‹ CongoChapitre 6 sur 39 · ASPECT DES VILLAGES A BOLOBO (MAISON TYPE · texte numérisé non relu

ASPECT DES VILLAGES A BOLOBO (MAISON TYPE

la station devait être sérieusement renforcée pour ne pas courir le risque d’être enlevée après son départ, Stanley renvoya Y En Avant à Léopoldville pour me prendre et me prier d’amener un canon avec ses munitions.

Bolobo et les Bayanzi. — Je quittai Léopoldville le 19 septembre 1883, fort heureux de la décision de Stanley. Le vapeur était conduit par l’Irlandais Benni qui devint, comme nous le verrons, le premier chef de la station des Stanley-Falls. Il remplissait aussi les fonctions de capitaine

de son vapeur. En passant à M'Suata, nous rendîmes visite à •• Papa 55 Gobila et à Kvamoutb, nous serrâmes la main au lieutenant Pagels, laissé en ce point par Stanley lors de son passage au cours du présent voyage. Je passai quelques instants agréables avec cet excellent compagnon. Il restait enthousiaste de l’œuvre à laquelle il se consacrait et n’était nullement influencé par la solitude complète dans laquelle il vivait. Si j’avais eu huit jours à lui consacrer, il ne serait pas arrivé au bout de l’exposé des projets qu’il se proposait de réaliser. D’après les ordres reçus de Stanley, nous dûmes passer au large de Tshumbiri, agglomération importante de Bayanzi, et le 24 septembre, à 3 heures de l’après-midi, nous atteignîmes Bolobo. Stanley vint aussitôt se rendre compte de mon état de santé, et me demanda si la pièce d’artillerie pouvait être immédiatement débarquée.

Quelques minutes après, le canon était placé bien en vue, en face du bâtiment principal de la station. Stanley, naturellement, avait annoncé aux indigènes l’arrivée d’un fusil de dimension, valant à lui seul les fusils ordinaires de milliers de combattants. Mais ils ne s’étaient guère laissé impressionner par ces discours. La vue de l’engin produisit un effet plus décisif. Cette fois, c’était au tour des indigènes à décrire la terrible arme et si Stanley avait quelque peu exagéré, ils allèrent bien au delà. C’est Ibaka, le grand chef de Bolobo, qui vint le premier examiner le canon. Ce qui l’étonna le plus, ce furent les roues et l’affût. Mais sa surprise tourna en stupéfaction quand, sur sa demande, on lui exhiba un obus. Très entreprenant, il demanda à pouvoir tenir celui-ci en mains. Sa main céda d’abord sous le poids et, quoiqu’il fût grand et robuste, il était à ce point suggestionné qu’il semblait devoir faire appel à toutes ses forces pour porter ce projectile. Il mit l’obus au regard de son abdomen et s’exclama qu’il préférait ne pas songer à

ce qui arriverait d’un homme qui serait frappé par un semblable projectile. Très calme d'habitude, il fut pris d’une véritable panique et s’en retourna au village pour convaincre ses sujets de cesser une lutte qui, désormais, serait par trop inégale. Néanmoins, jusqu’au lendemain à 10 heures du matin, délai extrême stipulé par Stanley, les

FAMILLE BAYANZI.

indigènes ne passèrent à aucun acte qui décelât leur intention de faire la paix.

En présence de ces hésitations, je reçus l’ordre d’aller occuper avec le canon et six hommes, une île située en face de l’agglomération bayanzi. Cette agglomération s’étendait sur toute la rive, concave en cet endroit, et de ma position, je surveillais d’autant mieux tous les mou-

vëments des indigènes. Je devais ouvrir le feu en cas d’hostilités directes des indigènes, ou d’un signal convenu, ou encore si des embarcations tentaient de fuiiv Stanley avait envoyé un détachement en tirailleurs dans les herbes entourant les villages et lui-même se tenait à la station, prêt à entrer en négociations. Je restai ainsi

