‹ Congres d'ophthalmologie de BruxellesChapitre 11 sur 112 · ARRET DE SOLUTIONS · texte numérisé non relu

ARRET DE SOLUTIONS

PREMIÈRE SECTION

A. — La transmissibilité de l'ophthalmie purulente dite militaire etant démontrée, peut-on déterminer exactement par quelle voie s'opère La transmission ?

L'ophthalmie contagieuse peut se transmettre :

1. Par contact, c'est-à-dire par le transport du principe contagieux fourni par l'œil malade sur l'œil sain, soit directement (contact immédiat), soit par l'intermédiaire d'objets contaminés (contact médiat). Ce mode de transmission de la maladie, assez commun à l'époque où elle régnait à l'état aigu, est rare aujourd'hui.

9. Par infection. Le plus souvent, la transmission de l’ophthalmie s'effectue par l'intermédiaire de l'air chargé de principes contagieux. Pour quelques médecins, toutefois, il n'est pas bien démontré que des objets placés dans un foyer d'infection puissent s'imprégner de miasmes, les conserver pendant un certain temps, puis, sous l'influence de circonstances favorables, les restituer à l'air et former ainsi de nouveaux centres de contagion, susceptibles de produire la maladie chez des individus qui s’y trouvent placés. Cependant, la science possède des observations qui sont de nature à ne laisser aucun doute à ce sujet et à justifier les moyens de désinfection indiqués plus loin comme indispensables à l'extirpation de la maladie. |

C'est par infection surtout que l’ophthalmie se propage actuellement dans l’armée, et c'est principalement la nuit, dans des chambres encombrées ou mal aérées, que les conditions de transmissibilité s’établissent et que la propagation s'opère.

B. — Quel est, dans la transmissibilité de l’ophthalmie, Le rôle que Les faits permettent d'assigner aux granulations, et quelle est la nature de ces dernières?

On confond sous le nom de granulations toutes les altérations organiques susceptibles de donner à la conjonctive des paupières un aspect l'USUEUX.

C'est en vain qu'on voudrait rattacher les diverses altérations qui ont été décrites sous ce nom à une seule et même cause, à un seul et même principe, ou ne voir en elles que les phases diverses d’une seule et même affection. L'expression moderne granulations a été employée pour désigner des altérations de la conjonctive, très-diverses quant à leur nature, à leur cause, à leur siége, et n'ayant d'autre caractère commun que l'aspect plus ou moins rugueux qu'elles donnent à la conjonetive. Cette expression répond exactement au mot {rachoma que Plenck définit : asperitas in internà palpebrarum superficie (1).

Malgré l'aspect le plus varié quant aux caractères physiques, les granulations, envisagées au point de vue de leur constitution anatomique, ne comprennent que quatre variétés distinctes. Ce sont les suivantes :

1. Les granulations papillaires (trachoma sabulosum de Plenck, granulations miliaires, sablées); 2. les granulations végétantes (trachoma carunculosum, 1d., granulations veloutées, fongueuses, charnues, sarcomateuses, végétantes, molles) ; 3. les granulations énodulaires (callositas palpebrarum, Maïtre-Jan, granulations dures, calleuses, cartilagineuses, fibreuses) et 4. les granulations vésiculeuses (trachoma herpeticum, Plenck, ficosilas palpebrarum, Maitre-Jan). Les premières sont constituées par le corps papillaire amené par la congestion ou l'inflammation à l'état d’engorgement ou d'hypertrophie; les secondes par un tissu cellulo-vasculaire analogue à celui qui se développe à la surface des plaies ; les troisièmes par un üssu cicatriciel. Toutes trois sont des produits plus ou moins éloignés de Finflammation. Les granulations vésiculeuses seules sont constituées par un produit morbide spécial, sui generis, de nouvelle formation, se développant par un travail lent et insidieux. Elles ne produisent pas de sécrétion et ne sont pas contagieuses par elles-mêmes, mais leur présence excite le plus souvent dans la conjonctive un travail inflammatoire avec sécrétion muco-purulente d'où s'élèvent des émanations qui constituent la source principale des granulations dites militaires.

