‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 52 sur 80 · DEPECHE TÉLÉGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

DEPECHE TÉLÉGRAPHIQUE

Port-Sainte-Marie, 4°" octobre 1823.

« Le Roi et la famille royale sont arrivés aujourd'hui, à

» onze heures et demie, au port Sainte-Marie. » Cette dépêche, et les cent coups de canon qui annoncèrent la délivrance de Ferdinand, pensèrent nous faire trouver mal de joie, non certes que nous attachassions un inté-

rêt personnel à la recousse d'un monarque haissable , non que nous crussions tout fini; mais nous fûmes dans un véritable transport à l’idée que la France pouvait renaître puissante et redoutable; que nous avions contribué à la relever de dessous les pieds de ses ennemis, et à lui remettre l'épée à la main : nous éprouvions un tressaillement d’honneur égal à notre amour pour notre patrie.

Nous étions en même temps soulagé d’un poids énorme; . si nous avions dit un mot, si nous avions paru avoir peur, si nous avions pressé M. de Villèle d'accepter la médiation de l'Angleterre, il eût embrassé le parti de la paix : malheureusement, ce qui convenait à sa modération ne convenait pas à quelque chose qui parlait en nous. Mais que serions-nous devenu en cas de revers? nous nous- serions jeté dans la Seine.

Après ce premier saisissement de plaisir, nous eûmes une certaine satisfaction légitime : nous pûmes nous avouer qu’en politique, nous valionsautant qu’enlittérature, si nous valons quelque chose. Il était maintenant impossible de nier latilité de notre plan au dehors; nous avions au dedans tout aussi bien réglé un budjet et compris les détails intérieurs d’un ministère qu’un homme du métier. Nous disons ceci pour enhardir les gens de lettres, et leur apprendre la juste portée des Esprits positifs. Quant à nous, nous ne tenons pas le moins du monde à garder une place dans leurs rangs, n’ayant pas la moindre considération pour le génie ordinaire politique : tout commis est un aigle sur cette taupinée.

« Je ne voulais pas leur donner à entendre, dit Alféri | » {refusant les ministres du roi de Sardaigne, qui préten- » daient le favoriser d’une ambassade), que leur diploma- » tie etleurs dépèches me paraissaient, et étaient certaine- » ment pour moi, moins importantes que mes tragédies ,

» ou même celles des autres; mais il est impossible de » ramener ces espèces de gens-là; ils ne peuvent et ne » doivent pas se convertir. »

Les sotsde France, espèce particalièreet toute nationale, ne feront point de concessions d'habileté aux Oxenstiern, aux Grotius, aux Frédéric, aux Bacon, aux Thomas Morus, aux Spencer, aux Falckland, aux Clarendon, aux Bolinbrocke , aux Burck et aux Canning de France. Notre vanité ne reconnaîtra point à un homme, même de génie, deux aptitudes, et la faculté de faire, aussi bien qu’un esprit commun, des choses communes. Si vous dépassez dune ligne les conceptions vulgaires, mille imbéciles s’écrient : « Vous vous perdez dans les nuées! » Ravis qu'ils se sentent d’habiter en bas, où ils taillent leur plume d’un air important et s’entétent à penser. Ces pauvres diables, en raison de leur secrète misère, se rebiffent contre le mérite. Dans leur désespérance de monter plus haut, ils renvoient avec compassion Virgile et Racine à leurs vers. Mais, superbes sires, à quoi faut-il vous renvoyer? à l'oubli : il vous attend à vingt pas de votre logis, tandis que vingt vers de ces poëtes les porteront à la dernière postérité.

Ces chamaillis sur les diverses aptitudes ont eu lieu parce qu'on n’a pas fait une observation : le talent proprement dit est une chose à part, un don du Ciel: il est souvent séparé de tout autre mérite, de même qu’il se trouve souvent mêlé à toutes les espèces de mérite. On peut être un imbécile en faisant de beaux vers: on peut être un premier écrivain, un orateur admirable en gagnant des batailles comme César, en gouvernant un pays comme Cicéron; Solon, l'élégiaque, était un fameux législateur; Thucydide, un général renommé; Dante, un guerrier illustre; Ercylla, Camoëns furent de braves soldats. Les exemples seraient trop nombreux à citer tous, Qui fut

plus savant ministre que le chancelier-poëte L’Hôpital ? qui fut plus habile négociateur que d’Ossat? Richelieu, même, avait entassé des volumes au point d’en être ridicule ; mais il ne fallait pas trop rire à cause de la potence; le son d’une lyre n’a jamais rien gâté.

