VI
Ma chute. — Les cordons.
Nous n’aurions point parlé de ces cordons, s'ils n’avaient amené un orage qui fut au moment de nous renverser et de terminer ainsi subitement l'affaire d’Espagne. Ces cordons firent éclater des jalousies. M. de Villèle était pourtant fort au-dessus de ces lacets de cour.
La Russie fit passer l’ordre de Saint-André à M. le duc de Montmorency, ainsi qu’elle chargea son atnbassadeur
de me le remettre à moi-même. Louis XVIIL prit cette grâce étrangère comme un reproche fait à sa personne. Le roi déclara qu’il voulait témoigner sa satisfaction des succès de la guerre d'Espagne en créant M. de Villèle chevaher des Ordres. M. de Villèle avait tous les droits à cette distinction ; mais le dessein du roi était de nous blesser : il nous comptait pour trop peu. Nous nous soucions d’un .Cordon comme des nœuds du ruban de Léandre; nous ne nous mesurons pas à l’aune d’un bandeau de soie; mais nous sommes sensibles à l’injure quand elle part de haut. Par nous seul l’Europe s’était maintenue en paix. L’amertume de S. M. nous étonna; elle semblait s’augmenter en proportion de nos services. Louis X VIII et son frère nous connaissaient mal. Le dernier disait de notre personne : « Bon cœur et tête chaude. » Ce lieu commun des hommes hors d'état de discerner les hommes, était faux : notre tête est très-froide, et notre cœur n’a jamais beaucoup battu pour les rois.
Nous méprisions trop les places pour les conserver au prix d’un affront, même d’an affront royal. La grande demoiselle se réjouissait d’avoir les dents noires, parce que cela prouvait sa descendance du sang des Bourbons : nous nous serions peu félicité de tenir de si près à la couropne : il ne nous seyait pas d’être un mannequin dans le conseil. L’achèvement de notre entreprise nous avait fait nous résoudre à rester; nous oubliions tout à coup le puissant motif de notre présence au ministère, et nous nous en allions parce qu’on prétendait nous humilier : tel nous sommes, Cette zone bleue dont on aurait remarqué l’absence sur notre poitrine, aurait prouvé que Sa Majesté était peu satisfaite de nous, et que les autres rois s’étaient trompés en nous conférant leurs premiers ordres.
Huit jours après notre déclaration, le roi nous gratifia
- du cordon bleu. Ces misères , à l’époque du renversement des trônes, font pitié; elles donnèrent suite néanmoins à la défaveur qu’avaient annoncée nos succès ; elles nous ramenaient et ramenaient la cour arriérée à ces guerres de la fronde, alors que la distinction du tabouret de madame de Pons prépara la France à une seconde révolte , et fit arrêter le grand Condé. Souvent on est plus agité d’une faiblesse secrète que du destin d’un empire; l’affaire légère est au fond de l’âme l'affaire sérieuse. Si l’on voyait les puérilités qui traversent le cervelle du plus grand génie au moment où il accomplit sa plus grande action, on serait saisi d’étonnement. En fin de compte on aurait tort : rien n’a d'importance réelle; un royaume ne pèse ni ne vaut plus qu’un plaisir.
Quand ce ridicule conflit fut terminé, j'écrivis à M. de La Ferronnais la lettre suivante :
« Tout est arrangé et beaucoup mieux que je ne l'es- » pérais. Le roi, blessé de la nomination du duc Mathieu, » et Villète, oublié dans la promotion, ont été au mo- » ment d’amener un-grand orage : nous nous serions » brisés contre un ruban après avoir échappé à de si » grands écueils : telle est la nature humäine. J’ai été » obligé de parler, et on a bientôt reconnu qu’aller sans » moi était impossible, et ja tempéte s’est apaisée. Il en » résultera un bien, c’est qu’on sera convaincu qu’il faut » rester unis si nous voulons achever l’ouvrage que nous » avons si bien commencé.
. » Il n’y a plus qu'une chose à faire, c’est que vous .» demandiez à l’empereur, en mon nom et pour m’obliger, » le cordon de Saint-André pour Villèle. Ne craignez pas; » je ne serai pas blessé, et c'est moi qui joue ici le beau » rôle. Il faut être juste, d’ailleurs, Villéie après le pre-
» mier mouvement d’humeur est revenu vite au sentiment » de l'intérêt commun et de l’amitié. C’est en tout un » homme d’un mérite supérieur, et comme désormais il » faut bien qu'il m’abandonne entièrement la conduite » de la politique étrangère, nous ne pouvons plus avoir » de rivalité et notre union est indispensable au repos de » la France.
» Cette lettre est toute confidentielle; elle ne doit être » montrée à personne. Vous mettrez , comme de coutume, » mon autre lettre particulière sous les yeux de l’empereur. » Le petit mouvement d’humeur que le roi avait eu contre » vous est totalement dissipé.
» Jinsiste pour que vous demandiez le cordon de Saint- » André pour Villèle, en mon nom, et pour que l’empe- » reur daigne l’accorder sur ma propre demande. Si vous » réussissez, vous voudrez bien me le dire formellement » dans votre lettre officielle qui sera mise sous les yeux du » roi. Cela sera bon pour vous et pour moi, excellent » aussi pour l’empereur. Je lui demande un nouveau cor- » don, pour le bien de l’union et de la paix; qu’il me » Paccorde : cela est conséquent à ce qu’il a déjà fait, en » même temps qu’utile pour la France.
» Tout à vous, mon cher comte, » CHATEAUBRIAND. »
- Ainsi, tandis que les amis de M. de Villèle disaient que nous étions son ennemi, que nous voulions sa place, et tandis qu’ils machinaient notre ruine, nous faisions nos efforts à Pétersbourg, pour lui faire donner l’ordre de Saint-André : nous déclarions dans une lettre, qui ne devait jamais être connue, que le président du conseil était un homme d'un mérite supérieur. Les dates sont ici des arguments sans réplique ; elles montrent à la fois notre amitié non démentie, et notre loyale sincérité.
Je veux rendre le portefeuille à M. le duc de Montmorency, et me résous à demeurer, — Pourquoi.
Nous eûùmes d’abord l’idée de remettre au roi le portefeuille des affaires étrangères, et de supplier Sa Majesté de le rendre au vertueux duc de Montmorenty. Que de soucis nous nous serions épargnés ! que de divisions nous eussions épargnées à l'opinion ! L'amitié et le pouvoir n’auraient pas donné un triste exemple, et la légitimité serait peut-être encore là. Couronné de succès, nous serions
destendu du ministère de la manière la plus brillante, pour livrer au repos le reste de nos jours. C'était l'espoir de ce repos qui nous avait rendu si heureux à la capitulation de Cadix. L'intérêt des colonies espagnoles, en nous arrétant, a produit l’avant-dernier bond de notre quinteuse fortune.
__ Quand nous songeâmes à la retraite, des négociations étaient entamées; nous en avions établi et nous en tenions les fils. En diplomatie, un projet conçu n’est pas un projet exécuté; les gouvernements ont leur routine et leur allure; les protocoles n’emportent pas d’assaut les cabinets étrangers, comme nos armées prennent les villes; la politique ne marche pas aussi vite que la gloire à la tête de nos soldats. Nous nous figurâmes qu’ayant préparé notre ouvrage, nous le connaîtrions mieux que notre successeur ; nous nous laissâmes séduire à l’idée de donner de nouvelles monarchies constitutionnelles aux Bourbons, en attachant notre nom à la liberté de la seconde Amérique, sans compromettre cette liberté dans les colonies émancipées. Deux fléaux sont à craindre pour la liberté, l’anarchie et le despotisme : ils peuvent également priver un état de son indépendance. Or, lindépendance appuie l'indépendance ; un peuple libre est une garantie pour un peuple libre; on ne renverse pas une constitution géné-
reuse, quelque part que ce soit, sans porter un coup à l'espèce humaine.
Comme tout s’enchaine dans la destinée d’un homme, il était possible que M. Canning, en s’associant à nos projets, eût évité les inquiétudes dont ses derniers jours ont été fatigués. Les talents se hâtent de disparaître; il s’arrange une toute petite Europe à la guise dela Médiocrité : pour arriver aux générations fécondes, il faudra traverser un désert.
