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GÉNÉRALITÉS SUR LA RACE BANTU

L’on s’est souvent efforcé de percer les ténèbres qui enveloppent le passé de la race Bantu. S’est-elle élevée, à une époque quelconque, dans l’évolution des siècles, au-dessus de sa condition actuelle? Ce qui n’est pas douteux, c’est qu’en entrant en contact avec elle, les Belges l’ont trouvée dans un état de barbarie et de déchéance extrême. Rien, dans le souvenir de ces déshérités, ni dans leurs traditions, ni dans leur état social, ni dans les objets d’ordre matériel qui les entourent, ne fournit un indice quelconque d’une période meilleure, d’une époque de civilisation plus avancée. Ni ruines, ni vestiges d’aucune sorte ne rappellent une autre ère. L’intelligence du noir, cependant vive, ne semblait s’exercer que dans le mal. Les indigènes se disaient heureux de leur sort, le trouvaient enviable.

Est-ce à cet état d’esprit, se transmettant à travers les âges, ou à l’état physiologique même de la race, qu’il faut attribuer ce manque d’initiative, rendant tout progrès spontané impossible? On peut presque affirmer que, livré à lui-même, le nègre ne se fut jamais perfectionné. Il fallait l’action directe et impérieuse de l’Européen pour le changer, sinon, comment comprendre que les Bantu ne se soient pas laissés pénétrer par les civilisations plus avancées

qui les enserraient de toutes parts, au nord, à l’est comme au sud ? Ce qui ne peut être mis en doute, c’est que, partout ailleurs, l'on voit le voisinage d’une civilisation supérieure agir sur les peuples qui y sont soumis, tandis que les Bantu y sont demeurés insensibles.

Les Bantu ont reculé devant la pression des races plus vigoureuses, plus avancées, mais ils se sont repliés sur eux-mêmes, n’ont rien livré de leurs secrets, comme ils n’ont rien emprunté à l’étranger. Et ce ne sont pas des sentiments de légitime fierté d’une race imbue de sa supériorité qui ont produit ce phénomène, mais plutôt la conscience de son infériorité. Le Bantu n’a aucune honte à confesser son ignorance. Il admire et subit facilement la supériorité d’autrui, il se laisse volontiers dominer par l’étranger, précisément parce qu’il croit celui-ci supérieur à lui-même. Il ne faut pas qu’il se trouve pour cela en présence de l’Européen, l’Arabe, le Zanzibarite, jouissaient à •ses yeux d’un prestige extraordinaire. Ce n’est pas seulement la force et la cruauté de l’Arabe qui firent admettre ■sa domination.

Les souvenirs des noirs ne vont pas au delà de deux ou trois générations. Le passé ne les impressionne guère. Si ce n’est dans quelques légendes, jamais il n’y est fait allusion. Aucun signe graphique pouvant tenir lieu d'écriture n’a été découvert. Tout au plus, certains insignes, tels que des armes de forme particulière, des coiffures, des bâtons plus ou moins ornés, rappellent aux indigènes la qualité de celui qui en est détenteur.

Bien que le système décimal soit en usage, on ne découvre aucune trace de figuration numérale. Parfois quelques nœuds dans une corde, des faisceaux de bâtonnets, servent d’aide-mémoire pour rappeler des nombres peu élevés. Ils expriment le nombre 10 en montrant les dix doigts; le nombre 20 se précise en mettant les mains ouvertes sur

les doigts de pied correspondants. Ils comptent par centaines et par multiples de mille, mais dans ces proportions, les chiffres n’ont plus de précision dans leur esprit.

Us observent la nature et connaissent bien la succession des phénomènes qui se déroulent à leurs yeux. Les phénomènes célestes ne leur échappent point : ils suivent les phases de la lune, le déplacement du soleil et des étoiles. La météorologie leur a livré certains secrets; ce qui concerne la force et la direction des vents suivant les saisons, les pluies, les tornades, a été bien observé. Une certaine périodicité relative aux écarts que présentent les saisons entre elles a été annoncée par les indigènes et a pu être vérifiée par les Européens.

La botanique aussi a été l’objet de leur observation : ils connaissent les propriétés médicinales de certaines plantes. Ils savent extraire les métaux et les travailler. Même la chimie ne leur est pas absolument étrangère, puisqu’ils provoquent la fermentation de leurs bières, notamment par l’emploi du maïs germé.

Mais ils ne raisonnent pas ces phénomènes; ils les constatent, en tirent profit, et c’est tout.

Cependant, à les entendre discuter leurs intérêts matériels, la politique indigène, on ne pourrait leur dénier une intelligence vive, mise au service d’une logique serrée. Certains arguments étaient la logique même ; l’Européen avait parfois besoin de toute son attention pour les réfuter.

Mais il est fort différent de discuter avec un nègre dans la force de l’âge et un vieillard. L’enfant généralement est bien différent encore, il possède une excellente mémoire et comprend rapidement ce qu’on lui veut. Mais généralement à l’âge de la puberté, on dirait qu’un voile obscurcit la raison du nègre. Une bonne part dans ce résultat, d’après nous, est due aux excès auxquels il se livre. Cette influence ne peut être niée, car cette chute de l’intelligence

chez le noir, bien que plus lente chez certains individus, est réellement frappante, même presque foudroyante parfois. Il est rare de présenter à un enfant une image sans qu’il se rende compte de ce qu’elle figure, tandis que l’adulte ne tardera pas à en détourner son attention, n’y comprenant rien. J’ai vu des enfants chercher à expliquer des images en s’efforçant, pendant des heures, à faire comprendre à leurs aînés ce qu’ils y voyaient, sans le moindre succès.

