PAR LE DOCTEUR FALLOT
“ Président de l’Académie Royale de Médecine de Belgique, Médecin en chef honoraire de l'armée.
. Pour faire une juste appréciation de l’état de l’ophthalmologie en Belgique, iMaut Penvisager sous trois points de vue: l’administratif, le professionnel, et lescientifique.
.—Sous le premier rapport, il y a peu de pays qui puissent rivaliser avec le nôtre. Il n’y en a aucuu, on peut le dire, où les indigents atteints de maux d'yeux Soient, de la part du gouvernement, l’objet d’une sollicitude plus intelligente et plus sérieuse, où plus de ressources soient mises à leur disposition, el où les moyens prophylactiques soient recherchés avec plus de soin et appliqués avec plus de sévérité. —Indépendamment des hôpitaux généraux, où des services sont affectés à leur traitement, on a fondé dans plusieurs provinces des établissements spéciaux où se donnent gratuitement des consulta-
tions aux indigents atteints d'ophthalmie, et où l’on recueille, loge, nourrit soigne ceux qui n’ont pas le moyen de se faire traiter chez eux. Pourfai connaître l’organisation de cette institution, je ne crois pouvoir mieux fà que de reproduire ici ce qui la concerne dans l’intéressant travail de notre borieux confrère Ed. Cornaz, intitulé : Notice sur les établissements consacrés trailement des maladies des yeux, inséréau T. XXVUI des Annales d’oculistiqt p. 3 et suiv. | “4
Ainsi que l'indique leur nom, ces instituts sont provinciaux, c'est-à-di destinés au traitement des indigents ophthalmiques d’une province. Les adn nistrations communales y envoient ceux de leurs pauvres qui ne peuvent ê soignés à domicile pour des maladies d’yeux dont ils sont atteints. — ï consultation gratuile est tenue dans chacun de ces établissements. Les remèd y Sont remis aux malades. — Chaque année, des visites cantonnales ont lie a l'effet de rechercher les indigents atteints de maladies oculaires, qui, suite de leur nature, de leur caractère, des soins spéciaux ou des cp qu’elles exigent, doivent être traitées dans un établissement spécial. L’o nisation de ces visites formant le caractère distinctif des instituts ophthe miques belges, on ne lira pas sans intérêt les lignes suivantes, qui ot extraites d'un Rapport de la Commission administrative de l'Institut ophtha mique du Brabant. Consultée par le gouvernement du Brabant, au non département de l’intérieur, sur l'organisation, le but et les résultats d de visites cantonnales, cette Commission s'est exprimée comme il suit :
« Aux termes de notre règlement, le chirurgien en chef de l'Institut & rend, à des époques déterminées, dans les chefs-lieux de cantons, où il vis les indigents aveugles ou atteints de maux d’yeux. Ces indigents lui so adressés” par les administrations communales qui ont été prévenues à temp par circulaire du gouvernement provincial, et qui ont fait parvenir dès | veille de la visite la liste de leurs ophthalmiques au bourgmestre du chef-li cantonal. Le chirurgien transcerit le nom de ces malades dans un regist ad hoc; il prend note de la nature et de la durée de la maladie de cha d’entre eux. Il leur remet un avis écrit lorsque la maladie peut être traitée. domicile ; il les engage à se présenter à la visite gratuite de l’Institut lorsquä le juge nécessaire. 11 désigne dans une colonne spéciale ceux qui sont le plu gravement atteints, el qui peuvent être traités ou opérés avec espoir de succt à l'Institut. À son retour de chacune de ces visites, le chirurgien nous remel la liste de ces derniers avec un rapport sur leur état. Nous nous empressons de mettre des lits à la disposition des malades chez lesquels il y a péril end demeure; nous en informons les administrations communales, en les priamt de délivrer aux intéressés une autorisation d'admission dans notre établissen ment. Si le cas est trop pressant, le chirurgien écrit directement à l'adminiss tration communale, etil nous en donne avis. Pour ce qui est des malades do l'opération ou le traitement peut être ajourné sans le moindre danger, noi les appelons (toujours par la voiedes administrations communales qui doit autoriser leur admission) au fur et à mesure que des lits deviennent vacanis« par suite des sorties qui ont lien. 1
« Cette exposition du but des visites cantonnales et de la règle quiy Prés | en fait suffisamment ressortir l'utilité. |
« Tout d’abord, elles fournissent une statistique à peu près exacte. indigents atteints de maux d’ yeux ec guérissables ou opérables. Elles no per mettent, par conséquent, de prendre toujours les mesures nécessaires pol leur assurer dans notre établissement les soins spéciaux que réclame leur ét ?