Enfin, le désir de rendre à la France ses frontières ne nous quittait plus. L'empereur de Russie nous écoutait, nous avons dit sur quoi nos espérances étaient fondées ; nous pouvions braver l'Angleterre, et une guerre avec celle-ci ne nous eût point effrayé ; nous aurions voulu faner les lauriers de Waterloo.
Telles furent les causes qui nous déterminèrent à rester. Selon nos illusions, nous pensions que nos collègues nous laisseraient achever une œuvre favorable à la durée de leur puissance. Nous avions da naïveté de croire que les affaire de notre ministère nous portant an-dehors, ne nous jetaien en France sur le chemin de personne. Comme l’astrologue, nous regardions le ciel, et nous tombâmes dans un puits. L’Angleterre applaudit à notre chute; il est vrai que nous avions garnison à Cadix.
Frais de guerre. — Ce qu'ont coûté à Louis XIV ct aux Anglais leurs expéditions successives dans la Péninsule. Le problème de l'ordre social ne se résout point par des chiffres.
La guerre étant favorablement terminée, au grand étonnement des têtes les plus solides de l’Opposition , les calculateurs vinrent à leurs secours. Les Marchés-Ouvrard se présentèrent, et l’on chercha à prouver, comme dédommagement à une réussite inattendue, l’énormité des frais de
l'expédition.
L'entreprise militaire de 4825 a montré deux choses qui ne s’étaient jamais vues dans notre monarchie : une guerre | faite en présence de la liberté de la presse, une guerre accomplie sous un régime constitutionnel.
Jusqu’alors, nous n’avions point eu de véritable gouvernement représentatif : ni la convention, ni le directoire ne permettaient de contrôle. Il n’y avait point de tribunal public où l’on fût obligé de venir justifier la dernière obole dépensée. On n’examinait point à la tribune les mémoires des fournisseurs. Si l’on mettait sous nos yeux l’état des sommes employées dans les campagnes les plus brillantes de Louis XIV et de Buonaparte, nous serions épouvantés.
Louis XIV employa neuf ans, perdit le duc de Vendôme, dépensa plus d’an milliard et demi de notre monnaie, fut sur le point de quitter sa capitale menacée, pour asseoir Philippe V sur le trône de Charles IT : Louis XVIII à conservé son neveu; il ne lui a fallu que 200 millions et quatre mois pour rendre au petit-fils de Philippe V sa couronne.
Combien Napoléon a-t-il enfoui de millions dans cette Espagne dont il fut obligé de sortir?
Le gouvernement britannique forma, à l’usage de son armée, un équipage de dix mille mulets de bat, et rendit, au moyen des presses, le foin transportable des ports de l’Irlande aux ports de Lisbonne et de Cadix. Ce fut en répendant l'argent à pleines mains que les Anglais obtiprent des succès contre une armée inaccoutumée aux revers, mais dépourvue de transports et vivant de réquisitions.
La Péninsule ibérienne n’a pas une seule rivière navigable dans son cours entier ; quelques grandes routes et l’ébanche d’un seul canal servent à ses communications; les
défilés de ses Sierras sont presque impraticables. Pour se nourrir, année courante, la Péninsule manque du blé nécessaire ; elle est obligée de tirer de l’étranger vingt-deux millions de fanègues de grain, une masse considérable de viande fraiche et de viande salée. Les trésors de I’ Amérique n'ont fait que traverser l’Espagne. L'or et l'argent monnayé ou travaillé, existant dans ce royäime avant la guerre de Buonaparte, était estimé tout au plus à 500 millions ; et cependant, le Mexique et le Pérou y avaient versé 56 milliards, d’après les calculs de Jérôme Ustaritz , et en comptant les 6 milliards qui ont pu entrer en Espagne depuis 4742, époque à laquelle Ustaritz écrivait. L’ Angleterre portait tout à son armée, l'avoine qui nourrit le cheval, l'argent qui entretient le soldat : les frais d’une seule campagne de Wellington ont surpassé ceux de l’expédition com plète du duc d'Angoulême.
L’Angleterre a-t-elle trouvé qu’elle avait payé trop cher ses succès? Toutefois, dans cette guerre, il ne s’agissait pas de l’existence des royaumes unis, tandis qu’il s’agissait de notre vie dans notre course à Cadix. La révolution renaîtra-t-elle en France, ou la légitimité triomphera-t-elle ? C’était la question : 208 millions, sur lesquels on nous en devait 34, afin d’empécher notre patrie de retomber dans ses premiers malheurs ; le marché n'a pas été mauvais. Il y a économie à se passer des révolntions naturellement dépensiéres; 200 millions, c’est à peine ce que les jacobins ont fait payer à la France pour frais d’expropriations, de démolitions , de déportations , de gedliers, de prisons, d'échafauds et autres menus crimes.
Dans la guerre de la révolutien, M. Pitt présentait en masse des sommes énormes employées en subside et en solde de corps étrangers : le parlement n’entrait point dans la discussion des détails: il s’agissait du salut de l'Angle-
terre; on ne comptait pas les Schellings , on comptait les victoires. |
En supposant que nous n’ eussions pas, dans Ja guerre d’Espagne, cherché nos intérêts matériels (et le contraire est abondamment prouvé), dans le cas où nous n aurions poursuivi que les intérêts moraux de la légitimité, nous dirions encore qu’une des plus dangereuses erreurs serait de vouloir tout ramener au positif : résoudre les problèmes de l’ordre social par des chiffres, c'est se proposer an autre problème insoluble ; les chiffres ne produisent que des chiffres. Avec des nombres, vous n’éléveriez aucun monument; vous banniriez les arts et les lettres comme des superfluités dispendieuses; vous ne demanderiez jamais si une entreprise est juste et honorable, mais si elle rapportera quelque chose ou si elle ne coûtera pas trop cher. Un peuple accoutumé à voir seulement le cours de la rente et l’aune de drap vendue se trouve-t-il exposé à une commotion; il ne sera capable ni de l’énergie de la résistance, ni de la générosité du sacrifice: repos engendre couardise ; an milieu des quenouilles, on s’épouvante des épées.
Les sentiments généreux naissent du péril affronté; une foule de vertus tient aux armes. Il n’est pas bon de dorloter son âme, de s’apoltronir dans les habitudes timides du foyer, dans l’exercice casanier des professions. Quand on n’a jamais à chanter, jamais à défendre la patrie; quand on n’est plus ni poéte ni soldat , les idées d'honneur se perdent, les caractères s’abatardissent; une nation dégénère en une ignoble race, se trouve mal à la vae du sang, à moins qu’il ne soit versé aux émeutes. La liberté acoquinée à la gloire ou enthousiasmée da pot au feu, se corrompt de deux manières différentes : par la guerre, elle prend le génie d’un tyran, par la paix, le cœur d’un esclave. |
\sg NEGOCIATIONS.
Il est donc vrai que le sentiment moral chez un peuple doit être cultivé, même au profit des intérêts matériels de ce peuple: c’est donc un bien réel que l’honneur, surtout en France. En pesant l'expédition d’Espagne, mettons d’un côté l’honneur, de l’autre les écus, et voyons lequel des deux poids fera pencher la balance.
Ferdinand, — Le règne des Camarillas succède à celui des Cortès. — Colonies espagnolés. — La forme monarchique plas convenable & ces colonies que la forme républicaine. — J'eri expose les raisons.
La nouvelle plaie, prête à s'ouvrir à quelque distance de la plaie temporairement cautérisée par notre fer, était attendue; mais notre devoir était d’agir, sans avoir égard à la prévision du mal. Ferdinand s’opposait à foute mesure raisonnable. Qu’espérer d’un prince qui, jadis captif, avait sol- Jicité la main d'une femme de la famille de san gedlier ? Il
était évident qu’il brilerait son royaume dans son cigare : les souverains de ce temps semblent nés de sorte à perdre une société condamnée à périr. Le règne des Camarillas commença quand celui des Cortès finit. Les ambassadeurs étrangers entrérent dans les cabales; caressant , flattant ou repoussant un favori, ils cherchèrent à se faire auprès de Ferdinand une autorité indépendante de la France. Les hommes des juntes nous avaient moins tourmentés ; avec eux, la force avait suffi : entortillés dans les intrigues, nous avions peine 4 rompre des liens invisibles se renouant d’eux-mémes, artistement tissus, labyrinthés et redoublés.
