TOME II. j/j
deçà et en-delà de la mer d'Afrique, seigneur de Guinée et de la conquête, navigation et commerce de l'Ethiopie, Arabie, de la Perse et de l'Inde , etc.
Je vous salue :
Prenant en considération vos qualités distinguées, vos mérites et services agréables à mon auguste frère et allié le roi de France, qui vous a confié la direction des affaires de son royaume; et voulant vous donner un témoignage authentique du haut prix que j'attache aux services que, comme son ministre d'état, vous avez rendus à la cause de Sa Majesté Catholique et de sa royauté; j'ai trouvé bon de vous élever à la dignité de grand'croix de mon royal ordre de notre Seigneur, Jésus-Christ. Et . afin que l'ayez pour entendu et puissiez porter les insignes que je vous envoie, et qui, comme tels, vous appartiennent, je vous fais cette lettre , et que Dieu vous tienne dans sa sainte garde.
Écrit à notre palais de Bemposta, le 1 3 novembre 1823.
Le Roi.
Contresigné, Joachim Pedro Gomès de Ouvrira.
Saint-Pétersbourg, le 24 novembre 4825.
Dans le cours des graves événements, qui depuis l'année dernière ont fixé l'attention de l'Europe, j'ai eu plus d'une fois occasion d'applaudir à vos talents et à vos principes. Les plus heureux succès ont couronné la noble persévérance avec laquelle vous avez soutenu la cause de l'ordre; et tous ceux qui partageaient avec vous le désir de la voir triompher vous doivent des témoignages de leur estime. C'est à ce titre que je vous prie de recevoir, monsieur le Vicomte , les décorations cijointes de l'ordre de Saint-André. Veuillez les regarder comme la meilleure preuve des sentiments
que je vous porte.
n Alexandre.
Berlin , ce 2'. novembre h 825.
Monsieur le vicomte de Chateaubriand , vous connaissez l'estime que depuis longtemps j'ai pour vous. J'ai un véritable plaisir à vous en offrir aujourd'hui une nouvelle marque, en vous faisant tenir mon ordre de l'Aigle-Noir. J'aime, du reste, à me dire que vous n'aviez pas besoin de cette preuve pour être convaincu que j'ai parfaitement reconnu et apprécié les services signalés que , par votre coopération éclairée au succès de l'entre-
prise contre l'Espagne révoltée, vous avez rendus à l'Europe. Sur ce , je prie Dieu , monsieur le vicomte de Chateaubriand , qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
Frédéric Guillaume.
Palais de Madrid , ce 51 janvier 4 82^ .
Mon très-cher et très-aimé bon cousin; afin d'effectuer l'élection que j'ai faite de votre personne pour vous associer en l'amiable compagnie de mon très-noble et ancien ordre de la Toison-d'Or : J'ai fait dresser mes lettres patentes de procure, en vertu desquelles j'ai requis mon bienaimé frère et cousin, S.A. R. comted'Àrtois,de vous recevoir en mon nom dans ledit ordre, et vous en délivrer le collier aux cérémonies accoutumées ; et, de tout ce qu'il vous dira de ma part sur ce particulier, vous en ferez le même état comme s'il fût dit et déclaré par ma propre personne. Je prie Dieu, mon bon cousin, qu'il vous ait en bonne, sainte et digne garde.
Votre bon cousin ,
Ferdinand.
Jacques de la Quadra, greffier.
LE RQI. CHARLES-FÉLIX A .M. DE CHATEAOBRIAND.
Turin, le I •'# lévrier 4 82-i.
Monsieur le vicomte de Chateaubriand, le plaisir que j'ai eu à vous voir au congrès de Vérone a dû vous prouver combien étaient distingués les sentiments que vous m'avez déjà inspirés par le plus noble dévouement à la cause sacrée de l'autel et du trône. Vous avez accru ces sentiments, soit par les principes que vous avez professés dans cette réunion solennelle, soit par L'éclat avec lequel le même dévouement et vos talents ont ensuite paru à cette époque, non moins importante et difficile que glorieuse pour la France et pour son roi. Mon auguste et bien-aimé beau-frère a voulu dernièrement vous réitérer de hauts témoignages de sa satisfaction ; j'en éprouve , de mon côté, une bien vive à vous donner la plus haute marque de mon estime, en vous nommant chevalier de mon ordre suprême de l'Annonciade, dont les décorations vous seront transmises par mon cousin , le comte de La Tour. Il m'est aussi très-agréable d'avoir par là une occasion de vous exprimer directement les souhaits que je forme pour vous, en priant Dieu qu'il vous ait, mon cousin , en sa sainte garde.
Charles-Félix.
De La Tour .
■2\ î NEGOCIATIONS.
M. DE LA JOUR A M. DE CHATEAUBRIAND
Turin , le \ 5 février \ 824.
Monsieur le Vicomte,
J'ai l'honneur d'adresser ci-jointes, à Votre Excellence , une lettre du roi et les décorations de son ordre suprême de l'Annonciade, que Sa Majesté me charge de vous faire passer.
En vous nommant chevalier de cet ordre illustre, le roi a voulu, monsieur le Vicomte, vous donner la plus haute marque publique de son estime, et prouver publiquement aussi que, surtout dans des circonstances majeures comme celles de l'année dernière, où tant de sagesse et de talents ont signalé votre ministère, la satisfaction du Roi Très-Chrétien, son très-aimé beau-frère, ne saurait ne pas se confondre avec la sienne.
Connaissant les sentiments que je lui ai sincèrement voués, surtout depuis le premier moment que j'ai eu l'honneur de la voir à Vérone, et le souvenir plein de gratitude que je conserverai toujours de ceux que, dès-lors, elle a bien voulu me témoigner, Votre Excellence jugera aisément de toute la joie que j'éprouve maintenant, en remplissant auprès d'elle un des devoirs les plus doux que mon auguste souverain pût m'imposer.
En vous priant, monsieur le Vicomte, d'agréer
mes compliments les plus empressés , et en me félicitant vivement de pouvoir compter un rapport de plus, et si particulier, parmi ceux que j'avais déjà le bonheur d'avoir avec Votre Excellence, je lui offre de nouvelles assurances de la très-haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d être,
monsieur le Vicomte,
de votre Excellence , le très-humble et très-obéissant serviteur,
de La Tour.
Ma Chute. — Les Cordons.
Nous n'aurions point parlé de ces cordons , s'ils n'avaient amené un orage qui fut au moment de nous renverser et de terminer ainsi subitement l'affaire d'Espagne. Ces cordons firent éclater des jalousies. M. de Villèle était pourtant fort au-dessus de ces lacets de cour.
La Russie fit passer l'ordre de Saint-André à
M. le duc de Montmorency, ainsi qu'elle chargea son ambassadeur de me le remettre à moi-même. Louis XVIII prit cette grâce étrangère comme un reproche fait à sa personne. Le roi déclara qu'il voulait témoigner sa satisfaction des succès de la guerre d'Espagne en créant M. de Villèle chevalier des Ordres. M. de Villèle avait tous les droits à cette distinction; mais le dessein du roi était de nous blesser: il nous comptait pour trop peu. Nous nous soucions d'un cordon comme tles nœuds du ruban de Léandre; nous ne nous mesurons pas à l'aune d'un bandeau de soie ; mais nous sommes sensible à l'injure quand elle part de haut. Par nous seul l'Europe s'était maintenue en paix. L'amertume de S. M. nous étonna; elle semblait s'augmenter en proportion de nos services. Louis XVIII et son frère nous connaissaient mal. Le dernier disait de notre personne : « Bon cœur et tète chaude. » Ce lieu commun des hommes hors d'état de discerner les hommes, était faux: notre tète est très-froide, et notre cœur n'a jamais beaucoup battu pour les rois.
Nous méprisions trop les places pour les conserver au prix d'un affront, même d'un affront royal. La grande Demoiselle se réjouissait d'avoir les dents noires, parce que cela prouvait sa descendance du sang des Bourbons : nous nous serions peu félicité de tenir de si près à la couronne : il ne nous seyait pas d'être un mannequin
dans le conseil. L'achèvement de notre entrepr isc nous avait fait nous résoudre à rester; nous oubliions tout à coup le puissant molif de notre présence au ministère, et nous nous en allions parce qu'on prétendait nous humilier : telnoussommes. Cette zone bleue dont on aurait remarqué l'absence sur notre poitrine, aurait prouvé que Sa Majesté était peu satisfaite de nous, et que les autres rois s'étaient trompés en nous conférant leurs premiers Ordres.
Huit jours après notre déclaration, le roi nous gratifia du cordon bleu. Ces misères , à l'époque du renversement des trônes, font pitié; elles donnèrent suite néanmoins à la défaveur qu'avaient annoncée nos succès; elles nous ramenaient et ramenaient la cour arriérée à ces guerres de la fronde , alors que la distinction du tabouret de madame de Pons prépara la France à une seconde révolte, et fit arrêter le grand Condé. Souvent on est plus agité d'une faiblesse secrète que du destin d'un empire; l'affaire légère est au fond de l'âme l'affaire sérieuse. Si l'on voyait les puérilités qui traversent la cervelle du plus grand génie au moment où il accomplit sa plus grande action, on serait saisi d'étonnement. En fin de compte on aurait tort : rien n'a d'importance réelle ; un royaume ne pèse ni ne vaut plus qu'un plaisir.
