TOME Jt
ve GUERRE .
ne vierineht pas vendre leurs prises où se ravitailler dans les ports de Naples et de Sicile.
Tout a vous. .
CHATEAUBRIAND
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
Paris, le 49 juillet 1825.
Je vous avais, mon cher ami, précisément écrit hier contre les protocoles. Mais enfin ce qui est fait est fait. On reviendra sans doute à vous proposer le rapport stir l’état de l’Espagne : c’est la manière de M. de Metternich; peu importe ; tout ce qui entraine des longueurs, tout ce qui demande des renseignements, tout ce qui peut être pris et repris, lü et relu, eommenté, critiqué, examiné, est bon pour vous et bon efi diplomatie. Vouset vos collègues, vous pourrez très-bien être six mois à faire votre rapport, et pendant ce temps-là tout chemine.
Vous faites trés-bien de vous mettre à la tête du corps diplomatique. 11 faut que vous en deveniez le patron et le maître, Dinez beaucoup , buvez bien : il ne sera bruit que de vous et de la Sainte-Alliance.
Votre corps diplomatique va s’augmenter. Vous trouverez ci-jointe une lettre de la cour de Danemarck à son agent 4 Séville : elle le rappelle et lui dit de s’accréditer à Madrid auprès de la régence. Annoncez cela à M. Saez, et envoyez Ja Lettre à sa destination. 7
Vous ne verrez point de flotte anglaise à Cadix, mais deux frégates , qui viendront se mettre à la disposition de
sir W. A’Court. On ne sait toujours sj celui-ci ira à Cadix ou à Gibraltar.
Tout à vous. !
CHATEAUBRIAND
P.-S. Nous n’avons point encore reçn la nouvelle de la mort du pape, ce qui me fait croire qu’il aura survécp à sq chute plus longtemps qu’on ne l'avait présumé. Le nonce doit être arrivé à Madrid.
Je dois vous dire qu’il ne faut pas vons laisser entamer sur des choses quitouchent à l'indépendance de la régence, sans quoi, vous et vos collègues, vous deviendriez les régents du royaume. Par exemple, vous n’avez pas le droit de vons mêler des actes de la régence ; qu’elle emprunte ou qu’elle n’emprunte pas , cela ne vous regarde en rien ; cela peut étre entre vous un sujet de causerie, mais jamais matière à protocole et à délibération. Prenez bien garde à cette tendance de l'Autriche à se mêler et à envahir. Retenezla dès le premier pas, ou vous serez entrainé bien loin.
M. LE PRINCE DE POLIGNAC A M. DE CHATEAUBRIAND
Londres, ce 22 juillet 1825.
Je suis arrivé hier soir à Londres, mon cher Vicomte, après une traversée assez courte mais pénible. Les ordres n'étaient pas encore parvenus à Doyyres de rendre à l'ambassadeur du roi les honneurs dus à son ra ng on p a pas, en cpuséquenge , tiré le canon; le comman ant de la garnison est venu s'en excuser auprès de moi, mais j il a placé à ma porte une garde d'honneur; du reste, j'ai été
aussi bien accueilli par les habitants de Douvres que je pouvais l’être ; ils se sont rassemblés, à mon départ, autour de ma voiture, et m’ont salué lorsque j’y suis entré. La malveillance s'est déjà emparée de la circonstance de l’omission des honneurs rendus; un papier anglais en fait le sujet de quelques observations. Le fait est, d’après ce que m'’assure le vicomte de Marcellus , que Ja notification officielle de mon arrivée est parvenue un peu tard à M. Canning, et que la cérémonie de la prorogation da parlement, survenue immédiatement après cette notification, aura retardé l’envoi des ordres qu’attendait le commandant de Douvres.
M. Canning m'a fait dire les choses les plus obligeantes par le vicomte de Marcellus, et m'a invité à diner pour aujourd'hui à sa campagne; je compte y aller. Le roi est à Windsor, et c’est là probablement que j’aurai ma première audience. Je vous tiendrai au courant de tout. Vous pouvez compter sur mon zèle et mon exactitude.
Recevez, mon cher Vicomte, l’assurance de mon bien sincère attachement.
Le prince de POLIGNAC.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
Paris, le 22 juillet 1825.
Je réponds confidentiellement , mon cher ami, à votre dépéche n. 17.
