TOME II. IO
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» vous laisser une pleine et entière liberté d'ac- » tion, et je me suis toujours opposé à toutes me- » sures qui auraient pu la gêner; j'ai de même » compris les ménagements que vous deviez à » l'orgueil national , et n'ai pris aucun ombrage » du silence qui a été gardé sur les alliés. Tenez , » mon cher général, mettons les points sur les i, » et parlons avec une entière franchise; les der- » nières explications, lorsque l'on \eut s'enten- » dre, ne servent à rien. La guerre d'Espagne, » que votre propre sûreté rendait indispensable, » et qui était nécessaire au repos de l'Europe, se » fait contre le gré du président du conseil.
» M. de Villèle est un excellent ministre des fi- » nances ou de l'intérieur, il a un beau talent, et, » dans la chambre des députés, il est d'une supé- » riorité incontestable.
» Je ne fais point à M. de Villèle l'injure de croire » qu'il ne partage pas les sentiments et la joie que » vos succès en Espagne doivent faire éprouver à » tous les bons Français ; mais l'espoir qu'il a » toujours conservé de terminer cette guerre par » quelques transactions ou arrangements avec les » révolutionnaires fait qu'il ne l'a jamais soute- » nue avec les moyens et l'énergie qu'il aurait » sûrement déployés s'il l'eût fait par conviction » de son utilité, et non par entraînement forcé. » S'il eût été persuadé, ainsi que paraît l'être » M. de Chateaubriand , qu'une victoire entière
» et complète était indispensable, et que le moin- » dre revers pouvait entraîner la mine de la » France, il aurait compris de quel avantage il » était pour la France de pouvoir, sans que per- » sonne eût le droit d'en témoigner de l'inquié- » tude, remettre sur pied son armée, et surtout » sa marine, qui pouvait et devrait vous rendre » de beaucoup plus grands services ; vos troupes » font des miracles , mais partout elles sont fai- » blés en nombre ; vos blocus sont insuffisants ; » et, si vous aviez le malheur d'éprouver des re- » vers, j'ignore ce qui pourrait consoler ceux qui » n'ont pas voulu comprendre qu'en multipliant » les moyens, et en frappant de grands coups, on » diminuait les dangers de l'entreprise, on en as- » surait le succès, et l'on doublait l'éclat du rôle » que joue la France '. M. de Chateaubriand, de- » puis qu'il est au ministère , a montré une éner- » gie et une habileté qui légitiment ses droits » à notre confiance , et qui l'élèvent au premier » rang des hommes d'état, mais il n'est pas se- » condé.
» Voilà, cher général , ce qui explique et ce qui » peut justifier la méfiance dont vous vous plai-
1 C'est en parler fort à son aise : les étrangers nous avaient-ils laissé le moyen de former une grande armée? Ici l'empereur nous reproche le mal même que ses alliés nous avaient fait; mais il se trompe, et notre petite armée a été suffisante pour entrer dans Cadix , où j'espérais bien l'accroître pour aller ailleurs.
m gnez. Garantissez-nous le maintien de M. de » Chateaubriand au ministère, et la durée de son » influence, vous verrez alors disparaître toutes » les inquiétudes. Mais nous ne pouvons nous » dissimuler qu'il suffirait peut-être d'une seule » mauvaise nouvelle d'Espagne, pour changer la » situation de ce ministre, et faire prendre des » résolutions qui pourraient le forcer à se retirer.
» Vous voyez, mon cher général, jusqu'où » va celle que j'ai en vous ; c'est à l'estime » que j'ai pour votre caractère que vous devez >> cette longue explication , qui ne suffira pas » peut-être pour détruire vos préventions contre » les intentions que vous supposez à quelques » personnes, mais qui, du moins, vous fait con- » naître les raisons qui peuvent quelquefois, et » jusqu'à un certain point, me faire partager les » inquiétudes qui vous chagrinent. Croyez ce- » pendant que je sens trop les inconvénients qui » pourraient résulter d'un manque d'accord entre » nous, pour ne pas mettre tous mes soins à en » prévenir même l'apparence , et vous trouverez » Pozzo toujours disposé à vous aider de tout » son pouvoir. Il faudrait la réalisation de quel- » ques-unes des craintes que je vous ai manifes- » tées pour changer mes dispositions et ma con- » duite. »
En mettant de côté les préventions de S. M. I., il est difficile, monsieur le Vicomte, de ne pas
supposer à celui qui s'exprime dans de pareils termes un fonds réel d'intérêt et de partialité pour la France.