Mais enfin, le premier but était atteint; il ne restait qu’à maintenir l'Espagne dans notre politique , et à terminer l’affaire de ses colonies. |
On sait notre projet : nous voulions arracher celles-ci à l'Angleterre et les transformer en royautés représentatives sous des princes de la maison de Bourbon. Nous estimions la forme monarchique plus convenable à ces colonies que la forme républicaine : nous en avons exposé les raisons dans notre Voyage en Amérique. Quand la première éducation manque à un peuple, cette éducation ne peut être que l'ouvrage des années.
Dès 1790, Miranda avait commencé à traiter avec l’Angleterre de l'affaire de l’émancipation. Cette négociation fat reprise en 1797, 4801, 1804 et 1807. Enfin Miranda fat jeté, en 1809 , dans les colonies espagnoles ; l’entreprise se termina mal pour lui, mais l’insurrection de Venezuela prit’de la consistance ; Bolivar l'étendit.
"La question avait alors changé ; l'Espagne s'était soulevée contre Bonaparte ; le régime constitutionnel avait commencé à Cadix ; ces idées de liberté étaient reportées ‘en Amérique.
‘4 L’Angleterre ne pouvait plus attaquer ostensiblement
les colonies espagnoles , puisque le roi d'Espagne, prisonnier en France, était devenu son allié ; aussi publia-t-elle des bills afin de défendre aux sujets de S. M. B. de porter des secours aux Américains ; ; toutefois six à sept mille : hommes , enrôlés malgré ces bills, allaient soutenir Pinsurrection de la Colombie.
A près la première restauration de Ferdinand, l'Espagne fit de grandes fautes : le gouvernement, rétabli par l’insurrection des troupes de l’île de Léon , se montra inhabile ; les Cortés furent encore moins favorables à à l'émancipation coloniale que ne l'avait été le gouvernement absolu. Bolivar, par son activité et ses victoires, acheva de briser tous les liens.
Les colonies espagnoles n'ont donc point'été, comme les États-Unis, poussées à l'émancipation par un ‘principe naturel de liberté ; ce principe n’a pas eu dans l’origine la vitalité, la force de volonté congéniale d’une nation. Les colonies se détachèrent de l'Espagne , parce que l'Espagne étaitenvahie par Buonaparte; ensuite elles se donnèrent des constitutions, comme les Cortés en donnaient à la mèrepatrie ; enfin, on ne leur proposait rien de raisonnable; et elles ne voulurent pas reprendre le joug.
L'influence du climat, le défaut de chemins et de culture , rendraient infructueux les efforts que tenteraient le Espagnols contre ces républiques malgré elles. Vingt années de révolution ont créé des droits, des propriétés, des places qu’une camarilla ou un décret de Madrid ne détruirait pas facilement. La génération nouvelle, née dans le cours de la révolution d'outre-mer, est pleine du sentiment d’une indépendance dont elle n’espérerait rien si elle dépendait de la mère-patrie.
Mais pouvait-on établir cette liberté dans l'Amérique espagnole par un moyen plus facile et plus sûr que le moyen
non-recevoir, il suffit de rappeler les dates : les dates sont capitales en affaires.
Nous venons de montrer que les premiers troubles éclatèrent à Buénos-Ayres, dans la Colombie et autres états, en 1810, et depuis l’époque de l'invasion de l'Espagne par Bonaparte, l’Angleterre a fait des deux Amériques l’objet constant de ses spéculations. Nous étions ambassadeur à Londres lorsqu’en 4822 un bill du parlement ouvrit les portes des trois royaumes aux pavillons de l'indépendance américaine ; les emprunts de la Colombie étaient cotés dans les fonds publics. L’Angleterre, s’appuyant sur ce bill, déclara ses sentiments au congrès de Véronne, le 24 novembre 1822, comme elle les avait mentionnés au congrès d’Aix-la-Chapelle , en 1818. Dés pièces officielles farent échangées ; la France déposa au protocole, le 26 du même mois (novembre 1822), la note dont la rédaction nous fut confiée. Il est remarquable que les ministres de Sa Majesté Britannique ne l'ont pas comprise parmi les papiers déposés sur, les bureaux: de la chambre“ des pairs et dela chambre des communes , dans les premiers jours du mois de mars 1824; ils eurent raison : cette note les condamnait ; elle attestait notre modération et Vintelligence que nous avions de nos devoirs politiques. La France ne sacrifia ni son indépendance ni ses droits sur l'avenir. Evitant de trancher brusquement des questions qui pouvaient ébranler l’Europe, nous |’établimes sur une base propre à attendre les événements ; base que nous avions faite assez large pour y placer les intérêts des peuples en général, eeux de notre pays en particalier, ceux de l’ Espagne , les droits des nations et les principes de la légitimité. M. de Vittéle ; on l’a vu, fut très-satisfait de cette note.
+ Plusieurs fois les ministres de Sa®Majesté Britannique ont déclaré que depuis: longtemps ils ‘avaient: notifié au
gouvernement espagnol lui-même leur projet de reconnaître l'indépendance des colonies américaines. Enfin c’est sous le gouvernement des Cortès, sous ce régime de liberté, lequel aurait dû plaire aux colonies, que ces colonies ont rompu les derniers nœuds dont elles étaient enchaiaées à l'Espagne, comme Saint- Domingue s’est séparé de la France pendant notre révolution.
Il est donc démontré que notre expédition militaire n'a point détaché de l'Espagne le Chili, le Pérou, Buénos- Ayres, la Colombie et le Mexique ; le temps même n'y est pas : à peine a-t-on su en Amérique la marche de notre armée, qu’on y a appris la délivrance de Ferdinand. .
Il est donc démontré que notre présence momentanée dans la Péninsule n’a point amené l’Angleterre à des résolutions prises et manifestées par des actes antérieurs à la campagne de 1823 ; il est au contraire prouvé que mes négociations avaient suspendu ces résolutions.
Ceci répond , par contre-coup, à un discours célèbre : M. Canning ramassa , dans un speech, les idées jetées au hasard par notre opposition française : préférant l'éclat à la vérité, il perdit comme homme d’état ce qu’il gagna en homme aux belles paroles; s'il abandonna la première qualité que Quintilien reconnaît dans l’orateur, il couvrit du moins la vantance et le sophisme d’une grande éloquence.
« Un des moyens de redressement, dit M. Canning, » était une guerre contre la France. Il y avait encore un » autre moyen ; c'était de rendre la possession de ce pays, » inutile entre $es mains rivales ; c'était de la rendre plus » qu’inutile ; c'était enfin de la rendre préjudiciable au » possesseur.
» J'ai adopté ce dernier moyen : ne pensez-vous pas que » l'Angleterre n’ait trouvé en cela une compensation pour
» ce qu’elle a éprouvé en voyant entrer en Espagne l’ar- » mée française, et en voyant bloquer Cadix? ~
» Jai regardé l'Espagne sous un autre aspect ; j’ai vu » Espagne et les Indes : j'ai, dans ces dernières contrées. » appelé à l’existence un nouveau monde, et j'ai ainsi réglé » Ja balance. J’ai laissé à la France tous les résultats de » SON invasion.
» J'ai trouvé une compensation pour l'invasion de l’Es- » pagne, pendant que je laisse à la France son fardeau » dont elle voudrait bien se débarrasser, et qu’elle ne peut » porter sans se plaindre : c’est ainsi que je réponds à ce » qu’on dit sur l’occupation de l'Espagne. Je ne puis que » redouter la guerre quand je pense au pouvoir immense » de ce pays. Je sais qu’il verra se ranger sous ses ban- » niéres , pour prendre part à la lutte , tous les mécontents » et tous les esprits inquiets du siècle, tous les hommes » qui, justement ou injustement , ne sont pas satisfaits de » la condition actuelle de leur patrie.