« Ces visites ont encore l’immense avantage de soumettre à la visite d homme spécial et expérimenté, des malheureux dont la plupart, consid ér à Lort comme incurables et devant demeurer jusqu’à leur mort à charged budgets communaux, peuvent, sous l'influence d’un traitement, souvent | courte durée, ou par une opération chirurgicale convenablement institué
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récupérer, avec une vision plus ou moins parfaite, l'aptitude à subsister en 1otalité ou en partie par le travail. On le croirait à peine, il s’est déjà trouvé, parmi les malades de cette espèce qui ont recouvré la vue à l'Institut, des malbeureux abandonnés comme incurables depuis 29, 25, 20, 15 ans ; beaucoup l’étaient depuis plusieurs années. | Nous ajouterons que les médecins sont généralement d'accord pour reconnaître que la presque totalité des ophthalmies graves qui affectent la classe pauvre et ouvrière exigent un traitement médical et des soins hygiéniques, que Non ne peut rencontrer que dans un établissement spécial. Aussi, est-ce pourainsi dire constamment d’après les conseils des médecins des pauvres quedes malades se présentent aux visites de notre chirurgien ou sont envoyés taMnstitue par les administrations communales. C’est toujours à ces médecins tawarccours M. Cunier, lorsqu'il ne réussit pas immédiatément à faire comprendre à certains ophthalmiques combien il importe qu’ils se soumettent à uuMtraitement régulier. Leur concours empressé n’a jamais fait défaut. Un Pgrand.nombre de ces praticiens assistent aux visites cantonnales, et usent de Monte leur influënce pour aider à la réalisation du but qu'elles sont appelées | à remplir.
(M @Entin, M. le Gouverneur, il est une maladie qui, à elle seule, exigerait Dinstitution des visites cantonnales : nous eutendons parler de lophthalmie | dite militaire contagieuse.
Nous ne vous dirons pas ici les heureux effets exercés par ces visites, soit Leméclairant les administrations communales et les malades sur la nature et LMaprophylaxie de cette terrible affection, soit en fournissant les moyens de Liaïre droit aux demandes de secours et subsides qui vous sont adressées, ou quisont renvoyées à votre avis par M. le ministre de la justice. Grâce à la création de l'Institut, on peut aujourd'hui séquestrer jusqu’à leur entière guérison des malades qui portaient autrefois la contagion dans leurs familles. Etd'ailleurs, l’'ophthaimie militaire, traitée à son début, guérit toujours rapidement ; lorsqu'elle a jeté profondément ses racines, elle est au contraire rebelle au traitement, qui est toujours d’une longue durée. Cette vérité si connue;-attestée par nos registres d'entrée et de sortie, montre assez combien il importe de rechercher les malheureux en proie à cette ophthalmie, presque constamment si bénigne en apparence, et qui, après avoir en quelque sorte couvé parmi les membres d’une famille, y fait explosion tout à coup, et y amène, avec la cécité, la désolation et la misère. »
Au point de vue professionnel, l’état de l'ophthalmologie ne se présente pas en Belgique sous un aspect tout à fait aussi satisfaisant; car, quoique le nombre désmédecins qui s’adonnent à l’étude de cetie branche de l’art de guérir soit beaucoup plus considérable qu’il ne l’était jadis, et que nous en possédions plusieurs qui la cultivent de la manière la plus distinguée, nous n’en avons quefort peu qui la pratiquent exclusivement et puissent revendiquer à ce titre le nom de médecins oculistes.
