BANFUMU, INDIGÈNES DE LA RIVE GAUCHE DU STANLEY- POOL
ces missionnaires devait bouleverser toutes les idées admises auparavant, et la conquête du Congo n’était pour ces derniers arrivés que jeu d’enfant. Ils allaient apparaitre sur les eaux du Stanley-Pool à bord d’un vapeur déformés fantastiques, éclairé à la lumière électrique. Les projecteurs opérant la nuit dans la direction des villages, devaient faire croire à l’apparition d’un bateau-soleil, supprimant l’obscurité et prodiguant aux populations ébahies, chaleur et lumière perpétuelles. Bishop Taylor comptait sur la puissance de son fétiche nouveau pour se grandir aux yeux des indigènes. Le transport de ce bâtiment au travers de la région des Cataractes n’était pas fait pour effrayer les Américains : qu’importaient les montagnes et les vallées profondes, puisque, par la création d’une locomobile spéciale, due au génie inventif de l’évêque, le pondéreux matériel serait rapidement remorqué jusqu’à Léopoldville? A ces beaux rêves succéda bientôt la réalité. Le vapeur, débarqué à Vivi, ne s’éloigna jamais à plus de
10 kilomètres des rives, malgré des efforts considérables;
11 redescendit bientôt la montagne pour être mis à Ilot dans le bas fleuve. Nonobstant ces déboires, quelques-uns de ces missionnaires s’installèrent à Kimpoko en 1888. Ils y menèrent une. vie misérable, mais il faut louer leur héroïsme, car ils créèrent, dans un sol ingrat, et sans l’aide des indigènes, habitations et plantations. Ils se nourrissaient presque exclusivement de maïs, de sel et de chicwangue. Quant à leur influence sur les indigènes, elle était nulle : ils n’aiment pas les étrangers qui s’installent au milieu d’eux sans richesses et dont le voisinage ne leur procure aucun avantage tangible immédiat. Je fus appelé, un jour, à Kimpoko pour régler un différend qui aurait pu devenir sérieux. A tort — d’après les indigènes — les missiom naires accusaient le chef de l’endroit d’avoir tenu des propos galants à la compagne d’un des leurs. Celui-ci,
assez naturellement, avait pris la chose de très mauvaise part, et avait fait au chef des remontrances très justes, qu’il eut l’imprudence d’accompagner de menaces non déguisées. L’affaire faillit tourner au tragique et mon intervention avait dû se produire en grande hâte. Après cet incident, les missionnaires vécurent complètement isolés, et finalement, ils durent renoncer à poursuivre leur apostolat.
Cette puissante organisation des protestants ne trouva devant elle pendant quelques années, aucune action catholique. Ce n’est qu’au début de 1888 que le père Gueluy, des missions de Scheut, arriva à Léopoldville, accompagné de quelques religieux, parmi lesquels le père Cambier, dont l’œuvre de christianisation au district du Lualaba-Kasaï a pris depuis un développement si considérable et si efficace.
J’avais été informé de leur arrivée et j’avais reçu comme instructions d’établir les pères sur la rive droite à Kwamouth, où existaient quelques bâtiments élevés autrefois par des pères français et abandonnés depuis. Je me rendis à Kwamouth et j’y installai le sous-officier Hernotte avec quelques hommes, pour restaurer les habitations et commencer immédiatement les premières cultures. Lorsqu’arrivèrent les missionnaires, ils n’eurent pas à s’installer dans la brousse, et avant mon départ de Léopoldville j’eus encore la satisfaction de pouvoir constater le développement qu’avait pris la mission après quelques mois seulement de travail. C’était l’heureux prélude aux efforts considérables qu’allaient bientôt faire les missionnaires catholiques pour poursuivre leur œuvre d’évangélisation parmi les sauvages du bassin du Congo.
Notre voyage se poursuivit jusqu’à Musliie et nous rentrâmes à Léopoldville fort satisfaits, mon successeur surtout, des résultats de notre inspection. Nulle part nous
n’avions rencontré la moindre hostilité, ni relevé de troubles parmi les indigènes. Partout nous avions reçu des assurances pacifiques. Et puisque nous parlons de la question, j’ajouterai que durant tout mon séjour à Léopoldville, je n’eus à régler qu’un seul différend grave. Une caravane de la maison hollandaise ayant été pillée près de l’Inkisi, je dus m’y rendre avec une dizaine de soldats, mais les charges volées furent restituées et une indemnité fut payée sans qu’il fallut recourir autrement à la force.
Le retour. — Enfin, le 17 mars 1889, je quittai Léopoldville, après avoir pris congé de M. Van den Bogaerde et du personnel qui, avec un dévouement admirable, allait continuer sous mon successeur, à assurer le développement de ce centre important. A Lukungu, je serrai la main à mon camarade Van Dorpe (fui accomplissait des prodiges au service des transports. J’y rencontrai aussi le capitaine Van Gèle, qui se dirigeait vers Léopoldville et qui allait poursuivre ses mémorables explorations de l’Ubangi et de ses nombreux affluents.
A Borna, j’allai saluer le Vice-Gouverneur général Ledeganck qui avait succédé à M. Janssen, et qui, à son tour, allait être remplacé par M. Gondry, administrateur des chemins de fer belges.
A Borna, les changements qui s’étaient produits depuis mon passage au début de 1887 étaient surprenants. C’est le lieutenant Fiévez qui commandait ad intérim la force publique, toujours composée presque exclusivement d’hommes recrutés à l’étranger. Les diverses directions fonctionnaient régulièrement et le service de la justice également avait pris un essor notable. Je passai à Borna une huitaine de jours, heureux d’y rencontrer plusieurs amis, tous également épris de l’œuvre à laquelle chacun donnait de son mieux, et ses forces et son intelligence.
Enfin, M. Ledeganck et moi prîmes congé de M. Gondry, qui avait tenu à nous accompagner jusqu’à Banana. A peine rentré en Belgique, j’appris, avec une vive émotion, que M. Gondry avait succombé, et je me souvins des paroles émues qu’il avait eues à l’adresse des siens, laissés au pays, pendant qu’il nous serrait une dernière fois les mains. J’eus la douleur d’apprendre plus tard la mort de mon successeur à Léopoldville, l’ingénieur Van Jden Bogaerde, dont les travaux étaient très remarqués 5et qui se fut rapidement élevé aux plus hautes situations.