‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 35 sur 80 · L'EMPEREUR DE ROSSIE A M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR DE ROSSIE A M. DE CHATEAUBRIAND

Saint-Pétersbourg, ce 13 mars 1825.

J'ai reco , monsieur le Vicomte, la letire que vous m’avez écrite le 1°° mars. Vos principes me donnaient les meilleures espérances, et chaque jour fournit une preuve nouvelle de vos honorables intentions. Vous les avez développées à la tribune avec une rare supériorité de talent. La bonne cause a trouvé en vous le plas éloquent défenseur, et profondément convaincu vous-même, vous avez dui, j’aime à le croire , opérer la conviction. Ma franchise habituelle ne me permet pas néanmoins de vous dissimuler un regret : je crois qu'il y a eu méprise dans la ma-

niére de nous comprendre. Dans nos entretiens à Véronne je ne m'étais attaché à vous fournir qu’une juste définition de l’alliance. Identifié à mes alliés, et connaissant leurs pensées les plus intimes, je vous ai exprimé à cet égard nos sentiments communs. Vous avez cité les miens particulièrement, ce qui leur prête un caractère exclusif et particulier. En vous bornant à rapporter la définition des engagements qui unissent les monarques alliés, en la présentant comme celle qu’ils leur dppnent tqys, vous vous seriez rapproché davantage et de mes désirs et des termes réels de nos conversations ‘. La nuance est délicate sans doute, mais vous êtes fait pour |’apprécier, et je ne peux m'empêcher de la relever ici, car elle tient aux intéréts de l'alliance. Vous savez qu’à mes yeux ces intérêts sont les premiers de tous.

Croyez, monsieur le Vicomte , que je saisirai toujours avec plaisir les occasions de vous réitérer l'assurance de mon estime particulière.

| ALEXANDRE

M. DE LA FERRONNAIS A M. DE CHATEAUBRIAND

Saint-Pétersbourg, le 26 mars 1835.

Je vous envoie de bien volamineuses dépêches, monsieur le Vicamte, et vous trouverez tout simple qu'il me reste peu de choses à ajouter aux détails qu’elles contiennent ; je craindrais d’être accusé d’une trop grande polixité , si

* Voyez la page $08 du premier volume.

D'ESPAGNE. 5 je ne pensais qu’à l'énorme distance qui me sépare de ceux de qui j'attends des conseils et ma direction, il peut importer beaucoup de ne rien laisser ignorer, et que les moindres nuances, les plus minutieux détails peuvent quelquefois avoir leur gravité et letr utilité : j'aime done. mieux encourir le reproche de trop dire que celui de ne pas assez parler ; je vous demande seulement pardon de tout l’ennui que vous causera cette longue lecture.

Je crois avoir épuisé, dans mes conversations avec l’enipereur et avec son ministre, tous les arguments que l’on . peut faire contre les conférences : je n’ai pas la consolation d'y avoir réussi ; l'on y tient plus fortement que jamais.

J’ai reçu des lettres qui me mandent qu’à Vienne les Anglais se démènent de leur mieux pour donner contre nous et notre bonne foi toutes les préventions possibles ; M. de Metternich se montrerait bien disposé, dit-on, à les accueillir et à les étendre surtout jusdü’iei ; cé serait de la plus mauvaise grâce du monde et avec tous les ménagements que permet la convenance, que le chef du cabinet autrichien se verrait forcé de dire à ses bons amis de Londres que leur conduite n’est dans ce moment ni sage, ni loyale, et que, malgré toute son affection pour eux , il pourrait mal leur arriver de prendre parti contre nous. Il faut que cela ait quelque chose de vrai, que cette partiälité pour l’ Angleterre soit apparente, puisque tout le monde la voit. Il doitexister entre ces deux cabinets quelques liens secrets dont il serait important de connaître la foree et la nature : ce serait un excellent moyen d'ouvrir ici les yeux qui sont jusqu’à présent fascinés de la manière la plus extraordinaire et la plas fâcheuse.

