‹ Congrès de Vérone (volume 3)Chapitre 34 sur 53 · M. DE CHATEAUBMANU AL GENERAL POZZO · texte numérisé non relu

M. DE CHATEAUBMANU AL GENERAL POZZO

Paii», ce '24 octobre 1823.

Cette lettre, Général, vous trouvera arrivé ou arrivant à Madrid. Je veux vous dire un mot de ce qui s'est passé ici, afin que vous puissiez transmettre à qui de droit l'exacte vérité. Le maréchal duc de Bellune a succombé à la lutte établie depuis cinq mois entre lui et Ouvrard. Une puissance plus fortequ'un ministre a exigé sa retraite, et il a fallu nous séparer avec un vif regret de cet excellent homme. La grande affaire politique était le choix d'un successeur : ce choix allait marquer ou la continuation du même système, ou un changement de principes dont les conséquences auraient été incalculables. Le baron de Damas a été nommé. Par une autre chance , M. de Caraman m'avait envoyé sa démission. Le

2fl| NÉGOCIATIONS,

roi l'a acceptée et a nommé à Vienne le Maréchal ; il fait encore quelques difficultés d'accepter; mais j'espère que l'affaire s'arrangera.

J'ai grande envie, Général, que le roi soit arrivé à Madrid. Vous serez content de M. de Talaru, et vous vous entendrez parfaitement avec lui. Tâchez de faire effacer de ces malheureux décrets ce qu'il y a d'absurde et d'impraticable ; qu'on cesse ces proscriptions par catégories , qui menacent la population entière ; qu'on licencie cette armée, qui se soulèvera quand nous n'y serons plus ; qu'on choisisse un ministère prudent ; et que d'avoir servi le roi sous les Cortès , par ordre même du roi , ne soit pas un titre de condamnation et un crime impardonnable. Enfin , Général, prêchez la modération, et ne craignez pas que le génie espagnol abuse de ce mot; et tachez que l'on fasse à Madrid quelque chose qui ressemble aux actes d'un peuple civilisé. Surtout , Général , revenez-nous vite , et croyez à mon sincère dévouement ainsi qu'aux sentiments de haute considération de votre serviteur.

Chateaubriand.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALA.RU

Paris, le 22 octobre 4 825.

J'ai reçu, mon cher ami, vos lettres du n et du 12. Je me désole de votre séjour à Séville qui interrompt tout et nous ôte, par la longueur du temps et du chemin, la possibilité de nous entendre. Monseigneur nous a envoyé la lettre qu'il a écrite au roi d'Espagne, et qu'il vous a laissé libre de transmettre ou de supprimer. Vous êtes, étant sur les lieux, meilleur jugequenous; mais quoique la missive soit rude, nous pensons dans le conseil qu'elle pouvait être remise comme un moyen d'action sur des hommes incorrigibles. Il paraît aussi qu'on ne prend aucun parti sur le licenciement de l'armée et du corps de Ballesteros , et qu'en conséquence,^ corps de Molitor reste immobile, sans que le Prince puisse lui faire commencer sa retraite. Avertissez M. Saez que nous ne pouvons prolonger les frais de la guerre , que chaque mois nous coûte 12 ou 1 5 millions, et qu'il n'y a pas de ministère qui voulût se présenter aux Chambres avec de tels frais par delà la délivrance du roi , sans s'exposer à porter la tête sur l'échafaud. L'ordre très-positif de la retraite va être donné , si on ne profite pas du dernier moment, et alors, le gouvernement espagnol verra comme il ^arrangera

J8i NÉGOCIATIONS,

avec Ballesteros dont le corps se grossira à l'instant, quand nous n'y serons plus, de tous les proscrits faits par les décrets du port Sainte-Marie, de Xérès et de Séville.

La chicane que l'on fait à sir W. A'Court est ridicule et expose le gouvernement espagnol à augmenter l'humeur de l'Angleterre. Sir W. A'Court était ambassadeur auprès du roi et non pas auprès des Cortes. Sir W. A'Court est un excellent homme, fort loyal et fort sage.

Ces commissaires ne sont donc pas encore à bord de notre frégate? quelle pitié. Certainement, nous ne nous chargerons pas de porter Quesada et les siens, à Cuba.

Tout à vous, mon cher ami.

Chateaubriand.

M. DE BELLUNE A M. DE CHATEU BIUAND.

Meuars-le-Cliàteau , le 22 octobre \ 825.