Je me suis borné à répondre à l'empereur que je ne pouvais que regretter vivement de le voir persister à conserver, contre le président du conseil, des préventions aussi peu fondées, et qui pouvaient avoir de si graves inconvénients; qu'il était possible qu'avant d'entreprendre la guerre, M. de Yillèle frappé, comme on l'était à Vienne même et à Berlin , des dangers dont elle pouvait menacer l'Europe, eût tout fait et tout tenté pour l'éviter, mais qu'une fois décidée . il serait injuste de l'accuser de ne l'avoir pas soutenue avec énergie et par tous les moyens possibles, sans négliger cependant ceux qui pouvaient en abréger la durée; que je priais l'empereur d'observer que dans un gouvernement représentatif il était à peu près impossible de supposer, dans le moment d'une aussi grande crise, une division d'opinions dans le conseil; mais qu'en admettant la possibilité de cette dissidence; c'était mal servir la cause que l'on veut soutenir que de nous témoigner une défiance qui pouvait donner à M. de Yillèle le droit et même le devoir de ne prendre conseil que de lui; enfin que la manifestation de l'opinion que venait de me faire connaître l'empereur, ne pouvait être que préjudiable aux intérêts dont il se faisait le défenseur , et pour lesquels nous combattions au-
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jourd'hui avec tant de franchise et denergie. Je ne sais si ce très-simple raisonnement a produit un effet quelconque sur l'empereur; mais après m'avoir regardé quelque temps en silence, il m'a dit : Vous avez raison, aussi je ne fais part qu'à vous seul de mes réflexions. Il n'eût pas été convenable d'en paraître douter; la conversation a donc continué et s'est terminée, comme vous le voyez par ma dépêche, aussi bien que je pouvais le désirer.
Le comte de INesselrode paraît ne pas douter de l'excellente nouvelle ( elle était prématurée ) que nous venons de recevoir ; il s'est exprimé à cette occasion de manière à ne me laisser aucun doute sur la satisfaction qu'elle lui cause. Je voudrais pouvoir oser redire tout ce que, dans cette circonstance, j'entends répéter. Si, dans un pareil moment, une âme comme la vôtre pouvait être accessible aux jouissances de l'amour-propre , certes vous n'auriez rien à désirer. Quanta moi, monsieur le Vicomte , je n'ai point d'expression pour rendre ce que j'éprouve. Il faut avoir connu les chagrins que j'ai essuyés depuis que je suis ici , pour comprendre le sentiment que me fait éprouver l'exaltation avec laquelle j'entends parler aujourd'hui des Français, de la France et de ceux qui la gouver^^nt. Cependant, monsieur le Vicomte, plus ce sentiment est vif, plus j'ai cru devoir le concentrer; jusqu'à ce j'aie recula confirmation officielle de ce grand événement, j'ai
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cru devoir paraître ne pas encore y ajouter une foi entière. Le désappointement me donnerait une attitude trop gauche.
Il paraît que l'empereur a parlé au comte de Nesselrode de sa conversation avec moi, et que celui-ci, plus juste que son maître, regrette que l'on se soit exprimé avec injustice sur M. de Villèle. Hier en me parlant de la délivrance du roi, qu'il appelle la fin de la fin , il me disait : Ce qui fera surtout un grand plaisir à l'empereur, en apprenant cette grande nouvelle, c'est qu'il y verra l'assurance d'une union encore plus intime entre MM. de Villèle et de Chateaubriand, et qu'il importe à la tranquillité de la France, et par conséquent toujours à celle de l'Europe , que des hommes aussi dévoués, aussi bien intentionnés, et d'un aussi grand talent, ne se désunissent jamais.
La Ferronnais.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE SERRE
Paris, 5 septembre 4 825.
Je sens parfaitement, monsieur le Comte, la gène où vous met la mesquinerie du gouverne-
ment. J'ai des réclamations de tous les côtés. Vous ne ferez jamais comprendre la vérité à la chambre : elle croit de son devoir de refuser quelques mille francs pour ce qui augmenterait notre éclat à l'étranger, et elle votera des millions pour des dépenses au moins inutiles. Mezerai disait que « la France, à une certaine époque de notre histoire , se gouvernait comme un grand fief; » elle se gouverne aujourd'hui comme une grande bourse. Je regarde les hommes relevant de mon ministère, et qui secondent si bien mes travaux, comme étant eux-mêmes ministres, et je ne réclame que l'honneur d'être leur camarade ; jugez si je souffre de ne pouvoir venir à leur secours.
Ce serait, je vous assure, d'un grand cœur que je changerais avec vous de position ; je vous laisserais les spectacles de la cour, et j'irais revoir les barques de pêcheurs que vous avez sous les yeux. Au cas qu'un succès d'affaires vienne augmenter la déplaisance que l'on a naturellement de moi , et que Ton me renvoie, j'irai vous chercher sur votre beau rivage. Je cours après le soleil et la retraite comme la chatte devenue femme courait après les souris. Ce sont là mes misères, Monsieur; je vous les confie, cachez-les bien; c'est mon secret diplomatique. Chemin faisant, tâchez , je vous prie, que votre roi se contente de Caserte et renonce à la régence d'Espagne. Un
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homme comme vous comprend tout, et vous m'excuserez.
Chateaubriand.