LE PRINCE DE METTERN1CH A M. DE CHATEAUBRIAND
Vienne , ce 25 mai 1825.
Monsieur le Vicomte, Je ne saurais me refuser au besoin de témoigneF directement à votre excellence le plaisir que m'a fait éprouver la lecture du discours excellent qu'elle a tenu le 3o avril dernier, à la chambre des pairs. Il ne renferme pas une parole qui n'ait droit de porter coup; plein de modération et de force , il a retenti dans toute l'Europe , et si vous établissez en thèse que les tribunes ne doivent pas se répondre, vous avez saisi un moyen bien adroit pour gêner celle dans le parlement britannique.
Je vous félicite de même, et avec vous l'Europe, de la marche que suivent vos opérations en Espagne. Je regarde comme l'une des chances les plus heureuses , tant pour la consolidation des choses en France que pour le salut du corps social dans son entier, qu'il soit entré dans la destinée du pays qui a servi de foyer à tant de soulèvements, d'être appelé à porter un coup à la révolution, duquel, s'il est porté avec vigueur, celle-ci ne se relèvera pas. La démonstration de l'isolement des factieux au milieu d'une masse inerte , à laquelle ils ne manquent jamais de pré-
ter leur propre couleur , ne saurait être faite trop souvent. L'Espagne offre aujourd'hui le même spectacle que Naples ; le même qu'eût offert la France , si le remède eût été autrement employé en 1 792 ; le même enfin qu'offrira toute révolution si elle est attaquée avant que les fortunes n'aient été entièrement déplacées. Vous m'avez vu convaincu, monsieur le \icointe, à Vérone, que la difficulté de l'entreprise consistait principalement dans plus d'une gène à laquelle serait exposée tout naturellement le gouvernement français : ce n'est effectivement que là que j'ai pressenti et reconnu des obstacles à la restauration de l'Espagne. Le tableau que je m'étais fait de l'état des choses dans ce royaume n'a jamais différé de ce qui, aujourd'hui , est démontré vrai jusqu'à l'évidence. Il doit me suffire de vous rappeler ces faits pour vous prouver combien je dois, en mon particulier, reconnaître de mérite aux hommes qui ont su déployer assez de caractère pour arriver au lieu où ils sont arrivés déjà.
Soyez assurés que, de notre côté, nous serons constamment prêts à servir la cause à laquelle s'attache l'avenir de tous les gouvernements comme de toutes les institutions. M. de Vincent reçoit par le présent courrier des instructions qui portent sur un objet qu'en mon âme et conscience je regarde comme de simple forme. Je prie votre Excellence de le saisir également sous ce point de vue, et d'aviser, avec MM. les représen-
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tants des cours, aux moyens les plus prompts pour tirer de la position les avantages incontestables qu'elle présente sous tous les points de vue moraux.
Continuez, monsieur le Vicomte, à vous vouer à votre grande et généreuse entreprise , et votre ministère sera tombé dans une époque bien heureuse et à la fois bien glorieuse , si la France qui , la première, a ouvert le gouffre de la révolution , devait avoir le bonheur de le fermer sous votre administration. Toutes les chances pour l'achèvement d'une œuvre aussi grande sont là, et ce qui , trop souvent ne se présente que comme des vœux, s'offre aujourd'hui à votre action.
Veuillez agréer l'hommage de ma haute considération.
Metterjvich.
M. DE RAYJNEVAL A M. DE CHATEAUBRIAND
Berlin, 29 mai 1822.
Je ne saurais trop remercier votre Excellence des lettres particulières qu'elle veut bien m écrire. En peu de mots, elles contiennent, delà manière la plus saillante, le résumé des instructions que les dépêches renferment, et si elle veut bien continuer à m'honorer de la même faveur, j'oserai
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me promettre de ne jamais (n'écarter delà ligne qu'il conviendra au système général du gouvernement du roi , que tienne le ministre de S. M. à Berlin.