dans ma situation d’observation depuis 10 heures du matin jusqu’à 4 heures de l’après-midi. A la rive, les indigènes se montraient très actifs, préparaient les pirogues, mais pas une ne se détacha du rivage. Généralement si bruyants quand ils ont pris les dispositions de guerre et revêtu les mille oripeaux de circonstance, ils ne poussaient aucun cri; il régnait un silence impros-

sionnant. Aucun coup de feu ne fut tiré; le gong même ne résonnait point. J’étais dans l’ignorance complète de ce qui se passait, prêt à suivre ma consigne. A 4 heures, Y Eu Avant m’apporta l’ordre de regagner la rive. J’appris alors que Stanley avait négocié continuellement avec Ibaka, le porte-parole des autres chefs, le seul qui osât l’approcher et que, finalement, les Bayanzi avaient apporté le nombre île mitakos correspondant à l’amende stipulée, qui constituait en même temps que la réparation exigée le signe de leur soumission. Stanley, à qui l’on attribua un si grand mépris de la vie humaine, que l’on a dépeint comme un brutal toujours prêt à abuser de la force et qui disposait en ces circonstances de plus de cent fusils, Stanley avait négocié patiemment pendant quinze jours pour atteindre ce résultat !

Dès que je débarquai, Ibaka vint me serrer la main et me demanda mille renseignements sur ce qu’il serait advenu des fuyards qui se seraient exposés à mes coups. Stanley avait averti les indigènes que la fuite par le fleuve leur était devenue impossible et que, cernés par terre et par eau, ils n’avaient que la ressource de céder. Je répondis de mon mieux à Ibaka et les effets meurtriers de tous les explosifs inventés depuis ne sont rien à côté des théories balistiques inédites que me suggéra mon imagination. Il fut convenu que le lendemain tous les notables viendraient à la station et que j’exécuterais un tir à leur intention.

A l’heure dite, Ibaka se présenta accompagné seulement des plus braves parmi les chefs. Par contre, les indigènes de moindre importance étaient extraordinairement nombreux. La curiosité et l’angoisse se lisaient sur les figures de tous ces primitifs.

L’ouverture de la culasse fut le signal d’une fuite générale. Cette première alerte passée, les spectateurs restèrent stoïquement à leur poste d’observation. La pièce

fut pointée à 2,000 mètres clans la direction du fleuve. On vit très bien l’obus éclater et les éclats se répandre à la surface de l’eau. Ce coup à obus fut suivi immédiatement par un autre à boite à balles. Cette séance publique de tir, où la puissance du blanc se manifestait de façon si éclatante, sans mal pour personne, nous avait acquis toutes les sympathies. Tandis que j’écouvillonnais la pièce — tous les servants et le chef de pièce étaient représentés par mon unique personne — je fus très admiré. Nombreux furent ceux qui sollicitèrent le privilège de pouvoir prendre en mains un obus et quelle joie pour ces favorisés ! Pris d’émulation, les indigènes demandèrent également à être initiés aux mystères des machines des vapeurs.

Bien que Stanley fût à Bolobo depuis longtemps, les farouches Bayanzi n’avaient encore pu examiner à l’aise la flottille. Ils avaient bien vu tourner les deux roues à aubes de Y En Avant, mais ils ne parvenaient pas à comprendre le mode de propulsion des deux autres vapeurs dont l’hélice n’apparaissait pas clairement à leurs yeux. Pour Y En Avant, c’était peu malin : le mécanicien entretenait un grand feu pour cuire les aliments nécessaires à la nourriture des esclaves de Bula-Matari qui, dissimulés dans le bateau, faisaient tourner la roue. Comme ils travaillaient beaucoup, ces esclaves avaient aussi de grands appétits, les chauffeurs furent donc baptisés aussitôt du nom de Malam-Malamba (cuisiniers). L’A. /. A. et le Royal les intriguèrent davantage, pourtant un homme monté dans une pirogue ne tarda pas à découvrir sous l’eau une des hélices. Après un examen consciencieux et maintes discussions animées, il fut convenu que l’hélice faisait office de roue et les Bayanzi déclarèrent n’avoir plus rien à apprendre.