Tous vos raisonnements sur les avantages et les inconvénients des conférences sont justes. La difficulté a été de n'accepter de secours de personne, et de se mettre en
D’ESPAGNE. 77 garde contre l’empiétement des alliés dans les conférences. Il est certain que les quatre grandes puissances continentales, s’entendant ensemble à Madrid , offrent quelque chose de moins dur à la régence, que la volonté de la France ,-exprimée seule par l’organe de ses soldats. Tout dépend donc de votre habileté.
Votre tableau de l’Espagne est celui que tout le monde fait. Ii n'y a de remède à ces maux que la délivrance du roi. On ne fera peut-être que de changer de mal, mais du moins nous n’en serons pas responsables.
Je vais parler pour qu’on accepte au moins les secours de Portugal par mer. Les Portugais ne sont pas dans la position des Russes, des Autrichiens et des Prussiens ; ils ne passeront pas sur notre territoire; ils sont comme nous
.menacés par la révolution espagnole, et comme nous ils ont le. droit de prendre les armes contre elle. S'ils déclaraient la guerre à l'Espagne, pourrions-nous les en empécher? Si on ne veut pas précisément dire qu’on accepte leurs propositions, ne peut-on faire comme on a fait pour le comte d’Amarante, les laisser agir en Espagne comme ils voudront ? s'ils veulent bloquer Badajos et Ciudad-Rodrigo, bien libre à eux, sans doute. Parlez à monseigneur. le duc d'Angoulême dans ce sens; ne lui présentez pas la chose comme un parti pris ou à prendre , mais comme une idée qui mérite d’être pesée, surtout pour le service de mer. Nous pouvons tirer un immense parti de la marine portugaise et du matériel qu’elle peut nous fournir. Si nous triomphons avec nos seuls moyens, c’est bien beau ; mais si nous ne triomphons pas? les faits dominent tout. Il faut avoir Ferdinand, n'importe à quel prix, car il y va du salut ou de la perte ‘de la France. Dites à Guilleminot mes idées sur tout ceci.
CHATEAUBRIAND
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
. Paris, ce 31 juillet 4825.
Monseigneur a raison , et la régence doit rester à Madrid. Nous sommes tous frappés ici de l’inconvenance de la mesure qui frappe cent cinquante familles espagnoles à peu près. Parlez fortement à la régence, dites-lui qu’il n’y a rien de plus impolitique que des mesures qui enveloppent des classes entières dans une espèce de proscription. Je n’hésite pas à considérer le décret de la régence sur la mi- lice comme un acte funeste. Le général Pozzo est dans cette opinion, et il en écrit à M. Bulgari. Avisez entre vous ce que vous pouvez faire pour que la régence ou rappelle ou modifie son arrêté.
Le départ de M. le duc d'Angoulême est une très-bonne mesure; il sépare Ja politique de la guerre tout en ira mieux.
Je conçois qu'à Madrid on ait un peu peur pendant quelques jours; mais on s’habituera à être seul , et Bourke, après avoir pris la Corogne, s'approchera de vous.
CHATEAUBRIAND
=|, seen
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
Paris, ce 2 août 1825.
Jai recu votre lettre du 27 juillet et le bulletin n. 25 que . hous avions depuis deux jours. Je connaissais aussi la lettre de Bordesoulle. Vous avez raison , les phrases ne se suivent
guère et 'se contredisent, il rejette sur la frégate anglaise la mauvaise issue de négociations mal commencées et mal conduites, auxquelles il n’a pas voulu admettre des gens habiles. Il n’y a plus qu’un seul parti à suivre : c’est de prendre Cadix de vive force. Le maréchal de Bellune, qui l'a bloqué deux ans de suite, assure qu’on peut le prendre, en s’emparant du Trocadero et faisant une descente sur la pointe en face, dans l'ile de Léon , à demi-portée de bombe de Cadix. Il en coûtera du monde , mais il s’agit dans cette affaire de la restauration complète des Bourbons, ou de leur chute finale. Il n’y a pas à balancer; nous allons précher dans ce sens.