» L’idé d’une pareille situation excite toutes mes crain- » tes, car tlle montre qu’il existe un pouvoir entre les » mains de la Grande-Bretagne, plus terrible peut-être » qu'on n’en vit jamais en action dans l’histoire de Ja race » humaine (écoutez). Mais s’il est bon d’avoir une force » gigantesque, il peut y avoir de la tyrannie à en user » comme un géant. La conscience de posséder cette force » fait notre sécurité, et notre affaire est de ne point cher- » cher d'occasion de la déployer ; excepté partiellement, » et d’une manière suffisante pour faire sentir qu’il est de » l'intérêt des exagérés des deux côtés de se garder de con- » vertir leur arbitre en compétiteur (écoutez). La situa- » tion de notre pays peut être comparée à celle du maitre » des vents , , telle que l'à décrite le poële :
« Celsä sedet Æolus arce, » Sceptra tenens ; mollitque animos, et temperat iras : » Ni faciat, maria ac terras celumque profundum » Quippe ferant rapidi secum, verrantque per auras. »
» Voici donc la raison , raison inverse de la crainte , con- » traire a l’impuissance , qui me fait appréhender le retour » de la guerre. Si cette raison était sentie par ceux qui » agissent d’après des principes opposés, avant que le » temps d’user de notre pouvoir arrive, cela ferait beau- » coup, et je m’armerais longtemps de patience; je souf- » frirais presque tout ce qui ne toucherait pas à notre foi et » à notre honneur national, plutôt que de déchainer les » furies de la guerre dont le fouet est dans nos mains, » lorsque nous ne savons sur qui tomberait leur rage, et » que nous ignorons où s’arrêterait la dévastation. »
La blessure que nous avions faite à l'Angleterre était profonde : M. Canning., deux ans après notre expédition, est encore obligé de s’excuser de n'avoir pas pris les armes. C'est par sa permission même que nous sommes entrés en ’ Espagne comme des enfants qu'on trompe et dont on se
joue. Et pourquoi M. Canning nous a-t-il permis ce succès .
puérile? pour nous le rendre préjudiciable et pour appeler à l'existence un nouveau monde. Ensuite l’ Angleterre, dans sa probité politique, a tremblé devant son propre pouvoir; Éole n’a pas voulu déchaîner les vents qu’il tient sous ses lois ; de sorte que la conduite du ministère britannique a été un chef-d'œuvre d’habileté et de magnanimité.
Vous venez de voir, par la seale exposition des dates,
combien l’assertion de M Canning sur les colonies avait peu |
de fondement : l'Amérique espagnole était émancipée; les ports de l'Angleterre étaient ouverts à ses vaisseaux , à l’époque mémé où M. Canning, non encore ministre, allait s’embarquer pour les Indes.
Les paroles de notre honorable ami ne peuvent que nous attrister profondément ; elles décélent un homme trop affecté d'avoir eu le dessous dans une affaire dont il se fût tiré avec plus de succès, s’il avait eu le courage, ou de l’approuver, ou de la combattre. C’est la première fois que des aveux aussi dédaigneux , des malédictions aussi franches, ont été prononcés à une tribune publique : ni les Chattam, ni les Fox, ni les Pitt n’ont exprimé contre la France des sentiments aussi pénibles. Lorsque lord Londonderry faisait au parlement anglais le récit de la bataille de Waterloo, que disait-il dans l’exaltation de la victoire? « Les soldats français et les soldats anglais lavaient leurs » mains sanglantes dans le même ruisseau, en se félicitant » mutuellement de leur courage. » Voilà le langage d'un noble ennemi. | |
L’ Angleterre est un géant, soit: nous ne lui disputons point la taille qu’elle se donne; mais ce géant ne fait aucune frayeur à la France : un colosse a quelquefois les pieds d’argile.
L’Angleterre est Éole ; nous y consentons; mais Éole n’aurait-il point des tempêtes dans son empire? il est im- prudent de parler des mécontents qui peuvent se trouver en d'autres pays, quand on a chez soi cing millions de catholiques opprimés, cing millions d’hommes que l’on contient à peine par un camp permanent en Irlande; quand on est dans la nécessité de faire fusiller des populations ouvrières mourant de faim, quand une taxe des pauvres, sans cesse augmentée, annonce une misère croissant toujours.
Eh quoi! si l’étendard britannique se levait, on verrait se ranger autour de lui tous les mécontents du globe ? C’est ‘une chose déplorable, d’avoir à craindre pour auxiliaires les passions et les malheurs des hommes , d’apercevoir des
succès qui pourraient prendre leur source dans le bouleversement de la société , de posséder un drapeau d’une telle vertu qu’il serait à l’instant chaisi pour la discorde. Il est malheureux d’avouer qu’on trouverait la puissance dans la : confusion et le chaos. Si le géant de l'Angleterre, en sortant de son île, affirme qu'il peut brûler l’univers, ne justifie-t-il pas le blocus continental d'un autre géant ?
La France , quand nous étions ministre, avait des prétentions différentes : sur les champs de bataille, elle aurait voulu rallier autour de son drapeau , non les perturbateurs des divers pays , mais les hommes fidèles à l’honneur et à la patrie, les amis des libertés publiques dans un ordre sage et légal. Si jamais nous eussions été obligés de combattre l'Angleterre elle-même, nous n° aurions point essayé de soulever sur le sol où elle est assise, aux foyers et dans la poussière sacrée de ses aïeux, les millions de mécontents qu’elle a faits; nous n’aurions point éclairé nos succés du flambeau de la guerre civile : une victoire qui ne serait pas le prix de notre propre sang serait indigne de nous. Le monde reconnaissant s'obstinera à ne devoir à la patrie des Bacon, des Shakespeare, des Milton, des Newton, des Byron, des Canning, que des lumières. La nation anglaise a fait trop d'honneur à la nature humaine, pour qu’on tente jamais de la perdre par des troubles excités dans son sein.
Difficuites existantes & pricri pour reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles. — Erreurs où tombent les esprits qui ne sont pas initiés aux secrets des négociations.
A l’époque où nous avions l'honneur de siéger dans le conseil du roi, des difficultés de toutes sortes se présentaient à la reconnaissance de l’indépendance de ces colonies espagnoles, émancipées moins par goût et par nécessité intérieure que par le hasard des événements. Quelques-unes admettaient encore la souveraineté, telle quelle de la mére-patrie; il y en avait d’autres où les roya-
listes luttaient à main armée contre les libéralès, tandis que d’autres étaient entièrement séparées de la métropole, bien qu’en proie a-des divisions intestines. Ces colonies dé trois sortes devaient-elles être comprises dans la même catégorie , traitées d’après le même droit palitique et le même droit des gens ? Etait-ce une seule république, comme celle des États-Unis, qu'il s ’agissait de reconnaître , on cing ou six républiques dont on savait à peine les noms ; ? Les représentants des nations étrangèrès auraient-ils eu des lettres de créance en blanc, pour en remplir je protocole à volonté , toutes les fois qu’un capitaine aurait chassé un autre Capitaine, qu’une tyrannie de mamelucks aurait pris la place d’une république de citoyens?
Telles étaient les difficultés existantes, a priori, dans la matière, sans parler de celles que les différentes cours apportaient à la résolation de la question : il était de notrg devoir de les peser.
Des esprits non initiés aux secrets des négociations tombent dans des erreurs considérables en raisonnant sur les affaires diplomatiques ; ils ne tiennent compte des obstacles. Un peuple, dans l’état actuel de la société, ne peut faire un mouvement sans produire des effets à calculer : le courage des passions ou l’inflexibilité des doctrines renverserait tout. Raftinerez-vous des systèmes ? alors vous de+ viendrez ce que Bayle appelle en religion des distillateurs de saintes lettres. Pour parvenir à son but, on doit souvent temporiser , prendre des détours, s'arrêter quelquefois ; comme , en d’autres occasions , l’habileté est d’aller vite. Un non mis en travers dans les affaires, par une incapacité à sceptre, les retient tout court ; ce non prend de l’inviolabilité, de la sainteté de la couronne. II faut def mois pour lever le veto d’un sot, en employant confesseurs et mai- . tresses, ministres et valets.