impulsion communiquée de ce chef par Cunier est pour ainsi dire morte avec lui. Je sais ce que la qualification de spécialiste inspire de répugnance à quelques esprits, mais je ne puis la pariager, et suis plus que jamais convaincu quessi, au point de vue de la science, l’encyclopédisme est une nécessité pour Vophthalmologue, au point de vue de la pratique, il serait un obstacle à ses progrès et qu'en ophthalmologie, comme dans toutes les autres branches des Connaissances humaines, la division des travaux est une condition indispensable de perfectionnement. |
Les temps ne sont pas si éloignés où la pratique de l’oculistique était en Belgique entre les mains d’empyriques, étrangers au pays, nomades, venant y établir leur tente quand ils voyaient une moisson à faire, pour la transporter ailleurs quand elle était achevée, opérant toujours, souvent au hasard, et pour
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ainsi dire au petit bonheur, et exploitant largement un terrain, qu’une expt : rience imparfaite de la matière décidait, et forçait en quelque sorte quelqu médecins du pays, consciencieux et jaloux de leur réputation, de leur aba donner. Ce n’est pas que dèslors la Belgique ne possédât des médecins riches e science ophthalmologique et opérateurs habiles, mais ils étaient évidemme en trop petit nombre pour les besoins. Remarquons que naguère encore, pou faire leurs études spéciales, les médecins belges se rendaient à l'étranger faute de trouver chez eux les ressources nécessaires pour s’instruire. A0 ur- | d’hui cet état de choses a cessé.
Considérée enfin au point de vue scientifique, l'ophthalmologie est cultin parmi nous avec beaucoup de succès, et les médecins belges ont su sy quérir une place honorable. Les travaux sortis depuis un quart de siècle à cette source en font foi; et, grâce à l'existence d'établissements spéciaux nombreux, ceux qui sont désireux de s’instruire à la pratique ee s. | prendre, et la Belgique n’a, sous ces divers rapports, rien à envier à l’ étran ge
Jetons un coup d'œil rapide sur l” enseignement. |
Si mes informations sont exactes, c’est aux Universités de Gand et de Loux seulement qu’il existe des cliniques ophthalmologiques spéciales et régal Ailleurs aussi, à la vérité, ces cours sont inscrits aux programmes, mais sont donnés par fée professeurs chargés de plusieurs autres chaires, et quil peuvent, malgré leur zèle, y consacrer le temps, ni, malgré leur compétent incontestée, y donner Loue l'extension que l'importance de la matière réclam —Je sais bien que l’Institut de Bruxelles estouvert aux élèves del’ Université celte ville, qu'ils sont autorisés par la Commission administrative à en suiv la clinique et à assister aux opérations : l’administration de l'Universitéet celle de l'établissement ont donc fait dans l'intérêt des études tout ce qu était en leur pouvoir de faire, mais plusieurs obstacles sur lesquels nous n'avons pas à nous étendre, en rendent la fréquentation presque impossibl aux étudiants et, pour autant que je sache, il en est peu qui en profitent:
À Liége, l’Institut, quoique établissement privé, entretenu à l’aide de sous criptions volontaires, est fréquenté avec émpressement par la jeunesse univer- | sitaire (1). |
(14) Les Instituts ophthalmiques de la Belgique sont :
1° L’Institutde Bruxelles, fondé en 1840, par Cunier, est subsidié par la province. La di tion en est actuellement confiée à M. Van Roosbroeck, professeur d’ophthalmologie à l’Unive de Gand, assisté par M. Bosch, docteur en médecine et en chirurgie à Bruxelles. Le directeur. y fait ordinairement deux courtes visites par semaine. Cet établissement est commun à lap rovince du Brabant et à celle d'Anvers.