Quand ce ridicule conflit fut terminé j'écrivis à M. de La Ferronnais la lettre suivante :
COLOiNlES ESPAGNOLES. 211)
« Tout est arrangé et beaucoup mieux que je » ne l'espérais. Le roi blessé de la nomination du » duc Mathieu, et Villèle, oublié dans la promo- » tion, ont été au moment d'amener un grand » orage : nous nous serions brisés contre un ru- » ban après avoir échappé à de si grands écueils : » telle est la nature humaine. J'ai été obligé de » parler, et on a bientôt reconnu qu'aller sans moi » était impossible, et la tempête s'est apaisée. Il » en résultera un bien, c'est qu'on sera convaincu » qu'il faut rester unis si nous voulons achever » l'ouvrage que nous avons si bien commencé.
y II n'y a plus qu'une chose à faire, c'est que » vous demandiez à l'empereur, en mon nom et » pour m'oblige r, le cordon de Saint-André pour » Villèle. Ne craignez pas; je ne serai pas biessé, » et c'est moi qui joue ici le beau rôle. Il faut être » juste, d'ailleurs, Villèle après le premier mou- » vement d'humeur est revenu vite au sentiment » de l'intérêt commun et de l'amitié. C'eslen tout » un homme d'un mérite supérieur, et comme » désormais il faut bien qu'il m'abandonne en- » tièrementla conduite delà politique étrangère, » nous ne pouvons plus avoir de rivalité et notre » union est indispensable au repos de la France.
» Cette lettre est toute confiée ni le lie ; elle ne doit » être montrée à personne. Vous mettrez, comme « de coutume , mon autre lettre particulière sous » les yeux de l'empereur. Le petit mouvement
» d'humeur que le roi avait eu contre vous est
» totalement dissipé.
» J'insiste pour que vous demandiez le cordon » de Saint- André pour Yillèle, en mon nom, et » pour que l'empereur daigne l'accorder sur ma » propre demande. Si vous réussissez , vous vou- » drez bien me le dire formellement dans votre » lettre officielle qui sera mise sous les yeux du roi. » Cela sera bon pour vous et pour moi, excellent » aussi pour l'empereur. Je lui demande un nou- » veau cordon , pour le bien de l'union et de la » paix ; qu'il me l'accorde : cela est conséquent à » ce qu'il a déjà fait, en même temps qu'utile » pour la France.
» Tout à vous, mon cher comte, » Chateaubriand. »
Ainsi, tandis que les amis de M. de Yillèle disaient que nous étions son ennemi, que nous voulions sa place, et tandis qu'ils machinaient notre ruine, nous faisions nos efforts à Pétersbourg, pour lui faire donner l'ordre de Saint-André : nous déclarions dans une lettre qui ne devait jamais être connue, que le président du conseil était un homme d'un mérite supérieur. Les dates sont ici des arguments sans réplique; elles montrent à la fois notre amitié non démentie, et notre loyale sincérité.
Je veux rendre le portefeuille à M. le duc de Montmorency . et me résous à demeurer. — Pourquoi.
Nous eûmes d'abord J'idée de remettre au roi le portefeuille des affaires étrangères, et de supplier Sa Majesté de le rendre au vertueux duc de Montmorency. Que de soucis nous nous serions épargnés ! que de divisions nous eussions épargnées à l'opinion ! L'amitié et le pouvoir n au-
raient pas donné un triste exemple, et la légitimité
serait peut-être encore là. Couronné de succès , nous serions descendu du ministère de la manière la plus brillante, pour livrer au repos le reste de nos jours. C'était l'espoir de ce repos qui nous avait rendu si heureux à la capitidation de Cadix. L'intérêt des colonies espagnoles , en nous arrêtant, a produit l'avant-dernier bond de notre quinteuse fortune.
Quand nous songeâmes à la retraite , des négociations étaient entamées ; nous en avions établi et nous en tenions les fils. En diplomatie , un projet conçu n'est pas un projet exécuté ; les gouvernements ont leur routine et leur allure ; les protocoles n'emportent pas d'assaut les cabinets étrangers , comme nos armées prennent des villes; la politique ne marche pas aussi vite que la gloire à la tète de nos soldats. Nous nous figurâmes qu'ayant préparé notre ouvrage, nous le connaîtrions mieux que notre successeur ; nous nous laissâmes séduire à l'idée de donner de nouvelles monarchies constitutionnelles aux Bourbons, en attachant notre nom à la liberté de la seconde Amérique , sans compromettre cette liberté dans les colonies émancipées. Deux fléaux sont à craindre pour la liberté, l'anarchie et le despotisme : ils peuvent également priver un état de son indépendance. Or, l'indépendance appuie l'indépendance ; un peuple libre est une garantie pour un peuple libre; on ne renverse pas une constitu-
tion généreuse quelque part que ce soit, sans porter un coup à l'espèce humaine.
Comme tout s'enchaîne dans la destinée d'un homme , il était possible que M. Canning, en s'associant à nos projets, eut évité les inquiétudes dont ses derniers jours ont été fatigués. Les talents se hâtent de disparaître; il s'arrange une toute petite Europe à la guise de la Médiocrité : pour arriver aux générations fécondes , il faudra traverser un désert.
Enfin , le désir de rendre à la France ses frontières ne nous quittait plus. L'empereur de Russie nous écoutait , nous avons dit sur quoi nos espérances étaient fondées; nous pouvions braver l'Angleterre : une guerre avec celle-ci ne nous eût point effrayé; nous aurions voulu faner les lauriers de Waterloo.
Telles furent les causes qui nous déterminèrent à rester. Selon nos illusions, nous pensions que nos collègues nous laisseraient achever un œuvre favorable à la durée de leur puissance. Nous avions la naïveté de croire que les affaires de notre ministère nous portant au dehors, ne nous jetaient en France sur le chemin de personne. Comme l'astrologue , nous regardions le ciel , et nous tombâmes dans un puits. L'Angleterre applaudit à notre chute: il est vrai que nous avions garnison à Cadix.
Frais de la guerre. -Ce qu^ont coûté a Louis XIV et aux Anglais leurs expéditions successives dans la Péninsule. Le problème de l'ordre social ne se résout point par des chiffres.
La guerre étant favorablement terminée, au grand étonnement des têtes les plus solides de l'Opposition, les calculateurs vinrent à leur secours. Les Marchés-Ouvrard se présentèrent et l'on chercha à prouver, comme dédommage-
ment à une (réussite inattendue, lenormité des frais de l'expédition.
L'entreprise militaire de 182 3 a montré deux choses qui ne s'étaient jamais vues dans notre monarchie : une guerre faite en présence de la liberté de la presse, une guerre accomplie sous un régime constitutionnel.
Jusqu'alors nous n'avions point eu de véritable gouvernement représentatif: ni la Convention ni le directoire ne permettaient de contrôle. 11 n'y avait point de tribunal public où l'on fût obligé de venir justifier la dernière obole dépensée. On n'examinait point à la tribune les mémoires des fournisseurs. Si Ion mettait sous nos yeux l'état des sommes employées dans les campagnes les plus brillantes de Louis XLV et de Bonaparte, nous serions épouvantés.
Louis XIV employa neuf ans, perdit le duc de Vendôme, dépensa plus d'un milliard et demi de notre monnaie, fut sur le point de quitter sa capitale menacée, pour asseoir Philippe V sur le trône de Charles II : Louis XVIII a conservé son neveu; il ne lui a fallu que 200 millions et quatre mois pour rendre au petit-fils de Philippe V sa couronne.
Combien Napoléon a-t-il enfoui de millions dans cette Espagne dont il fut obligé de sortir?
Le gouvernement britannique forma, à 1 usage de son armée, un équipage de dix nulle mulets de bât, et rendit, au moyen des presses, le foin trans- TOWF m. iJ
portable des ports de l'Irlande aux ports de Lisbonne et de Cadix. Ce fut en répandant l'argent à pleines mains, que les Anglais obtinrent des succès contre une armée inaccoutumée aux revers, mais dépourvue de transports et vivant de réquisitions.
LaPéninsule ibérienne n'a pas une seule rivière navigable dans son cours entier; quelques grandes routes et l'ébauche d'un seul canal servent à ses communications : les défilés de ses Sierras sont presque impraticables. Pour se nourrir, année courante, la Péninsule manque du blé nécessaire; elle est obligée de tirer de l'étranger vingt-deux millions de fanègues de grain, une masse considérable de viande fraîche et de viande salée. Les trésors de l'Amérique n'ont fait que traverser l'Espagne. L'or et l'argent monnavé ou travaillé, existant dans ce royaume avant la guerre de Bonaparte, était estimé tout au plus à 5oo millions; et cependant le Mexique et le Pérou y avaient versé 56 milliards, d'après les calculs de Jérôme Ustaritz, et en comptant les 6 milliards qui ont pu entrer en Espagne depuis 174^ époque à laquelle Ustaritz écrivait. L'Angleterre portait tout à son armée, l'avoine qui nourrit le cheval, l'argent qui entretient le soldat : les frais d'une seule campagne de Wellington ont surpassé ceux de l'expédition complète du duc d'Angoulème.
L' Angleterre .a-t-elle trouvé qu'elle avait payé trop cher ses succès ? Toutefois dans cette guerre,
il ne s'agissait pas de l'existence des royaumes unis, tandis qu'il s'agissait de notre vie dans notre course à Cadix. La révolution renaît ra-t-elle en France, ou la légitimité triomphera-t elle? C'étaitla question: aotf millions, sur lesquels on nous en devait 34, afin d'empêcher notre patrie de retomber dans ses premiers malheurs, le marché n'a pas été mauvais. Il y a économie à se passer des révolutions naturellement dépensières; 200 millions, c'est à peine ce que les jacobins ont fait payer à la France pour frais d'expropriations, de démolitions, de déportations , de geôliers, de prisons, d'échafauds et autres menus crimes.
Dans la guerre de la révolution, M. Pitt présentait en masse des sommes énormes employées en subsides et en solde de corps étrangers : le parlement n'entrait point dans la discussion des détails : il s'agissait du salut de l'Angleterre; on ne comptait pas les schellings; on comptait les victoires.