Un moyen plus court de trancher la question reste, sans doute : la force; mais quand vous aurez abattu , tué, bouleversé , où en serez-vous ? Ne venez pas nous dire que vous vous en trouverez mieux, à nous qui vivons après les révolutions. Une position insulaire, défendue par une marine sans rivale, met à l’aise ; une position continentale demande réserve et mesure. Enfin les transactions se trouvent aujourd'hui retardées par des entraves dont elles étaient libres autrefois. Jadis i] ne s'agissait que d'intérêts matériels, d’un accroissement de territoire ou de commerce; maintenant on traite des intérêts moraux ; les principes de l’ordre social ont leur part dans les dépêches ; __ on méle les doctrines aux affaires , et la civilisation croissante, devançant les lenteurs des cabinets, vient jeter son influence à travers la petite diplomatie qui, cinquante ans passés, suffisait à des peuples stationnaires.
Pour s'occuper des colonies espagnoles , il y avait plusieurs obligations à remplir ; les conseillers d’un roi légitime ne pouvaient blesser dans un autre souverain, dans un autre petit-fils de Louis XIV, les droits de la légitimité. Si d’un côté prendre les armes contre les Amériques eût été folie à la France, de l’autre côté reconnaître subitement l’illégitimité à Lima ou à Mexico, quand on avait soutenu la légitimité à Madrid, serait devenu une inconséquence monstrueuse. Notre rôle naturel était de chercher à favoriser tout arrangement généreux entre l'Espagne et ses colonies.
Opposition des puissances continentales. — Opposition de l'Angleterre. , — Instructions secrètes données aux consuls anglais. — Notre projet d@occuper Cadix pour forcer |’ Augleterre à un arrangement général. —L’Angleterre a agi trop vite.
Lorsque nous entreprimes d'exécuter notre plan relativement aux colonies, les oppositions me vinrent de quatre côtés différents : des puissances continentales , de l’Angleterre, de l'Espagne et des colonies espagnoles.
Les puissances continentales ne voulaient pas traiter sur la base de l’indépendance ; des monarchies constitutionnel.
les sous des princes de la maison de Bourbon n'étaient pas lear affaire : ces puissances révaient de je ne sais quoi d’impossible, d’une conquête des Amériques à main armée, du rétablissement de l’arhitraire du conseil des Indes. Nous ne cherchions pas trop à pénétrer leur absurde principe, nous contentant d'être appuyé d'elles dans ce premier refus de traiter sur une largé base, parce que leur opposition empécherait I’ Angleterre d’aller trop vite durant les négociations , et de nous devancer dans la reconnaissance absolue de l’indépendapce coloniale, au cas où nous serions obligé d’y venir nous-méme. | Alexandre se plaignait de notre dépêche conciliatrice adressée au cabinet de Saint-James , comme si nous pouvions tenir à Londres le même langage qu’à Pétersbourg. Le torrent de l’opinion coulait violemment contre nous en Angleterre. L’amour-propre de M. Canning cherchait à faire illusion au peuple anglais sur nos succès , flattant la Cité d’avoir en compensation le Pérou et le Mexique. Là gisait la difficulté; le mauvais vouloir mtérieur était si grand, que, dans des instructions secrètes du cabinet de Saint- James aux consuls destinés pour l'Amérique méridionale (instructions que nous nous étions procurées) . on lisait ce paragraphe :
- « Ils doivent prendre immédiatement des mesures et » employer tous leurs efforts pour obtenir des informations » exactes sur tous les agents français qui pourraient se » trouver dans le pays ; savoir ce qu’ils sont et ce qu’ils » font, leurs liaisons et leurs rapports, leurs moyens d’ob- » tenir des informations , l'influence qu’ils peuveut avoir, » les dispositions qui peuvent exister en leur faveur dans le » pays ; connaître exactement l'objet réel de leur mission, - » et si, sous le prétexte de ménager le retour des colonies » sous le gouvernement du roi d'Espagne , ils ne sont pas
a E° | 7 a 5 = Es. we,
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COLCNJES ESPAGNOLES. 499
» secrètement et activement occupés à préparer les esprits » du peuple à recevoir un gouvernement Bourbon indé- » pendant. Dans Je cas où ce serait là leur but, savoir que] » prince est proposé , et quelle est la nature et eta » des moyens employés pour y parvenir.
» Les informations que nous avons recues jusqu’ ici noug » portent a supposer que la grande majorité du peuple est, » OU serait bientôt, attachée à une forme monarchique de » gouvernement, pourvu que le chef du gouvernement fit » de leur choix, et ne fit décidément ni de la branche » francaise, ni de la branche espagnole des Bourbons......
» Il est du devoir des consuls de favoriser les intérêts » Commerciaux , et sous ce rapport ils ont à rivaliser avec ~ » denx nations, la France et l'Amérique. C'est surtout sur » la première que l'attention doit être parfaitement fixée, » parce qu’elle réunit en même temps une opposition com- » merciale et une opposition politique , et que ses agents » sont non-seulement adroits mais infatigables. Le succès » dépendra donc en grande partie du secret, et l'aide puis- » sante que l’on sera en état de fournir aux différents » états pour effectuer l’œuvre de leur indépendance , à la- » quelle on les encouragera par tous les moyens possibles , » ne leur sera jamais accordée s'ils se lient avec la France. » Les consuls prendront un soin particulier pour que les » avantages commerciaux qui leur seront accordés soient » tels que, dans le cas où l'Angleterre serait impliquée dans » one guerre, ils assurassent aux ministres de Sa Majesté le » soutien de l’intérêt commercial du royaume. »
L’Angleterre ne savait pas que nous connaissions si bien ses bonnes intentions à notre égard: mais, pour l’obliger d'assister aux conférences générales demandées par l'Espagne, comme on va le voir, à nos sollicitations, nous tenions en réserve un dernier moyen : nous aurions
dit au cabinet de Saint-James : « Ou traitez en commun » avec l’Europe de l'Espagne et de ses colonies, ou nous » occuperons Cadix et l’île de Léon; nous ferons de Cadix » un autre Gibraltar : venez nous en déloger. »
Il était facile de mettre à exécution cette menace; les Espagnols eussent souffert notre occupation prolongée de Cadix, pour les arranger avec le Mexique et le Pérou, une fois leur parti pris de traiter avec les colonies; l’Europe nous eût vus sans regret, sinon sans jalousie, forcer l'Angleterre d’entrer dans les intérêts généraux des nations continentales : nous tenfons le taureau par les cornes ; point ne fallait le lâcher.
' L’Angleterre a-t-elle agi avec prévoyance en se hâtant de prendre un parti uniquement fondé sur des intérêts matériels ? S'il est au monde quelque puissance qui doive craindre une force maritime indépendante, c’est la Grande- Bretagne : ses véritables rivales sont des nations placées entre deux Océans, offrant à l’Europe des alliances nouvelles, inquiétant Londres sur les mers des Iles-Britanni ques et sur les mers de l'Inde.
” Dans un demi-siècle, quand la Grande-Bretagne aura nourri sous sa protection les nouvelles républiques; quand elle aura guidé les autres nations aux Amériques espaenoles; quand elles aura montré à ces nations comment on fait des traités avec ces Amériques; quand elle aura vu, par des amitiés ou des inimitiés engendrées dans le sol, les Etats-Unis soutenir ou subjaguer les démocraties mexicaines ; la Grande-Bretagne en sera aux ‘regrets; elle se repentira d'avoir sacrifié l'avenir d’une longueur durable, au présent vite évanoui : la rapidité du coup
. d'œil nuit quelquefois à l’étendue du regard; mais dans un
demi-siècle, il s’agira bien de tout cela.
XO.
Opposition de l'Espagne. — Nous obtenons deux décrets fameux : l'un pour une demande en médiation , l'autre pour la liberté du com-
merce au Nouveau-Monde. — Où devaient conduire ces décrets.