La moyenne des malades qui y sont traités annuellement est de 1,000.
2 L'Institut de Louvain, affecté exclusivement aux ophthalmiques de l’armée, est établi l'hôpital militaire. Cependant, les élèves de l'Université y sont admis à suivre la clinique avec la plus grande exactitude par M. Hairion, médecin de bataillon, et PSE d’ophthal -| mologie à |” Université de Louvain.
3° L Institut du Hainaut, à Mons, ouvert dans un local contigu au dépôt de mendicité dont forme une dépendance, fonctionne depuis 1858, sous l’habile direction de M. le docteur Stiéve | nart, médecin oculiste.
Le nombre moyen des malades traités dans cet établissement est de 300. k 4° L'Institut de Namur, fondé en 1845 par Loiseau. Le nombre des malades traités annue ment est de 400 environ. C’est M. le docteur Bribosia fils qui en a actuellement la direct
5° L’Institut de Bruges, subsidié par la province, établi à l’hopital Saint-Jean, fut for en 1845 par les docteurs de Meyer et Verté. Le nombre moyen des malades admis est de 250.
6° L'Institut d’Ypres, subsidié par la province, dirigé par M. le docteur Hammelrath. ;
7° L'Institut de Liége, fondé en 1849, par M. Jules PANE médecin oculiste, qui continue en avoir la direction , n’est pas subsidié par la province, mais recoit annuellement une fai indemnité du gouvernement et de la commune. Les frais sont couverts d’ailleurs par des cont bulions volontaires. Le nombre moyen des malades qui y sont traités est de 800 environ.
| “La partie la plus difficile incontestablement de l’oculistique et la plus im-
portante, puisque c'est dans l’appréciation exacte de l’état organopathique que Le puisent les indications curatives, c’est la diagnose. Les opérations qui, aux veux de quelques médecins et de la majeure partie du vulgaire, sont en quelque sorte toute l’ophihalmologie, ne sont plus qu'une chance aveugle et “hiangereuse, une espèce de quitte ou double, en l’absence d’un diagnostic sûr, qui en établisse la nécessité et autorise à s’en promeltre une issue favorable. Or, il n’est aucune des branches de la médecine où le diagnostic exige une éducation plus parfaite, une application plus assidue et plus souvent répétée des sens. Avec quelque précision, quelque clarté que soient décrites les maladies organiques des yeux; avec quelque fidélité que soient reproduites graphiquement les désordres qui les caractérisent, on ne pourra jamais se faire une idée de la réalité. Il faut avoir vu, revu, el revu encore Mes innombrables variétés d'aspect dont les humeurs de l'œil et ses membranes sont susceptibles dans leur état de maladie, et avoir été dirigé dans ces examens par un guide exercé pour pouvoirles reconnaitre, en préciser la Signification, et ne pas s’y fourvoyer quand on est abandonné à soi-même. {SiMes cliniques sont de la plus haute utilité dans toutes les branches de lamédecine, elles sont indispensables, et une condition sine qua non en ophthalmologie : on ne saurait donc trop les multiplier, ni les utiliser avec trop d'empressement. Dans ma manière de voir, les cliniques devraient se donner dans les hôpitaux et aux instituts par des proféssenrs spéciaux, exclusivement chargés de l’enseignement de l’ophthalmologie. Un homme n’a pas trop de tout son temps pour se tenir au courant de toutes les connaissances requises et entretenir l’aplomb et la dextérité nécessaires pour l’exercer avec fruit. | |
En somme, la Belgique possède tout ce qu’il faut pour créer d’excellents ophthalmiatres, à savoir, des maîtres instruits, des sujets atteints de maladies oculaires de toute espèce, de toute nuance, des établissements hospitaliers parfaitement organisés. Il ne s’agit que de savoir en tirer parti.