En supposant que nous n'eussions pas, dans la guerre d'Espagne, cherché nos intérêts matériels (et le contraire est abondamment prouvé), dans le cas où nous n'aurions poursuivi que les intérêts morauxde la légitimité, nous dirions encorequ'une des plus dangereuses erreurs serait de vouloir tout ramener au positif : résoudre les problèmes de l'ordre social par des chiffres, c'est se proposer un autre problème insoluble: les chiffres ne pro-
duisent que des chiffres. Avec des nombres vous n'élèveriez aucun monument; vous banniriez les arts et les lettres comme des superfluités dispendieuses; vous lie demanderiez jamais si une entreprise est juste et honorable, mais si elle rapportera quelque chose ou si elle ne coûtera pas trop cher. Un peuple accoutumé à voir seulement le cours de la rente et l'aune de drap vendue, se trouve-t-il exposé à une commotion , il ne sera capable ni de l'énergie de la résistance, ni de la générosité du sacrifice : repos engendre couardise; au milieu des quenouilles on s'épouvante des épées. Les sentiments généreux naissent du péril affronté; une foule de vertus tient aux armes. Il n'est pas bon de dorloter son âme, de s'apoltronir dans les habitudes timides d u foyer, dans l'exercice casanier des professions. Quand on n'a jamais à chanter, jamais à défendre la patrie; quand on n'est plus ni poète, ni soldat, les idées d'honneur se perdent, les caractères s'abâtardissent : une nation dégénère en une ignoble race, se trouve mal à la vue du sang, à moins qu'il ne soit versé aux émeutes. La liberté acoquinée à la gloire ou enthousiasmée du pot au feu, se corrompt de deux manières différentes : par la guerre elle prend le génie d'un tyran , par la paix le cœur d'un esclave.
Il est donc vrai que le sentiment moral chez un peuple doit être cultivé, même au profit des
intérêts matériels de ce peuple; c'est donc un bien réel que l'honneur, surtout en France. En pesant l'expédition d'Espagne, mettons d'un coté l'honneur,de l'autre les écus,et voyons lequel des {\i?A\x poids fera pencher la balance.
Ferdinand. — Le règne des Camarillas succède à celui des Cortès. — Colonies espagnoles. — La forme monarchique plus convenable à ces colonies que la forme républicaine. — J'en expose les raisons.
La nouvelle plaie, prête à s'ouvrir à quelque distance de la plaie temporairement cautérisée par notre fer, était attendue; mais notre devoir était d'agir, sans avoir égard à la prévision du mal. Ferdinand s'opposait à toute mesure raisonnable. Qu'espérer d'un prince qui jadis captif, avait solh-
cité la main d'une femme de la famille de son geôlier? Il était évident qu'il brûlerait son royaume dans son cigarre : les souverains de ce temps semblent nés de sorte à perdre une société condamnée à périr. Le règne des Camarillas commença quand celui des Cortès finit. Les ambassadeurs étrangers entrèrent dans les cabales : caressant, flattant ou repoussant un favori, ils cherchèrent à se faire auprès de Ferdinand une autorité indépendante de la France. Les hommes des juntes nous avaient moins tourmenté ; avec eux la force avait suffi: entortillé dans les intrigues, nous avions peine à rompre des liens invisibles se renouant d'eux-mêmes , artistement tissus , labyrinthes et redoublés.
Mais enfin, le premier but était atteint; il ne restait qu'à maintenir l'Espagne dans notre politique , et a terminer l'affaire de ses colonies.
On sait notre projet : nous voulions arracher celles-ci à l'Angleterre et les transformer en royautés représentatives sous des princes de la maison de Bourbon. Nous estimions la forme monarchique plus convenable à ces colonies que la forme républicaine : Nous en avons exposé les raisons dans notre voyage en Amérique. Quand la première éducation manque a un peuple, cette éducation ne peut être que l'ouvrage des années.
Dès 1790, Miranda avait commencé à traiter avec l'Angleterre de l'affaire de l'émancipation. Cette négociation fut reprise en 1797, 1801, 1 8o4
et 1807. Enfin Miranda fut jeté, en 1809, dans les colonies espagnoles; l'entreprise se termina mal pour lui, mais l'insurrection de Venezuela prit de la consistance; Bolivar l'étendit.
La question avait alors changé; l'Espagne s'était soulevée contre Bonaparte; le régime constitutionnel avait commencé à Cadix ; ces idées de liberté étaient reportées en Amérique.
L'Angleterre ne pouvait plus attaquer ostensiblement les colonies espagnoles, puisque le roi d'Espagne, prisonnier en France, était devenu son allié; aussi publia-t-elle des bills afin de défendre aux sujets de S. M. B. de porter des secours aux Américains; toutefois six à sept mille hommes, enrôlés malgré ces bills , allaient soutenir l'insurrection de la Colombie.
Après la première restauration de Ferdinand , l'Espagne fit de grandes fautes : le gouvernement, rétabli par l'insurrection des troupes de l'île de Léon, se montra inhabile; les Cortès furent encore moins favorables à l'émancipation coloniale que ne l'avait été le gouvernement absolu. Bolivar, par son activité et ses victoires, acheva de briser tous les liens.
Les colonies espagnoles n'ont donc point été, comme les État- Unis, poussées à l'émancipation par un principe naturel de liberté; ce principe n'a pas eu dans l'origine la vitalité, la force de volonté congéniale d'une nation. Les colonies se détachèrent de l'Espagne, parce que l'Espagne était
envahie par Bonaparte; ensuite elles se donnèrent des constitutions , comme les Cortès en donnaient à la mère-patrie; enfin, on ne leur proposait rien de raisonnable, et elles ne voulurent pas reprendre le joug.
L'influence du climat , le défaut de chemins et de culture , rendraient infructueux les efforts que tenteraient les Espagnols contre ces république» malgré elles. Vingt années de révolution ont créé des droits, des propriétés, des places qu'une camarilla ou un décret de Madrid ne détruirait pas facilement. La génération nouvelle , née dans le cours de la révolution d'outre-mer, est pleine du sentiment d'une indépendance dont elle n'espérerait rien si elle dépendait de la mère-patrie.
Mais, pouvait-on établir- cette liberté dans l'Amérique espagnole par un moyen plus facile et plus sûr que le moyen républicain ; moyen royaliste modéré, qui, appliqué en temps utile, aurait fait disparaître une foule d'obstacles? Nous le pensions.
La monarchie représentative eut été mieux appropriée au génie espagnol, à l'état des personnes et des choses, dans un pays où la grande propriété territoriale domine, où le nombre des Européens est petit, celui des nègres et des Indiens considérable, où l'esclavage est d'usage public, où l'instruction manque dans les classes populaires.
Les colonies espagnoles, formées en des mo-
narchies constitutionnelles, auraient achevé leur éducation politique à l'abri des orages dont les républiques naissantes peuvent être bouleversées.
L'histoire a trop vérifié nos prévisions : dans quel état sont aujourd'hui ces colonies? Une guerre civile éternelle, des tyrans successifs derrière le nom permanent de la liberté.
Par toutes les considérations précédentes, nous avions donc raison de penser qu'en créant des monarchies sous le sceptre des Bourbons, nous travaillions autant au bonheur de ces contrées qu'à l'agrandissement delà famille de saint Louis.
Suite des objections. — L'expédition d'Espagne n'a point précipite les colonies espagnoles dans les bras de l'Angleterre. — Preuves par les dates et les faits. — M. Canning. — Son discours.
On a dit, après l'événement, que l'expédition d'Espagne a perdu les colonies espagnoles , et les a jetées dans les bras de l'Angleterre.
Et d'abord, si nous étions resté au pouvoir, nous avons tout lieu de croire que ces colonies se seraient rangées dans nos plans ; mais, sans repous-
ser l'attaque par cette fin de non-reeevoir, il suffit
de rappeler les dates : les dates sont capitales en
affaires.
Nous venons de montrer que les premiers troubles éclatèrent à Buenos- Ayres, dans la Colombie et autres états, en 1810, et depuis l'époque de l'invasion de l'Espagne par Bonaparte, l'Angleterre a fait des deux Amériques l'objet constant de ses spéculations. Nous étions ambassadeur à Londres lorsqu'en 1822 un bill du parlement ouvrit les portes des trois royaumes aux pavillons de l'indépendance américaine; les emprunts de la Colombie étaient cotés dans les fonds publics. L'Angleterre, s'appuyant sur ce bill, déclara ses sentiments au congrès de Vérone, le il\ novembre 1822, comme elle les avait mentionnés au congrès d'Aix-la-Chapelle, en 181 8. Des pièces officielles furent échangées ; la France déposa au protocole, le 26 du même mois (novembre 1822), la note dont la rédaction nous fut confiée. Il est remarquable que les ministres de Sa Majesté Britannique ne l'ont pas comprise parmi les papiers déposés sur les bureaux de la chambre des pairs et de la chambre des communes , dans les premiers jours du mois de mars 1824 ; ils eurent raison: cette note les condamnait; elle attestait notre modération et l'intelligence que nous avions de nos devoirs politiques. La France ne sacrifia ni son indépendance ni ses droits sur l'avenir. Évitant de trancher brusquement des questions qui pou-
vaient ébranler l'Europe , nous rétablîmes sur une base propre à attendre les événements; base que nous avions faite assez large pour y placer les intérêts des peuples en général, ceux de notre pays en particulier, ceux de l'Espagne, les droits des nations et les principes de la légitimité. M. de Villele, on l'a vu, fut très-satisfait de cette note.
Plusieurs fois les ministres de Sa Majesté Britannique ont déclaré que depuis longtemps ils avaient notifié au gouvernement espagnol luimême leur projet de reconnaître 1 "indépendance des colonies américaines. Enfin c'est sous le gouvernement des Cortes, sous ce régime de liberté, lequel aurait dû plaire aux colonies, que ces colonies ont rompu les derniers noeuds dont elles étaient enchaînées à l'Espagne, comme Saint-Domingue s'est séparé de la France pendant notre révolution.
