‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 53 sur 80 · LOUIS · texte numérisé non relu

LOUIS

Nous n’avions pas été tout à fait à notre aise en écrivant la minute de cette lettre; nous aurions voulu aller plus loin, proposer dans les vieilles Cortès quelques changements analogues à l'esprit du siècle; mais nous étions retenu par l’Europe continentale, dont nous avions encore besoin au sujet de laffaire des colonies : nous la blessions déjà assez en parlant des vieilles Cortès; elle ne voulait de Cortès à aucun prix , ni vieilles, ni jeunes ; elle désirait purement et simplement Je roi netto aidé du conseil de Castille et du conseil des Indes, avec les rouages d’une machine usée. Ses envoyés à Madrid devinrent hostiles aussitôt qu'ils eurent connaissance de Ja lettre de Louis XVIII.

Quant à nous, en demandant le rétablissement des anciennes Cortès, nous avions préparé la fusion des anciennes mœurs et des mœurs modernes de l'Espagne : les uns y retrouvaient le passé; les autres étaient à même d’y puiser l'avenir. Un corps délibérant, quelle que soit sa composition, ne reste pas stationnaire; nos états généraux convoqués devinrent l'assemblée nationale. L’idée de nous ériger en fabricateurs de chartes au-delà des Pyrénées était une -niaiserie qu'aucune tête d'expérience ne pouvait enfanter. Les gouvernements libéraux , réinstallés depuis la Péninsule, n'ont-ils pas été forcés de réformer les Cortés de Cadix, d’établir deux chambres, d’en venir jusqu'aux lois d'exception et à la suppression de la liberté de la presse? Cette nation de muletiers et de bergers-soldats , où chaque individu jouit de la plus entière indépendance, où chaque commune, gouvernée par ses lois municipales, d’origine romaine, mêlées d’arabe, est une petite république; cette nation n’a ni le besoin , ni le sentiment de nos libertés artificielles; elle ignore cette haine des classes supérieures, notre tourment à nous autres Gaulois : le paysan castillan n’a point connu le joug féodal ; il se croit l’égal des Grands

et ne reconnaît de supérieur que le Roi. Encore ce roi, renfermé dans Madrid , est-il comme le sultan à Constantinople ; à trente lieues de sa capitale, on n’obéit plus à ses ordres. Le génie et les habitudes de l’Ibérie sont moins opposés au despotisme royal qu’à l'arbitraire légal d’une assemblée représentative dont l’orgueil castillan méprise les individus et dédaigne le parlage.

Ces raisons de l’homme d'état ’emportérent chez nous sur Phomme des théories. Nous ne mesurions pas les esprits de la péninsule hispanique d’après une règle inflexible. On nous mandait que tel personnage avait tels défauts, qu'il avait fait telles sottises : cela était vrai par rapport à des Français, à des Anglais, à des Allemands; cela n’était pas vrai par rapport à des Espagnols. De là dérivait la nécessité de tirer promptement la question française de la question espagnole : celle-ci se résoudrait selon les mœurs du pays, quand nos principaux intérêts auraient été mis en sûreté. Une seule chose était à craindre dans le premier moment : en démuselant Ferdinand , on pouvait livrer ses royaumes à sa folie. Mais les vieilles Cortès, si elles eussent été convoquées, auraient suffi pour l’entraver. Encore une fois, ce ne devait pas être à nos yeux la première question ; il était d’ailleurs plas probable que Ferdinand retomberait sous le joug des insurrections, qu’il ne parviendrait à les étouffer.

Ordres des souverains. — Lettre de Henri IV.

Sorti triomphant de l’entreprise la plus hasardeuse, tout cédait à nos succès; les ennemis s’avouaieut vaincus et convenaient qu'ils s'étaient trompés. Le duc de Rovigo, arrivé de Berlin, mandait que le langage et les manières des Prussiens éteient devenus tout à coup respectueux ; que les provinces rhénanes étouffaient leur joie en silence, et croyaient que le canon de la Bidassoa avait résonné pour

leur délivrance; que Mayence était sans garnison, sans approvisionnement et prêl à être évacué : tout vit là, disait-il, en attendant. La France redevient glorieuse en Espagne; c'est sur le Rhin qu'elle redeviendra forte.

