M. DR BERANGER A M. DE CHATEAUBRIAND
Passy, 19 août 1832.
Monsieur,
Huit jours passés dans une campagne, à quelques lieues de Paris, m'ont privé du plaisir de recevoir votre lettre à sa date et d’y répondre sur-!e-champ.
Quoi! vous partez sans me donner l'espoir de vous revoir bientôt! C'est accroître le regret que j'ai éprouvé, Monsieur, de ne vous avoir pas trouvé chez vous lorsque les journaux m'ont appris que vous alliez faire une nouvelle absence. Je ne considérais ce voyage que comme un besoin de santé et de repos moral, après des jours d’ennuis et de tracasseries. Mais vous ne me parlez pas de retour, et je m'en afflige vivement. Faut-il que le sort nous ait fait naître dan; des camps opa0sés ! Sans cela, peut-être vous auraisje été bon à quelque chose. Oui, j'aurais pu vous étre utile. Ne cherchez pas dans ces paroles une prétention ridicule. Elles me sont inspirées par une vive et franche affection, déjà bien ancienne. J'ai en moi quelque chose qui vaut mieux qu’on ne saurait croire : c’est un instinct assez juste . du caractère et des sentiments des autres , ce qui, en rendant m1 raison fort tolérante, la met à leur service, et cela presque a leur insu.
Lié plus intimement, Monsieur, j'ose croire que j aurais pu verser quelques consolations dans votre âme de grand poëte, et vous aider à voir dans l'avenir autre chose que ce que vous semblez y déméler. Cet avenir, vous y aurez une si belle place, qu'il y a ingratitade à vous à douter de sa grandeur. Oui, Monsieur, la société subit une transformation
oui, elle accomplit la grande pensée chrétienne de l'égalité. Cette pensée chrétienne, que vous avez remise en honneur . parmi nous, en l’ornant de toutes les richesses du génie, -
s'empare du monde, élaborée comme elle l’est, depuis près d’un demi-siècle, par notre chèreet belle France. Beaucoup d'hommes des anciens jours le nient, parce qu’elle s’est dépouillée d’une partie de ses voiles religieux. Mais elle est claire et distincte pour ceux qui, comme moi, n’ont jamais vu dans le christianisme qu’une grande forme sociale qui, à sa naissance, a eu besoin de la sanction divine. Mon Dieu est bien au-dessus de ces changements humains; mais il n’en est pas moins présent au grand drame où nous avons tous une part plus ou moins active, et c'est sa présence qui me donne de la résignation. Mon rôle de comparse ou de niais s'est agrandi. Vous, Monsieur, à qui ce Dieu a donné à remplir un rôle principal , n’y puisez-vous pas de la force pour le conduire jusqu’au bout? Vous avez conservé bien plus de jeunesse qu'on n’en a ordinairement à notre âge. Votre esprit est si plein de verdeur, qu’il semble que vous n'ayez reçu ce privilége que pour nous éclairer dans les routes nouvelles où voilà le monde lancé. On chante toujours sur des tombeaux, grâce à ce temps maudit qui va fauchant sans fin et partout; mais on n’a pas souvent l’avantage de chanter auprès d’un berceau qui contienne des — destinées fatures aussi grandes, ni peut-être aussi prochaines. Toutefois, il ya longtemps que je me dis comme vous, . que ceux qui naissent aux époques de transition sont bousculés, renversés, écrasés dans la lutte des générations qui s’entre-choquent. C'est sur nos cadavres que doivent passer les combattants qui nous suivent. Nous comblerons le fossé’ qu'il leur faudra franchir pour prendre d'assaut la place où tous nos efforts n'auront pu que faire brèche. Mais espérons qu'une fois ville gagnée, les vainqueurs viendront rele-
ver les morts pour leur faire un bel enterrement, enseignes déployées et à grand bruit de fanfares. Et qni sait enfin si . Dieu lui-même ne distribue pas des croix d'honneur aux braves restés sur le champ'de bataille? Ah! pour celles-là, Messieurs de la police n’en tateront pas.