Les granulations vésiculeuses sont de petits kystes développés dans

(4) On trouve décrites comme variétés de granulations dites militaires, des granulations

miliaires, papillaires, veloutées, fongucuses, charnues, sarcomateuses, végétantes, vésiculeuses, molles, dures, calleuses, pédiculées, sessiles, sécrétantes, non séerétantes, ete.

l'épaisseur de la conjonctive; les parois du kyste sont formées de tissu intriqué, d'une espèce d’agrégation ou plutôt de stratification de cellules. Elles renferment un liquide hyalin, twansparent, dans lequel nagent des cellules simples. Ces kystes ont de 03 , 0®"4, à 1 ou 2 millimètres. Plus tard, le liquide prend la consistance caséeuse par sa transformation successive en cellules. Lorsque la conjonctive tend à s'enflammer, ses vaisseaux s'étendent sur les kystes, rampent à leur surface, ou pénètrent dans leur épaisseur ; les exsudations plastiques qui en résultent donnent lieu, en s’organisant, à de petites masses de tissu rousetre, charnu, composé de tissu fibro-plastique, qui se substituent aux granulations vésiculeuses.

Envisagées au point de vue de la pratique, du traitement thérapeutique qu'elles réclament, de l'opiniätreté plus ou moins grande qu'elles opposent à ce traitement, au point de vue même de la terminaison, on peut admettre dans l’évolution des granulations vésiculeuses trois périodes distinetes, suivant qu'elles sont : 1° transparentes ; 2° vascularisées ; 5° végétantes ou charnues.

1° Les granulations vésiculeuses transparentes sont petites, discrètes, diaphanes, disséminées sur une conjonctive lisse, fine, transparente comme à l'étatnormal. La sécrétion muqueuse, peu ou point augmentée, conserve aussi Sa transparence et semble n'avoir éprouvé aucune altération. |

2° Les granulations vascularisées sont plus volumineuses et ordinairement aussi plus nombreuses ; la conjonctive qui leur sert de substratum est enflammée, d'un rouge plus ou moins vif, plus épaisse et repliée sur elle-même. La sécrétion, plus ou moins abondante, consiste en un mucus épais, cohérent, ou bien en une matière puriforme.

5° Les granulations végétantes donnent à la conjonctive l'aspect rouge, charnu, sarcomateux ; mais la production de tissu fibro-plastique nes 'étendant d'ordinaire qu'à une partie des granulations vasculaires, il en résulte que, à cette période avancée de la maladie, la conjonctive ne présente pas partout le même aspect. Là où les granulations vésiculeuses sont remplacées par des granulations de nature fibro-plastique, elle est rouge, charnue, végétante ; sur d’autres points, elle est recouverte de granulations encore à l’état vésiculeux. Ailleurs, on remarque déjà des trainées ou des plaques de tissu inodulaire. La matière sécrétée, d'ordinaire abondante, est épaisse et purulente. A cette époque de la maladie, on voit souvent des granulations papillaires très-distinctes , surtout sur la partie de la conjoncetive voisine des bords palpébraux.

€. — Est-il une formule de traitement dont l'expérience ait sanctionné La supériorité dans Le traitement de L'ophthalmie militaire ?

L'ophthalmie de l'armée n'est pas une entité morbide toujours la même, invariable dans sa cause, sa marche, ses symptômes, et partant susceptible d'être combattue par une médication unique, quels que soient d’ailleurs la valeur de celle-ci et le chiffre des guérisons sur lequel elle s'appuie. Les applications des nombreux agents préconisés tour à tour ont eu pour double résultat de démontrer l'insuffisance d’une méthode exclusive et de faire naître une méthode mixte, aussi variable que la forme, les symptômes, les complications de l'ophthalmie. C'est la méthode la plus généralement employée aujourd'hui, la seule rationnelle, d'ailleurs, et la plus efficace. |

Ce traitement, dans les détails duquel nous ne pouvons entrer, se compose, a) dans l’ophthalmie purulente aïquë : de la médication antiphlogistique dans toute son extension, de l'application de certains agents locaux ayant pour objet de modifier l’inflammation de la conjonctive, d'injections détersives et de l’excision du chémosis ; b) dans les granulations palpébrales : de l'emploi d'agents caustiques ou résolutifs, combinés, s'il y a lieu, avec les médications antiphlogistique, altérante, ou tonique et reconstitutive, suivant les circonstances. Dans le choix des moyens locaux, 1l faut donner la préférence à ceux qui sont susceptibles de combattre la maladie sans porter atteinte à l'intégrité des tissus, car l'expérience n'a que trop appris les conséquences désastreuses de médications désorganisatrices. Il faut aussi savoir éviter les réactions trop vives ou trop souvent réitérées, qui ont le tort de faire des organes oculaires des centres de fluxion et d'y créer des habitudes morbides. D'autre part, s'il est vrai que la valeur d'une médication quelconque réside en grande partie dans la manière de la mettre en pratique, et que les résultats si différents que l'on en retire dépendent souvent du modus faciendi, il est de la plus haute importance que le médecin ait des idées bien arrêtées sur tout ce qui regarde le choix des préparations; les doses auxquelles on doit les employer et le mode de leur application.

