Rapport à M. Müller, médecin en chef de l'armée danoise
Pendant une tournée de quelques jours que je fis à la campagne pour visiter es malades, je fus prié d'examiner les yeux d’un canonnier en permission, ppartenant au 4% régiment d'artillerie. Ces yeux présentaient des granulalions-sur un fond rouge (sub-inflammatoire), trachôme qui, à cette époque, fait dans un état d'irritation et de sécrétion muqueuse.
Depuis longtemps déjà je pensais (et partout où je rencontre des ophthal- Miques de cette espèce celle pensée me poursuit) que dans les maladies contaleuses des yeux, il y a quelque chose de local et non pas, à proprement parler, Hépidémique. C’est ce qui me fit engager avec le canonuier en question la ouversalion qu'on va lire :
Mor: Pendant que tu étais au service, y avait-il à lon régiment beaucoup lhommes qui avaient mal aux yeux ?
| Eur: Oui, quinze jours après notre arrivée au régiment, la moitié d’entre pous avaient déjà les yeux malades.
Mor. N’avez-vous jamais, vous soldats, réfléchi à cela, ou ne vous êtes-y jamais demandé entre vous quelle pouvait être la cause de ce mal d! qui règne particulièrement parmi les soldats de Copenhague? |
Eur. Oh! si.
Mor. D’où croyez-vous donc que ce mal provienne ? ;
Lui. Du seau d’eau dans lequel nous nous lavous tous, tant que# sommes, dans les chambrées. |
Mor. Combien de seaux apporte-t-on pre jour dans chaque chambr combien d'hommes se lavent dans un seul et même seau?
Lur. Nous sommes dans chaque chambre de quinze à vingt-cinq hom et un seul seau d’eau nous sert à nous laver tous, car il ne vient qu'um seau d’eau par jour dans chaque chambre ; (ici sa mère, qui était présen l'entretien l'interrompit par ces mots : « mais c’est une vraie horreur. M}
Moi. Est-ce le règlement qui veut qu'il n’y ait qu’un seul seau d’eau jour et par chambre?
Lur. Oui. |
-Mor. Avez-vous loin à aller dans la cour pour chercher de l’eau, et vous il défendu d'y aller ?
Lui. Non, il n’est pas défendu d’y aller, mais on a si peu de temps!
Mor. Mais pourquoi donc ne vous entendez-vous pas pour apporter à tout rôle dans les chambres plusieurs seaux d’eau propre, si vous croyez que l'eau sale qui vous donne mal aux yeux? 1
Lu. Ah! bien, oui, personne ne veut aller en chercher, et alors on sem de celle qu’on a.
Mor. À quoi ressemble le seau d’eau lorsque vous vous y êtes tous lavés”
Lur. L'eau est grasse, on dirait qu'il y a de la crême dessus, et le seë uue odeur puante, car on ne le nettoie jamais; à tel point que le sous-offi de chambrée en venait à dire : « Ce seau d’eau est par trop dégoûtant,;-m Ltez-en un autre.»
Moi. N’aviez-vous pas souvent les yeux collés en vous levant le matin, s'y trouvait-il pas de la mucosité quand vous alliez au seau ?
Lur. Oui, chez un grand nombre d’entre nous.
Mor. Votre capitaine ou votre lieutenant savaient-ils quelque chose de
Lur. Non. Je ne le crois pas, du moins; mais le sergent et le sous-officie savaient.
Mor. Me permets-tu de rapporter à Copenhague ce que tu viens de me di
Lur. Je n’ai pas de raison de m'y opposer, car c’est facile à prouver.
Mor. Comment te nommes-tu, et quel numéro as-tu quand tu € service? |
Lur. Je me nomme Hans Pedersen Udby, et j'ai le n° 42 dans la 7e bat du 4er régiment d'artillerie.
Mor. Crois-tu que, dans les autres casernes de Copenhague, tous 12 sol se lavent de la même manière dans un même seau d’eau pour chaque ch brée ? n 1
Lur. Il en est ainsi dans toutes les chambres de la nouvelle caserne d'antik lerie, et aussi, je crois, dans l’ancienne caserne d'artillerie ; je ne sais rie ce qui se fait dans les autres. !
On remarquera que je n’ai pour mon compte personnel aucune raison douter de l’exactitude de cette déclaration.
