‹ Congrès de Vérone (volume 3)Chapitre 29 sur 53 · TOME II. i · texte numérisé non relu

TOME II. i

h>.j MtCOCIVl'lONS.

» venir de leur faiblesse. Les princes chrétiens ne » peuvent régner par les proscriptions : c'est par » elles que les révolutions se déshonorent, et que » les sujets persécutés reviennent, tôt ou tard, cher- » cher un abri sous l'autorité paternelle de leurs » souverains légitimes. Je crois donc qu'un décret » d'amnistie serait aussi utile aux intérêts de «Votre Majesté qu'à ceux de son royaume.

» Votre Majesté a pensé que de longues com-

» motions politiques et l'anarchie des guerres ci-

» viles affaiblissent les institutions, en relâchant

» les liens de la société ; elle me paraît avoir été

» pénétrée de cette vérité, quand elle m'a écrit sa

• lettre particulière du 23 juillet 1822; elle re-

» poussait les systèmes dangereux, ces théories

» démocratiques, ces innovations funestes dont

» l'Europe a eu tant à souffrir; mais elle voulait

» chercher dans les anciennes institutions del'Es-

» pagne le moyen de contenter ses peuples et d'af-

» fermir la couronne sur sa tète. Si elle persiste

» dans ce noble projet , elle verra bientôt toutes

» les espérances de ses sujets se tourner vers le

» trône.

» Il n'appartient à personne de donner, sur ce » point, des conseils à Votre Majesté. C'est dans » sa sagesse et dans la plénitude de ses droits qu'il » lui convient d'en délibérer ; mais je puis lui dire » qu'un arbitraire aveugle, loin d'augmenter la «puissance des rois, l'affaiblit; que si cette puis- » sance n'a point de règles, que si elle ne recon-

COLONIES ESPAGNOLES. \>.Ki

» naît aucune loi , bientôt elle succombe sous ses » propres caprices; l'administration se détruit, la » confiance se retire, le crédit se perd, et les peu- » pies, inquiets et tourmentés, se précipitent dans » les révolutions. Les souverains de l'Europe, qui » se sont sentis menacés sur leur troue par la ré- » vol te militaire de l'Espagne, se croiraient de » nouveau exposés , dans le cas où l'anarchie vien- » drait à triompher une seconde fois dans les états » de Votre Majesté.

» Si, éloignant d'elle de pénibles souvenirs, o Votre Majesté appelle à ses conseils des hom- » mes prudents et habiles, une noblesse qui est » l'appui naturel de son autorité , un clergé dont » la piété et le dévouement lui promettent tant » de sacrifices au bien public ; si toutes les classes » d'une nation grande et fidèle bénissent égale- » ment l'autorité du souverain légitime, l'Europe » verra dans le règne de Votre Majesté la garantie •» de son repos , et moi je m'applaudirai d'avoir » obtenu un si glorieux résultat de mes sacrifices.

» Lotis. »

Nous n'avions pas été tout à fait à notre aise en écrivant la minute de cette lettre; nous aurions voulu aller plus loin , proposer dans les vieilles Cortès quelques changements analogues à l'esprit du siècle ; mais nous étions retenus par l'Europe continentale, dont nous avions enmre be-

soin au sujet de l'affaire des colonies : nous la blessions déjà assez en parlant des vieilles Corlès; elle ne voulait de Cortès à aucun prix, ni vieilles, ni jeunes; elle désirait purement et simplement le roi netto aidé du conseil de Castille et du conseil des Indes, avec les rouages d'une machine usée. Ses envoyés à Madrid devinrent hostiles aussitôt qu'ils eurent connaissance de la lettre de Louis XVIII.

Quant à nous, en demandant le rétablissement des anciennes Cortès, nous avions préparé la fusion des anciennes mœurs et des mœurs modernes de l'Espagne : les uns y retrouvaient le passé ; les autres étaient à même d'y puiser l'avenir. Un corps délibérant, quelle que soit sa composition, ne reste pas stationnaire ; nos états généraux convoqués devinrent l'assemblée nationale. L'idée de nous ériger en fabricateurs de Chartes au-delà des Pyrénées était une niaiserie qu'aucune tête d'expérience ne pouvait enfanter. Les gouvernements libéraux, réinstallés depuis dans la Péninsule, n'ont-ils pas été forcés de réformer les Cortès de Cadix, d'établir deux chambres, d'en venir jusqu'aux lois d'exception et à la suppression de la liberté de la presse ? Cette nation de muletiers et de bergers-soldats , où chaque individu jouit de la plus entière indépendance, où chaque commune, gouvernée par ses lois municipales, d'origine romaine, mêlées d'arabe , est une petite république; cette nation n'a ni le besoin, ni

COLONIES ESPAGNOLES i;>7

le sentiment de nos libertés artificielles ; elle ignore cette haine des classes supérieures, notre tourment à nous autres Gaulois : le paysan castillan n'a point connu le joug féodal; il se croit l'égal des Grands et ne reconnaît de supérieur que le Roi. Encore ce roi, renfermé dans Madrid, est-il comme le sultan ù Constantinople; à trente lieues de sa capitale , on n'obéit plus à ses ordres. Le génie et les habitudes de l'Ibérie sont moins opposés au despotisme royal qu'à l'arbitraire légal d'une assemblée représentative dont l'orgueil castillan méprise les individus et dédaigne le parlage.