Dans notre ardeur, après la dépêche télégraphique, nous avions couru au chateau : là nous regimes sur la tête un seau d’eau froide qui nous calma et nous fit rentrer dans l’humilité de nos habitudes : le roi et MONSIEUR , trop charmés, ne nous aperçurent point; madame la duchesse d'Angoulême, éperdue de joie du triomphe de son mari, ne distinguant quoi que ce soit, était très-touchante à voir, lorsqu'on songeait combien peu de bonheur elle avait goûté dans sa vie. Cette victime immortelle écrivit sur la délivrance de Ferdinand, une lettre terminée par cette exclamation sublime dans la bouche de la fille de Louis XVI: « Il est donc prouvé qu’on peut sauver un roi malheureux! »

Le dimanche, nous retournâmes avec le Conseil faire la cour à la famille royale : l’auguste princesse dit à chacun de mes collègues un mot obligeant, et d'autant plus gracieux qu’il échappait à des lèvres inaccoutumées au sourire ; elle ne nous adressa pas une parole. Elle a dit depuis à M. de Montmorency, qu’elle se sentait mal à l’aise avec nous. Nous ne méritions pas tant d’honneur : Le silence de l’orpheline du Temple ne peut jamais être ingrat ; te Ciel a droit aux adorations de la terre, et ne doit rien à personne.

Lettre de Louis XVIII à Ferdinand. — Explications sur cette lettre.

Ferdinand , après sa délivrance, écrivit à Louis X VIII; le roi nous chargea de la réponse; nous la lûmes à S. M. ; elle n’y changea pas un mot, etlasigna d’un air satisfait. On jugera si nous voulions l’absolutisme :

Fin d'octobre 1825.

« Mon frère, etc.

» Un des moments les plus heureux de ma vie est celui où » j'ai appris que le Ciel avait béni mes armes, et que, par

» les efforts du digne capitaine placé a la téte de mes vail- » lants soldats, de ce fils de mon choix, l’honneur de ma » couronne et l'espoir de la France, Votre Majesté était rendue à l'amour de ses peuples. La main de la Provi- » dence a été visible dans cet événement ; et c’est à celui » qui protége les rois que nous devons attribuer, avec la » plus vive reconnaissance, des succès aussi prompts et » aussi éclatants.

» Désormais ma tâche est finie, la vôtre commence : » vous devez le repos et le bonheur à vos sujets. Si je n’a- » vais pas, comme chef de ma maison, le droit de parler à » Votre Majesté avec sincérité, ma vieillesse, mon expé- » rience et mes longs malheurs, m’en imposeraient encore » le devoir. Comme Votre Majesté, j'ai retrouvé mon pou- » voir royal après une révolution ; à exemple de notre » aïeul Henri IV, j’ai pardonné à ceux qui avaient pu être » égarés dans des temps difficiles, et qui, confiants dans » la miséricorde de leur souverain, s’empressaient de ré- » parer leurs erreurs. Votre Majesté comprendra le dan- » ger qu’il peut y avoir à convaincre des classes entières » d’ hommes, que rien ne peut effacer le souvenir de leur » faiblesse. Les princes chrétiens ne peuvent régner par » les proscriptions : c’est par elles que les révolutions se dés- » honorent, et que le sujets persécutés reviennent, tôt ou » tard, chercher un abri sous l’autorité paternelle de leurs » souverains légitimes. Je crois donc qu'on décret d’am- » nistie serait aussi utile aux intérêts de Votre Majesté qu'à » ceux de son royaume.

» Votre Majesté a pensé que de longues commotions » politiques et l’anarchie des guerres civiles affaiblissent » les institutions , en relâchant les liens de la société; elle » me paraît avoir été pénétrée de cette vérité quand elle » m’a écrit sa lettre particulière du 23 juillet 4822 ; elle

» repoussait les systèmes dangereux, ces théories démo- » cratiques, ces innovations funestes dont l’Europe a eu » tant à souffrir; mais elle voulait chercher dans les an- » Cienues institutions de l'Espagne le moyen de contenter » ses peuples et d’affermir la couronne sur sa tête. Si elie » persiste dans ce noble projet, elle verra bientôt toutes » les espérances de ses sujets se tourner vers le trône.

» Il n'appartient à personne de donner, sur ce point, » des ‘conseils 4 Votre Majesté. C’est dans sa sagesse et » dans la plénitude deses droits qu’il lui convient d’en dé- » libérer ; mais je puis lui dire qu’un arbitraire aveugle, » loin d'augmenter la puissance des rois, l’affaiblit ; que » si cette puissance n’a point de règles, que si elle ne re- » connaît aucune loi, bientôt elle succombe sous ses pro- » pres caprices; l’administration se détruit, la confiance se » retire , le crédit se perd, et les peuples, inquiets et tour- » mentés, se précipitent dans les révolutions. Les souve- » rains de l'Europe, qui se sont sentis menatés sur leur » trône par la révolte militaire de l'Espagne, se croiraient » de nouveau exposés, dans le cas où l’anarchie viendrait » à triompher une seconde fois dans les états de Votre » Majesté.

» Si, éloignant d’elle de pénibles souvenirs, Votre Ma- » jesté appelle à ses conseils des hommes prudents ét ha- » biles , une noblesse qui est l’appui naturel de son autorité, » un clergé dont la piété et le dévouement lui promettent » tant de sacrifices au bien public ; si toutes les classes d’une » nation grande et fidèle bénissent également l’antorité du » souverain légitime, l’Europe verra dans le règne de Vo- » tre Majesté la garantie de son repos, et moi je m’applau- » dirai d’avoir obtenu un si glorieux résultat de mes sacri- » fices.

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