Stanley resta deux jours encore avec nous et plus une ombre n’apparut entre les indigènes et lui. Ibaka fut appelé

et Stanley lui tit connaître que je resterais à Bolobo pendant son voyage en amont. Il en parut enchanté et exprima le désir que je restasse seul.

Avant de quitter Bolobo, Stanley nous laissa pour instructions qu’en cas de difficultés avec les indigènes, je serais seul juge des décisions à prendre, le chef de station n’étant compétent «pie pour le service intérieur de la station. La flottille quitta Bolobo au milieu de l’allégresse générale des noirs, faisant mille souhaits pour l’expédition et promettant à Stanley que son fils ne serait pas inquiété pendant son absence. Leur promesse ne fut pas de longue durée et chaque jour amena de nouvelles difficultés.

Ce vieux renard d’Ibaka, très orgueilleux et courageux vis-à-vis des gens de sa tribu, avait accepté, en octobre 1882, de recevoir chez lui le capitaine Hanssens et Orban, malgré l’opposition des autres chefs. Il s’était bien promis d’accaparer complètement les blancs, afin de se réserver toutes les richesses apportées par eux d’Europe. Vis-à-vis des indigènes, il prétendait qu’ayant seul admis les blancs, il lui appartenait de traiter avec eux, tandis qu’aux blancs, il représentait les autres chefs comme irréductibles et refusant d’entrer en relations avec eux. Il entretenait aussi le secret désir de trouver en nous des alliés puissants pour le soutenir dans ses différends continuels avec ses voisins. Cette situation délicate créait bien des malentendus. Ils s’aggravaient de cette circonstance que le chef de station ne cessait d’envenimer ses relations personnelles avec Ibaka, par des vexations dont je ne parvins pas à le déshabituer.

Bref, il se créa une situation telle que bientôt il ne put plus se rendre dans le village d’Ibaka et encore moins dans les autres tandis que, de jour en jour, j’étendais mes relations sans qu’Ibaka en prît ombrage. Il fallut une diplomatie constamment en éveil pour éviter des hostilités toujours immi-

nentes. Avec les indigènes de l’intérieur, les Batendi, et ceux de la rive en amont de la station, les Ba-Nunu, population très dense, les relations étaient absolument nulles, ni amitié, ni inimitié; ils voulaient nous ignorer. 11 en était ainsi fort heureusement, car sinon, nous eussions été placés dans l’impossibilité absolue de nous maintenir dans le pays.

Incendie de Bolobo. — Les jours s’écoulèrent avec des alternatives de tranquillité et d’inquiétude, quand, par une nuit sombre du mois de novembre 1883, un indigène mit le feu à notre habitation. Celle-ci, entièrement construite en paille, parois et toiture, était établie sur une terrasse en argile battue, un peu surélevée. Une cloison centrale en [taille séparait les chambres des deux occupants et dans le fond, sur la largeur, régnait un petit couloir étroit, servant de magasin : c’est là que se trouvaient toute notre paccotille ainsi que les munitions d’artillerie et les cartouches pour fusil Albini. .Je m’éveillai en sursaut, alors (jue la maisonnette était déjà en feu. J’essayai d’enlever les objets placés sur une table en tirant à moi l’étoffe qui la recouvrait. Déjà la chaleur était intense, et ce ne fut qu’avec peine que je parvins à saisir mon casque. Je songeai au danger des munitions et dès que je fus sorti, je m’abritai contre le talus de la terrasse. Les obus et les munitions commencèrent à éclater. Personne n’était près de moi. J’appelai, mais aucune voix ne me répondit. Enfin, alors que je me protégeais de mon mieux, je vis s’étaler à mes côtés mon boy, qui, d’après ce qu’il m’apprit, était à ma recherche depuis le début du sinistre. J’étais envahi par les moustiques et le brave garçon s’occupa d’écraser à pleines mains sur ma peau ces insupportables insectes. Il prenait un plaisir exempt d’effroi à contempler le feu d’artifice qui se produisait à chaque explosion nouvelle des projectiles. Les cartouches éclataient en un crépitement

intermittent. A tout instant, je dus obliger mon gamin à se baisser, car, préoccupé et curieux de voir mieux l’effet des explosions, il passait la tète au-dessus du talus.