11 est donc démontré que notre expédition militaire n'a point détaché de l'Espagne le Chili, le Pérou, Buénos-Ayres, la Colombie et le Mexique; le temps même n'y est pas : à peine a-t-on su en Amérique la marche de notre armée, qu'on y a appris la délivrance de Ferdinand.
Il est donc démontré que notre présence momentanée dans la Péninsule n'a point amené 1 Angleterre à des résolutions prises et manifestées par des actes antérieurs à la campagne de i8s3; il est au contraire prouvé que mes négociations avaient suspendu ces résolutions.
Ceci répond, par contre-coup, à un discours célèbre : M. Canning ramassa , dans un speech, les idées jetées au hasard par noire opposition française : préférant l'éclat à la vérité , il perdit comme homme d'état ce qu'il gagna en homme aux belles paroles; s'il abandonna la première qualité que Quintilien reconnaît dans l'orateur, il couvrit du moins la vantance et le sophisme d'une grande éloquence.
« Un des moyens de redressement, dit M. Can- » ning , était une guerre contre la France. Il y » avait encore un autre moyen; c'était de rendre » la possession de ce pays, inutile entre ses mains » rivales; c'était de la rendre plus qu'inutile; c'était » enfin de la rendre préjudiciable au possesseur. » J'ai adopté ce dernier moyen : ne pensez-vous » pas que l'Angleterre n'ait trouvé en cela une » compensation pour ce qu'elle a éprouvé en » voyant entrer en Espagne l'armée française, et » en voyant bloquer Cadix?
» J'ai regardé l'Espagne sous un autre aspect ; » j'ai vu l'Espagne et les Indes. J'ai, dans ces der- » nières contrées, appelé à l'existence un nouveau » inonde, et j'ai ainsi réglé la balance. J'ai laissé à » la France tous les résultats de son invasion.
)> J'ai trouvé une compensation pour l'invasion » de l'Esp gne, pendant que je laisse à la Fiance « son fardeau dont elle voudrait bien se débarras- » ser, et qu'elle ne peut porter sans se plaindre: •> c'est ainsi que je reponds à ce qu'on dit surl'oc-
» cupation de l'Espagne. Je ne puis que redouter » la guerre quand je pense au pouvoir immense de » ce pays. Je sais qu'il verra se ranger sous ses ban- » nières, pour prendre part à la lutte, tous les mé- » contents et tous les esprits inquiets du siècle, » tous les hommes qui, justement ou injustement, » ne sont pas satisfaits de la condition actuelle de » leur patrie.
» L'idée d'une pareille situation excite toutes » mes craintes, car elle montre qu'il existe un pou- » voir entre les mains de la Grande-Bretagne, plus » terrible peut-être qu'on n'en vit jamais en ac- » tion dans l'histoire delà race humaine (écoutez). » Mais s'il est bon d'avoir une force gigantesque, y> il peut y avoir de la tyrannie à en user comme » un géant. La conscience de posséder cette force » fait notre sécurité , et notre affaire est de ne » point chercher d'occasion de la déployer, excepté » partiellement, et dune manière suffisante pour » faire sentir qu'il est de l'intérêt des exagérés des » deux côtés de se garder de convertir leur arbitre » en compétiteur [écoutez). La situation de notre » pays peut être comparée à celle du maître des » vents, telle que l'a décrit le poète :
» Celsà sedet Mollis arce, » Sceptra teneus ; mollitque animos, et tempérât iras : » Ni facial, maria ac terras cœlumqun profundum " Quipre ferant rapidi secum, verrantque per auras. »
» Voici donc la raison, raison inverse de la crainte, » contraire à l'impuissance, qui me fait appréhen-
m lier le retour de la guerre. Si cette raison était » sentie par ceux qui agissent d'après des principes » opposés , avant que le temps d'user de notre » pouvoir arrive, cela ferait beaucoup, et je m'ar- » nierais longtemps de patience; je souffrirais » presque tout ce qui ne toucherait pas à notre foi » et à notre honneur national, plutôt que de dé- » chaîner les furies de la guerre dont le fouet est » dans nos mains, lorsque nous ne savons sur qui » tomberait leur rage, et que nous ignorons où » s'arrêterait la dévastation. »
La blessure que nous avions faite à l'Angleterre était profonde : M. Canning , deux ans après notre expédition, est encore obligé de s'excuser de n'avoir pas pris les armes. C'est par sa permission même que nous sommes entrés en Espagne comme des enfants qu'on trompe et dont on se joue. Et pourquoi M. Canning nous a-t-il permis ce succès puérile ? pour nous le rendre préjudiciable et pour appeler à l'existence un nouveau monde. Ensuite l'Angleterre, dans sa probité politique, a tremblé devant son propre pouvoir; Eole n'a pas voulu déchaîner les vents qu'il tient sous ses lois; de sorte que la conduite du ministère britannique a été un chef-d'œuvre d'habileté et de magnanimité.
Vous venez de voir, par la seule exposition des dates, combien l'assertion de M. Canning sur les colonies avait peu de fondement : l'Amérique espagnole était émancipée; les ports de l'Angleterre
étaient, ouverts à ses vaisseaux, à l'époque même où M. Canning, non encore ministre, allait s'embarquer pour les Indes.
Les paroles de notre honorable ami ne peuvent que nous attrister profondément; elles décèlent un homme trop affecté d'avoir eu le dessous dans une affaire dont il se fût tiré avec plus de succès, s'il avait, eu le courage, ou de l'approuver, ou de la combattre. C'est la première fois que des aveux aussi dédaigneux, des malédictions aussi franches, ont été prononcés à une tribune publique : ni les Chattam, ni les Fox, ni les Pitt n'ont exprimé contre la France des sentiments aussi pénibles. Lorsque lord Londonderry faisait au parlement anglais le récit de la bataille de Waterloo, que disaitil, dans l'exaltation de la victoire? « Les soldats » français et les soldats anglais lavaient leurs mains » sanglantes dans le même ruisseau, en se félici- » tant mutuellement de leur courage. » Voilà le langage d'un noble ennemi.
L'Angleterre est un géant, soit: nous ne lui disputons point la taille qu'elle se donne ; mais ce géant ne fait aucune frayeur à la France : un colosse a quelquefois les pieds d'argile.
L'Angleterre est Éole : nous y consentons ; mais Eole n'aurait-il point des tempêtes dans son empire?il est imprudent de parler des mécontents qui peuvent se trouver en d'autres pays, quand on a chez soi cinq millions de catholiques opprimés, cinq millions d'hommes que l'on contient à peine tome ij. 1fi
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par un camp permanent en Irlande, quand on est clans la nécessité de faire fusiller des populations ouvrières mourant de faim, quand une taxe des Pauvres, sans cesse augmentée, annonce une misère croissant toujours.
Eh quoi ! si l'étendard britannique se levait, on verrait se ranger autour de lui tous les mécontents du globe? C'est une chose déplorable d'avoir à craindre pour auxiliaires les passions et les malheurs des hommes, d'apercevoir des succès qui pourraient prendre leur source dans le bouleversement de la société, de posséder un drapeau d'une telle vertu qu'il serait à l'instant choisi pour la discorde. Il est malheureux d'avouer qu'on trouverait la puissance dans la confusion et le chaos. Si le géant de l'Angleterre, en sortant de son île, affirme qu'il peut brûler l'univers, ne justifie-t-il pas le blocus continental d'un autre géant ?
La France, quand nous étions ministre, avait des prétentions différentes : sur les champs de bataille , elle aurait voulu rallier autour de son drapeau, non les perturbateurs des divers pays, mais les hommes fidèles à l'honneur et à la patrie, les amis des libertés publiques dans un ordre sage et légal. Si jamais nous eussions été obligés de combattre l'Angleterre elle-même, nous n'aurions point essayé de soulever sur le sol où elle est assise, aux foyers et dans la poussière sacrée de ses aïeux, les millions de mécontents qu'elle a faits ;
nous n'aurions point éclairé nos succès du flambeau de la guerre civile : une victoire qui ne serait pas le prix de notre propre sang serait indigne de nous. Le monde reconnaissant s'obstinera à ne devoir à la patrie des Bacon, des Shakespeare, des Milton, des Newton, des Byron, des Canning, que des lumières. La nation anglaise a fait trop d'honneur à la nature humaine, pour qu'on tente jamais de la perdre par des troubles excités dans son sein.
Xh
LMfficultés existantes à priori pour reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles. — Erreurs où tombent les esprits qui ne sont pas initiés aux secrets des négociations.
\ l'époque où nous avions l'honneur de siéger dans le conseil du roi, des difficultés de toutes sortes se présentaient à la reconnaissance de l'indépendance de ces colonies espagnoles , émancipées moins par goût et par nécessité intérieure que par le hasard des événements. Quelques-unes
admettaient encore la souveraineté, telle quelle de la mère-patrie; il y en avait d'autres on 1rs modistes luttaient à main armée contre les libérales, tandis que d'autres étaient entièrement séparées de la métropole , bien qu'en proie à des divisions intestines. Ces colonies de trois sortes devaient-elles être comprises dans la même catégorie, traitées d'après le même droit politique et le même droit des gens? Était-ce une seule république, comme celle des Etats-Unis, qu'il s'agissait de reconnaître, ou cinq ou six républiques dont on savait à peine les noms? Les représentants des nations étrangères auraient-ils eu des lettres de créance en blanc, pour en remplir le protocole à volonté, toutes les fois qu'un capitaine aurait chassé un autre capitaine, qu'une tyrannie de mamelucks aurait pris la place d'une république de citoyens?
Telles étaient les difficultés existantes, a priori, dans la matière , sans parler de celles que les différentes cours apportaient à la résolution de la question : il était de notre devoir de les peser.