Ce que vous avez mandé à l’empereur de la prochaine entrée de nos troupes en Espagne ajoute eneere à l'impatience avec laquelle les nouvelles sont et vont être atten-

dues. Soyez donc assez bon, monsieur le Vicomte, pour ne pas m’oublier, pour multiplier les lettres, les détails sur tout ce quisera relatif aux opérations militaires; enfin mettez moi à même d’être ici ce que devraient être partout les ambassadeurs du roi, quand la France sort de l’oubli dans lequel on espérait la tenir, et s’empare da rôle le plus beau, le plus difficile , le plus important et le plus généreux.

Adieu, monsieur le Vicomte, comptez sur mon zèle pour Je service du roi, sur mon exactitude et mon activité, et sur l'inviolable attachement que je vous ai voué.

LA FERRONNAIS

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE LA FERRONNAIS

dl

Paris, le 24 avril 4823.

Je vous mande à peu près, monsieur le Comte, dans ma longue dépêche tonat le gros des affaires. Je vais entrer avec vous dans quelques détails.

L’ Angleterre a été si mauvaise, qu’il a fallu prendre un partiet ne pas repousser la proposition de l'empereur de Russie au moment où le cabinet de Londres prononcait avec tant de fureur une nentralité, forcée. Maintenant toute -votre habileté consistera à faire valoir cet abandon et cette condescendance aux vœux de l’empereur, à Jui faire voir que cet abandon pourrait avoir pour nous les plus graves inconvénients, en excitant la jalousie de |’ Angleterre et en redoublant sa mauvaise humeur. Nous n'avons pas hésité

D'ESPAGNE. 3 a choisir entre les deux chances, et nous venons de donner à alliance la preuve de notre bonne foi et de notre adhésion a ses intéréts. .

Mais la pradence veut maintenant que cette armée de Pologne ne soit pas trop considérable, de peur qu’elle produise justement l’effet qu’elle est destinée à prévenir. Si elle alarmait l'Angleterre en lui faisant voir qu’un si grand nombre de soldats ne peuvent être réunis pour une simple mesure de précaution, l'Angleterre, se croyant sûre de l'intervention de la Russie, pourrait prendre les devants et se déclarer. Vous développerez cette idée. Il faut aussi que l'article semi-officiel ne soit mis dans les journaux de l’AIlemagne, soit à Francfort ou ailleurs , que lorsque nous pourrons savoir de combien de mille hommes se composera l'armée de Pologne. | Je crois, monsieur le Comte, que cette pièce, que je n'ai pas voulu qu'on appelât protocole au procès-verbal d’une conférence , mais résumé d’une réunion, empêchera tous les commentaires que M. de Metternich n’aurait pas manqué de faire sur les pièces officielles publiées par l’Angleterre. Il n'aurait pas manqué de dire que dans mes conversations avec sir Charles Stuart, et mes communications avec l’Angleterre , je n’avais jamais parlé de l'alliance et avais au contraire toujours parlé de paix. La réponse serait pourtant bien simple. L’Angleterre nous menacait de la guerre, si celle que nous allions faire était une guerre européenne, et si nous ne profitions pas de toute ouverture pacifique pour faire un arrangement avec les Cortès. Je devais donc me défendre de deux choses pour prévenir une rupture que le reste de l’Europe, et la Russie la première, craignait ; je devais éviter de mêler les alliés dans mes conversations, et repousser les propositions sans cesse renaissantes de sir Charles Stuart. Tout ce qui était paroles est . 1. ;

dais cé sens; mais dats les vltoses évrites , j'ai parlé des alliés.