Comme contagioniste, je crois que nou-seulement la blennorrhée secom nique, mais qu'il serait difficile de ne pas regarder comme se communiqu
lgalement le trachôme et les granulations, tant primitives que secondaires, lorsqu'elles sont dans un état d’irritation et de sécrétion muqueuse; et comme “eau froide, surtout en élé, n'enlève rien, ou le sait, à la puissance incessante une contagion, il ne me semble nullement invraisemblable que l’eau à laver, idessus mentionnée, de la façon dont elle est employée dans les casernes, Haprès l'explication de l'artilleur, puisse propager la maladie par contagion, Pique cette contagion puisse atteindre en peu de temps beaucoup d'individus à la fois. | In’est pas gans exemple que la cause d’un mal se trouve parfois beaucoup plus près qu'on ne pense, et que l'opinion d’un homme du commun ait sa valeur à côté des profondes recherches des savants. Mme serait agréable, Messieurs, après vous avoir communiqué la conversalion ci-dessus, de pouvoir y ajouter un petit supplément, en vue de jeter quelque lumière sur la propagation d’une maladie qui est assez gênante pour Parmée, bien que je ne redoute pas qu'elle devienne jamais chez nous une plaie nationale. | Jevoudrais pouvoir faire admettre qu’à côté des excellentes dispositions hygiéniques qui ont déjà été prises, il en fût pris une autre parfaitement effiace, celle d’ordonner que chaque soldat de l’armée, surtout quand il est caserné, fût pourvu d'une gamelle pour se laver, par exemple, d’une simple vamelle vernissée pour deux, et de veiller strictement à ce que chacun en fit usage.
Les quelques cas d’ophthalmie contagieuse qui se sont produits jusqu’à pré- {sent dans la campagne, du moins aux environs d'ici, ont eu, je crois, exclusi-
dunmorceau de toile mince, d’une aune de long sur une demi-aune de large, jetpendus à la porte de la chambre d'habitation pour servir à six ou huit personnes pendant huit à quinze jours. En outre, on se lave le visage avec les urains avant de le sécher avec le linge; souvent aussi l’on ne se sert de l’essuie-mains, humecté seulement avec de la salive, que peur s’essuyer la figure et notamment les yeux.
Jecrois devoir faire observer, à cette occasion, qu’il serait peut-être bon de Hienfaire comprendre au peuple des campagnes que la maladie d’yeux qui s'est produite dans le pays, pendant ces dernières années, est contagieuse; en d'autres termes, de lui en faire peur. Si les paysans (et je range les soldats dans la même catégorie) avaient une bonne fois aussi peur de l’ophihalmie conlagieuse que de la gale par exemple, je crois que peu à peu cette maladie deviendrait de plus en plus rare.
J'espère que vous voudrez bien accueillir cette communication comme une preuve de mon bon vouloir pour un sujet qui m'intéresse d’une façon toute particulière.
2 Observations sur l'ophthalmie militaire en Danemark, adressées à la Commission d'oculistique, instituée par ordonnance royale en date du 26 mai 1856, à Copenhague.
Si je me permets, sans en avoir été prié, d'exprimer à la Commission d'oculistique mon Opinion touchant l'ophthalmie dite contagieuse, qui s’est produite en Danemark, et particulièrement dans l’armée, pendant le cours de ces six dernières années, ce n’est pas qu'en présence des savants distingués dont cette Commission se compose, d'hommes d'étude et d'expérience, qui ont consacré de longues années d'efforts persévérants à jeter quelque jour sur cette mysté-
rieuse maladie, je me croie la capacité et les connaissances nécessaires pi apporter quelque chose de nouveau. Non, je veux simplement auirer tention sur un point spécial, sur une mesure hygiénique qu’on ne me pa pas avoir pris en assez sérieuse considération, ni chez nous, ni à l’étrant excepté peut-être en Hanovre, où a régné la maladie en question.
J'ai adressé, le 22 novembre de l’année dernière, une note concernant maladie au médecin en chef de l’armée, qui m'a fait l'honneur de m'en rem cier par lettre. Dans cette note, je me déclarais contagioniste et j'exprit l'opinion, résultat de mon expérience, que cette maladie avaiqquelque « cl de local, mais rien en soi de proprement épidémique. Seulement, je ne dom: aucune raison à l'appui de cette manière de voir, d’une part, parce que tel tait pas le but de ma note, d’autre part, parce que la seconde moitié de“ assertion me semblait suffisamment évidente, et qu’une preuve en faveut la première, c'est que la maladie est encore aujourd’hui (et probablement tera) là où elle a été autrefois importée.