Quoique mon expédition de ce jour ne soit pas très-volumineuse, je n'y ajouterai que peu de chose. Votre Excellence se rappellera que M. de Bernstorff avait précédemment émis l'opinion que l'Angleterre ne serait pas fâchée de voir l'affaire d'Espagne tirer en longueur. Aujourd'hui il croit que le cabinet de Londres voudrait au contraire voir la guerre se terminer promptement, ce qu'il attribue à l'impossibilité où l'Angleterre se voit de mettre obstacle à la rapidité de nos succès. Si elle eût pu isoler la France de ses alliés ou donner aux Espagnols d'une manière quelconque des moyens de résistance , elle eût persévéré dans ses premières vues; mais elle voit aujourd'hui qu'elle ne peut exercer aucune influence, qu'en s'associant, en partie du moins , aux autres puissances. Elle espère y trouver son compte, et les alliés, selon lui , y trouveront aussi le leur, si l'Angleterre, ce qu'il croit possible, obtient la liberté du roi Ferdinand. Je ne sais si je me trompe, monsieur le Vicomte, mais il me semble qu'avec la vigilance que vous v porterez, l'intervention de l'Angleterre dans les négociations préliminaires, aujourd'hui surtout que sa neutralité paraît assurée par l'attitude des autres puissances plus encore que par ses déclarations, peut nous offrir le
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moyen de contrebalancer avec avantage ce qu'il y aurait de trop absolu dans la manière dont ce gouvernement-ci et les deux cours impériales voudraient envisager la question. Notre langage sur les principes, et c'est, je crois, un point trèsessentiel pour la consolidation de notre système politique, continuera à être le même que celui de nos alliés, et les objections, les preuves de la nécessité des concessions , s'il faut en faire, seront présentées par l'Angleterre , qui n'a rien à ménager sous ce rapport, et qui restera dans son rôle naturel .
Je sais qu'on a fait valoir, pour faire sentir à l'Angleterre combien son attitude hostile envers la France pouvait devenir nuisible aux autres puissances, un argument qu'il est bon de connaître, que nous ne devons pas trop répéter , mais qui peut être reproduit avec utilité dans l'occasion. On a dit que si l'Angleterre poussait la menace trop loin, elle nous obligerait à des efforts extraordinaires, et par là nous mettrait dans le cas de nous créer de nouveaux moyens de -puissance sur le continent, qui plus tard pourraient devenir dangereux pour l'Europe ; qu'Userait d'autant plus fâcheux que ce fût là le résultat de la guerre d'Espagne, que cette guerre étant entreprise de la part de la France comme n'étant pas désagréable aux cours alliées, celles-ci ne pourraient mettre aucun obstacle au développement de ses forces, quoique prévoyant quelles pourraient, par la suite, être tournées contre elles.
A ce raisonnement se rapporte secrètement un mot qui est échappé l'antre jour à M. de Bernstorff. Il s'échauffait contre M. Canning et contre sa fausse politique , qui le portait à s'écarter du système de lord Castelreagh. — « Il doitcepen- » dant bien s'apercevoir, me disait-il, combien il » s'est trompé ; il a d'abord voulu vous faire peur » pour retenir votre armée, et elle a marché. Il a » en même temps voulu persuader aux Espagnols » d'entrer en composition, et ils ont refusé tout » net. Enfin il a prétendu isoler la France des » autres grandes puissances, et c'est au contraire » l'Angleterre qu'il a isolée, en les forçant à lui » déclarer, et cela malgré elles , qu'elles appuie- » raient toutes sans exception la France, si elle » était attaquée. » — Je n'ai point relevé ce malgré elles, mais je l'ai bien retenu et me suis promis d'en faire part à votre Excellence.
Nos succès en Espagne, ce qui revient de tons côtés sur l'accueil qu'on y fait à nos troupes, leur discipline, leur courage , leur fidélité et le dévouement que leur inspirent les grandes qualités que développe M. le duc d'Angoulème, tout cela produit un effet qui surpasse nos espérances. M. de Cussy pourra vous dire, monsieur le Vicomte, que les officiers les plus distingués de l'armée prussienne, loin de montrer de la jalousie de la rénovation de notre armée , y applaudissent hautement. Tout réservés qu'ils sont, les diplomates mêmes commencent à nous regarder d'un
tout autre œil. M. d'Alopéus, qui nesort pas aisément du langage officiel, commence à me parler
des avantages d'une alliance entre la France et la Russie; il n'en concevait pas la possibilités il y a quelque temps ; aujourd'hui il y voit toutes sortes d'avantages, et est même assez prêt d'avouer que ce système serait préférable à celui delà grande alliance, soit pour assurer le repos de l'Europe, soit pour agir s'il en était besoin.