Des esprits non initiés aux secrets des négociations tombent dans des erreurs considérables en raisonnant sur les affaires diplomatiques ; ils ne tiennent compte des obstacles. Un peuple, dans l'état actuel de la société, ne peut faire un mouvement sans produire des effets à calculer : le courage des passions ou l'inflexibilité des doctrines renverserait tout. R.iffînerez-vous des systèmes? alors vous deviendrez ce que Bayle appelle en re-
ligion des distillait urs de santés lettres. Pour parvenir à son bnt , on doit souvent temporiser, prendre des détours, s'arrêter quelquefois; comme, en d'autres occasions, l'habileté est d'aller vite. Un non mis en travers dans les affaires, par une incapacité à sceptre, les retient tout court; ce non prend de l'inviolabilité, de la sainteté de la couronne. Il faut des mois pour lever le veto d'un sot, en employant confesseurs et maîtresses, ministres et valets.
Un moyen plus court de trancher la question reste sans doute : la force ; mais, quand vous aurez abattu , tué , bouleversé , où en serezvous? Ne venez pas nous dire que vous vous en trouverez mieux , à nous qui vivons après les révolutions. Une position insulaire, défendue par une marine sans rivale, met à l'aise; une position continentale demande réserve et mesure. Enfin les transactions se trouvent aujourd'hui retardées par des entraves dont elles étaient libres autrefois. Jadis il ne s'agissait que d'intérêts matériels, d'un accroissement de territoire ou de commerce; maintenant on traite désintérêts moraux; les principes de l'ordre social ont leur part dans les dépêches; on mêle les doctrines aux affaires, et la civilisation croissante, devançant les lenteurs des cabinets , vient jeter son influence à travers la petite diplomatie qui, cinquante ans passés, suffisait à des peuples stationnaires.
Pour s'occuper des colonies espagnoles, il v
avait plusieurs obligations à remplir; les conseillers d'un roi légitime ne pouvaient blesser dans un autre souverain, dans un autre petit-fils de Louis XIV, les droits de la légitimité. Si d'un côté prendre les armes contre les Amériques eût été folie à la France, de l'autre côté reconnaître subitement l'illégitimité à Lima ou àMexico, quand on avait soutenu la légitimité à Madrid, serait devenu une inconséquence monstrueuse. Notre rôle naturel était de chercher à favoriser tout arrangement généreux entre l'Espagne et ses colonies.
Opposition des puissances continentales. — Opposition de l'Angleterre.
— Instructions secrètes données aux consuls anglais. — Notre projet d'occuper Cadix pour forcer l'Angleterre à un arrangement général.
— L'Angleterre a agi trop \ite.
Lorsque nous entreprimes d'exécuter notre plan relativement aux colonies, les oppositions me vinrent de quatre côtés différents : des puissances continentales, de l'Angleterre, de l'Espagne et des colonies espagnoles.
Les puissances continentales ne voulaient pas
traiter sur labase de l'indépendance; desmonarchies constitutionnelles sous des princes de la maison de Bourbon n'étaient pas leur affaire : ces puissances rêvaient de je ne sais quoi d'impossible, d'une conquête des Amériques à main armée, du rétablissement de l'arbitraire du conseil des Indes. Nous ne cherchions pas trop à pénétrer leur absurde principe, nous contentant d'être appuyé d'elles dans ce premier refus de traiter sur une large base , parce que leur opposition empêcherait l'Angleterre d'aller trop vite durant les négociations, et de nous devancer dans la reconnaissance absolue de l'indépendance coloniale , au cas où nous serions obligé d'y venir nous-même.
Alexandre se plaignait de notre dépêche conciliatrice adressée au cabinet de Saint-James, comme si nous pouvions tenir à Londres le même langage qu'àPétersbourg. Le torrent de l'opinion coulait violemment contre nous en Angleterre. L'amour-propre de M. Canning cherchait à faire illusion au peuple anglais sur nos succès , flattant la Cité d'avoir en compensation le Pérou et le Mexique. Là gisait la difficulté; le mauvais vouloir intérieur était si grand, que, dans des instructions secrètes du cabinet de Saint-James aux consuls destinés pour l'Amérique méridionale (instructions que nous nous étions procurées,, on lisait ce paragraphe:
« Ils doivent prendre immédiatement des me- •» suies et employer tous leurs efforts pour obtenir
■2o() NÉGOClA/riOlNS.
» des informations exactes sur tous les agents » français qui pourraient se trouver dans le pays; » savoir ce qu'ils sont et qui ils font, leurs liaisons » et leurs rapports, leurs moyens d'obtenir des in- » formations, l'influence qu'ils peuvent avoir, les » dispositions qui peuvent exister en leur faveur » dans le pays; connaître exactement l'objet réel » de leur mission, et si, sous le prétexte de ména- » ger le retour des colonies sous le gouvernement » du roi d'Espagne, ils ne sont pas secrètement et » activement occupés à préparer les esprits du » peuple à recevoir un gouvernement Bourbon in- » dépendant. Dans le cas où ce serait là leur but, » savoir quel prince est proposé, et quelle est la » nature et l'étendue des moyens employés pour » y parvenir.
» Les informations que nous avons reçues jus- » qu'ici nous portent à supposer que la grande » majorité du peuple est , ou serait bientôt , at- » tachée à une forme monarchique de gouverne- » ment, pourvu que le chef du gouvernement » fût de leur choix, et ne fût décidément ni de la » branche française, ni de la branche espagnole » des Bourbons
» Il est du devoir des consuls de favoriser les in- » térèts commerciaux, et sous ce rapport ils » ont à rivaliser avec deux nations , la France et » l'Amérique. C'est surtout sur la première que «l'attention doit être parfaitement fixée, parce » qu'elle réunit en même temps une opposition
t> commerciale et une opposition politique, et que » ses agents sont non-seulement adroits mais in- » fatigables. Le succès dépendra donc en grande » partie du secret , et l'aide puissante que l'on » sera en état de fournir aux différents états pour » effectuer l'œuvre de leur indépendance, à la- » quelle on les encouragera par tous les moyens » possibles, ne leur sera jamais accordée s'ils se » lient avec la France. Les consuls prendront un » soin particulier pour que les avantages com- » merciaux qui leur seront accordés soient tels » que, dans le cas où l'Angleterre serait impliquée » dans une guerre , ils assurassent aux ministres » de Sa Majesté le soutien de l'intérêt commer- » cial du royaume. »
L'Angleterre ne savait pas que nous connaissions si bien ses bonnes intentions à notre égard ; mais, pour l'obliger d'assister aux conférences générales demandées par l'Espagne , comme on va le voir, à nos sollicitations , nous tenions en réserve un dernier moyen : nous aurions dit au cabinet de Saint-James : « Ou traitez en commun » avec l'Europe de l'Espagne et de ses colonies, » ou nous occuperons Cadix et l'île de Léon: » nous ferons de Cadix un autre Gibraltar: venez » nous en déloger. »
Il était facile de mettre à exécution cette menace ; les Espagnols eussent souffert notre occupation prolongée de Cadix, pour les arranger avec W Mexique et le Pérou, une fois leur parti pris de
traiter avec les colonies; l'Europe nous eût vus sans regret, sinon sans jalousie, forcer l'Angleterre d'entrer clans les intérêts généraux des nations continentales : nous tenions le taureau parles cornes; point ne fallait le lâcher.
L'Angleterre a-t-elle agi avec prévoyance en se hâtant de prendre un parti uniquement fondé sur des intérêts matériels? S'il est au monde quelque puissance qui doive craindre une force maritime indépendante , c'est la Grande-Bretagne : ses véritables rivales sont des nations placées entre deux Océans, offrant à l'Europe des alliances nouvelles, inquiétant Londres sur les mers des Iles- Britanniques et sur les mers de l'Inde.
Dans un demi-siècle, quand la Grande-Bretagne aura nourri sous sa protection les nouvelles républiques; quand elle aura guidé les autres nations aux Amériques espagnoles ; quand elle aura montré à ces nations comment on fait des traités avec ces Amériques ; quand elle aura vu, par des amitiés ou des inimitiés engendrées dans le sol, les États-Unis soutenir ou subjuguer les démocraties mexicaines , la Grande-Bretagne en sera aux regrets; elle se repentira d'avoir sacrifié l'avenir d'une longueur durable , au présent vite évanoui : la rapidité du coup d'oeil nuit quelquefois à l'étendue du regard; mais dans un demisiècle , il s'agira bien de tout cela.
Opposition de l'Espagne. — Nous obtenons deux décrets fameux . l'un pour une demande en médiation , l'autre pour la liberté du commerce au Nouveau-Monde. — Où devaient conduire ces décrets.
En Espagne, les préjugés nationaux, libéraux ou absolutistes, luttaient contre nous : entrer en pourparlers avec les colonies révoltées paraissait monstrueux. Afin de retarder l'impatience du cabinet anglais, et de nous donner le temps d'arriver à des conférences générales , deux choses
presque impossibles à obtenir étaient nécessaires.
Il s'agissait d'abord d'une déclaration de liberté de commerce aux états de l'ancienne domination espagnole : Montesquieu l'avait conseillé (Espr. des Lois , liv. 2 1 ). L'Amérique ouverte ôtait à l'Angleterre l'argument des exigences de son industrie.
Les scrupules de l'Europe étant levés, il nous était licite, à nous autres, France , ainsi qu'à l'Alliance continentale , d'envoyer des consuls dans le Nouveau-Monde.
Après cette première déclaration, il fallait amener le cabinet de Madrid à la demande d'une médiation des cours étrangères, d'où fût résulté un accord définitif entre l'Espagne et ses colonies. La France ne pouvait pas songer à créer seule des monarchies bourboniennes d'outre-mer , sans avoir sur les bras toute l'Europe : l'affaire complexe requérait l'assentiment de tous. La demande en médiation eut lieu, et le décret de la liberté du commerce aux Amériques la suivit. Au grand honneur du gouvernement de S. M. T. - C. , ces deux actes resteront dans l'histoire diplomatique ; actes qu'en tout autre temps on aurait remarqués , vantés , applaudis. Fontenay-Mareuil , qui nous a laissé le plus beau portrait du génie politique d'Henri IV, dit , en parlant des Espagnols : « Aussi n'y voit-on » pas prendre légèrement le change, ni manquer » de patience et de courage quand il faut en av oir.