Nous avions expédié aux rois et aux ministres la nouvelle de l’heureuse fin de la guerre. Des diverses cours nous arrivèrent des marques de considération : l'Espagne nous envoya la Toison-d'Or; le Portugal, l’ordre du Christ ; la Russie , l’ordre de Saint-André; la Prasse, l’Aigle-Noir ; la Sardaigne , lAnnonciade; François II seul s’abstint : la lettre qu’il nous adressa est froide et ne dit pas un mot de nous ; la lettre du prince de Metternich contient un petit compliment qui couvre mal un secret dépit. Fidèle à son instinct, le prince avait la prétention de recevoir le cordon bleu avant de nous transmettre les ordres d'Autriche ; or , comme les autres puissances avaient pris l'initiative vis-àvis des Tuileries, nous ne pensämes pas qu’il fût convenable de céder à des exigences sans raison : elles nous paraissaient surtout extraordinaires, vu la manière dont avait agi envers nous le cabinet de Vienne.

Les rois et leurs ministres nous écrivirent : on verra plus loin leurs lettres.

Par ces distinctions et par ces aveux, les rois ont jugé du moins que nous avions rendu un important service à la société monarchique : ils ont raison, à ne considérer que ce qui leur revenait immédiatement de la guerre d'Espagne ; mais s’ils avaient connu notre dernière pensée , loin de nous bénir, ils nous auraient maudit. Cependant notre politique leur eût été, en résultat, aussi favorable qu’à la France : il leur faudra rendre compte un jour du mandat d'amener des peuples qu'ils n’avaient pas le droit de saisir. Des conquêtes violentes peuvent satisfaire l’amour-propre d'un gouvernement et une ambition sans prévoyance,

mais elles préparent des catastrophes. A quoi servent les domaines de Jagellon à la Russie? à mettre une plaie au sein de l’empire des czars : les Moscovites ne se guériront de la Pologne qu’en en faisant un désert. Il n’y a d’incorporations durables que les incorporations accomplies dans l'utilité de la main qui les opère. Les assimilations entre des peuples désunis par le langage, les mœurs , le climat, la topographie, sont insensées dans l’état actuel de la civilisation. |

L’empire de Bonaparte est tombé en poussière : antant en arrivera aux pays entrés de force dans la circonscription des grandes puissances , tandis que nous , nous avons été déboutés de nos demandes en héritage. Les politiques de Vienne apprendront que la France n’est pas un cercle du Rhin, qu’on ne méprise pas impunément trente-trois millions d’hommes nés des dents du dragon et sortis tout armés de la terre.

Nous avons conservé les lettres des princes : témoignage irrécusable de l’appréciation de nos travaux, elles constatent nos services : elles réduisent au silence les ennemis d’un certain côté, comme nos explications sur la guerre d’Espagne satisferont, nous l’esperons , d’autres adversaires. Après cela, au lieu de ces lettres, nous aimerions mieux avoir reçu de Henri IV, ce billet dont nous possédons l’original :

« Monsieur l’aumonyer, je me rejouys avec vous de quoy » vous éstés maryé ; il ne faut plus parler d’estre amou- » reus, car il ne siet pas bien aux gens mariés d’avoyr met- » tresse : pour ce que je me gouverne aynsy , je conseille » à tous mes amys et servyteurs de fayre le semblable ; » vous en croyrés ce qu’il vous playra ; bien vous prierége » de fayre estat de ce, plus que de personne du monde. Je

» desyreroys fort vous voyr et vostrecousyn : Adieu, mon » amy. Aymes-moy bien toujours.

» Votre plus asseuré amy à jamays,

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