Je crois devoir prier votre Excellence d'interroger M. de Cussy sur le jugement que porte M. de Bernslorff , de l'ambassadeur d'une des grandes cours à Paris.
Agréez, etc.
Ray neva l.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE CAR AMAN
Paris, ce lundi soir, 2 juin 1 825.
Je ne puis vous dire, monsieur le Marquis , à quel point j'ai été surpris de votre lettre du 27 du mois dernier. Le conseil que j'ai sur-le-champ rassemblé a partagé mon étonnement. J'espérais que votre lettre m'apporterait la nomination du ministre ou du chargé d'affaires de Vienne à Madrid, car c'est là aujourd'hui l'affaire capitale,
L'affaire pressante, pour que tout se fasse de concert avec nos alliés dans la conclusion de la guerre d'Espagne. Nous avions réservé pour nous les dangers et les inconvénients de cette guerre, nous n'avions pas appelé nos alliés au combat ; nous les appelions à la victoire; nous voulions qu'ils réglassent avec nous les destinées de l'Espagne, qu'ils profitassent du gain de cette partie où nous avions mis pour enjeu notre sang, nos trésors et la couronne de France. Au lieu d'un acquiescement à une mesure loyale et toute en faveur de l'alliance, nous recevons une proposition qui demande de mûres considérations et qui n'est plus en rapport avec la marche des événements.
Il faut bien songer, monsieur le Marquis, quand une guerre comme celle d'Espagne est commencée, que chaque jour varie la scène. La politique est entraînée par le mouvement des choses et la rapide complication des affaires. Il faut bien songer que si l'Europe continentale veut la paix , une paix longue et durable, la guerre d'Espagne doit être courte, et nous devons nous retirer promptement de la Péninsule ; or, toute mesure qui tend à prolonger cette guerre amène avec soi des dangers. Une régence en Espagne, purement administrative; le corps diplomatique de l'Europe, placé immédiatement auprès de cette régence, faisaient disparaître les difficultés et portaient l'Angleterre elle-même à favoriser la délivrance du roi
Ferdinand. En serait-il ainsi dans le plan proposé relativement à la cour de Naples? c'est ce qu'il convient d'examiner.
Que désire le prince Ruffo? que nous reconnaissions les droits du roi de Naples à succéder au trône d'Espagne. Eh! qui lui conteste ce droit? Certes, ce n'est pas la France. La guerre que nous faisons aujourd'hui est au profit du roi des Deux- Siciles, puisque nous défendons ses droits sur la couronne d'Espagne , en défendant ceux de Ferdinand VIL II ne s'agit donc pas du principe , puisqu'il est accordé sans contestation.
C'est donc d'une certaine conséquence de ce principe, conséquence d'après laquelle rien ne serait légitime en Espagne, si la cour de Naples n'avait approuvé les mesures prises ou à prendre.
Mais , monsieur le Marquis , la cour de Naples peut-elle maîtriser cette nécessité qui sort du fond des choses, cette nécessité qui naît des accidents de la guerre, du caractère des hommes, des passions et des partis qui divisent l'Espagne? Nous qui portons le poids de la chaleur et du jour, nous serions sans doute très-disposés à soumettre notre humble avis aux ordres de M. le prince de Ruffo, mais nous ne sommes pas seuls dans la question. Nos intérêts ne sont pas séparés de ceux de l'alliance, et nous ne savons pas encore si l'alliance serait d'avis de remettre les destinées de l'Espagne entre les mains de la cour de JNaples, afin que celle-ci les remit ensuite aux
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mains de l'alliance. Nous ignorons quel est sur ce point le sentiment de la Russie et de la Prusse. 11 faudrait donc d'abord que nous consultassions ces deux puissances avant de prendre une résolution; or, je vous demande si, dans le mouvement delà guerre, il serait possible de suspendre la formation d'un gouvernement provisoire , et la reconnaissance de ce gouvernement, jusqu'au moment où nous aurions reçu des réponses définitives des cours alliées sur l'intervention de la cour de Naples ? Ensuite remarquez deux difficultés insurmontables.