Ces raisons de l'homme d'état l'emportèrent chez nous sur l'homme des théories. Nous ne mesurions pas les esprits de la péninsule hispanique d'après une règle inflexible. On nous mandait que tel personnage avait tels défauts , qu'il avait fait telles sottises : cela était vraipar rapport à des Français, à des Anglais, à des Allemands ; cela n'était pas vrai par rapport à des Espagnols. De là dérivait la nécessité de tirer promptement la question française de la question espagnole : celleci se résoudrait selon les mœurs du pays , quand nos principaux intérêts auraient été mis en sûreté. Une seule chose était à craindre dans le premier moment : en démuselant Ferdinand, on pouvait livrer ses royaumes à sa folie. Mais les vieilles Cortès, si elles eussent été convoquées, auraient suffi pour l'entraver. Encore une fois , ce ne devait

pas être à nos yeux la première question; il était d'ailleurs plus probable que Ferdinand retomberait sous le joug des insurrections, qu'il ne parviendrait à les étouffer.

Ordres des souverains. — Lettre de Henrt IV.

Sorti triomphant de l'entreprise la plus hasardeuse, tout cédait à nos succès; les ennemis s'avouaient vaincus et convenaient qu'ils s'étaient trompés. Le duc de Rovigo, arrivé de Berlin, mandait que le langage et les manières des Prussiens étaient devenus tout à coup respectueux; que

2(M» NÉGOCIATIUJNS.

les provinces rhénanes étouffaient leur joie en silence, et croyaient que le canon de la Bidassoa avait résonné pour leur délivrance; que Mayence était sans garnison, sans approvisionnement et prêt à être évacué : tout vit là, disait-il, en attendant. La France redevint glorieuse en Espagne; c'est sur le Rhin qu'elle redeviendra forte.

Nous avions expédié aux rois et aux ministres la nouvelle de l'heureuse fin de la guerre. Des diverses cours nous arrivèrent des marques de considération : l'Espagne nous envoya la Toison-d'Or ; le Portugal, l'ordre du Christ; la Russie, l'ordre de Saint-André; la Prusse, l'Aigle-Noir ; laSardaigne, l'Annonciade; François II seul s'abstint : la lettre qu'il nous adressa est froide et ne dit pas un mot de nous; la lettre du prince de Metternich contient un petit compliment qui couvre mal un secret dépit. Fidèle à son instinct, le prince avait la prétention de recevoir le cordon bleu avant de nous transmettre les ordres d'Autriche; or, comme les autres puissances avaient pris l'initiative vis-àvis des Tuileries, nous ne pensâmes pas qu'il fût convenable de céder à des exigences sans raison : elles nous paraissaient surtout extraordinaires, vu la manière dont avait agi envers nous le cabinet de Vienne.

Les rois et leurs ministres nous écrivirent : on verra plus loin leurs lettres.

Par ces distinctions et par ces aveux, les rois ont jugé du moins que nous avions rendu un im-

portant service à la société monarchique : ils ont raison , à ne considérer que ce qui leur revenait immédiatement de la guerre d'Espagne; mais s'ils avaient connu notre dernière pensée, loin de nous bénir, ils nous auraient maudit. Cependant notre politique leur eût été, en résultat, aussi favorable qu'à la France : il leur faudra rendre compte un jour du mandat d'amener des peuples qu'ils n'avaient pas le droit de saisir. Des conquêtes violentes peuvent satisfaire l'amour - propre d'un gouvernement et une ambition sans prévoyance, mais elles préparent des catastrophes. A quoi servent les domaines de Jagellon à la Russie? à mettre une plaie au sein de l'empire des Czars: les Moscovites ne se guériront de la Pologne qu'en en faisant un désert. Il n'y a d'incorporations durables que les incorporations accomplies dans l'utilité de la main qui les opère. Les assimilations entre des peuples désunis par le langage, les mœurs, le climat, la topographie, sont insensées dans l'état actuel de la civilisation.

L'empire de Bonaparte est tombé en poussière : autant en arrivera aux pays entrés de force dans la circonscription des grandes puissances, tandis que nous, nous avons été déboutés de nos demandes en héritage. Les politiques de Vienne apprendront que la France n'est pas un cercle du Rhin, qu'on ne méprise pas impunément trente-trois millions d'hommes nés des dents du dragon et sortis tout armés de la terre.

Nous avons conservé les lettres des princes : témoignage irrécusable de l'appréciation de nos travaux, elles constatent nos services ; elles réduisent au silence les ennemis d'un certain côté, comme nos explications sur la guerre d'Espagne satisferont, nous l'espérons, d'autres adversaires. Après cela, au lieu de ces lettres, nous aimerions mieux avoir reçu de Henri IV, ce billet dont nous possédons l'original :

« Monsieur l'aumonyer, je me rejouys avec » vous de quoy vous estes maryé ; il ne faut plus » parler d'estre amoureus , car il ne siet pas bien » au gens mariés d'avoyr mettresse : pour ce que » je me gouverne aynsy, je conseille à tous mes » amys et servyteurs de fayre le semblable; vous » en croyrés ce qu'il vous playra ; bien vous prie- » rége de fayre estât de ce, plus que de personne » du monde. Jedesyreroys fort vous voyr et votre » cousyn : Adieu, mon amy. Aymes-mov bien » toujours.

» Votre plus asseuré amy à jamays,

» Henry. »

Le Béarnais ne se prend pas au sérieux, comme les potentats nos illustres correspondants : il se moque de lui, de ses légèretés et de ses couronnes.

Lettres des rois et des ministres.

Page 1