Toutes les lettres qui arrivent de Madrid , et dans toutes les opinions , s’accordent à dire que le décret contre la régence produit l’effet le plus désastreux. Cette régence peut être bien bonne ; mais elle est bien bête. Qu’avait-elle besoin de parler de dimes, des biens nationaux , des moines, des impôts, des milices ? Pourquoi remuer tant de 'ques« tions , qu’il fallait avec prudence mettre au retour du roi, et s’occuper tout simplement de la création d'une armée ? Il faut, mon cher ami, que vous tâchiez de prendre plus d'autorité sur elle, surtout pendant |’absence du prince; que vous obteniez, s'il est possible, la communication de ses arrêtés avant qu’elle ne les rende : insistez sur le rappel de ceiui contre les milices. Je vous écris aujourd'hui une lettre officielle à ce sujet, afin que vous puissiez la montrer à M. Saez, si vous le jugez à propos. Je vous laisse libre d’en faire ou non usage.
Ayez bien soin de me mander l’effet qu’aura produit sur l'esprit de Madrid le départ de monseigneur le duc d’Angouléme ; quel parti prend le dessus dans la capitale ; mettez tout en usage pour que la régence, qui se sentira plus libre, ne commette pas d'acte violent. Il y aurait de l’a-
dresse à elle à se montrer modérée précisément après le départ de ceux qui l'accusaient d’exagération. Tout à vous, CHATEAUBRIAND.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE CARAMAN
Paris, ce 3 août 1835.
Depuis ma dernière lettre du 26 juillet, il n'est rien arrivé, monsieur le Marquis, d’important dans les opérations militaires, et dans Ja politique, que le départ de monseigneur le duc d'Angoulême pour l'Andalopsie. Il y avait quelques inconvénients à ce départ, mais les avantages en étaient si grands d’un autre côté que je p’ai pas hésité à insister fortement sur cette mesure. Ces avantages sont de plusieurs sortes :
4° Monseigneur le duc d'Angoulême, en contact avec la régence, et étonrdi à Madrid de toutes les intrigues et de tous les gris des divers partis, commençait à prendre de l'humeur. Cette humeur angmentait les divisions et créait deux centres d'autorité : la régence et le prince. Il était essentiel de tirer celui-ei d’une position qui lui devenait insupportable, et qui pouvait même altérer sa santé. Il fallait le replacer ay milieu de ses camps, où il est si bien, où ses vertus, composées de modération et de courage, entretiennent à la fois la discipline et l'ardeur de nos troupes; enfin, il fallait veiller aux jours de ce noble prince, bien plus en sûreté soys la tente que dans une ville sans police, où les révolutionnaires de toute l'Europe ont des intelligences et maghinent toutes sortes de omplots, té-
D’ESPAGNE. 83 nioin l’iicendie de l’église dés Clerce mineuts du Stiint- Esprit.
2° La présence de Monseigheur à l’armée fera cesser des rivalités militaires si communes parmi nos généraux.
5° Cadix tombé entraînant la chute de la révolution espagnole, il faut faire uh dernier effort pour l'emporter ; et si quelque chose peut amener cette heureuse catastrophe, | c’est sans doute la présence du prince devant Cadix.
Voilà, monsieur le Marquis, les principaux motifs du départ du prince. Ils sont susceptibles de longs développements dans lesquels je ne puis entrer, et quise présenteront à votre esprit. Cette mesure est un coup de parti, et j'espère que nous en sentirons bientôt les heureux résultats.
Au reste, je vous ai toujours dit que je ne répondais pas du jour de la délivrance du roi; je n’en sais rien encore. Mille choses peuvent la retarder, et surtout les efforts des Anglais, qui nous font une véritable guerre : ils violent nos blocus, font passer des armes, des vivres et de l’argent aux révolutionnaires ; envoient des aventuriers pour se mettre À la tête des soldats des Cortés ët pour telever leur courage. Quoi qu’il en soit de cette conduite et dé ceite neutralité peu loyale, nous en viendrons à bdat: Si nous n’achevons pas cette guerre dans quatre ou cihq mois, nous l’achéverons dans six, dans sept, dans un a. Jainats nous ne recu'erons, du moins tant que je serai miriistre. Il s’agit ici du sort de l’Europe : si la révolution triomphait en Espagne, tout serait perdu. Il faut ict victoire, victoire complète , ou périr sous ses ruines ; cela est lat, et, par conséquent, mon partiest bieh pris.