. En Espagne, les préjugés nationaux, libéraux ou absolutistes , luttaient contre nous : entrer en pourparlers avec les colonies révoltées paraissait monstrueux. Afin de retarder l’impatience du cabinet anglais, et de nous donner le temps d’arriver à des conférences générales, deux choses presque impossibles à obtenir étaient nécessaires.
Il s’agissait d’abord d’une déclaration de liberté de commerce aux états de l’ancienne domination espagnole : Montesquieu l’avait conseillée (Espr. des Lois, liv. 21). L’Amérique ouverte ôtait à l'Angleterre l'argument des exigences de son industrie.
Les scrapules de l’Europe étant levés, il nous était licite, à nous autres, France, ainsi qu’à l'Alliance continentale, d'envoyer des consuls dans le Nouveau- Monde.
Après cette première déclaration, il fallait amener le cabinet de Madrid à la demande d’une médiation des cours étrangères, d’où fût résulté un accord définitif entre l'Espagne et ses colonies. La France ne pouvait pas songer à créer seule des monarchies bourboniennes d’outre- mer, sans avoir sur les bras toute l’Europe : l’affaire complexe requérait l’assentiment de tous. La demande en médiation eut lieu, et le décret de la liberté du commerce aux Amériques la suivit. Au grand honneur du gouvernement de S. M. T.-C., ces deux actes resteront dans Phistoire diplomatique; actes qu’en tout autre temps on aurait remarqués, vantés, applaudis. Fontenay-Mareuil , qui nous a laissé le plus beau portrait du génie politique d'Henri IV, ‘dit, en parlant des Espagnols : « Aussi n’y voit-on pas » prendre légèrement le change, ni manquer de patience » et de courage quand il faut en avoir. D'où sont venus » tous ces grands avantages qu'ils ont eus si longtemps sur » tout le reste du monde; ils se sont peu étonnés de » toutes leurs disgrâces, ne pouvant croire ce qu’ils voyaient, préoccupés d'esprit que leur sagesse et leur » habileté prévaudrait enfin par-dessus leur mauvaise forÿ tune. »
La puissance des souvenirs et des traditions est grande chez un pareil peuple, et les saccès obtenus en combattant cette puissance doivent compter double. —
Pa
Suite de l'opposition d'Espagne. — Nous conseillons des emprunts es- pagnols pour compenser les emprunts des colonies en Angleterre. — À quelles sommes montaient ces derniers emprunts.
Tonjours pour disposer de plus en plus l'Angleterre
à écouter l'E-pagne, nous pressions le cabinet de Madrid
“ de faire des emprunts; moyen de diviser et d’irquiéter à Londres le lucre commercial fourvoyé dans des comptes ouverts avec le Mexique, le Pérou et la Colombie, De 1822 à 1826, dix emprunts avaient été faits en Angle-
terre au nom des colonies espagnoles; ils montaient à la somme de 20,978,000 liv. sterl. Ces emprunts, l’un portant l’autre, avaient été contractés à 75 cent. Puis on défalqua, sur ces emprunts, deux années d'intérêt à 6 pour cent; ensuite on retint pour 7,000,000 de liv. sterl. de fournitures. De compte fait, l'Angleterre a déboursé une somme réelle de 7,000,000 !iv. ster]. ou 175,000,000 fr. ; mais les républiques espagnoles n’en restent pas moins grevées d’une dette de 20,978,000 liv. sterl.
A ces emprunts, déja excessifs , vinrent se, joindre cette multitude d’associations ou de compagnies destinées à exploiter les mines, pêcher les perles, creuser Jes canaux, défricher:les terres de ce nouveau monde qui semblait découvert pour la première fois. Ces compagnies s’élevérent au nombre de vingt-neuf; le capital nominal des sommes employées fut de 44,767,500 liv. st. Les souscripteurs ne fournirent gu’environ un quart de cette somme : c'est donc 5.000,000 sterl. (75,000,000 de francs) qu’il faut ajouter aux 7,000,000 st. (175,000,000 de francs) des emprunts. En tout, 200,000,000 de francs avancés aux colonies espagnoles; et l’Angleterre répète une somme nominale de 35,745,500 liv. sterl. , tant sur les gouvernements que sur les particuliers.
La Grande-Bretagne a des vice-consuls dans les plus petites baies, des consuls dans les ports de quelque importance, des consuls-généraux, des ministres plénipotentiaires à la Colombie et au Mexique. Tout le pays est couvert de maisons de commerce anglaises, de commis-voyageurs anglais, de minéralogistes anglais, de militaires anglais, de fournisseurs anglais, de colons anglais , auxquelsona venda 5 schillings l’acre de terre, qui revenait à 12 sous et demi à l’actionnaire. Le pavillon anglais flotte sur toutesles côtes de l’Atlantique et de la mer du Sud; des barques descen-
dent et remontent toutes les rivières navigables, chargées de produits des manufactures anglaises , ou de l'échange de ces produits; des paquebots partent régulièrement chaque mois d’Albion, et vont toucher aux différents points des colonies espagnoles.
Si Pabondance du billon américain, en faisant baisser de moitié l'intérêt de l’argent, réduisit de moitié la valeur du capital, et amena la banqueroute de Philippe IT, il était naturel que les richesses du Nouveau-Monde, changées de
nature , produisissent à peu près le même effet.
' De nombreuses faillites ont été la suite des entreprises immodérées des Anglais; en plusieurs endroits les régnicoles ont brisé les machines à épuisement ; les mines vendues ne se sont point trouvees; des procès ont commencé entre les négociants de Mexico et les négociants de Londres; des discussions se sont élevées au sujet des em- ' prunts. |
Il résulte de ces "faits qu'au moment de leur émancipation, les colonies espagnoles sont devenues des espèces de colonies anglaises. Les nouveaux maîtres ne sont point aimés , car on n’aime point les maîtres ; l’orgueil britannique humilie ceux qu’il protége ; la suprématie étrangère comprime dans les républiques nouvelles l’élan du génie national. Ces antipathies naissantes me donnaient l'espoir de réussir plus facilement dans mes projets.
Des emprunts espagnols, contrebalançant les emprunts anglais, livrant comme hypothèque les revenus et les mines du Nouveau-Monde, eussent désintéressé la Grande-Bre- " tagne.
Opposition des colonies espagnoles. — Notre plan généralement adopté, même par l'Angleterre. — Congrès pour une médiation à
‘ tenir dans une ville neutre d'Allemagne. — Quelle a été notre politique.