Après une demi-heure, combien longue, l’incendie se ralentit et les explosions cessèrent. Chose extraordinaire, plusieurs obus et nombre de cartouches avaient résisté au feu. Elles permirent de faire croire aux indigènes qu’il serait imprudent pour eux de profiter des circonstances pour assouvir leur vengeance.

Longtemps, bien longtemps après, j’entendis des voix, d’abord celles de mes Zanzibarites. Je les appelai. Ils s’approchèrent et m’apprirent que l’autre blanc les accompagnait. Je n’ai jamais su où ils s’étaient cachés, ce dut être loin, car ils n’osèrent pas me l’avouer. Les Zanzibarites prétendirent qu’ils avaient voulu venir à mon secours, mais que le blanc le leur défendit sous prétexte que j’avais aussi dû fuir.

Je décidai qu’au lever du jour, j’irais seul au village d’Ibaka lui demander une pirogue et des hommes pour me conduire à Kwamouth et y demander à mon camarade Pagels toute l’aide qu’il pourrait nous donner. Des circonstances sur lesquelles il est inutile d’insister, me décidèrent à y aller seul et sans escorte. C’est ce que je fis. Ibaka, en m’apercevant, se jeta à mes pieds, déclara au nom de son peuple que l’incendiaire était un fou, irresponsable et qu’il était chassé déjà. Il fut sincère en ceci, car le coupable en fut réduit à errer en forêt et les Bayanzi montrèrent son cadavre à mes hommes, deux mois après l’attentat. Ibaka m’implora surtout pour que ses gens fussent mis à l’abri d’une punition trop rigoureuse de Stanley qui, ainsi que nous l’avons dit, était en voyage vers l’amont et pouvait être attendu à tout moment puisque l’on ne pouvait prévoira deux mois près la durée de son absence.

Une heure après mon entrevue, je descendais le fleuve en pirogue montée par dix Bayanzi. Nous nous arrêtâmes à Tshumbiri, centre hostile à notre influence. Les indigènes voulurent m’y refuser l’hospitalité, mais j’avisai un hangar au centre du village, m’y installai et je dormis profondément sans autrement me préoccuper des criailleries assourdissantes des noirs. Le lendemain matin, l’hostilité semblait s’être calmée et je reçus une poule en signe d’amitié. Elle fut rôtie sur l’heure, en la présentant au feu, appuyée sur deux bâtons verticaux.

Le lendemain, à minuit, je frappai à la porte de mon ami Pagels. J’étais arrivé à Kwamouth en pleine obscurité, sans que personne soupçonnât ma présence. Pagels, sur qui mon singulier costume, réduit à la chemise et au casque, produisit une impression d’ahurissement, écouta avec effroi le récit de mon aventure, ne sachant au juste s’il rêvait ou si j’étais l’objet d’une hallucination. Il faut croire que j’avais fort faim, car je dévorai, tout en causant, un superbe gigot de chèvre qui devait faire le lendemain les délices de mon hôte. Il me céda tout ce dont il disposait, se privant même du nécessaire, car ses magasins étaient très démunis. Le lendemain matin, je le quittai, et le cinquième jour après mon départ de Bolobo, je m’v retrouvai vers 3 heures de l’après-midi. Les Bayanzi me déposèrent chez Ibaka. J’y fus à peine que les Zanzibarites arrivaient au-devant de moi, manifestant une joie sincère de me revoir et me serrant les mains. Mon léger butin fut bien reçu. Les indigènes avaient pris pour des conserves certaines petites caisses de munitions que j’avais emportées de Kwamouth.

Après l’incendie, la vie se passa assez tristement à Bolobo. Heureusement que les indigènes m’accueillaient de jour en jour plus ouvertement et, sauf dans le village de Manga, je pouvais partout circuler librement et assister à toutes les scènes de la vie quotidienne des Bayanzi.