COLONIES^ESPAGNOLES. 2oa
» D'où sont venus tous ces grands avantages qu'ils » ont eus si longtemps sur tout le reste du monde; » ils se sont peu étonnés de toutes leurs disgrâces, » ne pouvant croire ce qu'ils voyaient, préoccu- » pés d'esprit que leur sagesse et leur habileté » prévaudrait enfin par-dessus leur mauvaise for- » tune. »
La puissance des souvenirs et des traditions est grande chez un pareil peuple, et les succès obtenus en combattant cette puissance doivent compter doubles.
Suite de l'opposition d'Espagne. — Nous conseillions des emprunts espagnols pour compenser les emprunts des colonies en Angleterre. — A quelles sommes montaient ces derniers emprunts.
Toujours pour disposer de plus en plus l'Angleterre à écouter l'Espagne, nous pressions le cabinet de Madrid de faire des emprunts; moyen de diviser et d'inquiéter à Londres le lucre commercial fourvoyé dans des comptes ouverts avec le Mexique, le Pérou et la Colombie. De 1822 à
[826, dix emprunts avaienl été faits en Angleterre au nom des colonies espagnoles ; ils montaient à la somme de 20,978,000 liv. sterl. Ces emprunts , l'un portant l'autre , avaient été contractés à 75 cent. Puis on défalqua , sur ces emprunts, deux années d'intérêt à 6 pour cent ; ensuite on retint pour 7,000,000 de liv. sterl. de fournitures. De compte fait , l'Angleterre a déboursé une somme réelle de 7,000,000 liv. sterl. ou 17:1,000,000 fr. ; mais les républiques espagnoles n'en restent pas moins grevées d'une dette de 20,978,000 liv. sterl.
A ces emprunts, déjà excessifs, vinrent se joindre cette multitude d'associations ou de compagnies destinées à exploiter les mines , pêcher les perles , creuser les canaux , ouvrir les chemins, défricher les terres de ce nouveau monde qui semblait découvert pour la première fois. Ces compagnies s'élevèrent au nombre de vingt-neuf; le capital nominal des sommes employées fut de 14,767,500 liv. st. Les souscripteurs ne fournirent qu'environ un quart de cette somme : c'est donc 3,ooo,ooo sterl. (75,000,000 de francs) qu'il faut ajouter aux 7,000,000 st. (175,000,000 de francs) des emprunts. En tout, 200,000,000 de francs avancés aux colonies espagnoles ; et l'Angleterre répète une somme nominale de 35,745,5oo liv. sterl., tant sur les gouvernements que sur les particuliers.
l.a Grande-Bretagne a des vice-consuls dans tome 11. 17
•258 \i;<;ociations.
les plus petites baies, des consuls clans les ports de quelque importance , des consuls-généraux , des ministres plénipotentiaires à la Colombie et au Mexique. Tout le pays est couvert de maisons de commerce anglaises, de commis-voyageurs anglais, de minéralogistes anglais, de militaires anglais , de fournisseurs anglais , de colons anglais, auxquels on a vendu 3 schillings l'acre de terre, qui revenait à 12 sous et demi à l'actionnaire. Le pavillon anglais flotte sur toutes les côtes de l'Atlantique et de la mer du Sud; des barques descendent et remontent toutes les rivières navigables, chargées de produits des manufactures anglaises, ou de l'échange de ces produits; des paquebots partent régulièrement chaque mois d'Albion , et vont toucher aux différents points des colonies espagnoles.
Si l'abondance du billon américain, en faisant baisser de moitié l'intérêt de l'argent , réduisit de moitié la valeur du capital , et amena la banqueroute de Philippe II , il était naturel que les richesses du Nouveau-Monde, changées de nature , produisissent à peu près le même effet.
De nombreuses faillites ont été la suite des entreprises immodérées des Anglais ; en plusieurs endroits les régnicoles ont brisé les machines à épuisement; les mines vendues ne se sont point trouvées , des procès ont commencé entre les négociants de Mexico et les négociants de Lon-
dres ; des discussions se sont élevées au sujet des emprunts.
Il résulte de ces faits qu'au moment de leur émancipation , les colonies espagnoles sont devenues des espèces de colonies anglaises. Les nouveaux maîtres ne sont point aimés, car on n'aime point les maîtres; l'orgueil britannique humilie ceux qu'il protège ; la suprématie étrangère comprime dans les républiques nouvelles l'élan du génie national. Ces antipathies naissantes me donnaient l'espoir de réussir plus facilement dans mes projets.
Des emprunts espagnols, contrebalançant les emprunts anglais, livrant comme hypothèque les revenus et les mines du Nouveau-Monde, eussent désintéressé la Grande-Bretagne.
Opposition des colonies espagnoles. — Notre plan généralement adopté, même par l'Angleterre. — Congrès pour une médiation à tenir dans une ville neutre d'Allemagne. — Quelle a été notre politique.
Quant à ces colonies elles-mêmes, à l'opposition de leurs volontés diverses, notre intention était, premièrement, de leur faire accorder des représentants au congrès : on ne pouvait disposer de leur sort sans elles; sous ce raport, nous eussions été appuvés de l'Angleterre. Les chefs des insur-
gés avaient à Paris des parents et des liaisons; nous les ménagions. Les colonies ne nous paraissaient pas devoir refuser d'envoyer des députés a la conférence, puisquelles furent représentées, le >', septembre [810, dans les cortes mêmes de
Cadix.
Nous répugnions à traiter tout d'abord, avec les colonies, sur la base de leur indépendance; c'eût été trancher la question en accordant ce qui était en litige , et ce qui devait devenir le principe du traité. Nous disions à ces colonies :
« Vous désirez que l'Espagne reconnaisse votre » indépendance; l'Espagne et l'Europe la recon- » naîtront, lorsque vous aurez choisi pour chef » un roi du sang de vos anciens rois, avec lequel » vous réglerez vos libertés dans la forme monar- » chique-constitutionnelle. Cette forme de gou- » vernement convient à votre climat, à vos mœurs, » à vos populations disséminées sur une étendue » de pays immense. La résistance passive du ca- » binet de Madrid a de la force. La Hollande a » souffert jusqu'au traité de Munster. Le droit est » une puissance longtemps équipollente au fait , » alors même que les événements ne sont pas en » faveur du droit : notre restauration l'a prouvé. » Si l'Angleterre, sans faire la guerre aux États- » Unis, s'était bornée à ne pas reconnaître leur » indépendance, les États-Unis seraient-ils ce qu'ils » sont aujourd'hui? Vos républiques renferment » tous les éléments de prospérité : variété de sol
» et de climat, forets pour la marine; ports pour » les vaisseaux; double Océan ouvrant le com- » merce du monde. Tout est riche en dehors et » en dedans de la terre péruvienne et mexicaine : » les fleuves en fécondent la surface; l'or en fer- » tilise le sein. Mais ne vous endormez pas dans » une sécurité trompeuse ; n'allez pas vous eni- » vrer de songes; vos passions, si vous vous entè- » tez de théories, vous égareront. Les flatteurs » des peuples sont aussi dangereux que les flat- » teurs des rois. Quand on se crée une utopie, on » ne tient compte ni du passé, ni de l'histoire, ni » des faits, ni des mœurs, ni du caractère, ni des » préjugés : enchanté de ses propres rêves, on ne » se prémunit point contre les événements, et l'on » gâte les plus belles destinées. »
Après avoir tenu ce langage aux colonies, nous nous serions adressé à l'Espagne : « Vos colonies » sont perdues; vous ne les recouvrerez jamais; » la Colombie n'a plus sur son territoire d'Espa- » gnols proprement dits; on les appelait les Golhs ; » ils ont péri ou ils ont été expulsés. Tout le clergé, » dans cette république, est américain et favo- » rable à l'émancipation ; au Mexique, on prépare » des mesures contre les natifs de l'ancienne mère- » patrie. Si vous refusez de concéder l'indépen- » dance de vos colonies, elles la prendront malgré » vous; les États-Unis ont déjà reconnu cette in- » dépendance; les Anglais sont au moment de la » reconnaître dans toute sa plénitude. Mais vous
COLOHIpS ESPAGNOLES 263
» avez un moyen de salut: placez des Infants sur » les trônes du Mexique et du Pérou, d'accord » avec les habitants de ces possessions : vous en » retirerez de la gloire, en vous réservant des avan- » tages à l'allégement de vos dettes et au profit de » votre commerce. »
Nous étions déjà écoulés de tous les côtés ; il ne restait plus qu'une difficulté à lever; où se tiendraient les conférences? à Madrid? elles eussent été impossibles avec les intrigues et les factions du pays; à Londres? elles auraient blessé la dignité française : nous proposions une ville neutre en Allemagne.
Notre projet, en dernier résultat, était si naturel, que l'Angleterre avait fini par y prêter l'oreille; vers la conclusion des négociations, elle s'était rapprochée de nous : bien que, dans des instructions secrètes à ses consuls, elle se fut déclarée contre le règne des Bourbons au Nouveau- Monde, la force des choses l'avait conduite à songer elle-même à l'établissement d'un Infant au Mexique. Elle était surtout arrivée à cette idée par la crainte de voir les Etats-Unis, liés avec leurs sœurs voisines , supplanter son commerce. Enfin , si le congrès ad hoc n'avait pu rien terminer; si les passions des députés américains et celles de l'Espagne; si quelques prétentions des puissances continentales , ou quelque avidité commerciale de l'Angleterre avaient rompu les conférences, alors rentrées dans le droit naturel,
2tiî Ni;G()CIAT10,i,V
(^ainsi que nous l'avions dit dans la note au congrès de Vérone) chaque nation aurait pris son parti; et la France n'eût pas été la dernière à reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles.