Quant à ces colonies elles-mêmes, à l’opposition de leurs volontés diverses, notre intention était, premièrement, de leur faire accorder des représentants au congrès : on ne
uvait disposer de leur sort sans elles ; sous ce rapport,
ous eussions été appuyés de l’Angleterre. Les chefs des insurgés avaient à Paris des parents et des liaisons; nous
les ménagions. Les colonies ne nous paraissaient pas devoir refuser d’envoyer des députés à la conférence , puisqu'elles furent représentées Je 24 septembre 1840, dans les cortès m | Nous répugnions à traiter tout d’abord, avec les colonies , sur Ja base de leur indépendance ; c’eût été trancher la question en acordant ce qui était en litige, et-ce qui devait devenir le principe du traité. Nous disions à ces colonies : « Vous désirez que l’Espagne reconnaisse votre in- » dépendance; |’Espagne et l’Europe la reconnaîtront, » lorsque vous aurez choisi pour chef un roi du sang de vos » anciens rois, avec lequel vous réglerez vos libertés dans » la forme monarchique constitutionnelle. Cette forme de » gouvernement convient à votre climat, à vos mœurs , à » vos populations disséminées sur une étendue de pays im- » mense. La résistance passive du cabinet de Madrid a de » Ja force. La Hollande a souffert jusqu’au traité de Muns- » ter. Le droit est une puissance longtemps équipollente »’au fait, alors même que les événements ne sont pas en » faveur du droit : notre restauration l'a prouvé. Si ’An- » gleterre , sans faire la guerre aux États-Unis s’était bornée » à ne pas reconnaître leur indépendance, les États-Unis » seraient-ils ce qu'ils sont aujourd’hui? Vos républiques » renferment tous les éléments de prospérité : variété de » sol et de climat, forêts pour la marine ; ports pour les vais- » seaux ; double Océan ouvrant le commerce du monde. Tout » est riche en dehors et en dedans de la terre péruvienne et » mexicaine : les fleuves en fécondent la surface; l’or en » fertilise le sein. Mais ne vous endormez pas dans une sé- » curité trompeuse; n'allez pas vous enivrer de songes ; » vos passions, si vous vous entétez de théories, vous éga- » reront. Les flatteurs des peuples sont aussi dangereux que » les flatteurs des rois. Quand on se crée une utopie, on
» ne tient compte ni du passé, ni de l’histoire, ni des » faits, ni des mœurs, ni du caractère, ni des préjugés : » enchanté de ses propres rêves, on ne se prémunit point » contre les événements, et l’on gate les plus belles des- » tinées. »
Après avoir tenu ce. langage aux colonies, nous nous serions adressé à l'Espagne : « Vos colonies sont perdues ; » vous ne les recouvrerez jamais; la Colombie n’a plus » son territoire d’Espagnols proprement dits ; on les appe- » lait les Goths; ils ont péri ou ils ont été expulsés. Tout le » clergé, dans cette république , est américain et favorable » à l'émancipation; au Mexique, on prépare des mesures » contre les natifs de l’ancienne mère-patrie. Si vous re- » fusez de concéder l’indépendance de vos colonies, elles » la prendront malgré vous ; les États-Unis ont déjà re- » connu cette indépendance; les Anglais sont au moment » de la reconnaître dans toute sa plénitude. Mais vous avez » un moyen de salut : placez des Infants sur Jes trônes du » Mexique et du Pérou, d’accord avec les habitants de ces » possessions : vous en retirerez de la gloire ,en vous réser- » vant des avantages à l’allégement de vos dettes et au pro- » fit de votre commerce, »
Nous étions déjà écoutés de tous les côtés; il; ne restait plus qu’une difficulté à lever; où se tiendraient les conférences? à Madrid ? elles eussent été impossibles avec les intrigues et les factions du pays ; à Londres? elles auraient blessé la dignité française : nous proposions une ville neutre en Allemagne.
Notre projet, en dernier résultat , était si naturel, que ‘VP Angleterre avait fini par y prêter l’oreille; vers la conclusion des négociations , elle s’était rapprochée de nous : bien que, dans des instructions secrètes à ses consuls, elle se fut déclarée contre le règne des Bourbons au Nouveau-
- Monde, la force des choses :l’avait conduite à songer ellemême à l’établissement d’un Infant au Mexique. Elle était surtout arrivée à cette idée par la crainte de voir les Etats- Unis, liés avec leurs sœurs voisines, supplanter son commerce. Enfin, si le congrès ad hoc n’avait pu rien terminer, si les passions des députés américains et celles de l'Espagne , si quelques prétentions des puissances continentales , ou quelque avidité commerciale de l’Angleterre avaient rompu les conférences , alors rentrées dans le droit naturel, (ainsi que nous l’avions dit dans la note au congrès de Véronne) chaque nation aurait pris son parti; et la France n’eût pas été la dernière à reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles.
Qui dérangea ces projets laborieusement suivis qui touchaient à leur terme? Ma chute.
Telle a été ma politique : elle s’éloignait des extrêmes ; conforme à l'esprit de la Charte, elle réunissait l’intérêt de nos libertés à celui de notre commerce, et nous faisait entrer convenablement dans le mouvement général. Donnez la main au siècle pour l’accompagner en le modérant. Marchez-vons derrière lui; il vous emportera. Marchezvous devant lui ; il vous foulera aux pieds. Dans la destinée des peuples, un moment est à saisir : il existait un espace entre le passé et l'avenir; l'Europe monarchique s’y pouvait mouvoir en sûreté , jusqu’au terme assigné à son existence. Sortie hâtivement de ce milieu, où ira-t-elle ?
Quelques affaires d'un ordre secondaire. — Amnistie. — Traité d'occupation. — M. de Caraman. — Le maréchal de Bellune. — M. de Polignac. — M. le baron de Damas. — Mort de Pie VII. — Conclave. — M. l'abbé, duc de Rohan. — M. de La Fare, archevêque de Sens. — — M. le cardinal de Clermont-Tonnerre.
Dans cette seconde partie de mes travaux s’entremélérent quelques affaires d’un ordre secondaire. Il s’agissait de faire publier à Madrid une amnistie, d’obliger Ferdinand à reconnaître la dette contractée envers nos troupes, de régler le traité d'occupation, durée de temps, nombre de soldats,
olde supplémentaire : nous avions besoin de cela pour
nous présenter aux chambres, ce qui importait fort peu au-delà des monts.
Personne, nous l’avons dit , ne se soucie dans la Péninsule d'une loi d’oubli, bonne ou mauvaise, entière ou exceptionnelle. Un Espagnol pardonné ne se croit pas pardonpé; un Espagnol pardonnant ne croit pasavoir pardonné: . Pacquittement définitif estla mort. Dieu est là, de l’autre côté de la tombe , pour donner des leitres de grâce : c’est son affaire. À Saint-Domingue , des dogues justiciers poursuivaient les Indiens récalcitrants à l’esclavage. Vous ne verrez pas dans l’histoire, depuis Isidore de Séville, Justin, Mariana, Herrera, une amnistie, de quelque bord qu’elle soit venue , religieusement observée.
Sur l'occupation, nous avions des idées contraires à celles de nos collègues; nous l’aurions voulu prolonger, tant pour achever l'affaire des colonies , que pour prévenir les nouveaux troubles auxquels le caractère de Ferdinand ne manquerait pas de donner lieu. |
Nous avions à débattre l'affaire de M. de Caraman et de M. le duc de Bellune. Le premier demanda des gratifications , à raison d'anciennes dépenses extraordinaires. Dans le cas où ces gratifications ne seraient pas accordées, il avait le chagrin d'offrir sa démission.
M. le duc de Bellune venait d’être obligé de quitter le portefenille de la guerre; nous proposâmes de donner à ce loyal et modeste militaire , l'ambassade vacante de Vieane. Il s’éleva des difficultés; on ne voulait point recevoir le maréchal Victor , sous le titre de duc de Bellune. Ce scrupule sur les noms empruntés des actions et des lieux , venait un peu tard : l'Autriche n’avait-elle pas reconnu le baron du Nil, Nelson ; le prince de Waterloo, Wellington? le Nil et le champ de Waterloo n’appartiennent pas à |’ Autriche , d'accord ; mais le vice-roi d'Italie, le prince Eu-
gène ; le roi d'Italie, Napoléon Ier ; le roi de Rome, Napoléon II, n’étaient-ils pas tout du long par leurs titres dans l’almanach de Vienne? n’admettons-nous que les souverainetés de ceux qui nous battent? du moins les pauvres. Césars romains, esclaves d’Attila, tenaient pour un général à la solde de l'empire.
Si Pon persistait, nous étions déterminés à n’envoyer à Vienne qu’an chargé d’affaires ; le maréchal Victor ne voulait point accepter l’ambassade que son titre ne fût reconnu. Quelquefois il cédait ; puis, par une susceptibilité fort louable, il revenait à ses premiers sentiments. Pendant ce temps-là, M. de Caraman sollicitait le titre de duc pour sa fidélité ; il fit agir ses amis auprès du roi, , et il retourna en Autriche.
A nos sollicitations obstinées , l'ambassade de Londres avait enfin été accordée à M. de Polignac: Louis XVIII ne voulait pas y entendre, M. de Villèle encore moins : il nous disait que nous nous repentirions ; il vit mieux que nous. Le sort nous obligeait à notre insu de concourir à la perte de la vieille société, an moment où nous employions tous nos efforts pour la faire vivre.