Aujourd'hui que la régence est formée, que la grandesse d'Espagne vient de reconnaître cette régence, croyez- vous que des hommes aussi puissants veulent reconnaître tout à coup qu'ils n'ont plus d'autorité? Quand ils ont eu le courage de prendre un parti, de courir les chances périlleuses des événements, leur juste orgueil, leurs intérêts ne seront-ils pas blessés , si nous venons leur dire : « Vous n'êtes rien, c'est la cour » de Naples qui règle votre sort et dispose de » votre avenir? Notre armée tout entière ne suf- » firait pas pour comprimerdes mécontentements » si légitimes. »
En second lieu, que dirait l'Angleterre (et cette raison est d'un poids immense), si elle voyait d'autres Bourbons venir se mêler avec les Bourbons de France, les Bourbons d'Espagne? Elle nous a cent fois déclaré que si nous combattions
pour notre sûreté, elle resterait neutre, tuais que si nous avions pris les armes pour des intérêts de famille, pour rétablir des alliances entre Bourbons, elle ne le souffrirait pas. Prenons garde de réveiller la jalousie du cabinet de Saint- James.
Rien de plus juste que d'admettre l'ambassadeur des Deux-Siciles pour les affaires de la Péninsule aux conférences des ambassadeurs des quatre grandes cours alliées ; rien de plus juste que la cour de Naples soit appelée à donner son avis sur tout ce qui concerne l'Espagne, qu'elle envoie avec nous un ministre à Madrid auprès de la régence, qu'elle soit la première consultée; c'est ce que nous désirons , c'est ce que nous avons été les premiers à demander; mais les ouvertures que vous me faites sont d'une nature si grave, si inattendue, si en retard des événements, qu'il faudra que je connaisse, avant de rien déterminer, les dispositions des cours alliées.
Je n'ai point encore vu le prince de Castelcicala, mais quand il me parlera , je lui répondrai dans le sens que je vous indique ici.
Ce qui étonne le plus le conseil, c'est que n'ayant pas de pouvoirs pour décider un point aussi important, vous n'ayez pas auparavant pris les ordres de la cour. Je n'ai pas osé mettre votre lettre sous les yeux du roi, dans la crainte qu'il ne se prononçât d'une manière que je n'aurais pas pu vous dissimuler. J'espère que tout s'arrangera, que M. le prince de Metternich sentira la
nécessité d'envoyer un agent diplomatique auprès de la régence , et que l'idée relative à Naples sera ou abandonnée ou remise à une exécution éloignée , dans le cas où d'autres chances viendraient à s'ouvrir. Je vous le répète en finissant, l'Angleterre prendrait très-certainement en mauvaise part l'intervention de Naples; ensuite, je ne vois aucun moyen possible d'amener les Espagnols maintenant en pouvoir à céder leur place; ils ont été accoutumés depuis vingt ans à régir l'Espagne sous le nom de Junte et de Régence , pendant la captivité de leur roi. Je ne sais pas comment on pourrait leur persuader d'abandonner un pouvoir qu'ils exercent de nouveau au péril de leur fortune et de leur vie. Si l'intervention de Naples avait été proposée il y a quatre mois , on aurait pu s'entendre; mais comment tout changer, quand nos troupes sont en marche sur Séville, où elles seront peut-être arrivées au moment où vous recevrez cette lettre?
Je m'aperçois qu'en dictant rapidement ces explications, je vous ai parlé des grands d'Espagne, c'est qu'ils ont fait une adresse à monseigneur le duc d'Angoulème, qui sera demain dans le Moniteur.
J'ai l'honneur, etc.
Chateaubriand.
DESPAGNE. 47
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE LA. FERRONNAIS
Paris, 2 juirH825.