Notre projet, si Cadix n’est pas emporté avant fa saison des vents qui empêchent de tenir la mer, est dé faire, cet automne , le siége de toutes les places en deca de l’Ebre; ces places tombées, nous Misserons 40,000 hommes dispo-
nibles , auxquels nous ajouterons la levée de 36,000 hom- mes, et avec ces nouvelles forces, nous irons appuyer les forces laissées cet hiver devant Cadix, dont nous formerons le siége, et que nous emporterons , quelques sacrifices @’hommes qu’il nous en puisse coûter. Je vous mande là nos arrière-plans, car nous comptons attaquer Cadix du 20 au 25 de ce mois, et nous avons de grandes espérances de succès. Mais il faut, quand on est à la tête des affaires, calcaler toujours les événements dans le sens le moins favorable, afin de n’étre pas pris au dépourvu.
Recevez, etc., etc.
CHATEAUBRIAND
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE LA FERRONNAIS
4 août.
Il s'est répandu des bruits que vous estimerez à leur juste valeur, Nous traitons. avec les Cortés! nous n'avons pas pris les armes contre les Cortès pour traiter avec elles. Jamais nous ne les reconnaltrons désormais comme corps politique. Tout ce que les individus voudront pour nous livrer le roi, nous l’accorderons. Nous traiterons donc avec les individus, nous traiteruns avec le roi, nous nous adresserons à lui toutes les fois qu’il pourra faire quelque chose pour lui-même ; mais ne croyez pas que nous déshonorions nos armes, notre Cause, par d’indignes compositions.
La régence à Madrid a commis bien des fautes. Son dernier décret sur les miliciens est déplorable; elle multiplie ses ennemis et les difficultés que nous avons à vaincre. Je lui ai fait faire les représentations les plus sérienses par le
D’ESPAGNE. 5 marquis de Talaru. Il faut dire pourtant, à son excuse, qu’elle est obligée de faire des sacrifices aux opinions de la masse populaire qui la pousse. Eu Espagne, tout est noir ou blanc, on est pour les Cortès on pour le roi, et vous ne ferez pas comprendre à ces deux partis qu’ils peuvent user l’un envers l’autre de bienveillance et'de ménagement. Ils ne tendent pas moins qu’à s’exterminer mutuellement. Un | gouvernement qui veut être sage ést bien embarrassé à trouver la route à travers tant de passions.
Je ne vous parle plus de la prétention de Naples, l'affaire est enterrée; elle était passablement ridicule. Vous-savez sans doute la chute du pape ; il va mieux, mais jc ne crois pas qu’il vive longtemps. Je lui ai envoyé un lit mécanique pour se soulever. Un conclave était autrefvis une grande affaire ; aujourd’hui cela ne pourrait avoir d’importance que si un grand homme montait sur le trône pontifical. Rome n’est plus assez forte par elle-même pour influer sur le sort des peuples sans un pape de génie. Quelques intrigues communes de quelques cardinaux obseurs seront inconnues hors des ruines de Rome, et l’on s’apercevra à peine que les clefs de saint Pierre ont changé de mains.
CHATEAUBRIAND
M LE PRINCE DE POLIGNAC A M. DE CHATEAUBRIAND
Londres, le 10 août 1823.
Le vicomte de Marcellus, qui vous remettra cette lettre, mon cher Vicomte, vous donnera tous les détails de l'Accueil aimable et flatteur que m’a fait le roi d’Angleterre au Cottage, où j’ai passé toute la soirée d’avant-hier. Il n’y a
pas eu, pour ainsl dire, de présentdtion, püisqu’il a voult me recevoir dans son salon, lorsque toute la société qu’il avait invitée s’y trouvait réunie, et que, sans ättendre que M. Canning ett prononcé mon nom, il est yenu à moi, m'a pris par les mains en me disant que j'étais une de ses ‘plus aficiennes connaissances, e! qu’il était charmé de me voit ; puis il s’est informé des nouvelles du roi, de Monsieur et de la famille royale; il a eu la bonté d’y joindre des paroles pleines d’un souvenir bienveillant pour ma propre famille, et tout cela, avant même qu’il me fût possible de remeitre mes lettres de créance, ni les lettres de récréance que je lui apportais de votre part. Le vicomte de Marcellus vous répétera aussi, mon cher Vicomte, tout ce que le roi a dit d’aimable sur votre compte, et l’à-propos piquant même qu’il a choisi pour faire un éloge publicde votre dernier discours à la chambre des pairs. Je n’ai pas ett de conversation particulière avec ce souverain; mais pendant le diner et dans le cours de la soirée, il a, 4 ‘plusieurs reprises, saisi les occasions qui se présentaient de me faire cénnaître la noblesse, la magnanimité de ses sentiments, les vœux qu’il formait pour la prospérité de la Francé, et Pattachement personnel qu’il portait à notre auguste monarque; je dois vous dire aussi que le duc de Clarence et le duc de Cumberland , que j’ai rencontrés au Cottage, ont partagé hautement l'opinion de leur royal frère.