Le remplacement du duc de Bellune au conseil était difficile : la majorité de M. de Villèle, dans la chambre élective, se trouvait royaliste ; émue du renvoi du maréchal,
elle fat au moment de se diviser ; on ne pouvait donc chercher un ministre de l’armée parmi des hommes en dehors de l'opinion royaliste, sous peine de perdre la majorité parlementaire : ce sont les nécessités du gouvernement représentatif. Nous ouvrimes , chez le président du conseil , I’almanach; nous nous mimes à lire la liste des officiers généraux, idoines au portefeuille; nous tombâmes sur le baron de Damas; nous nous écriâmes : « Voilà notre homme! » et nos collègues d’applaudir , et le roi d’agréer
M. de Damas. Singulière chance de notre vie! nous avons mis dans les affaires les deux hommes que la légitimité eût
été heureuse d'éviter ! Arriva la mort de Pie VII, sous le-
quel nous avions commencé la carrière diplomatique à l’époque de l’empire.
Après ces explications sur les occupations de notre mi-
‘nistére pendant la seconde partie des affaires d’Espagne, il
nous reste à donner la suite de notre correspondance diplomatique , à partir du moment où nous en avons interrompu l’intercallation.
On a maintenant la clef de cette fin de correspondance.
Suite de la corespondance diplomatique,
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
Paris, ce 9 octobre-4825.
Allons, mon cher ami, le roi est délivré. Voila une glorieuse et immense affaire. Je ne puis vous donner une direction bien juste dans ce moment , et vous devez prendre beaucoup sur vous. Je vous écris une lettre officielle ou je vous recommande seulement deux conseils pour le roi:
COLONIES ESPAGNOLES. 215 licencier l’armée et révoquer le décret des Cortès qui reconnaît l’indépendance de Buénos-Ayres. Cela surtout est important pour nous , afin d'empêcher l’Angleterre d’argumenter de ce décret, pour reconnaître à son tour Pindépendance des colonies espagnoles, avant que nous ayons eu letemps de traiter cette grande affaire. Comme la nau: velle république a voté cent millions contre nous (¢ent
urons, si nous voulons, un beau prétexte d'intervenir dans ce débat. Je ne vous parle pas de l’oecupation de l'Espagne, il faut que cela soit réglé en conseil sur l’avis de monseigneur le duc d'Angoulême. Je vous en écrirai.
Mon plan est de refuser absolument les conférences de Madrid , et de n’en avoir qu'ici : comme cela, vous serez hors des tracasseries de vos petits collègues. Je voudrais qu'il fût possible de n’avoir de conférences nulle part, mais cela serait impossible sans rompre l'alliance ; et si l'alliance a de graves inconvénients, elle a des avantages considérables, surtout dans les premiers moments.
‘CHATEAUBRIAND
M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE TALARU
Paris, le 43 octobre 1825.
Je me prépare, mon cher ami, à vous écrire une longue dépêche officielle sur le système général de l'Espagne ; en attendant, je dois vous prévenir sur plusieurs points es-
sentiels.
Le comte Pozzo part aujourd’hui; il est dans les meil-
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE POLIGNAC
Paris, le 16 octobre 4825.
Je n’ai rien à vous mander, si ce n'est les sottises du roi d'Espagne, ces décrets irréfléchis , etc. ; mais nous ne le souffrirons pas, nous le forcerons à prendre un ministère raisonnable. Si on vous parle à Londres de ce qu'il fait, montrez hautement votre mécontentement et celui de votre gouvernement contre les mauvais conseillers qui veulent déjà s’emparer du roi; dites que la France ne consentira pas à perdre une part si glorieuse de son expédition ; qu'elle veut que l’Esgagne soit tranquille et heureuse, et qu’elle s’opposera à toute réaction dangereuse comme à tout esprit de vengeance. Ii nous importe de n’avoir pas lair de complices de la stupidité et du fanatisme.
Veillez bien Canning; il a une humeur quesir Ch. Stuart ne peut dissimuler. Tachez de découvrir ce qu'il médite sur les colonies espagnoles. Je ne serais pas surpris qu’il vous remit une note sur l'occupation de Cadix ; vous vous contenterez de dire, si cela vous arrive, que vous la transmettrez à votre gouvernement.
Tout à vous, noble prince, CHATEAUBRIAND.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALART
Paris, le (7 octobre 1825.
Je recois, mon cher ami, votre lettre de Séville, du 8 octobre. Toutes mes lettres précédentes, adressées, pour
vous , 4 Madrid, vous expriment les sentiments pénibles que vous avez. Il importe d’arréter cette marche le plus tôt possible. Le mal est dans M. Saez, à ce qu’on assure ici : nous avons fait assez de sacrifices pour qu'on nous écoute ; il faut travailler à donner au roi un ministère raisonnable. Si l'on exile tous les hommes capables parce qu'ils ont fait ce que le roi lui-même faisait à de certaines époques, l'Espagne retombera dans l’anarchie. Songez bien à cela, c’est l'avis du roi et du conseil. Tout doit être employé pour former un ministère raisonnable, parce que ce sera l'instrument avec lequel on fera tout. Vous serez secondé par le général Pozzo, et d'autant plus qu’il sait que vos petits collègues ont écrit contre lui, il sera avec vous par esprit et par humeur. Ménagez-le; il vous sera très-utile.
Le ministère fait, n'oubliez pas de faire donner l’ordre du licenciement de l’armée ; et comment ce malheureux roi renverra-t-il Ballesteros, quand nous n’y serons plus?
De faire prendre une mesure pour les finances.
De faire modérer le premier décret qui abolit tout ce qui a existé, je crois, depuis 4820. Comment ? tous les traités, tous les actes politiques avec les étrangers, les emprunts, les conventions, les jugements des tribunaux au civil et au criminel ? Que le gouvernement espagnol y prenne garde ; qu’il n’oublie pas que le gouvernement des Cortés a été légalement reconnu par l’Europe entière , qui avait ses ambassadeurs 4 Madrid , jusqu’au mois de février dernier. I] ne peut y avoir d’illégal aux yeux de l'Europe continentale que ce qui s'est fait depuis la retraite des ambassa deurs. Tel est le droit public de toutes les nations. Enfin, faites cesser ces exils en masse. Si on veut des proscrits, qu'on dresse une liste nominale, que cette fatale liste assouvisse cette soif de vengeance qui tourmente cette sauvage nation; mais que, hors de cette liste, tout soit à l’a-
bri et puisse vivre en paix sous une loi d’amnistie scrupuleusement respectée. Entre ne pas se servir de ses ennemis ou Jes tuer, les bannir, les persécuter, les dépouiller, il y a une nuance. Songez bien, mon cher ami, qu’un éta- “blissement d’un absolutisme sanguinaire, avide et fanatique déshonorerait cette campagne, qui fait un immortel honneur à la France, par sa hardiesse et sa générosité. Vous avez un moyen puissant d’agir sur le gouvernement espagnol, c'est de le menacer de fui retirer nos troupes s’il veut se livrer à un esprit de vengeance et de folie. L'événement doit lui avoir prouvé que le parti constitutionnel est plus fort qu'il ne le croyait; c'est-à-dire que ce parti a trouvé des armées , de nombreux soldats dans tous les coins de l'Espagne. Il est organisé, échauffé, soutenu secrètement par l'Angleterre. Ses soldats, tout incapables qu’ils sont de se mesurer avec les nôtres, sont pourtant très-supérieurs aux guérillas royalistes, qui se sont fait battre partout où elles ont eu affaire seules aux constitutionnels. Or, que deviendraient le confesseur, les inquisiteurs et le reste, si nous nous retirions au-delà de I’Ebre, sans laisser de garnison à Cadix et à Madrid? C’est pourtant ce que le roi est décidé à ordonner, si le gouvernement espagnol ne veut pas écouter le conseil de la raison. Les alliés ici partagent notre frayeur, et j'espère que les ordres qui arriveront des cours précheront dans le méme sens que nous. Je crois vous avoir dit que j'ai vu et lu les Instructions de l'empereur de Russie, et qu’elles sont généreuses au point de parler de la nécessité de donner à l'Espagne des institutions. Ce langage trompera bien des gens qui croient que Pozzo arrive avec un bonnet d’inquisiteur dans sa poche. ; Tout à vous, mon cher ami; j'ai grande envie que vous ayez fini toutes les neuvaines de Séville. | CHATEAUBRIAND.