‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 78 sur 80 · M. CARREL A M. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

M. CARREL A M. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND

Puteaux, pres Neuilly, le 4 octobre 41834.

Monsieur ,

Votre lettre du 51 août ne m'est remise qu'à mon arrivée à Paris. J’irais vous en remercier d’abord sije n'étais forcé de consacrer à quelques préparatifs d'entrée en prison le peu de temps qui pourra m'être laissé par la police informée de mon retour. Oui, Monsieur, me voici condamné à six mois de prison par la magistrature pour un délit imaginaire et en vertu d'une législation également imaginaire, parce que le jury m’a sciemment renvoyé impunisur l'accusation la plus fondée et après une défense qui, loin d’atténuer mon crime de vérité, avait aggravé ce crime en l’érigeant en droit acquis peur toute la presse de l'opposition. Je suis heureux queles difficultés d’une thèse, si hardie pr Je temps qui court, vous aient para à peu prèssurmontées

par la défense que vous avez lue‘êt dans laquelle i} m'a été si avantageux de pouvoir invoquer l’aatorité du livre dans lequel vous instruisiez , il y a dix-huit ans, votre propre parti des principes de la responsabilité constitutionnelle.

Je me demande souvent avec tristesse à quoi auront servi des écrits tels que les vôtres, Monsieur, tels que ceux des hommes les plus éminents de l’opinion à laquelle j'appartiens moi-même, si, de cet accord des plus hautes intelligences du pays dans la constante défense da droit de discussion, il n’était pas résulté, enfin, pour la masse des esprits en France, un parti désormais pris de vouloir sous tous les régimes, d'exiger de tous les systèmes victorieux quels qu’ils soient, la liberté de penser, de parler, d'écrire, comme condition première de toute autorité légitimement exercée. N’est-il pas vrai, Monsieur, que lorsque vous demandiez sous le dernier gouvernement la plus entiére liberté de discussion, ce n’était pas pour le service momentané que vos amis politiques en pouvaienttirer dans l’opposition contre des adversaires devenus maîtres du pouvoir ? Quelques-uns se servaient ainsi de la presse, qui l’ont bien prouvé depuis ; mais vous, vous demandiez la liberté de discussion comme le bien commun, l’arme et la protection générale de toutes les idées vieilles ou jeunes; c'est là ce qui vous a mérité, Monsieur, la reconnaissance et les respects des opinions auxquelles la révolution de jaillet a ouvert une lice nouvelle. C’est pour cela que notre œuvre se rattache à la vôtre; et lorsque nous citons vos écrits c'est moins comme admirateurs du talent incomparable qui les a produits, que comme aspirant à continuer de loin la même tâche, jeunes soldats d’une cause dont vous êtes le vétéran le plus glorieux.

Ce que vous avez voulu depuis trente ans, Monsieur, ce

que je voudrais, s'il m'est permis de me nommer après vous, c'estd’assurer aux intérêts qui se partagentnotre belle France une loi de combat plus humaine, plus civilisée, plus frateraelle, plus concloante que la guerre civile, et il n’y a que la discussion qui puisse détrôner ls guerre civile. Quand donc réussirons-nous à mettre en présence les idées à la place des partis, et les intérêts légitimes et avouables à la place des dégaisements de l’égoisme et de la cupidité? Quand verrons-nous s’opérer par la persuasion et par la parole ces inévitables transactions que le duel des partis et l’effusion du sang amènent aussi par épuisement, mais trop tard pour les morts des deux camps, et trop souvent pour les blessés et les survivants ? Comme vous le dites douloureusement, Monsieur, il semble que bien des enseignements aient été perdus, et qu’on ne sache plus en France ce qu’il en coûte de se réfagier sous un despotisme qui promet silene et repos. Il n'en faut pas moins continuer de par'er, d'écrire, d'imprimer ; il sort quelquefois des ressources bien imprévues de la constance. Aussi de tant de beaux exemples que vous avez donnés, Monsieur, celui que j’ai le plus-constamment sous les yeux est compris dans un mot : Persévérer.

Agréez, Monsieur, les sentiments d’inaltérable affection

avec lesquels je suis heureux de me dire

Votre plus dévoué serviteur, À. CARREL.

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