II
F.xpedition militaire.
Ici cessent les lettres écrites depuis le commencement de la guerre d'Espagne jusqu'à la fin de cette guerre. Pendant le cours de cette correspondance, nos soldats marchaient à la victoire dont nos dépêchée leur aplanissaient le chemin.
Du quartier-général de Bayonne, le 3 avril j S-Ï5, monsieur le dauphin publia cet ordre du jour :
« Soldats ! la confiance du roi m'a placé à votre » t<He pour remplir la plus noble mission. Ce n'est » point l'esprit de conquête qui nous a fait » ^prendre les armes; un motif plus généreux » nous anime : nous allons replacer un roi sur » son trône, réconcilier son peuple avec lui, et » rétablir, dans un pays en proie à l'anarchie, l'or- » dre nécessaire au bonheur et à la sûreté des » deux états.
» Soldats ! vous respecterez et ferez respecter » la religion, les lois et les propriétés, et vous me » rendrez facile l'accomplissement du devoir qui » m'est imposé , de maintenir les lois et la plus » exacte discipline. »
Le 7, la Bidassoa fut passée, et le blocus de Saint-Sébastien commencé. Le second corps de l'armée, commandé par le comte Molitor, pénètre en même temps en Espagne, par la vallée de Roncevaux. Les Français et les Italiens, réunis au pont de la Bidassoa , avaient crié à la vue de l'artillerie française : Vive l'artillerie! Le maréchal-de-camp Vallin répondit: Feu! Ce mot décida du succès de la campagne ; le génie de Louis XIV, de lile de la Conférence et des murs de Fontarabie, semblait protéger la destinée de son petit-fils.
Irun, Tolosa, Yilla-Franca, Pancorbo, Vittoria, Guetaria, sont pris les 9, 10, i/j, et 17 avril. Le roi
d'Espagne, enlevé de Madrid par les Cortès, était arrivé à Sévi lie.
Figuières fut pris le ï5 avril , et Olot occupé le 3 mai, en Catalogne. Logrono en Aragon fit quelque résistance. Le 9 mai, le duc d'Angoulème établit son quartier-général à Burgos, et le 17 a Buitrago dans la Nouvelle-Castille.
Mina se battit bien en voulant reprendre Vich. Le général Donadieu , le poursuivit avec vivacité, intelligence et bravoure.
Le général Bourcke et le général la Rochejaquelein , le balafré, continuèrent leur mouvement sur les Asturies.
Le général Molitor, ayant en face Ballesteros, occupa le royaume de Valence.
Le it\ mai, Monseigneur le duc d'Angoulème entra dans Madrid à la tête du corps de réserve.
Le 17 juin , le roi d'Espagne et sa famille , prisonniers, sont emmenés à Cadix. Le comte Bordesoulle pénètre en Andalousie, occupe Cordoue, et le comte de Bourmont s'établit à Mérida en Estramadure.
Le maréchal comte Molitor arrive à Murcie. Il y eut, le 1 3 juillet, une affaire assez considérable à Lorca, emporté d'assaut par nos troupes.
Le 16 juin, nous étions arrivés devant l'île de Léon et au Trocadéro. Monseigneur le duc d'Angoulème était présent. Molitor à la suite.
Ballesteros s'approchait de Cadixvpar le royaume de Grenade, et Bordesouîle arrivait de l'autre
côté par l'Estramadure. Les combats s'étaient multipliés et une convention avait été conclue entre Ballesteros et Molitor.
Le 19 août, la tranchée fut ouverte devant le Trocadéro. Le 3i, le Trocadéro est enlevé, ainsi que le fort Saint-Louis. Il avait fallu traverser une coupure, dont lalargeur était de trente-cinq toises et la profondeur de quatre pieds et demi dans les plus basses eaux. On vit reparaître cette intrépidité française, qui vient de briller encore une fois à la prise de Constantine ; avec de pareilles troupes on s'étonne quela France s'obstine à demeurer telle que Waterloo l'a faite. Son Altesse Royale montra de la valeur dans cette affaire qui nous livra pour ainsi dire cette Espagne tout entière , échappée à la gloire et au génie de Napoléon.
Le prince de Carignan, aujourd'hui roi de Sardaigne, traversa lui-même la coupure avec nos troupes. Il conserve encore dans son palais, et montre avec orgueil les épaulettes de grenadier dont il fut alors décoré par nos soldats.
La tranchée fut ouverte, le 10 septembre, par le maréchal Lauriston devant Pampelune.
Leduc d'Angoulème, voulant assiéger Cadix et s'emparer de l'île de Léon , enlève , le 20 septembre, le fort Santi-Pétri. Le a3, nos vaisseaux bombardèrent Cadix . et l'Angleterre, reine des mers, nous vit, sans oser le secourir, triompher dans son empire.
