Défaillance, arrière! Et sachons faire que bientôt le drapeau tricolore s'écartèle de Técusson à étoile d'or!
4 Novembre 1894.
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5 Novembre 1894.
Post-Scriptum, — C'est aujourd'hui que se ferme rExposition d'Anvers, et avec elle le compartiment congolais.
Ce dernier, espérons-le et souhaitons-le vivement, va venir se rouvrir au plus tôt à Bruxelles, en un Musée du Congo qu'il incombe aux deux Etats, aidés de toutes les bonnes volontés, de tous les efforts, d'installer et de développer grandement.
La Société d'Etudes Coloniales est tout indiquée pour prendre en mains l'exécution de ce projet, qui figure au reste parmi ses travaux en cours d'étude.
En ce musée congolais viendront s'accumuler et se classer les nombreux documents déjà recueillis par les Belges en Afrique, et dont la plupart restent actuellement éparpillés et sans valeur.
Nulle observation, quand elle a été faite sainement et consciencieusement, ne devrait être perdue. Elle peut n'avoir par elle-même qu'une valeur secondaire, mais rapprochée d'autres données, elle peut souvent acquérir
un intérêt relatif très marqué, parfois même capital : ceci est vrai à tous les points de vue, économique, scientifique, moral, ethnographique
Pour ne prendre qu'un exemple, supposons que tous ceux qui ont recueilli des notes sur les dialectes coniîolais, au lieu de les avoir laissé dormir dans leurs tiroirs, les aient réunies en des mains uniques, il est hors de doute que nous aurions actuellement des documents linguistiques des plus utiles, tandis que nous n'avons encore que bien peu de chose.
Cette concentration des documents ne manquerait pas de se faire rapidement si le Musée dont nous parlons s'installait sans tarder.
D'autre part, ouvrir, organiser et développer un tel monument colonial, serait admirablement préparer la participation du Congo à l'Exposition que Bruxelles projette pour 1897, puis à l'Exposition internationale de Paris en igoo.
Et que le Musée central se complète de collections scolaires aussi nombreuses que faire se pourra !
Pendant le courant de l'Exposition, plusieurs demandes de collections réduites ont été faites non seulement par des établissements belges, l'Institut supérieur de Commerce d'Anvers, par exemple, mais aussi par des établissements étrangers, le Musée national d'Ethnographie des Pays-Bas, à Leyde; le Musée commercial de Greiz (Allemagne), etc.
Cet intérêt des étrangers est significatif : sauronsnous nous engager au plus tôt dans la voie qu'il indique, et faire connaître le Congo dans toutes nos écoles, supérieures, moyennes et primaires, au moyen de collections scolaires réduites, telles que celles demandées par l'Allemagne et la Hollande?
Le Congo connu des enfants le sera alors un peu plus des parents.
A l'œuvre donc !
Second Post-Scriptiim. — Je n'ai pas osé parler de la ligne de navigation d'Anvers à Matadi, qui devrait être belge. J'ai eu peur que devant cette extension de la question congolaise on ne crie trop à l'impossible.
Mais je suis bien tranquille là-dessus. Faisons seulement le chemin de fer du Congo, le reste ira tout seul.
Ça se voit.
Lient' L. Ch.