‹ Congrès de Vérone (volume 3)Chapitre 23 sur 53 · M. DE CHATEAUBRIAND AU GENERAL GUILLEMINOT · texte numérisé non relu

M. DE CHATEAUBRIAND AU GENERAL GUILLEMINOT

Paris, ce 51 août 1823.

J'ai reçu, Général, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m 'écrire, en date du port Sainte- Marie, le 1 1 de ce mois. Je m'attendais à la réponse négative du roi d'Espagne, ou plutôt de ses geôliers. J'ai toujours pensé qu'on ne céderait qu'aux boulets et aux bombes. Si vous pouvez joindre l'ennemi et arriver au corps de la place.

la partie est gagnée; mais comment joindre cet ennemi? Je n'ai pas grande confiance au bombardement par mer, si vous n'avez pas pied à terre dans l'île de Léon. Quand vous aurez pris le Trocadero et le Matagorda, on assure qu'il vous sera aisé de faire taire le feu du Portales, sur la pointe, en face du Matagorda, et, par suite, d'opérer une descente sur ce point, de vous y loger avec six mille hommes, et de séparer ainsi l'île de Léon de Cadix qu'il serait facile alors d'écraser. On dit aussi qu'il serait facile d'opérer un débarquement dans l'île, du côté de la pleine mer. Ne pourriezvous faire venir les canons trouvés à Algésiras? Tout ce que j'ai pu faire dans mon département, c'était de faire écrire à M. de Lesseps, notre consul à Lisbonne, bien avant qu'on songeât à rien tirer du Portugal, de vous envoyer, sur mon propre crédit, bombardes, munitions, etc. Je vous répète, Général, toutes mes rêveries militaires ; mais je reste toujours convaincu, peut-être à tort, qu'on ne peut rien faire de sur si on n'occupe un point dans l'île de Léon ; et je crois qu'avec des soldats français, inspirés par la présence de monseigneur le duc d'Angoulême, rien n'est impossible.

Ne vous effrayez pas, Général, de l'intervention anglaise; croyez-moi, elle n'aura pas lieu. C'est un leurre dont les meneurs se servent pour faire prendre patience à leur parti. J'ai sur la neutralité anglaise des données certaines; on n'est pas

bienveillant, mais jamais on n'interviendra tant que nous resterons unis aux Espagnols : c'est là notre grande sauvegarde.

La flottille qui était devant la Corogne doit maintenant vous avoir ralliés. Elle aurait pu vous porter les canons de cette place; je l'ai dit, et j'aurais voulu qu'on eût donné des ordres. Si on n'y a pas pensé, ne pourriez-vous envoyer un ou deux bâtiments de votre escadre chercher ces canons?

Je viens de m'apercevoir, Général, que j'avais mal commencé ma lettre : je n'ai pas le temps de la récrire.

Croyez, Général, à mon entier dévouement. Chateaubriand.

P.-S. Adoucissez, autant que vous le pourrez, l'exécution de l'ordonnance si généreuse d'Andujar, mais dont nos ennemis ont été au moment de tirer le plus grand parti contre nous. Nous ne pouvons rien faire sans notre union avec la population royaliste, toute violente qu'elle est : c'est un mal qu'il faut supporter.

Je rouvre ma lettre pour vous dire que] je viens de lire la lettre du roi d'Espagne : c'est un insigne monument de sa servitude. Il faut qu'il soit bien malheureux pour avoir copié une pareille lettre, car elle ne peut être de lui. Ne croyez pas un mot de ce qui est dit des négociations avec l'Angleterre. La preuve du mensonge est auprès, car la lettre prétend que nous sollicitons aussi Tinter-

Ùfe GUEttHE

vcntion anglaise* , et l'on sait que nous avons rejeté trois fois la médiation de la Grande-Bretagne. J'insiste sur ce point, parce que je m'aperçois que c'est une Fausse idée que l'on a toujours eue au quartier général. Encore line fois, tant que vous serez bien avec la Russie, ne craignez rien des Anglais. On fait dire aussi au roi qu'il sera exposé : c'est une ruse employée pour agir sur le cœur de monseigneur le duc d'Angoulêmé : c'est un malheur d'être obligé de bombarder Cadix, mais c'est un malheur inévitable; car si Cadix ne se rend pas, la monarchie française est en péril. Ici, il n'y a pas a reculer, il s'agit de notre existence. Ni les difficultés, ni l'hiver, ni les périls ne doivent nous arrêter. Si nous prenons, ou si nous ne prenons pas Cadix, nous sommes la première ou la dernière- puissance de l'Europe. Je viens d'obtenir qu'on donne des ordres à la Corogne et à Rochefort de vous envoyer des canons, etc., dussentils arriver trop tard.