On sait qu’on a divisé l’ophthalmie contagieuse en catarrhale blennont gique et trachomatique. Le mot d’épidémie a été souvent employé à tort di un cerlain sens pour désigner celte maladie. Si l'on a cru y reconnaître caractère épidémique, il est probable que c’est la constitution catarrhale l'air, grippe ou influenza, qui à influé comme cause occasionnelle sur 1e chôme déjà existant ; et lorsque le trachôme, parvenu à un grand dévelop ment, S’est présenté comme blennorrhée (laquelle blennorrhée, selon n'appartient pas plus à l’ophthalmie contagieuse que les autres espèces blennorrhées de la conjonctive, à l'exception de la syphilis et de la gonorrh alors la cause occasionnelle ci-dessus mentionnée (jointe aux causes pré posantes) comme aussi la poussière, la fumée, la marche forcée par un ter chaud, elc., ele. y a certainement une part incontestable. |
Mais le vrai trachôme, dans lequel je comprends un commencement} petites vésicules d’une limpidité aqueuse (vésicules primitives) est, à x avis, une maladie contagieuse qui se transmet d’individu à individu pa contagium per contactum. Tout individu sur la coujonctive duquel se mont ces petites vésicules primitives d’une limpidité aqueuse ou grisâtres (ex thèmes), je le considère comme infecté (inoculé) ; et, à un certain degré den turité, dans des circonstances favorables, comme par exemple lorsqu’a liet moindre sécrélion causée par irritation ou catarrhe, la maladie est, sa toute vraisemblance, en état d’être transmise. J'ai observé moi-même diverses circonstances que ces vésicules peuvent souvent être latentes même qu’elles peuvent disparaître d’elles-mêmes ; mais on ne doit pas oubl ici que toutes les plantes ne croissent pas dans tous les terrains, et que 10 graine qu’on à semée ne pousse pas toujours.
Le médecin en chef de l’armée belge, le docteur Vleminckx, malgré < expérience de vingt-cinq ans, semble éprouver à l'égard de ces vésicules;. ne sont que tout juste innocentes, un embarras manifeste; car, chose as étrange, il leur attribue une signification sans leur accorder aucune imp tance, et cependant il conclut en conseillant. à plusieurs reprises d'y vet attentivement.
Je ne crois pas à la contagion à travers l'air, à distance; mais qu ‘une grande agglomération d'hommes doive être complée parmiles causes eficien de l’irritation du trachôme, que le trachôme puisse même arriver jusquà blénorrhée, — c’est ce qu'on ne saurait mettre en doute.
Cette seule circonstance, que la maladie résiste à tous les moyens emplo
pour l'extirper, là où elle s’est une fois enracinée, taudis qu’une véritableé
“nie à un commencement, un point culminant et une fin, cette seule circonlance, dis-je, doit suflire pour qu'on ne désigne pas comme épidémique bphihalmie des armées. Sa persistance me semble pouvoir être expliquée une manière satisfaisante par cela seul que la présence de la cause (la translission continuelle de la contagion, d'individu à individu) dans une certaine ésure a été permise. « C’est sa présence elle-même qui explique sa per- {stance. » Ces paroles du médecin principal, docteur Fallot, sont assurément tés justes; elles signifient à peu près ceci : Le trachôme n’a qu'une seule use.
Pour prouver la contagion de la maladie, bien que ce soit superflu, je me ermettrai de citer deux cas de ma pratique privée, où il y a eu infection maifeste par deux soldats en permission du 4° régiment de ligne.
L'été dernier, je reçus la visite d’un paysan, Peder Pederson, de Lundby, mntla femme avait déjà, depuis assez longtemps, consulté un de mes collègues #Præstæ, pour un mal d’yeux que je reconnus être un cas aigu d'ophthalmie nagieuse. La face rétro-tarsienne était garnie de granulations rouges, mupsospurulentes, et sécrétant des mucosités ; les bords extérieurs des paupières
fuis-alors je prescrivis les moyens ordinaires qui amenèrent bien, il est vrai,
élamélioration, mais non une guérison complète. Avant que le soldat ne intchez elle, les veux de cette femme étaient parfaitement sains; son mari Waïtdes vésicules primitives, ainsi que leur jeune garçon, enfant de 8 à 9 ans, fils avaient amené avec eux. Ce soldat n’a fait aussi diverses communications
LEndécembre de l’année dernière, je vis venir chez moi l’ouvrier cordonnier EuoDriedr. Eilertsen, de Wordingborg, n° 225 de la 47° compagnie du 4° baaillon de ligne, en permission depuis le 31 octobre de la même année. Il avait hépendant trois mois à l'hôpital militaire pourles ophthalmiques. La conjoncmepalpébrale présentait partout des granulations secondaires, mamelonnées, {bondantes, et sécrétant des mucosilés, sur un fond inflammatoire; la connetive scléroticale était rouge, il y avait un peu de photophobie, de l’enflure jux paupières, de la douleur au sinus frontal ; il avait eu récemment un co- Wzas Je diagnostiquai une affection catarrhale sur une conjonctive trachomapuse: [1 n’y à rien de bon à faire pour ces yeux-là, me dis-je, et j'ordonnai rovisoirement l'air dela chambre, et journellement quelques bains à l’eau tiède, bunsonguent pour en enduire chaque soir les bords des paupières. Lorsque RSaccidents catarrhaux eurent presque entièrement disparu, je lui conseillai employer quatre fois par jour, à titre d'essai, outre mon onguent, une eau plihalmique composée de : sulphuret. kalc. et camph. de chaque 1 grain, au distillée une demi-once.