Stîmlcy, que les circonstances avaient retardé dans le haut, ne fut de retour à Bolobo que le 15 janvier 1884. Il était déjà au courant des événements qui s’y étaient déroulés. Il s’en entretint plusieurs heures durant avec le nyampara des Zanzibarites et avec Ibaka lui-même, de sorte que finalement je n’eus plus rien à lui apprendre. Stanley avait coutume d’en agir ainsi et de se renseigner directement auprès des noirs en dehors de ses adjoints. Ce fut la cause de nombreux froissements, mais il prétendait que la méthode avait du bon et était seule de nature à le renseigner toujours très exactement sur tous les incidents survenus en son absence.

Ibaka déclara que si je restais à Bolobo, la population entière s’en montrerait satisfaite et Stanley décida, en conséquence, de se rendre à son avis.

En remontant la rivière, Stanley avait fondé à Lukolela un poste, dont il avait confié le commandement à Glane, un Anglais. Il avait trouvé toutes choses en ordre à l’Equateur et m’apportait d’excellentes nouvelles de mes camarades Van Gèle et Coquilhat. 11 avait tenté, tant à la montée qu’à la descente, de fonder un établissement auquel il destinait le lieutenant Coquilhat, au centre de la population bangala, mais l’hostilité des indigènes ne le lui permit pas. Aux Stanley-Falls, il avait dù laisser comme chef le mécanicien Benni, M. Roger, à qui il réservait ce poste, ayant dù descendre à la côte pour cause de maladie. Roger avait déjà fait un voyage à la côte orientale avec le commandant Becker. La situation aux Stanley-Falls était mauvaise, car les Arabes y étaient solidement établis et ils s’étendaient chaque jour davantage. De ce côté, les entreprises de l’Association internationale africaine se trouvaient donc sérieusement menacées.

Un courrier venu de Léopold ville en baleinière avait apporté à Stanley une longue lettre du capitaine Hanssens,

dont les travaux au Niadi-Kwilu étaient en plein développement. A Stanleyville, le grand explorateur avait reçu une missive du lieutenant Storms, qui lui annonçait la fondation du poste de M’Pala à la rive occidentale du lac Tanganika. C’était la jonction opérée entre les entreprises belges parties des côtes orientale et occidentale d’Afrique et la réalisation d’un point important du programme du Roi.

Le 17 janvier, Stanley prit congé de moi, en me recommandant, une fois de plus, beaucoup de prudence et de tact avec les Bayanzi et spécialement avec leur chef Ibaka. 11 ne me laissa aucun des secours que je lui demandais, mais promit de revenir bientôt m’apporter des approvisionnements et des effets personnels. Les indigènes assistèrent en nombre à son départ. Dès que la flottille eut quitté la rive, je me rendis à ma besogne, tandis que les noirs, d’une façon toute naturelle, prirent congé de moi comme si rien ne s’était passé.

Ma première tâche fut de relever la station. Je disposais d’un personnel très réduit : onze Haoussas et dix Zanzibarites. Tous rivalisèrent de zèle et, un mois après, quand je reçus la visite de M. de Brazza, je pus le recevoir fort décemment. Il venait de l’Alima et connaissait les difficultés avec lesquelles nous étions aux prises chez les turbulents Bayanzi. 11 n’y fit que de discrètes allusions. Nous passâmes fort agréablement quelques heures ensemble et il me quitta vers le milieu de l’après-midi, bien que je l’engageasse vivement à passer la nuit à Bolobo. 11 était accompagné d’une flottille de trois pirogues, escortées par quelques Sénégalais. Il toucha à Tshumbiri, mais n’y obtint rien de tangible, malgré ses tentatives de nouer des relations avec les Bayanzi de cet endroit.

Relations avec les indigènes. Leurs mœurs et croyances. — Mes relations avec les indigènes devinrent réellement

GO

cordiales. J’étais de toutes leurs cérémonies et ils n’éprouvaient aucune g'êne en ma présence. De mon côté, je m’efforcais de me plier aux coutumes locales autant que le permettaient les devoirs d’humanité et je participai ainsi aux manifestations de joie et de douleur des indigènes. A la naissance de l’enfant d’un notable, j’envoyais un présent; à la mort d’un indigène, j’offrais également une pièce d’étoffe pour aider à l’ensevelissement.