Ne pensez-vous pas qu'il serait temps de former des sièges en Catalogne? On n'y a pas pris les équipages suffisants. La chute de Barcelone entraînerait celle de Cadix. Au reste, Milans est renfermé et investi dans Taragone, et il ne reste plus une seule armée constitutionnelle en campagne dans tonte la Péninsule, si ce n'est quelques corps errants dans l'Estramadure.

d'ksi'MIM-;. ils

M. DE CHATEAUBRIAND AU PRINCE DE POL1GNAC

Paris, ce 1er sept. 182".

Je vous envoie, noble Prince, la copie de la lettre de monseigneur léduc d'Angoulèmeet delà réponse de Ferdinand; elle est uniquement pour vous. Nous ne devons faire connaître que malgré nous et le plus tard possible, si nous ne pouvons pas prévenir la publication, ce monument de la honte et de la servitude du roi d'Espagne. La lettre originale est de la main même de ce malheureux monarque : ainsi il déclare qu'il est libre , six semaines après avoir protesté, à Séville, contre la violence qu'on lui faisait, et après avoir été déclaré fou et dépouillé de la royauté. Vous remarquerez le mensonge sur les médiations de l'Angleterre, mensonge prouvé, puisqu'il est notoire que, loin de demander ces médiations pour notre compte, nous les avons formellement refusées. La lettre de Monseigneur est digne et simple, et vous voyez qu'aucune concession n'a été faite aux comuneros. Vous ferez part à vos collègues d'Autriche, de Russie et de Prusse du fait; vous leur direz que monseigneur le duc d'Angoulème avait proposé au roi Ferdinand de publier une amnistie, lorsqu'il serait libre, et de convoquer les anciennes Cortès pour mettre ordre aux af-

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faires du royaume, et que Ferdinand, sous le poignard des assassins, a été obligé de copier une réponse que nous ne voulons pas publier pour l'honneur des monarchies. Vous direz également à M. Canning, s'il vous en parle, qu'aucune négociation n'a été possible , et que nous allons prendre de force ce qu'on ne veut pas nous donner de gré ; mais vous ne lui laisserez pas ignorer que les jacobins de Cadix se vantent dans leur lettre d'être en négociations avec l'Angleterre. Au reste, à quelque chose malheur est bon; il vaut mieux avoir Cadix avec des bombes que par des lettres; nous ne serons point forcés à des concessions. Dans ce moment le Trocadero doit être pris, ce qui est un acheminement à l'île de Léon. Si nous pouvons parvenir à descendre et à nous établir dans cette île, Cadix ne peut pas tenir huit jours. Nous avons la nouvelle de l'arrivée de Hyde à Lisbonne. Écrivez-lui de ma part pour lui dire d'envoyer tout ce qu'il pourra, en munitions de guerre, chaloupes canonnières, bombardes, devant Cadix, etc. , etc.

Chateaubriand.

M. DE LA FERRONNAIS A M. DE CHATE A II BRI AN P

Saint-Pétersbourg . le '» septembre 1R25.

En rendant compte , dans ma dépêche de ce jour, de ma conversation avec l'empereur , j'ai cru, monsieur le Vicomte, devoir réserver pour une lettre plus confidentielle ce qui , dans cette conversation , a été plus particulier.

Voici ce que l'empereur m'a dit :

« Vous vous plaignez de la défiance que l'on » vous témoigne. Vous voudriez que, sans exa- » men, sans connaître vos intentions, et sans avoir » le droit de donner leur avis , les alliés souscri- » vissent aveuglément à tout ce qui vous parait » convenable ; en un mot , vous prétendez ne ser- » vir que les intérêts de la France , ne consulter » que ses convenances , et que l'alliance ne soit » pour vous qu'un auxiliaire qui n'ait d action et » de direction que celle que vous voudrez lui » donner : c'est exiger beaucoup, et la France n'a » point encore donné à l'Europe les garanties » dont elle aurait besoin pour se laisser conduire » par elle. Il est hors de doute que, dans cette » grande entreprise, dont vous supportez les frais » et courez les premiers risques, nous devions

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