TOME II. g
remarqué que, dans le va-et-vient des choses humaines, Je danger qui cesse ne fait presque jamais que céder la place à un autre. La crainte des révolutions est le sentiment commun qui, depuis huit années, tient les grandes puissances unies et l'Europe en paix. Le péril passé s'oublie vite, et cette crainte sera bien affaiblie une fois que la Péninsule sera restaurée, pacifiée. Alors la politique dès intérêts, des ambitions de puissance à puissance, la vieille politique, si l'on veut, reprendra tous ses droits. Les cabinets sont timides, endettés, mais les peuples sont reposés et les armées nombreuses; cela n'est point à la longue d'un pacifique augure, encore bien que la paix soit sur les lèvres et dans les cœurs. Cette jalousie de la France, que déjà vous voyez poindre, grandira malgré votre prudence et votre générosité. Il y a de l'habitude autant que de la raison. On craint ce nom même de France, qui depuis des siècles a si souvent remué le monde ; on craint , plus encore que la contagion de l'anarchie, l'effet lent mais irrésistible de nos institutions , le mouvement et la force qu'elles nous impriment. Précisément parce que nous avons toujours joui dune certaine liberté, nous n'avons jamais fait nos affaires sans quelque bruit : vous vous souvenez de vos états, de votre parlement de Bretagne. Pour nous , ce bruit prévient ou détourne le danger; mais aprèsles crises dont nous sortons, c'est aux yeux des cabinets accoutumés à gouverner
D'SâPÀ&NC. us
dans le silence l'indice d'un volcan, délaves prêtes à se répandre. Le plus sûr moyen de calmer les jalousies, c'est d'être fort : on ne conteste que les supériorités qui s'élèvent ou se relèvent; on s'y résigne dès qu'elles sont bien établies.
On est fort par les lois et par les armes. C'est une avance que cette guerre qui, sans être meurtrière, aguerrit nos troupes; mais il nous manque la faculté indispensable de conserver au besoin lessoldats aguerris sous le drapeau ; il nous manque une réserve ; les vétérans n'en sont point une, au moins suffisante dans toutes les conjonctures; la première campagne , nous avons dû recourir à une levée anticipée ; ceci est urgent, parce qu'il faut plusieurs années révolues pour avoir amassé les réserves; pour qu'elles restent entières, le temps de service ne doit courir que du jour de l'arrivée au corps.
Il ne faut point faire halte non plus dans le développement de nos institutions politiques; en conservant ce qui est propre à la France et à une monarchie continentale, elles doivent marcher vers cette perfection que vous admirez, à si juste titre, en Angleterre. Chez nous les royalistes seront, pour plus d'une génération encore, l'appui nécessaire du gouvernement ; c'est par eux qu'il doit s'enraciner; il faut par tous les moyens les mettre en jouissance des avantages de nos institutions pour leur en donner le goût, pour vaincre les préventions qui restent. La question de l'in-
ll<; GUERRE
demnité des biens des émigrés mérite sérieuse
considération ; elle est bien plus politique que fi -
nancière.
Je vous dis toutes ces choses, monsieur le Vicomte, parce qu'une guerre heureuse vous donne une force , et que vous possédez des aA'antages que n'ont point eus vos devanciers. Pour conserver et accroître sa force, il en faut user.
Le saint-père se rétablit comme par miracle; ce sera un jour une grande affaire aussi que le choix de son successeur. La Providence a donné à l'église, dans ses dernières tribulations, deux chefs qui ont eu le courage des martyrs; l'époque actuelle en demanderait un qui eût le zèle des apôtres; nous sentons ce qui manque en France à l'influence de la religion, et cependant nous sommes encore les mieux partagés; notre clergé, toujours le premier de la chrétienté, a été épuré au feu de la persécution. Mais c'est dans le clergé d'Italie, à commencer par celui de Rome; c'est dans le clergé de l'Allemagne, dans celui de la grande Péninsule, qu'est grand le mal moral qui travaille l'Europe; c'est là qu'il faudrait commencer à l'attaquer. Comme vous le prévoyez, les Italiens feront la nomination. On pourrait peutêtre leur faire sentir leur véritable intérêt, les arracher un instant à leur triste maxime : il mondo va (la se , leur prouver qu'ils vaudront précisément autant que le pape qu'ils éliront. Malheureuse-
DESPAGNE. li-
ment il parait que depuis longtemps le saeré collège a été faiblement recruté.
Sur les Deux-Siciles, je n'ai rien à ajouter à mes dépêches officielles. D'ici à longtemps notre rôle à Naples sera , je présume , de simple observation. 11 y a peu de bien à faire; ce quelque mal, que peut-être nous réussirions à éviter, ne vaut pas l'ombrage que nous donnerions à l'Autriche.
Cette lettre, monsieur le Vicomte, est plus une suite à nos conversations de Vérone , qu'une dépêche diplomatique. Votre confiance a entraîné la mienne. Je sens bien que, dans mon coin, ma politique doit être trop spéculative. Vous êtes au centre d'action, au foyer dans lequel rayonnent tous les faits. Vous rectifierez mes erreurs.
Je vous renouvelle, monsieur le Vicomte, les assurances de mon dévouement et de ma haute considération.
H. de Serre.