Enfin, quel que soit le traitement auquel on s'arrête, une application convenable des lois de l'hygiène doit former le complément indispensable du traitement thérapeutique.

D. — Quelles sont les meilleures mesures à prendre pour prévenir l’apparition et empécher la propagation de l'ophthalmie militaire ?

La prophylaxie de l'ophthalmie des armées comprend : I. La guérison des soldats actuellement affectés de la maladie:

II. La désinfection des locaux (casernes, prisons, hôpitaux, etc.) et des objets à l'usage des soldats ;

III. Les mesures tendant à empêcher la propagation et l'aggravation de l'ophthalmie ;

IV. Les mesures ayant pour but, la maladie une fois éteinte, d'en prévenir le retour.

Ce qui importe avant tout, c'est de guérir les hommes atteints de granulations. On est aujourd'hui en mesure d'atteindre ce but.

A cet effet :

1° On ordonnera dans les corps des visites sévères, fréquentes et minulieuses.

20 On instituera des salles de granulés, destinées exclusivement aux hommes atteints de granulations, et l’on dirigera sur les hôpitaux ceux dont l’état exigera d’autres soins que le traitement mis en usage contre les granulations.

3° Ces salles seront vastes, bien aérées et assez activement surveillées pour empêcher les soldats infectés de communiquer avec les hommes sains.

4° Les hommes atteints de granulations avec blennorrhée seront séparés de ceux qui présentent des granulations sans sécrétion.

5e Tous les jours, après sa visite, le médecin désignera ceux qui peuvent faire entièrement leur service et ceux dont le service doit être allégé ou complétement interrompu (1).

(4) En Belgique, les salles des granulés sont établies dans les casernes ; on en a fait aussi, à une autre époque, des établissements généraux auxquels on a donné le nom de dépôts. Ailleurs, on a institué des infirmeries spéciales dans chaque ville de garnison. Auxquels de ces établissements faut-il donner la préférence? Il est certain qu'il est difficile d'obtenir dans les salles de granulés, situées dans les casernes, les conditions de salubrité désirables pour ces établissements, et l'on ne peut se dissimuler, d'ailleurs, le danger de placer de tels foyers d'infection au milieu d'hommes sans. Des établissements particuliers isolés, des espèces d’infirmeries de garnison, exelusivement affectées au traitement des granulés, placées sous la direction du médecin en chef de la garnison, et où chaque médecin des corps serait admis à traiter ses granulés, n'auraient pas le même danger et offriraient indubitablement plus de garanties. Ces locaux seraient choisis assez vastes pour suffire à toutes les éventualités, situés, autant que possible, sur un terrain sec et entourés de jardins qui permettraient aux malades de se livrer à la promenade et au maniement d'armes. aux manœuvres, aux habitudes de la vie militaire, de la diseipline, ete. Les malades y seraient plus convenablement soignés; les médecins pourraient compter avec plus de sûreté sur l'administration des remèdes et, partant, sur leur efficacité; les hommes sains ne courraient plus le risque de s’infecter au contact du foyer de la maladie; enfin l’autorité elle-même pourrait exercer une surveillance plus efficace et juger comparativement, par les succès obtenus, de la valeur des différents modes de traitement employés.

Si l’on fait attention que l'ophthalmie n’est plus, comme autrefois, bornée aux armées, qu'elle règne également dans les populations, qu’elle y exerce parfois de grands ravages ; si, d'autre part, il est certain que le traitement de cette maladie exige des connaissances spéciales qu'on ne trouve pas généralement chez les médecins civils, et auxquelles mème les jeunes médecins sortant des universités sont souvent étrangers, on comprendra tous les avantages qu'il y aurait à placer aux siéges des universités des dépôts généraux de granulés, organisés

6° Dans les hôpitaux on séparera les ophthalmiques des autres malades ; on classera également les ophthalmiques par catégories séparées d’après le degré de gravité de leur maladie, l’abondance de la suppuration, etc. Les convalescents seront placés dans des quartiers isolés et soumis & une surveillance spéciale.

7° À leur entrée à l'hôpital, les ophthalmiques seront nettoyés et recevront un lit et des vêtements propres.

8° Chacun y aura en propre son essuie-mains et les ustensiles à son usage.

9° La plus grande propreté doit régner dans les salles, et l'air y être suffisamment renouvelé par une ventilation convenable.

10° A près la visite du matin, il faut évacuer les salles qui peuvent l'être sans inconvénient pour les malades, les aërer, et ne les rouvrir qu'aux heures des repas et du coucher. Hors de là, les malades prendront, autant que leur état le.permettra, de l'exercice à la cour, au jardin, dans des galeries couvertes ou des salles de rechange, suivant la saison, les commodités et les ressources des locaux. Dans les salles qui ne peuvent être évacuées, on devra entretenir un dégagement lent de chlore.