Il faut, monsieur le Comte , une grande dose de patience quand on est ministre , et je suis mis tous les jours à de rudes épreuves. La lettre à M. de Caraman, et ma réponse à cette lettre, vous instruiront du fond de l'affaire, si déjà vous ne l'avez apprise de Vienne.
Je ne doute point qu'un ambassadeur de Russie qui aurait passé ses pouvoirs à ce point, et qui n'aurait pas senti davantage la conséquence de sa démarche, eût été sur-le-champ rappelé. Le roi est très-irrité , et si M. de Caraman reste encore à Vienne , c'est uniquement par considération pour M. le prince de Mette rnich.
Après ma lettre et celle de M. de Caraman , vous trouverez dans l'ordre des dates celle du roi de Naples et la réponse de notre roi. Vous puiserez dans ces lettres tous les arguments contre le projet de M. Ruffo. J'espérais ajouter quelques considérations que vous ferez valoir auprès du cabinet de Pétersbourg.
Il ne peut plus être question du plan de M. Ruffo et de la régence de Naples en Espagne, puisque le roi de France trouve les plus grands inconvénients à ce projet, et qu'il a d'ailleurs une régence déjà établie en Espagne. Mais voyez,
monsieur le Comte, le résultat de cette proposition désastreuse. La mesure de l'envoi du corps diplomatique à Madrid a été suspendue. Le marquis de Talaru est parti seul. Vous sentez combien l'Angleterre, les agitateurs en Europe et les Cortès en Espagne peuvent profiter de cette circonstance s'ils la remarquent. Ils ne manqueront pas de dire qu'un principe de division a éclaté. Les intrigues, les complots, les espérances renaîtront de toutes parts , et on court risque d'éterniser une guerre qui pourrait être finie avant le mois d'août. Si cette guerre se prolonge, que de chances peuvent naître ! Qui nous répond que l'Angleterre, dont on a eu tant de peine à obtenir la neutralité, ne se déclarera pas! et si elle se déclare, n'allumera-t-elle pas une guerre européenne?
Nous avons rempli scrupuleusement toutes nos conditions. Nous nous sommes prêtés à tout ce que l'on demandait de nous. Il résulte du plan proposé par la cour de Naples que l'on paraît maintenantse refuser aux arrangements convenus.
Mais, au milieu de tous les hasards d'une guerre prolongée, quel parti prendrions-nous? Nous exposerions-nous à perdre le fruit d'une entreprise aussi hasardeuse et si difficile pour la bizarre ambition d'une puissance qui, toute faible qu'elle est, ne jouit pas même de son indépendance , puisque son territoire est occupé par une armée autrichienne? La guerre avec l'Espagne, d'abord si impopulaire en France , rendue
ensuite populaire par nos succès, redeviendrait bientôt impopulaire. Si elle se prolongeait, et s'il fallait y faire de nouveaux sacrifices , alors nous nous verrions forcés de chercher notre salut dans une paix qui, sans blesser les intérêts de l'alliance, ne renfermerait cependant pas tout ce qu'elle pourrait désirer. Tout cela n'arrivera sans doute pas. J'espère que M. Brunetti recevra bientôt de Vienne l'ordre de partir pour Madrid , et alors le général Pozzo pourra inviter M. Bulgari à se rendre de son côté à son poste ; mais vous conviendrez, monsieur le Comte, qu'il est dur pour vous, et pour moi en particulier, qui ai eu tant de peine à conduire cette immense affaire d'Espagne , de nous voir contrariés, arrêtés , tandis que le sang français coule et que nous épuisons notre trésor.
Je connais trop la magnanimité de l'empereur de Russie et la loyauté de son cabinet , pour douter un moment qu'il ne ressente avec autant de peine que nous ce que cet incident a de fâcheux , et pour qu'il ne donne pas l'ordre à son chargé d'affaires de se rendre auprès de la régence à Madrid. Je me souviens très-bien avec quelle sagesse et quelle force il a écarté , il y a quelques mois , les prétentions que la cour de Naples renouvelle aujourd'hui; mais les distances sont si grandes , que le mal ne peut pas être réparé promptement.
Chateuibriand.