Recevez, etc.
Le prince DE POLIGNAC.
M. DE CHATEBAUBRIAND A M. DE TALARU
Paris, le 10 août 1825.
Une dépêche télégraphique, datée du quartier général de la Caroline, le 6 de ce mois, noys a appris hier au soir Ja capitulation de Ballesteros et sa reconnaissance de la régence. Je m'applaudis de vous avoir prévenu dans mes trois dernières lettres d’interposer votre autorité afin que Ja régence ne fasse pas l'énorme sottise de repousser Ballesteros. Je vous écris en conséquence une lettre officielle, dont vous ferez usage, s'il y a lieu, auprès de 1g régence. Cet événement peut amener la reddition ge Cadix, et peut déterminer la défection de Milans et de Lobéras en Catalogne. Si, d’un autre côté, nous sommes entrés à la Corogne, comme le disent des lettres yennes dé Londres, Bourke pourra entrer dans le royaume de Léon et vons mettre en repos à Madrid. Allons, voilà de belles espérances ; puissent-elles s’accomplir! Sile roi est délivré, vous aurez d'abord à Madrid le général Pozzo, qui a dg pleins pouvoirs pour cela, et ensuite un ambassadeur. Bulgari ne vous restera pas.
Dites-moi ce que l’on pense à Madrid de notre consul de Valence, Brochot d’Andilly, qui a été vice-consul à Madrid, aprés Je départ de M. de La Garde. Mais prenez garde aux exagérations des absolutistes , dans ce qu'on vous en dira. Mon dessein est de le renvoyer pour exercer le consulat par interim à Madrid, si vous pensez qu’il n'y a pas d’inconvénients.
CHATEAUBRIAND
M. DE SERRE A M. DE CHATEUBRIAND
N aples, 9 août 1825.
J'ai reçu, monsieur le Vicomte, votre lettre confidentielle du 18 du mois dernier. Je vous remercie de la peine que vous avez prise de m’expliquer les motifs qui vous ont
. décidé à la guerre et l’état actuel de nos relations diplomatiques.
Il y a une partie de vos motifs de guerre qui n'a pu être bien jugée qu’au moment même, et sur les lieux, mais d'ici j'en aperçois assez pour comprendre qu’à votre arrivée au ministère Pinvasion de l'Espagne vous ait paru nécessaire. Au milieu de l’hésitation de la plupart des esprits, la promptitude et la vigueur de votre détermination ont fait beaucoup pour le succès. Il est grand; vous avez toute raison de vous en applaudir, et je vous en félicite de tout mon cœur. Toutefois, et même après la chute de Cadix, vous étes loin de pouvoir penser à votre nunc dimittis.
. Voas avez le premier rendu à Ja France cette vie, cette action extérieure, nécessaires à un grand peuple, et qui semblaient suspendues depuis la restauration. Dans cette carrière, les grandes affaires s'appellent l’une l’autre.
Ce n’est pas seulement la question politique de l'Espagne, ou, sans vouloir imposer des institutions, vous ne pouvez cependant laisser élever, dans un autre sens, un système aussi absurde, ruineux et menaçant, que celui que vous avez détruit ; un système capable de ressusciter un jour le dernier, et de faire évanouir le fruit de vos travaux. Ce n'est pas seulement la question plus épineuse encore des colonies espagnoles, dans laquelle il faudra bien se rappeler la promessede resserrer, autant que possible, le cercle et la
durée de la guerre. — Il n’est pas que vous n’ayez sduvent remarqué que, dans le va-et-vient des choses humaines, le danger qui cesse ne fait presque jamais que céder la place à un autre. La crainte des révolutions est le sentiment commun qui, depuis huit années, tient les grandes puissances unies et l’Europe en paix. Le péril passé s'oublie vite , et cette crainte sera bien affaiblie une fois que la Péninsule sera restaurée, pacifiée. Alors la politique des intérêts, des ambitions de puissance à puissance , la vieille . politique, si l’on veut, reprendra tous ses droits. Les cabinets sont timides, endettés , mais les peuples sont reposés et les armées nombreuses; cela n’est point à la longue d’un pacifique augure, encore bien que la paix soit sur les lèvres et daus les cœurs. Cette jalousie de la France, que déjà vous voyez poindre, grandira malgré votre prudence et votre générosité. Il y a de l'habitude autant que de la raison. On craint ce noni même de France, qui depuis des siècles a si souvent remué le monde; on craint, plus encore que Ja contagion de l'anarchie, l'effet lent mais irrésistible de nos institutions, le mouvement et la force qu’elles nous impriment. Précisément parce que nous avons toujours joui d’une certaine liberté, nous n'avons jamais fait nos affaires sans quelque bruit : vous vous souvenez de vos états, de votre parlement de Bretagne. Pour nous, ce bruit prévient ou détourne le danger; mais après les crises dont nous sortons, c'est aux yeux des cabinets accoutumés à gouverner dans le silence l'indice d’un volcan, de laves prêtes à sé répandre. Le plus sûr moyen de calmer les jalousies, c’est d’être fort : on ne conteste que les supériorités qui s'élèvent ou se relèvent; on s’y résigne dès qu’elles sont bien établies.