Seul, le vieux chef Manga — c’était dans son village que deux de nos Zanzibarites avaient eu la tête tranchée — resta longtemps rebelle à mes avances. Je n’en continuai pas moins à avoir pour lui les mêmes attentions qu’envers les autres notables. Un matin, je reçus la visite d’un émissaire de ce chef qui exprimait le désir de me voir, faisant ajouter que seul son grand âge l’empêchait de se rendre lui-même à la station. Je ne me fis point prier et bientôt je me trouvai en la présence du vieux potentat. 11 me serra la main, m’engagea à m’asseoir et remplit immédiatement une coupe de malafu (bière de canne à sucre) à mon intention. Il y trempa les lèvres le premier et, malgré la malpropreté repoussante du bonhomme, je dus vider la coupe. Il n’avait guère été loquace jusque-là. Je ne perdis rien pour attendre. Il fit débuter son discours à l’époque du premier passage de Stanley, en 1877, pour en venir, enfin, à l’objet de ma visite. En manière de péroraison, il m’assura de sa grande amitié et affirma que depuis longtemps il m’aurait remercié de toutes les attentions que j’avais eues pour lui, si on ne lui avait pas dit tant de mal des blancs. Et je dois dire, à la louange de Manga, qu’il resta fidèle à ces sentiments et que, par la suite, il m’exprima souvent ses regrets d’avoir fait tuer deux de nos hommes. Mon amitié avec Manga devait avoir sa répercussion sur mes relations avec les Ba-Nunu. L’espèce de crainte que j’inspirais à ceux-ci provenait de l’influence que Manga

exerçait sur eux. C’était surtout Manga, parmi les Bayanzi, qui, en mariant ses filles aux chefs Ba-Nunu, s’était créé des appuis chez ceux-ci. Il y possédait une réelle influence et aussi un certain prestige à cause de son grand âge. Dès que je fus devenu l'ami de Manga, tous les villages Ba- Nunu s’ouvrirent comme si une fée y avait été porter la bonne parole pour moi. Je n’avais eu jusque-là que des relations — mais celles-ci très suivies et très cordiales — avec le jeune chef du village Ba-Nunu le plus rapproché de la station, du nom de N’goie. Il avait en moi une confiance aveugle et se plaisait à s’entretenir des pratiques du fétichisme. Il avait parfois dès aveux surprenants.

Depuis que mes relations s’étaient ainsi généralisées, je me promenais librement des heures entières dans les villages. Je m’y rendais souvent le soir et il arrivait que je prisse place dans le cercle, autour du feu, sans que les indigènes, distraits par la conversation, se doutassent de ma présence. Lorsqu’ils m’apercevaient, c’étaient des exclamations de gaieté à n’en plus finir. Ils me grondaient gentiment de m’aventurer ainsi loin de chez moi, à cette heure insolite. Aussi ne me laissaient-ils jamais m’en retourner seul à la station.

Leurs conversations en disaient long sur les réflexions auxquelles ils se livraient entre eux à mon sujet. C’est ainsi qu’ils me questionnèrent un soir sur ce que je ferais s’il leur prenait envie de m’amarrer. Je répondis d’essayer et qu’ils seraient vite renseignés. « Oui, oui, répondirentils, vous vous serviriez du petit fusil (ils faisaient allusion à mon revolver) que vous portez toujours sur la poitrine. » Ce revolver était l’objet de vives préoccupations de leur part. Leur désir eût été que je voulusse m’en servir contre un arbre. Je m’y refusai naturellement, en expliquant que c’était mon amulette et qu’en tirant, la balle devait atteindre un être humain, sans même que je visasse. Ils se

montraient très incrédules à l’endroit de mes explications. Cependant, quand je proposais, à leurs risques et périls, d’en faire la démonstration, ils m’engageaient, avec un certain effroi, de n’en rien faire. Ils préféraient garder leur doute.

Ces relations suivies me permirent d’observer quelques côtés caractéristiques des mœurs et croyances des Bayanzi.

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