Qui dérangea ces projets laborieusement suivis qui touchaient à leur terme? Ma chute.
Telle a été ma politique : elle s'éloignait des extrêmes; conforme à l'esprit de la Charte, elle réunissait l'intérêt de nos libertés à celui de notre commerce, et nous faisait entrer convenablement dans le mouvement général. Donnez la main au siècle pour l'accompagner en le modérant. Marchez-vous derrière lui? il vous emportera. Marchez-vous devant lui? il vous foulera aux pieds. Dans la destinée des peuples, un moment est à saisir : il existait un espace entre le passé et l'avenir ; l'Europe monarchique s'y pouvait mouvoir en sûreté, jusqu'au terme assigné à son existence. Sortie hâtivement de ce milieu , où ira-t-elle?
Quelques affaires d'un ordre secondaire. - Amnistie. - Traite d occupation. - M. de Caraman. - Le maréchal de Bellune. - M. de Polignac. - M. le baron de Damas. -Mort de Pie VIL - Conclave.
- M. l'abbé, duc de Rohan. -M. de La Fare , archevêque de Sens.
— M. le cardinal de Clermont-Tonncrre.
Dans cette seconde partie de mes travaux s'entremêlèrent quelques affaires d'un ordre secondaire. Il s'agissait de faire publier à Madrid une amnistie; d'obliger Ferdinand à reconnaître la dette contractée envers nos troupes, de régler
le traité d'occupation, durée de temps, nombre de soldats, solde supplémentaire : nous avions besoin de cela pour nous présenter aux chambres, ce qui importait fort peu au-delà des monts.
Personne , nous l'avons dit , ne se soucie dans la Péninsule d'une loi d'oubli , bonne ou mauvaise, entière ou exceptionnelle. Un Espagnol pardonné ne se croit pas pardonné; un Espagnol pardonnant ne croit pas avoir pardonné : l'acquittement définitif est la mort. Dieu est là, de l'autre côté de la tombe , pour donner des lettres de grâce; c'est son affaire. A Saint-Domingue, des dogues justiciers poursuivaient les Indiens récalcitrants à l'esclavage. Vous ne verrez pas dans l'histoire, depuis Isidore de Séville, Justin, Mariana , Herrera , une amnistie , de quelque bord qu'elle soit venue, religieusement observée.
Sur l'occupation , nous avions des idées contraires à celles de nos collègues; nous l'aurions voulu prolonger , tant pour achever l'affaire des colonies, que pour prévenir les nouveaux troubles auxquels le caractère de Ferdinand ne manquerait pas de donner lieu.
Nous avions à débattre l'affaire de M. de Caramanet de M. le duc de Bellune. Le premier demanda des gratifications, à raison d'anciennes dépenses extraordinaires. Dans le cas où ces gratifications ne seraient pas accordées , il avait le chagrin d'offrir sa démission.
COLONIES ESPAGiNOLES. 267
M. le duc de Bellune venait d'être objigé de quitter le portefeueille de la guerre ; nous proposâmes de donner à ce loyal et modeste militaire, l'ambassade vacante de Vienne. Il s'éleva des difficultés; on ne voulait point recevoir le maréchal Victor, sous le titre de duc de Bellune. Ce scrupule sur les noms empruntés des actions et des lieux, venait un peu tard : l'Autriche n'avait-elle pas reconnu le baron du Ai/, Nelson; le prince de Waterloo, Wellington? le Nil et le champ de Waterloo n'appartiennent pas à l'Autriche, d'accord; mais le vice-roi d'Italie, le prince Eugène; le roi d Italie, Napoléon Ier; le roi de Rome, Napoléon II, n'étaientils pas tout du long par leurs titres dans l'almanach de Vienne? n'admettons -nous que les souverainetés de ceux qui nous battent? du moins les pauvres Césars romains, esclaves d'Attila, tenaient pour un général à la solde de l'empire.
Si l'on persistait , nous étions déterminés à n'envoyer à Vienne qu'un chargé d'affaires ; le maréchal Victor ne voulait point accepter l'ambassade que son titre ne fût reconnu. Quelquefois il cédait; puis, par une susceptibilité fort louable, il revenait à ses premiers sentiments. Pendant ce temps-là, M. de Caraman sollicitait le titre de duc pour sa fidélité ; il fit agir ses amis auprès du roi, et il retourna en Autriche.
A nos sollicitations obstinées, l'ambassade de Londres avait enfin été accordée à M. de Polignac:
Louis XVIII ne voulait pas y entendre, M. de Villèle encore moins : il nous disait que nous nous repentirions; il vit mieux que nous. Le sort nous obligeait à notre insu de concourir à la perte de la vieille société, au moment où nous employions tout nos efforts pour la faire vivre.
Le remplacement du duc de Bellune au conseil était difficile : la majorité de M. de Villèle, dans la chambre élective, se trouvait royaliste; émue du renvoi du maréchal , elle fut au moment de se diviser; on ne pouvait donc chercher un ministre de l'armée parmi des hommes en dehors de l'opinion royaliste, sous peine de perdre la majorité parlementaire : ce sont les nécessités du gouvernement représentatif. Nous ouvrîmes , chez le président du conseil, l'almanach ; nous nous mîmes à lire la liste des officiers généraux , idoines au portefeuille ; nous tombâmes sur le baron de Damas ; nous nous écriâmes : « Voilà notre homme ! » et nos collègues d'applaudir, et le roi d'agréer M. de Damas. Singulière chance de notre vie ! nous avons mis dans les affaires les deux hommes que la légitimité eut été heureuse d'éviter ! Arriva la mort de Pie VII, sous lequel nous avions commencé la carrière diplomatique à l'époque de l'empire.
Après ces explications sur les occupations de notre ministère pendant la seconde partie des affaires d'Espagne, il nous reste à donner la suite
de notre correspondance diplomatique, à partir du moment où nous en avons interrompu rmtercal-
lation. .
On a maintenant la clef .le cette hn .le cotres-
pondance.
Suite de la correspondance diplomatique.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
Paris , ce 9 octobre h 825.
Allons, mon cher ami, le roi est délivré. Voilà une glorieuse et immense affaire. Je ne puis vous donner une direction bien juste dans ce moment, et vous devez prendre beaucoup sur vous. Je vous écris une lettre officielle où je vous recommande seulement deux conseils pour le roi : licencier
COLONIES ESPAGNOLES tl\
l'armée et révoquer le décret des Cortès qui reconnaît l'indépendance de Buenos- Ayres. Cela surtout est important pour nous, afin d'empêcher l'Angleterre d'argumenter de ce décret, pour reconnaître à son tour l'indépendance des colonies espagnoles, avant que nous ayons eu le temps de traiter cette grande affaire. Comme la nouvelle république a voté cent millions contre nous (cent millions que l'Angleterre aurait sans doute prêtés), nous aurons, si nous voulons, un beau prétexte d'intervenir dans ce débat. Je ne vous parle pas de l'occupation de l'Espagne, il faut que cela soit réglé en conseil sur l'avis de monseigneur le duc d'Angoulême. Je vous en écrirai.
Mon plan est de refuser absolument les conférences de Madrid, et de n'en avoir qu'ici : comme cela vous serez hors des tracasseries de vos petits collègues. Je voudrais qu'il fût possible de n'avoir de conférences nulle part, mais cela serait im possible sans rompre l'alliance; et si l'alliance a de graves inconvénients, elle a des avantages considérables, surtout dans les premiers moments.
Chateaubriand.
M. DE CHATE\UBRIAND A M. DE TALARTI.
Paris, le \'6 octobre 1825.
.le nie prépare , mon cher ami , à vous écrire une longue dépêche officielle sur le système général de l'Espagne; en attendant, je dois vous prévenir sur plusieurs points essentiels.
Le comte Pozzo part aujourd'hui ; il est dans les meilleures dispositions pour nous, et les plus modérées et les plus conciliantes. J'ai vu les instructions données par son maître, elles sont pleines de raison et de générosité. Il a été très-bien ici, et au point de se compromettre avec vos collègues de Madrid, qui l'ont dénoncé à leur cour. Si nous n'avions pas réussi en Espagne, il serait tombé avec nous ; il ne fera qu'un très-court séjour à Madrid, marchera parfaitement d'accord avec vous. 11 a été convenu, dans un conférence tenue avanthier chez moi, que le protocole du 7 juin ne regardant que la régence, était détruit de fait par le retour du Roi, et n'emportait plus d'obligation pour les parties, et il a été résolu qu'il n'y aurait plus de conférences k Madrid. Pozzo était convenu avec moi que je demanderais l'abolition de ces conférences, qu'il m'appuierait, et qu'au reste chaque ambassadeur en référerait à sa cour. J'ai déclaré que quelle que fut la décision des cours, le
gouvernement français ne consentirait plus aces conférences de Madrid; que celles de Paris étaient parfaitement suffisantes. Vous pouvez donc être tranquille. Les cours consentiront, et vous voilà délivré de ces réunions insupportables. Canning, blessé dans son amour-propre par nos succès, a une humeur qu'il ne cache plus. Il songe à amener des sujets de contestation à propos des colonies espagnoles; il menace d'en reconnaître l'indépendance, tout en feignant de vouloir en traiter avec nous. L'occupation de Cadix va l'inquiéter davantage , et je m'attends à recevoir une note officielle anglaise à ce sujet. Je ne vois pas trop pourquoi nous occuperions Carthagène : Cadix, Madrid, la Corogne, Santona et les places en-decà de l'Ebre me paraissent bien suffisantes.
Insistez, mon cher ami , sur le licenciement de l'armée espagnole. Est-ce que le corps de Ballesteros peut rester entier et en cantonnement auprès de Cadix? mais le jour où nous quitterons cette ville, il entrera dans l'île de Léon, et tout recommencera.