Les granulations charnues devinrent plus pâles et plus petites, et les bords fespaupières ne se collèrent plus, effet que je ne prétends en rien attribuer { eau ophthalmique. Ce patient m'a aussi parlé du déplorable usage de l’eau laver Servant en commun, pendant que son bataillon se trouvait au camp. Il nan dit que chaque compagnie avait, d’après le règlement, cinq seaux d'eau &Sorte qu'environ douze hommes se lavaient la figure et les mains dans l’eau, un, même seau; mais il n'élait pas rare que quelques hommes de la comfagnie voisine, qui ne se souciaient pas d'aller chercher de l’eau dans une
tonne placée à peu de distance, se servissent aussi de celte même eau |
se laver ; de sorte que parfois le même seau d’eau servait à environ ï hommes. Chaque homme avait son essuie-mains, à la vérité, uon numék mais pour lui seul ; seulement d’ordinaire, tous ces essuie-mains étant pen à la même place, il n’était pas possible d’en empêcher l'usage en commun que je considère du reste comme parfaitement indifférent, tant qu'on se serW en commun de l’eau à laver. À
Ce patient est tellement convaincu que la maladieest contagieuse, qu’il acom seillé à un de ses amis, qui doit entrer au service au printemps, d’empoi avec lui un coffre pour yenfermer sa gamelle à laver et son essuie-mains. Que peu pratique que puisse être ce conseil, il ne m'en semble pas moins Cara ristique ; car il fait voir que la craiute de la contagion règne déjà parmi soldats, ce que je regarde comme très salutaire, et cette crainte s’étendra bablement. à tous, siles autorités compétentes veulent appuyer fortemt celle manière de voir, si juste et basée sur l’expérience. La famille patient se compose, outre lui, de son père, âgé de 67 ans, et de sa mère en a 64; cette dernière à des vésicules An le canthus externe des « veux ; le père en a quelques-unes dans le canthns externe de l'œil d
La mère, à ce qu’elle m'a dit elle-même, n'avait jamais rien eu auxye excepté un peu de refroidissement. Chez le père, qui est veilleur de nuit aperçu les vésicules après avoir vu sa conjonctive oculaire dans un états
J'ai mentionné les faits ci-dessus pour donner en même temps une Douv preuve que la maladie est réellement, bien que lentement, propagée parle! soldats en permission parmi le peuple des campagnes. Et je ne puis nv pêcher de le dire ici: ma conviction profonde est que les seaux malproÿ employés dans les casernes, ainsi que leur contenu, sont la cause essentie comme je lai dit dans ma note à M. le médecin en chef, du développemen énorme qu'a pris celle maladie dans l’armée. On ne saurait nier qu'il quelque chose de surprenant à ce que, tandis qu’on blanchit les murs, lave et qu'on frotte les planchers, qu’on établit des camps en plein airpi ie soldat, on ferme les yeux sur la raison la plus plausible qu’on puisse don à la propagation de ce mal contagieux ; il y a d’autant ‘plus lieu des étonner que, déjà précédemment, M. le médecin en chef de l’armée a ap} l'attention sur ce point. Je ferai volontiers miennes les paroles dust ofBcier du 1% régiment d'artillerie : « ces seaux d’eau sont par trop dé tants! » Et si je pouvais oublier un instant la position modeste que j'oce dans le monde médical (médecin militaire en retraite), je dirais de ces & ce que disait le professeur Bendz, à une autre occasion : « ma plume ni pas de repos » que les seaux d’eau malpropre des casernes de Copenha et l’usage en commun de leur contenu ne soient proscerits pour toujours.
On à dit que l’ophthalmie en question était une maladie sui generis, maladie sans analogue dans l'organisme humain.
Si je me permets, mais seulementcommehypothèse, denommer une ma qui me semble avoir beaucoup de rapport avec notre ophthalmie, je ne € pas que l'élément médical de la savante Commissiou d'oculistique n "accui mon parallèle avec l’indulgence et la bienveillance à laquelle peut pré une pareille hypothèse qui, autant que je sache, ne s’est pas encore prod
Je veux parler de la scabies, et notamment de la scabies vesicularis ; je cependant observer que je ne suis pas tellement prévenu en faveur de parallèle, tellement aveuglé par l'amour-propre d'auteur, que je ne. voir les raisons (tout au moins quelques-unes) qu'on peut opposer à mes