Monsieur le Vicomte ,

La duchesse de Bellune s'est empressée de répondre aux lettres que votre amitié pour nous vous a dictées ; elle vous exprime sa pensée sur mon éviction du ministère de la guerre et sur les

conséquences qui résulteraient de ma soumission à vos vœux. Je partageais ses sentiments à cet égard avant de les connaître, et je voyais les diverses faces de ma position, «avant de quitter Paris. Si je ne m'en suis pas expliqué clairement avec vous et avec MM. vos collègues, il faut l'attribuer à l'agitation naturelle qu'a dû me causer un événement qui renverse toutes les idées de mon dévouement à la cause que j'aime et que je servirai toujours.

Je suis sacrifié pour avoir rempli un devoir rigoureux, pour avoir fait entendre mes plaintes contre de grands désordres , et aux préventions d'un prince à la gloire duquel j'étais passionnément attaché, sans égard pour mon caractère, pour mes sentiments et ma conduite. La fidélité éprouvée, les droits que je crois avoir acquis à l'estime et à la bienveillance du roi et de son auguste famille , n'ont été d'aucune considération dans la circonstance dont il s'agit; j'ai été frappé sans être entendu et avec une précipitation dont je serai toujours étonné , car il semblait que l'on voulût se débarrasser d'un malfaiteur dangereux; et cela , pour satisfaire le ressentiment le plus injuste et le moins mérité. On m'offre vainement une mission que l'on regarde comme un dédommagement honorable et qui doit atténuer l'effet que peut produire la résolution qui vient d'être prise contre moi; il n'en reste pas moins avéré, qu'une ambassade confiée à un ministre disgracié,

28(i iNÉGOClATIOJNS.

n'ait été de tout temps considérée comme un exil déguisé, ou comme un hochet donné à l'ambition déçue. Je ne crois pas avoir donné lieu de me faire éprouver l'une ou l'autre de ces humiliations. On peut aussi voir cette ambassade qui m'est offerte sous un jour plus fâcheux encore : que ne peuton pas dire en effet de l'éloignement ordonné du ministère de la guerre , au moment même du plus glorieux triomphe de nos armes, de l'homme qui, dans des circonstances difficiles, a le plus contribué à préparer ces triomphes. Je laisse à tout esprit judicieux le soin de faire observer les conséquences d'une pareille disposition; il ne m'appartient pas de m'en occuper; mais je sens vivement que je serais déplacé au poste que le roi daigne m'assigner.

Le conseil de Sa Majesté pense que mon acceptation serait une nouvelle preuve de mon dévouement au service du roi, et qu'elle satisferait l'opinion publique. A cela je réponds que, mon dévouement n'ayant jamais été douteux, il me paraîtrait bien extraordinaire que je dusse en donner un nouveau gage pour faire croire à sa sincérité. Quant à l'opinion , elle devra se contenter des dispositions de l'ordonnance royale du 20 de ce mois; elle fait connaître les intentions du gouvernement à mon égard , et cela doit suffire ; le roi avait ses raisons pour changer ma destination, et il ne convient à personne d'en chercher l'explication.

Monsieur le Vicomte , je viens de vous dire ma

pensée sur l'événement inattendu qui me concerne. N'y voyez, je vous prie, ni amertume n. mécontentement: ils ne sont pas dans mon cœur. Il n'est pas plus étonné d'un revers, qu'il ne pourrait l'être d'un succès. Je vois les hommes et les choses avec calme, je les juge sans passion et le coup qu'ils viennent de me porter ne m ébranle pas malgré sa violence. Je ne désire maintenant qu'une chose, c'est que le conseil du roi, en me conservant sa bienveillance, n'attache pas a ma position plus d'importance qu'elle ne mérite. Le monde, selon l'usage, s'occupe de moi aujourd'hui, il n'y pensera plus demain.

Je ne puis terminer cette lettre sans vous exprimer encore combien je suis reconnaissant des marques d'amitié que j'ai reçues de vous et de vos nobles collègues. Veuillez en agréer, ainsi qu eux,

mes remerciements.

De Belliine.

DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALAUU

Paris, le 23 octobre \ S25.

Je recois, mon cher ami, votre lettre et votre projet de traité d'occupation. Je la porterai demain au conseil. Nous voulons très-pou occuper,

comme vous le verrez par mes précédentes lettres, car il faudrait le faire à nos frais. De plus, nous ne sommes pas du tout disposés à prêter les soldats du roi , pour autoriser des lois de proscription. Dans votre petite lettre, vous me dites que vous êtes content de votre position ; j'en suis charmé et j'étais sûr quelle vous deviendrait agréable. C'est certainement la plus importante place et la plus belle qu'il y ait au inonde, dans ce moment, et je me félicite d'avoir pu vous la procurer.

CHATEAUBRIAND

S. A. R. LE DUC d'aNGOULÊjYTE a m. de chateaubriand.

Mançanarès ■ ce 2,'ï octobre 1823.