Noos forniités à Burgos. Rien d'est changé à nos plis : c'est toujours à Madrid, wh ous arriverons du 20 an 23 mai, que foes établirons le conseil de Castille pour désigner un gouvernement provisoire. Nous autohs un ambassadeur auprès de ce gouvèrnement. Les puitsances continéntales y dttront les leurs, et les alliés travaitieront de éeniéett avee hous & lu pacification future de l'Espagne. Ce pla est excéllent par oh simplicité. Nous atirons pris pour nous les Havers de lt guerre; les biliés aurbiit les honnetrs de M paix. Maïs vette paix sera une giftihde question. Vous dé vez trâvailler Pavance à preparer Vesprit'de l'empéreur à ce sujet. Si l’on s’obstine à ne vouloir la paix que quatéd Ferdinand sera physiquérient libre, où quand l’armée des Cortés sera licenci&é ; il est évident due Ja France ferdit une güerré qui poutrait durer trenté ans. Les Cortés né voldront jimats êtré pehdtes, et Quiroga et Riego rie conséntiront pas à être fusillés. Maltrés du rei, Hs ne le Mchetünt jamais et l'erifermeront dans Cadix où, protégt pir les flottes dé l'Angleterre, personne lié pourra l’atteiirdré. Si donc Uri nous proposait des changeïnents si ednsiléra- Biés davis fa constitution , qué Ferdinand fat réellemitñt roi, fl ést était qu'il pourrait faire aprésla paix, élen verti méme dé là constitution, cé que nous désireriüns en Vain qu'il fit avant R paix. Le bon sens, la saine politique indiquent cela. Nous avons mis ta moriachie frätiçaise stir uné carte pout faire la guerre : notre enjeu est troÿ fort pour qné nots he dentatidions pas & être écoutés sur Ja snité We fa partie ; é’ést notré aang qui évule ; ce sont nôs trésdrs que nous Fépandons ; les alliés soft trariqnilles chee eux; Asné peuvelit pas préteniire faire tuer quatre Gu cinq cet mille Français de plus , ct dépenser un millard, parce qu'il y au-

D’ESPAGNE. 7 rait telle nuanée dans une constitution, tel article dans ur traité de paix, qu'ils ne voudraient pas y voir. Vous commenterez ce texte.

Le général Pozzo va bien, mais il se tourmente trop pour des conférences. Je veux bien des conférences, mais rarement et à propos, autrement elles nous ôteraient cette indépendance que nous devons conserver, surtout parce que nous sommes royalistes; elles nous rendraient impopulaires et par conséquent nous ôteraient notre force , qui commence à être trés-grande sur le public. Jamais ministère n’a été placé dans des circonstances plus graves. Nous les surmonterons.

Insistez toujours pour des ambassadeurs à Madrid; il faut de plus que les grandés puissances éngagent les petites à envoyer aussi leurs ministres auprès du gouvernement que nous aurons récontie. Plus le corps diplomatique sera nombreux, plus la position de l'Angleterre sera embarrassante, ou plutôt la position de sir William A’Court, gardien de Ferdinand à Séville, ne sera pas tenable.

Nous sommes convenus d'admettre l'ambassadeur de Naples à nos conférences, quand il y-en aura; Le prince de Carignan a fait demander, par le roi de Sardaigne, à servir sous Mgr. le duc d'Angoulême; le roi lui a accordé cette permission. C’est un moyen noble de revenir à Turin.

Nous avons déclaré à I’ Angleterre que nous n’armerions point en course , et que nos vaisseaux de guerre ne prendraient point les vaisseaux marchands espagnols : cela était aussi généreux que politique. Nous demandions en même temps que l’Angleterre ne souffrit pas dans ses ports la vente des prises faites sur nous par des corsaires espagnols: croiriez-vous que M. Canning, pour nous ôter ce mérite aux yeux del’Angleterre, n’en a pas parlé au parlement, et qu’il a proposé à Marcellus de retirer l'office qu'il lui avait

passé à ce sujet? Je ne crois pas que mon illustre ami Canning aille loin : il me semble tout à fait fourvoyé.

Vous mettrez aux pieds de l'emperenr mes remerciements pour la lettre qu'il a hien voulu m'écrire. Tâchez de lire ce long griffonnage. Vous voyez qu’au milieu de mes embarras de tout genre, je trouve, en prenant sur mon sommeil, le moyen de causer avec vous, et de vous dire que je vous suis sincèrement attaché et dévoué.

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