On est fort par les lois et par les armes. C'est une avance que cette guerre qui, sans être meurtrière, aguerrit nos troupes; mais il nous manque la faculté indispensable de
conserver au besoin les soldats aguerris sous le drapeau ; il nous manque une réserve; jes vétérans n’en sont point une, au moins suffisante dans toutes les conjonctures ; la première campagne, nous avons dû recourir à une levée anticipée ; ceci est urgent, parce qu’il faut plusieurs années révolues pour avoir amassé les réserves: pour qu’elles restent entières, le temps de service ne doit courir que du jour de l’arrivée au corps.
Il ne faut point faire halte non plus dans le développement de nos institutions politiques ; en conservant ce qui est propre à la France et à une monarchie continentale, eles doivent marcher vers cette perfection que vous admirez, à si juste titre, en Angleterre. Chez nous les royalistes seront, pour plus d’une génération encore, l’appui nécessaire du gouvernement; c’est par eux qu’il doit S'enraciner ; il faut par tous les moyens les mettre en jouissance des avantages de nos institutions pour leur en donner le goût, pour vaincre les préventions qui restent. La question de l'indemnité des biens des émigrés mérite sériense considération; elle est bien plus politique que financière.
Je vous dis toutes ces choses, monsieur le Vicomte, parce qu’une guerre heureuse vous donne une force, et que vous possédez des avantages que n’ont point eus vos devanciers. Pour conserver et accroître sa force , il en faut user.
Le saint-père se rétablit comme par miracle; cesera un jour une grande affaire aussi que le choix de son successeur. La Providence a donné à l’Église, dans ses dernières tribulations, deux chefs qui ont eu le courage des martyrs; époque actuelle en demanderait un qui eût le zèle des apôtres; nous sentons ce qui manque en France à l’influence de la religion, et cependant nous sommes encore les mieux partagés; notre clergé, toujours le premier de
la chrétienté, a été épuré aa feu de la persécution. Mais c’est dans le clergé d'Italie, à commencer par celui de Rome; c’est dans le clergé de l'Allemagne, dans celui de la grande Péninsule, qu'est grand le mal moral qui travaille l’Europe; c'est là qu’il faudrait commencer à l’attaquer. Comme vous le prévoyez, les Italiens feront la nomination. On pourrait peut-être leur faire sentir leur véritable intérêt, les arracher un instant à leur triste maxime : il mondo va du se, leur prouver qu’ils vaudront précisément autant que le pape qu'ils éliront. Malheureusement il paraît que depuis longtemps le sacré collége a été faiblement recruté. |
Sur Ies Deux-Sici'es, je n’ai rien à ajouter à mes dépéches officielles. D'ici à longtemps notre rôle à Naples sera, je présume, de simple observation. Il y a peu de bien à faire; ce quelque mal, que peut-être nous réussirions à éviter, ne vaut pas l’ombrage que nous donnerions à lAutriche.
Cette lettre, monsieur le Vicomte, est plas une suite à nos conversations de Vérone, qu’une dépêche diplomatique. Votre confiance a entraîné la mienne. Je sens bien que dans mon coin ma politique doit être trop spéculative. Vous êtes au centre d'action, au foyer dans lequel rayonnent tous les faits. Vous rectifierez mes erreurs.
Je vous renouvelle, monsieur le Vicomte, les assurances de mon dévouement et de ma haute considération.