J'ai reçu , Monsieur, votre lettre du 16; d'après l'autorisation que le roi vous a chargé de m'en donner, j'accepterai les ordres du Portugal quand ils me seront envoyés.

Quant à ce qui regarde l'ambassade de Constantinople pour un des officiers-généraux de mon armée, je ne me permettrai pas d'en désigner particulièrement un, mais je citerai les lieutenants-généraux comte Guilleminot , comte Bordesoulle et vicomte Dode, comme m'ayant parfai-

bernent secondé. Heureux si mon oncle daigne arrêter son choix sur un des trois.

.!<> vous renouvelle, Monsieur, l'assurance de toute mon estime et de mon affection.

Louis-Antoine.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE POLIGNAC

Paris, le 27 octobre 1 825.

Eh! bon Dieu, Prince, comment imaginez- vous que c'est moi qui ai voulu envoyer le maréchal à Vienne? C'est l'ordre du roi, qui voulait que la chute du maréchal n'eût pas l'air d'une disgrâce. Au reste, le renvoi du maréchal est une des plus lourdes fautes qui ait jamais été commise. En politique et devant l'ennemi, il faut manœuvrer habilement, ou vous êtes attaqué à l'instant même où vous présentez un coté faible. On aurait pu satisfaire monseigneur le duc d'Angoulème à un moindre prix; c'est un exemple funeste dans un gouvernement représentatif, qu'un prince puisse exiger le renvoi d'un ministre porté par l'opinion de la majorité. Le choix du baron de Damas rend la faute moins sensible, mais ne la répare pas.

La dépèche officielle où vous deviez trouver des détails n'en valait pas la peine : c'était une circuroME ri. io,

laire à tous les ministres sur l'événement, et qui

ne disait que des phrases de bureau.

Je voudrais vous donner de l'argent pour votre police, mais je n'ai pas un sou.

Voici un fait essentiel, et faites-vous valoir de la nouvelle auprès de M. Canning. Le roi d'Espagne a reconnu le dernier traité d'indemnités pour vaisseaux de commerce avec l'Angleterre.

Tout à vous, noble Prince.

Chateaubkiani>.

m. de chateaubriand \ monseigneur le duc d'angoulême.

Paris, ce 28 octobre f<825.

Monseigneur,

J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Altesse Royale, la copie d'un projet d'occupation, que je fois passer à M. de Talaru, ainsi que celle de la lettre que je lui écris pour lui expliquer l'esprit dans lequel ce traité est conçu.

Votre Altesse Royale remarquera que tout est abandonné à son jugement, quant au nombre des troupes qu'il lui plaira de laisser en Espagne et aux différentes places qu'elles doivent occuper. Le roi ne tient d'une manière fixe qu'aux articles.

Ce traité, pour pouvoir être exécuté, doit être

COLONIES ESPAOINOLES. 2»i

accompagné d'une convention militaire qui restera secrète, tandis qu'au contraire le traité sera publié. Ma lettre à M. de Talaru relate une partie des objets sur lesquels doit porter cette convention. Un conseil de guerre, formé et présidé par Votre Altesse Royale, peut seul statuer sur cette matière en connaissance de cause ; lui seul peut avoir les renseignements nécessaires sur l'état des lieux, les ressources du pays, l'esprit des autorités locales et le caractère des habitants.

Si j'osais avoir une opinion sur un pareil sujet, j'insisterais pour que la convention portât qu'il n\ aura, dans les places occupées par les troupes de Votre Altesse Royale, ni garnison espagnole, ni autorité militaire espagnole, excepté dans les lieux où le roi pourrait faire sa résidence. Je sais que cet article sera difficile à établir; mais s'il choque l'orgueil national, et s'il a quelques inconvénients, il a d'immenses avantages.

Je pense encore que si les places ne sont pas suffisamment armées, elles doivent achever de l'être, partout où besoin sera, aux frais du gouvernement espagnol. Si l'on jugeait nécessaire de les approvisionner au-delà de la consommation ordinaire de la garnison, et comme dans l'attente ou la supposition d'un siège, cet approvisionnement extraordinaire doit être également laissé à la charge du gouvernement espagnol. Enfin, si dans le cours de l'occupation, nos troupes étaient obligées de faire usage des munitions appartenant au

roi d'Espagne pour le bien de son service, il doit être statué qu'au moment de l'évacuation des places nous ne serons pas obligés de tenir compte de ce que nous aurions employé à la défense du souverain légitime.

Je n'ai d'autre excuse, à la longueur de ces remarques, que mon zèle pour le service du roi, ma passion pour la gloire de Votre Altesse Royale, et mon attachement pour mes devoirs comme ministre.

Je suis, etc. Chateaubriand.

Page 1