Peut-être me direz-vous, Monsieur : Mais, dans un tel conflit, qui peut être sûr d’avoir été utile? Je vous répondrai que j'ai peine à croire qu’an homme de génie, même méconnu, n’ait pas toujours un peu la conscience de sa valeur. Avec bien plus de raison duit-il avoir cette certitude celui que les nations ont placé si haut dans leur estime et dans leur admiration. Chaque homme de talent se fait son effigie, en marbre ou en bronze, seulement les plus timides se contentent d’un buste, les autres vont à la statue. Tout revenu que vous êtes des vanités de ce monde, la voix de vos contemporains vous aura forcé de faire la vôtre colossale. Eh bien! quand au milieu de la foule, dont la marche paraît souvent inexplicable et étourdissante, vous éprouvez des moments de dégoût et d’abattement, convenez-en, Monsieur, vous jetez un regard sur cette glorieuse figure, et, vous appuyant sur elle, vous laissez avec plus de réignation le temps et la multitude passer au milieu du bruit et de la poussière. |
Quand je vous sais des motifs d’affliction , je me plais à vous voir ainsi, et, par un retour sur moi-même, je suis tout fier alors de penser que vous m'avez permis d'écrire, à la pointe da couteau, mon nom sur le piédestal de cette statue.
A propos de cela, savez-vous, Monsieur, que j’ai une véritable crainte ? Je vais, comme je vous l'ai dit , publier dans quelques mois mon dernier recueil de chansons ; vous pensez bien que celle dont votre nom a fait le succès y figurera ; mais j'ai peur que vous ne vous y trouviez en
bien mauvaise compagnie : le goût que j’ai pour la poésie populaire me souffle souvent d’étranges choses. Mon antipathie pour le solennel affecté, si opposé au génie de notre langue, fait toujours, dans mes chants, suivre les tons graves de quelques notes burlesquement accentuées. Quoique, habituellement, ces disparates ne soient pas sans but, je concois que vous autres, gens d’en haut, y trouviez à redire. Que faire à cela? J’ai voulu essayer de transporter la poésie dans les carrefours, et j'ai été conduit à la chercher jusque dans le ruisseau : qui dit chansonnier, dit chiffon nier. Doit-on être surpris. que ma pauvre muse n'ait pas toujours une tunique bien propre ? Le moraliste des rues doit attraper plus d’une éclaboussure. Au reste, si vous me lisez , pensez un peu à Aristophane., mais n’y pensez pas trop.
C'est le cas de répéter ce que je disais plus haut, mais dans un autre sens : lié plus intimement avec vous, Monsieur , je me serais sans doute amendé, et de plus nobles inspirations me seraient venues auprès de votre muse héroique et pieuse, et nous voilà encore une fois loin l'an de l'autre! Ah! pour Dieu, revenez dans votre patrie, vous ne pourrez vivre heureux loin d’elle. Goutte desang français, où allez-vous vous extravaser ? Quoi ! vous pourriez rester longtemps loin de Paris; loin de ce cœur si chaud , dont les rapides pulsations donnent tant à penser et sentir ? Non, vous nous reviendrez bientôt, j’en ai l’es: pérance , pour vivre encore ici de littérature et de gloire ; entouré de nombreux amis, car vous devez en avoir beaucoup qui, comme moi sans doute, se plaignent de votre nouvelle absence.
En attendant votre retour , Monsieur , et sans redouter des réponses aussi longues que c:lle-ci , ayez la bonté de me donner de vos nouvelles. Les journaux m'en appren-
dront sans doute ; mais vous devez juger du prix que j’attache à vos lettres. Quand vous me donnez une marque de souvenir , il me semble que j'entends la postérité prononcer mon nom.
Recevez, Monsieur , la nouvelle assurance de mon entier dévouement et de ma respectueuse amitié.
Votre trés-humble serviteur,