M. DE BELLUNE A M. DE CHATEAUBRIAND
Ménars-le-Château, le 22 octobre 1825.
Monsieur le Vicomte,
La duchesse de Bellune s’est empressée de répondre aux lettres que votre amitié pour nous vous a dictées ; elle vous exprime sa pensée sur mon éviction du ministère de la guerre et sur les conséquences qui résulteraient de ma soumission à vos vœux. Je partageais ses sentiments à cet égard avant de les connaître , et je voyais les diverses faces de ma position , avant de quitter Paris. Si je ne m’en suis pas expliqué clairement avec vous et avec MM. vos collègues, il faut l’attribuer à l'agitation naturelle qu’a dû me causer un événement qui renverse toutes les idées de mon dévouement à la cause que j'aime et que je servirai toujours. a
Je suis sacrifié pour avoir rempli un devoir rigoureux, pour avoir fait entendre mes plaintes contre de grands désordres , et aux préventions d’un prince à la gloire duquel j'étais passionnément attaché, sans égard pour. mon caractère, pour mes sentiments et ma conduite. La fidélité éprouvée , les droits que je crois avoir acquis à l'estime et à la bienveillance du roi et de son auguste famille , n’ont élé d'aucune considération dans la circonstance dont il s’agit; j’ai été frappé sans être entendu et avec une précipilation dont je serai toujours étonné, car il semblait quel’on " voulût se débarrasser d'un malfaiteur dangereux ; et cela, pour satisfaire le ressentiment le plus injuste et le moins mérité. On m'offre vainement une mission que l'on re-
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garde comme un dédommagement honorable et qui doit atténuer l’effet que peut produire la résolution qui vient d’être prise contre moi; il n’en reste pas moins avéré qu’une ambassade confiée à un ministre disgracié n’ait été de tout temps considérée comme un exil déguisé, ou comme un hochet donné à l'ambition déçue. Je ne crois pas avoir donné lieu de me faire éprouver l’une ou l’autre de ces humiliations. On peut aussi voir cette ambassade qui m’est offerte sons un jour plus fâcheux encore : que ne peut-on pas dire en effet de l'éloignement ordonné, du ministère de la guerre, au moment même du plus glorieux triomphe de nos armes, de l’homme qui, dans des circonstances difficiles, a le plus contribué à préparer ces triomphes! Je laisse à tout esprit jadicieux le soin de faire observer les conséquences d’une pareille disposition ; il ne m'appartient pas de m'en occuper; mais je sens vivement que je serais déplacé au poste quele roi daigne m’assigner. Le eonseil de Sa Majesté pense que mon acceptation serait une nouvelle preuve de mon dévouement au service du roi, et qu’elle satisferait l’opinion publique. A celaje réponds que , mon dévouement n'ayant jamais été douteux, il me paraîtrait bien extraordinaire que je dusse en donher un nouveau gage pour faire croire à sa sincérité. Quant à l'opinion , elle devra se contenter des dispositions de l’ordonnance royale du 20 de ce :nois ; elle faitconnaitre les intentions du gouvernement à mon égard, et cela doit suffire ; le roi avait ses raisons pour changer ma destination, et il ne convient à personne d’en chercher l'explication. Monsieur le Vicomte, je viens de vous dire ma pensée sur l’événement inattendu qui me concerne. N’y voyez, je vous prie, ni amertume ni mécontentement : ils ne sont pas dans mon cœur. Il n’est pas plus étonné d’un revers, qu'il ne pourrait l’être d’un succès. Je vois les hommes et
les choses avec calme, je les juge sans passion , et le coup qu’ils viennent de me porter ne m'ébranle pas, malgré sa violence. Je ne désire maintenant qu’une chose, c’est que le conseil du roi, en me conservant sa bienveillance, n’attache pas à ma position plus d’importance qu’elle ne mérite. Le monde, selon l’usage, s'occupe de moi aujourd'hui, il n’y pensera plus demain.
Je ne puis terminer cette lettre sans vous exprimer encore combien je suis reconnaissant des marques d'amitié que j’ai reçues de vous et de vos noblescollégues. Veuillez en agréer, ainsi qu'eux, mes remerciements.