Tâchez aussi de modérer les réactions. Vous ne sauriez croire combien ces décrets de rigueur rendus coup sur coup font de mal ici.
Insistez pour que le roi révoque spécialement ce qu'il a pu faire pour l'indépendance de certaines colonies , comme Buénos-Ayres , en disant toutefois qu'il va s'occuper du sort de ces colonies. S'il ne rend pas un pareil décret, il peut
TOAfF h. 18
-m -NEGOCIATIONS,
jeter ses colonies clans les mains de l'Angleterre. Je vous écris cela à la hâte. Bien d'autres objets de la plus haute importance méritent votre attention. Etudiez tout ce qui peut nous nuire , pour venir au-devant du mal, et ne pas attendre que je vous donne d'ici des directions tardives. Votre séjour à Séville nuit bien aux communications.
Je n'ai point reçu de lettre de vous aujourd'hui, mais M. de Gabriac m'écrit de Madrid que le décret du roi, concernant les personnes qui ne doivent pas se présenter devant le roi, consterne tout Madrid , et frappe dans Madrid seul plus de six cents personnes appartenant aux familles les plus distinguées. Je ne saurais trop vous inviter à vous élever fortement contre ces violences de M. Saez, qui bouleverseraient de nouveau l'Espagne. Au lieu de s'occuper de ces vengeances intéressées , il serait bien plus sage de licencier une armée qui renversera tout quand nous n'y serons plus; et, pour cela, il faudrait profiter de la présence de nos troupes dans le midi de l'Espagne; car, une fois parties (et elles ne peuvent pas y rester longtemps sans nous brouiller avec l'Angleterre), les ordres du roi seront impuissants , et ce n'est pas le curé Merino qui réduira Ballesteros à l'obéissance.
Chateaubriand.
COLONIES ESPAGNOLES. -n:i
M. DE CHATEAUBRIAND. A M. DE POMGNAC
Paris , le \ 6 octobre 1 82!>.
Je n'ai rien à vous mander, si ce n'est les sottises du roi d'Espagne, ces décrets irréfléchis , etc.; mais nous ne le souffrirons pas, nous le forcerons à prendre un ministère raisonnable. Si on vous parle à Londres de ce qu'il fait, montrez hautement votre mécontentement et celui de votre gouvernement contre les mauvais conseillers qui veulent déjà s'emparer du roi; dites que la France ne consentira pas à perdre une part si glorieuse de son expédition; qu'elle veut que l'Espagne soit tranquille et heureuse, et qu'elle s'opposera à toute réaction dangereuse comme à tout esprit de vengeance. Il nous importe de n'avoir pas l'air de complices de la stupidité et du fanatisme.
Veillez bien Canning; il a une humeur que sir Ch. Stuart ne peut dissimuler. Tâchez de découvrir ce qu'il médite sur les colonies espagnoles. Je ne serais pas surpris qu'il vous remît une note sur l'occupation de Cadix; vous vous contenterez de dire, si cela vous arrive, que vous la transmet trez à votre gouvernement.
Tout à vous, noble Prince,
CJHATEAUBRTAlViD.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARTI
Paris, le \~ octobre 1823.
Je reçois, mon cher ami, votre lettre de Séville, du 8 octobre. Toutes mes lettres précédentes adressées, pour vous, à Madrid, vous expriment les sentiments pénibles que vous avez. Il importe d'arrêter cette marche le plus tôt possible. Le mal est. dans M. Saez , à ce qu'on assure ici : nous avons fait assez de sacrifices pour qu'on nous écoute; il faut travailler à donner au roi un ministère raisonnable. Si l'on exile tous les hommes capables, parce qu'ils ont fait ce que le roi luimême faisait à de certaines époques, l'Espagne retombera dans l'anarchie. Songez bien à cela, c'est lavis du roi et du conseil. Tout doit être emplové pour former un ministère raisonnable, parce que ce sera l'instrument avec lequel on fera tout. Vous serez secondé par le général Pozzo, et d'autant plus, qu'il sait que vos petits collègues ont écrit contre lui, il sera avec vous par esprit et par humeur. Ménagez-le; il vous sera très-utile.
Le ministère fait, n'oubliez pas de faire donner l'ordre du licenciement de l'armée ; et comment ce malheureux roi renverra-t-il Ballesteros , quand nous n'y serons plus?
De faire prendre une mesure pour les finances.
De faire modérer le premier décret qui aboli! tout ce qui a existé, je crois, depuis 18-20. Comment? tous les traités, tous les actes politiques avec les étrangers, les emprunts, les conventions, les jugementsdes tribunaux au civil et au criminel? Que le gouvernement espagnol y prenne garde; qu'il n'oublie pas que le gouvernement des Cortès a été légalement reconnu par l'Europe entière, qui avait ses ambassadeurs à Madrid, jusqu'au mois de février dernier. Une peut y avoir d'illégal aux >eux de l'Europe continentale, que ce qui s'est fait depuis la retraite des ambassadeurs. Tel est le droit public de toutes les nations. Enfin , faites cesser ces exils en masse. Si on veut des proscrits , qu'on dresse une liste nominale , que cette fatale liste assouvisse cette soif de vengeance qui tourmente cette sauvage nation ; mais que hors de cette liste , tout soit à l'abri et puisse vivre en paix sous une loi d'amnistie scrupuleusement respectée. Entre ne pas se servir de ses ennemis ouïes tuer, les bannir, les persécuter, les dépouiller, il y a une nuance. Songez bien, mon cher ami, qu'un établissement d'un absolutisme sanguinaire, avide et fanatique, déshonorerait cette campagne, qui fait un immortel honneur à la France , par sa hardiesse et sa générosité. Vous avez un moyen puissant d'agir sur le gouvernement espagnol: c'est de le menacer de lui retirer nos troupes , s'il veut se livrer à un esprit de vengeance et de folie. L'événement doit lui avoir prouvé que le parti constitutionnel
est plus fort qu'il ne le croyait; c'est-à-dire que ce parti a trouvé des armées, de nombreux soldats dans tous les coins de l'Espagne. Il est organisé , échauffé , soutenu secrètement par l'Angleterre. Ses soldats , tout incapables qu'ils sont de se mesurer avec les nôtres, sont pourtant très-supérieurs aux guérillas royalistes, qui sesontfaitbattre partout où elles ont eu affaire seules aux constitutionnels. Or, que deviendraient le confesseur, les inquisiteurs et le reste, si nous nous retirions audelà de l'Ebre , sans laisser de garnison à Cadix et à Madrid ? C'est pourtant ce que le roi est décidé à ordonner, si le gouvernement espagnol ne veut pas écouter le conseil de la raison. Les alliés ici partagent notre frayeur, et j'espère que les ordres qui arriveront des cours prêcheront dans le même sens que nous. Je crois vous avoir dit que j'ai vu et lu les instructions de l'empereur de Russie, et qu'elles sont généreuses au point de parler de la nécessité de donner à l'Espagne des institutions. Ce langage trompera bien des gens qui croient que Pozzo arrive avec un bonnet d'inquisiteur dans sa poche.
Tout à vous , mon cher ami , j'ai grande envie que vous ayiez fini toutes les neuvaines de Séville.
Chateaubriand.
M. DE RAYNEVAL A M. DE CHATEAUBRIAND
Berlin, h 7 octobre 4825.
Monsieur le Vicomte,
Je profite de l'occasion que me procure M. de La Ferronnais , pour vous envoyer la dépêche par laquelle je vous annonce l'arrivée à Berlin, du courrier porteur de la grande nouvelle de la délivrance du roi Ferdinand. Je voudrais pouvoir y ajouter quelques détails sur l'effet qu'elle a produit dans le public, où il y avait encore assez d'incrédules sur un succès définitif de notre part; mais, par une fatalité tout-à-fait contrariante, un accès de goutte très-fort est venu me surprendre la veille même du jour de l'arrivée du courrier. C'est tout ce que j'ai pu faire que d'aller chez le comte de Bernstorff, à qui j'avais promis d'annoncer moi-même un événement qu'il attendait, je dois lui rendre cette justice, avec une impatience presqu'égale à la mienne. Mais cette sortie m'a mal réussi, et depuis il m'a été impossible de quitter le coin de mon feu. Le comte de Bernstorff étant aussi retenu chez lui par le même motif que moi, je n'ai rien pu savoir qui fût digne de vous être mandé.
Je ne terminerai point cette lettre, monsieur le Vicomte, sans offrir à Votre Excellence mes bien
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sincères félicitations sur ia part qu'elle a eue aux grands événements qui font aujourd'hui la joie et l'orgueil de tous les cœurs vraiment français. 11 n'est personne qui ne reconnaisse combien l'énergie de vos conseils, la rectitude de vos principes, ont contribué au succès. L'esprit de rébellion éteint dans son dernier asile, et du même coup, la monarchie légitime à jamais affermie en France, commencent pour l'Europe une nouvelle ère politique à laquelle se rattachera votre nom, ce nom déjà illustré de tant de manières.
Agréez, monsieur le Vicomte, l'hommage de mon entier dévouement et celui de ma haute considération.
Rayjveval.
S. A. II. LE DUC D ANGOULEME A M. DE CHATEAl - BRIARD.
Andujar, ce 21) octobre 1825.
J'ai reçu hier, Monsieur, votre lettre du 12, avec le numéro du Journal des Débats du même jour. Je suis très-sensible à tout ce qu'il contient de flatteur pour moi ; mais ce qui m'en a fait plus de plaisir, est la manière dont vous y parlez en ministre dune monarchie représentative. Pour ce qui me concerne, je remercie le ciel d'avoir cou-
ronné de succès la mission qu'il avait plu au roi de me confier.
Je vous prie de croire, Monsieur, à toute mon estime et affection.
Louis- Antoine.