Le 28, leducd'Angouleme visitant la lignedat-
taque contre l'île de Léon, s'exposa, pendant un long espace de onze cents toises, au feu des batteries espagnoles. Un boulet l'ayant couvert de débris, il dit: « Vous conviendrez, messieurs, que » si je suis tué, je finirai en bonne compagnie et a » la française. »
Pourquoi ce boulet le manqua-t-il !
Le iei octobre, menacées d'un siège dans Cadix, abandonnées de leurs armées qui avaient capitulé, les Cortès, après diverses allées et venues, rendirent le pouvoir et la liberté à Ferdinand : il avait été tour à tour déclaré fou, déchu, captif, dans une de ces scènes ignominieuses que l'on retrouve dans notre révolution; au bout de cette promenade à la Yitellius, il se retournait et revenait radieux. Roi de ses geôliers, accompagné de la reine, des princes et des princesses de sa famille, il mit à la voile ses prames dorées, au bruit des salves d'artillerie de la place et de toute la cote : au milieu des nuages de fumée, on eût dit un vainqueur qui sort triomphant d'une grande bataille. Le ciel était magnifique. A onze heures et demie, Ferdinand aborda le port Sainte-Marie : il y fut reçu par monseigneur le duc dAngouléme. Le petit-fils de Louis XIV mit un genou en terre et présenta son épée à l'autre petitfils du grand roi; beau spectacle à l'extrémité de l'Europe, au bord de cette mer la couche du soleil , solisijue cubiliu Cudes!
Ainsi fui accomplie la délivrance de Ferdinand
sur le dernier rocher des Espagnes, dans le lieu
même où la révolution avait commencé.
Et le monarque délivré où est-il? et le prince libérateur où est-il? Ayant fait hommage de son épée, il s'est trouvé désarmé quand le sort l'a saisi.
Joie. — Diverses aptitudes des hommes. — Comment nous sommes reçu à la cour.
DEFICHE TÉLÉGRAPHIQUE.
« Port-Sainte-Marie, 1er octobre 1823.
» Le Roi et la famille royale sont arrivés aujourd'hui, à onze heures et demie, au port » Sainte-Marie. »
188 NEGOC AI ONS.
Cette dépêche, et les cent coups de canon qui annoncèrent la délivrance de Ferdinand, pensèrent nous taire trouver mal de joie;^ non certes que nous attachassions un intérêt personnel à la recousse d'un monarque haïssable, non que nous crussions tout fini ; mais nous fûmes dans un véritable transport à l'idée que la France pouvait renaître puissante et redoutable; que nous avions contribué à la relever de dessous les pieds de ses ennemis, et à lui remettre l'épée à la main : nous éprouvions un tressaillement d'honneur égal à notre amour pour notre patrie.
Nous étions en même temps soulagé d'un poids énorme ; si nous avions dit un mot, si nous avions paru avoir peur, si nous avions pressé M. de Villèle d'accepter la médiation de l'Angleterre, il eut embrassé le parti de la paix : malheureusement ce qui convenait à sa modération , ne convenait pas à quelque chose qui parlait en nous. Mais que serions-nous devenu en cas de revers? Nous nous serions jeté dans la Seine.
Après ce premier saisissement de plaisir , nous eûmes une certaine satisfaction légitime : nous pûmes nous avouer qu'en politique nous valions autant qu'en littérature , si nous valons quelque chose. 11 était maintenant impossible de nier l'utilité de notre plan au dehors; nous avions au dedans tout aussi bien réglé un budjet et compris les détails intérieurs d'un ministère, qu'un homme du métier. Nous disons
ceci pour enhardir h s gens de lettres, et leur apjp rendre la juste portée des Esprits positifs. Quant à nous, nous ne tenons pas le moins du monde à garder une place dans leurs rangs, n'ayant pas la moindre considération pour le génie ordinaire politique: tout commis est un aigle sur cette taupinée.
« Je ne voulais pas leur donner à entendre, dit j> Alfiéri (refusant les ministres du roi deSardai- » gne , qui prétendaient le favoriser d'une ambas- » sade), que leur diplomatie et leurs dépèches me y> paraissaient, et étaient certainement pour moi, » moins importantes que mes tragédies, ou même » celles des autres; mais il est impossible de ra- » mener ces espèces de gens-là : ils ne peuvent et » ne doivent pas se convertir. »
Les sots de France, espèce particulière et toute nationale, ne feront point de concessions d'habileté aux Oxenstiern, aux Grotius, aux Frédéric, aux Bacon, aux Thomas Morus. aux Spencer, aux Falekland. aux Clarendon, aux Bolinbrocke, aux Burck et aux Canning de France. Notre vanité ne reconnaîtra point à un homme, même de génie, deux aptitudes, et la faculté de faire, aussi bien qu'un esprit commun, des choses communes. Si vous dépassez d'une ligne les conceptions vulgaires, mille imbéciles s'écrient : « Vous vous perdez dans les nuées ! » Ravis qu'ils se sentent d'habiter en bas, où ils taillent leur plume d'un air important et s'entêtent à penser. Ces pauvres dia-
4 m» NÉGOCIATIONS,
blés, en raison de leur secrète misère, se rebiffent contre le mérite. Dans leur désespérance de monter plus haut , ils renvoient avec compassion Virgile et Racine à leurs vers. Mais, superbes sires, à quoi faut-il vous renvoyer? à l'oubli : il vous attend à vingt pas de votre logis, tandis que vingt vers de ces poètes les porteront à la dernière postérité.