11° De temps en temps on devra faire évacuer les salles pour quelques jours et les desinfecter, ainsi que les lileries. |

12° On fera desinfecter, comme pour les hommes atteints de la gale, les habits que portaient les ophthalmiques à leur entrée à l'hôpital, ceux qui leur ont servi res le séjour qu'ils y ont fait, ainsi que leurs literies.

15° À leur sortie de l’hôpital, les militaires seront dirigés : a) s’ils sont entièrement rélablis, sur leur corps, où ils seront soumis à une surveillance active; b) s’ils offrent encore des traces de granulations, sur la salle des granulés; ©) sur un établissement central, espèce d’institut ophthalmique, s’ils sont jugés impropres au service.

14° On réunira dans cet établissement une commission de médecins chargée d'examiner les militaires en traitement qui leur seront présentés comme devant être éloignés du service, du chef de l’une ou de l’autre affection oculaire. À des époques déterminees, cette même commission examinera les hommes pensionnés provisoirement pour affections contractées au service. Ceux dont la commission estimera quela situation est encore susceptible de s'améliorer par des procédés thérapeutiques seront conservés en traitement. Ceux qui sont déjà pensionnés provisoirement, et au sujet desquels elle croira devoir prononcer l'ajournement définitif ou provisoire, seront renvoyés immediatement dans leurs foyers, tandis que les militaires non encore pensionnes

de manière à devenir en même temps une source d'instruction pour les médecins militaires et pour les élèves des universités.

provisoirement seront renvoyés à leurs dépôts respectifs, munis d'un certificat constatant leur incapacité au service.

15° Dans des cas véritablement exceptionnels, il pourra y avoir lieu à renvoyer un convalescent d’ophthalnie dans ses foyers, mais en ayant soin d'indiquer aux parents et à lui-même les précautions a prendre pour empêcher la maladie dont il est atteint de se communiquer à d’autres.

IT

L'expérience a prouvé que des objets, placés dans une atmosphère chargée du principe contagieux de l’ophthalmie, peuvent s'imprégner de ce principe et devenir à leur tour, dans des conditions données, des centres de contagion. La désinfection des casernes, des hôpitaux, des prisons et des objets à l'usage des soldats, constitue donc une mesure complémentaire du traitement thérapeutique de lophthalmie et indispensable pour en amener l'extirpation.

On objectera qu'on a eu recours à ces mesures en Belgique, et que le fléau n’en a pas moins continué ses ravages. C’est vrai, mais à l’époque où elles ont été prises, on ne connaissait nila nature, ni la marche de la maladie, et les granulations de la conjonctive palpébrale, auxquelles on s'accorde à attribuer la persistance du mal, étaient encore inconnues des médecins belges. En laissant subsister ce foyer de contagion, la désinfection devenait une mesure incomplète, insuffisante, et ne pouvait avoir de résultat durable. Les conditions ne sont plus les mêmes aujourd'hui ; les médecins ont une connaissance parfaite des granulations et peuvent saisir le mal à sa naissance et y opposer un traitement efficace. Lorsque M. Jüngken avançait, en 1854, que la présence dans l’armée des hommes atteints de granulations était le motif pour lequel l’ophthalmie continuait à sévir, il proclamait un fait que personne n’a songé à contester ; mais 1} est certain que le célèbre ophthalmologiste allemand n’a vu qu'un côté de la question, car il serait plus vrai de dire aujourd'hui que l’ophthalmie continue ses ravages dans l’armée, parce que les hommes se trouvent placés dans un foyer d'infection formé par les émanations qui s'élèvent des objets contaminés au milieu desquels ils vivent. Si l'unique cause de la persistance de l'ophthalmie dans l'armée avait été la présence des hommes atteints de granulations, le renvoi des granulés dans leurs foyers aurait dù arrêter immédiatement la maladie. Au surplus, le traitement thérapeutique, essentiellement efficace, mis en usage depuis vingt ans, n'aurait-il pas dù faire disparaitre le fléau ? La persistance du mal dit assez qu'il ne saurait suffire de guérir tous les hommes qui en sont attaqués, pour le voir s'éteindre. D'autre part, la désinfection des ob-

jets, à elle seule, a complétement échoué. Toutefois, les annales de la science possèdent des faits établissant que l'emploi simultané de ces deux ordres de moyens a été suivi d'un plein succès. La prescription suivante constitue done le complément indispensable du traitement thérapeutique de l'ophthalmie dite militaire :

16° Désinfecter les casernes, les prisons, les hôpitaux et tous les objets à l’usage du soldat.

Page 1