L’histoire des Bantu comme celle des débuts de toute société est inconsistante et vague, elle n’offre pas d’éléments précis pour l’étude de ce groupe humain. Il en résulte que le droit et la politique applicables à ces peuples ne peuvent s’inspirer que de l’observation de leurs mœurs, de leurs coutumes et de leurs institutions au stade actuel de leur développement.

Pour finir, qu’il me soit permis de condamner le plus formellement, s’il en est nécessaire encore, la pratique qui consisterait à stimuler l’évolution des noirs en les soustrayant complètement à l’influence de leur milieu.

Parmi les nombreuses expériences de ce genre, et dont certaines eurent un triste retentissement, rapportons ce qui advint du premier noir qui fit un séjour prolongé en Belgique. Je veux parler de celui qui accompagna le lieutenant Liévin Van de Velde et qui ne s’appela ici que le prince Sakala, soi-disant fils d’un grand roi des environs de Vivi. Ce pseudo-prince participa aux réceptions faites à son maître, surtout en Flandre, et il y fut traité en personnage d’importance. Il agissait un peu à sa fantaisie, et en réalité, il s’était fait une idée bien singulière de notre civilisation. Comment d’ailleurs un jeune noir amené ici, élevé à l’opposé des principes que nous cherchons à inculquer à nos propres enfants, à qui l’on permet toutes les extrava-

gances, et qui, en outre, ne passe que quelques mois en Europe, pouvait-il être influencé d’une façon profitable pour lui? Sakala s’imagina que les blancs qu’il avait pu traiter avec un tel sans-gêne, ne méritaient pas plus d’égards, et qu’à part quelques-uns, son maître tout d’abord, c’étaient des personnages de peu d’importance.

Ramené au Congo, il jeta le trouble et la méfiance parmi les serviteurs noirs de l’État, en contrôlant les inscriptions portées sur leur livret. A Léopoldville, dès les premiers moments de la maladie de ce maître qui eut pour lui toutes les bontés, il ne lui accorda pas un instant ses soins. .Te dus intervenir énergiquement pour le rappeler à ses devoirs. Quand son maître mourut, l’on s’aperçut que ses bagages avaient été mis au pillage. Et ce misérable Sakala osa me demander que je le prisse à mon service. Je lui fis comprendre toute l’indignité de sa conduite, et je le renvoyai dans son village. Plus tard, en descendant à Borna, je le trouvai condamné pour vol et pendant la guerre arabe, à l’Aruwimi, il trahit l’État. Telle fut l’odyssée du premier indigène congolais dégrossi par un séjour en Europe.

L’éducation des noirs se fait mieux chez eux dans leur milieu. On peut espérer quelque résultat quand un noir, ramené en Europe tout jeune, y est maintenu pendant de longues années soumis à un régime familial, et encore, j’estime que ce n’est pas désirable. Plus tard, en Afrique, les blancs n’auront plus pour lui la même attention, tandis que lui-même dédaignefti ses frères plus barbares, ce sera presque fatalement un déclassé ; et comment pourra-t-il se créer une famille? En tous cas, ces inconvénients ne se présentent pas au même degré quand l’éducation se fait en Afrique.

Mais quelle doit être l’éducation à donner au noir? Question très controversée et qui mériterait de longs

développements. Les uns vont jusqu’à vouloir en faire un humaniste, tandis que d’autres recommandent de le maintenir dans son ignorance intellectuelle séculaire! La solution île ce problème délicat doit, à mon sens, tenir essentiellement compte de la condition sociale actuelle du noir. Non seulement, celui-ci se trouve dénué de tout rudiment d’instruction, mais il ignore, ou néglige de recourir aux moyens qui lui permettraient de s’entourer d’un bien-être matériel qui le ferait sortir de cet état de vie primitive où il doit tout craindre du lendemain. Son existence, toujours mise en cause, est pour lui un sujet perpétuel d’inquiétude.

Cherchons à modifier cette condition matérielle du noir, en le transformant en un artisan, en un agriculteur, capable de s’entourer de confort, d’acquérir un certain patrimoine, dont il ne tarderait pas à s’enorgueillir. Et alors seulement il se sentira attiré vers l’étude, et inclinera à s’instruire, à acquérir en surplus une portion de ce patrimoine intellectuel dont à juste titre les races supérieures sont si fières.

Mais rien n’empêche que pendant l’initiation aux travaux manuels, les plus intelligents reçoivent une instruction se bornant à quelques notions simples, pouvant se traduire par le savoir lire et écrire. Naturellement, cet effort s’élargira progressivement, par la force même des choses, qu’on le veuille ou non. Surtout, n’oublions pas d’élever la femme indigène dont le rôle dans le premier stade de l’évolution aura une si heureuse et grande influence. *

Et si, comme certains le craignent, des intellectuels surgissaient un jour parmi nos sujets congolais, cherchant à soulever leurs frères contre ceux qui les ont tirés de la barbarie, mieux vaudrait, semble-t-il, que ces ingrats eussent à s’adresser à des hommes transformés par le travail et l’éducation, ayant une certaine conscience des droits et

des devoirs de l’humanité, plutôt qu’aux barbares actuels, crédules à l’excès, et par trop enclins à écouter les pires conseils.

Sachons résolument marcher dans la voie du relèvement moral et matériel d’une race trop longtemps déshéritée, là est le devoir, et malgré les prophètes de malheur, rapportons-en-nous à la justice immanente des choses.

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