Ces chamaillis sur les diverses aptitudes ont eu lieu parce qu'on n'a pas fait une observation : le talent proprement dit est une chose à part, un don du Ciel : il est souvent séparé de tout autre mérite, de même qu'il se trouve souvent mêlé à toutes les espèces de mérite. On peut être un imbécile en faisant de beaux vers ; on peut être un premier écrivain, un orateur admirable, en gagnant des batailles comme César, en gouvernant un pays comme Cicéron ; Solon, l'élégiaque, était un fameux législateur; Thucydide, un général renommé; Dante, un guerrier illustre; Ercylla,Camoëns furent de braves soldats. Les exemples seraient trop nombreux à citer tous. Qui fut plus savant ministre que le chancelier-poète L'Hô pital? qui fut plus habile négociateur que d'Ossat? Richelieu, même, avait entassé des volumes au point d'en être ridicule; mais il ne fallait pas trop rire à cause de la potence; le son d'une lyre n'a jamais rien gâté.
Dans notre ardeur, après la dépêche télégraphique, nous avions couru au château : Jà, nous reçu-
COLONIES ESPAGNOLES. 1 lH
mes sur la tète, un seau d'eau froide qui nous calma et nous fit rentrer dans l'humilité de nos habitudes : le roi et Monsikuh, trop charmés, ne nous aperçurent point; madame la duchesse d'Angoulème , éperdue de joie du triomphe de son mari, ne distinguant quoi que ce soit, était trèstouchante à voir, lorsqu'on songeait combien peu de bonheur elle avait goûté dans sa vie. Cette victime immortelle écrivit, sur la délivrance de Ferdinand, une lettre terminée par cette exclamation sublime dans la bouche de la tille de Louis XVI : « Il est donc prouvé qu'on peut sauver un roi » malheureux ! »
Le dimanche, nous retournâmes avec le Conseil faire la cour à la famille royale : l'auguste princesse dit à chacun de mes collègues un mot obligeant et d'autant plus gracieux, qu'il échappait à des lèvres inaccoutumées au sourire ; elle ne nous adressa pas une parole. Elle a dit depuis à M. de Montmorency, qu'elle se sentait mal à l'aise avec nous. Nous ne méritions pas tant d'honneur : Le silence de l'orpheline du Temple ne peut jamais être ingrat; le Ciel a droit aux adorations de la terre, et ne doit rien à personne.
Lettre de Louis XVIII à Ferdinand. — Explications sur cette lettr*.
Ferdinand , après sa délivrance , écrivit à Louis XVIII ; le roi nous chargea de la réponse ; nous la lûmes à S. M. ; elle n'y changea pas un mot, et la signa d'un air satisfait. On jugera si nous voulions -l'absolutisme :
Fin d'octobre 4823.
« Mon frère, etc.
»Un des moments les plus heureux de ma vie » est celui où j'ai appris que le Ciel avait béni mes » armes , et que , par les efforts du digne capitaine » placé à la tète de mes vaillants soldats, de ce fils de » mon choix, l'honneur de ma couronne et la gloire » de la France, Votre Majesté était rendue à l'a- » mour de ses peuples. La main de la Providence » a été visible dans cet événement; et c'est à celui «qui protège les rois que nous devons attribuer, » avec la plus vive reconnaissance, des succès aussi » prompts et aussi éclatants.
«Désormais ma tâche est finie, la vôtre com- » mence : vous devez le repos et le bonheur à vos » sujets. Si je n'avais pas , comme chef de ma mai- » son , le droit de parler à Votre Majesté avec sinwcérité, ma vieillesse, mon expérience et mes » longs malheurs, m'en imposeraient encore le de- » voir. Comme Votre Majesté, j'ai retrouvé mon » pouvoir royal après une révolution ; à l'exem- » pie de notre aïeul Henri IV, j'ai pardonné à » ceux qui avaient pu être égarés, dans des temps » difficiles, et qui, confiants dans la miséricorde » deleur souverain, s'empressaient de réparer leurs » erreurs. Votre Majesté comprendra le danger » qu'il peut y avoir à convaincre des classes en- » tières d'hommes, que rien ne'peut effacer lesou-