‹ Congrès de Vérone (volume 3)Chapitre 37 sur 53 · M. DE CHATEAUBRIAND AU MARÉCHAL DUC DE BELLUNE · texte numérisé non relu

M. DE CHATEAUBRIAND AU MARÉCHAL DUC DE BELLUNE

Paris, ce 26 novembre, ■1825.

J'ai reçu, monsieur le Maréchal, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 23 de ce mois. Je vous annonce que le roi veut luimême vous écrire , pour vous déterminer à accepter l'ambassade de Vienne; mais, monsieur le Maréchal, avant que Sa Majesté vous donne cette preuve éclatante de son estime, il convient que je sache si vous êtes disposé à obéir, car vous sentez que le roi ne peut pas s'exposer à un refus. Soyez assez bon, monsieur le Maréchal, pour me répondre poste par poste, ou même pour m'envoyer un courrier, si cela vous paraissait plus prompt. Il me paraît impossible que vous repoussiez cette marque touchante de l'attachement et de la faveur de votre souverain. C'est aussi l'opinion de M. le duc d'Havre, dont j'ai l'honneur de vous transmettre les lettres.

Mon attachement pour vous, monsieur le Maréchal, égale les sentiments de la haute considération avec laquelle je serai tout ma vie votre trèshumble et très-dévoué serviteur.

Chatealbriawi).

M. DE LA. FERRONNAIS A M. DE CHATEAUBRIAND

Saint-Pétersbourg , le 51» novembre 1 823.

Malgré l'exacte fidélité avec laquelle je vous rends compte aujourd'hui de nia conversation avec l'empereur, il est cependant quelques détails et explications que j'ai cru devoir réserver pour ma lettre particulière. Il en est même que j'ai trouvés d'une nature trop délicate pour les confier au papier, et j'ai chargé M. Bois-le-Comte de vous les faire connaître.

Aujourd'hui , monsieur le Vicomte, c'est vers nous , ou plutôt vers vous seul que se tournent les vues et les espérances de l'empereur; il voit peu à peu se dérouler tout ce que sa polilique semble avoir prévu. Il voit ses ennemis naturels , l'Autriche et l'Angleterre , commettre des fautes dont quelques-unes décèlent plus de faiblesse encore que de manque d'habileté. Il voit la France , qu'il regarde comme son allié naturel , acquérir de la force , affermir sa puissance , et se replacer sur la scène politique au rang qui lui appartient; il nous sait une armée brave et fidèle; dès lors il se rapproche de nous, se met à côté de nous; et, tout en professant le même attachement aux principes de la Sainte-

Alliance, il m'a cependant plusieurs fois fait entendre, dans sa dernière conversation , que la Fiance et la Russie , étant bien d'accord et s'entendant bien sur tout, assureront toujours la tranquillité de l'Europe, et forceront les autres puissances du continent à vouloir ce qu'elles voudront. Je le répète, monsieur le "Vicomte, cette disposition actuelle n'est due qu'à la confiance sans bornes que vous inspirez aujourd'hui personnellement à l'empereur; il croit que vous avez deviné sa pensée, ses vues; que vous êtes, comme il le dit, l'homme des circonstances, destiné à opérer, d'accord avec lui, tous les changements que l'ordre social et la situation politique de l'Europe réclament encore. Il a mis trop de soins à me répéter qu'il vous accordait toute sa confiance , à me dire qu'il désirait que tout le monde le sût , pour n'être pas bien sur que j'ai à cet égard pénétré sa pensée. Vous seriez donc aujourd'hui , je n'en doute pas, monsieur le Vicomte , tout à fait en mesure de remplacer M. de Metternich dans la confiance de l'empereur. Si les circonstances ou le malaise et le sourd mécontentement qu'éprouve la nation mettent l'empereur dans le cas de s'occuper de la Turquie, et lui imposent l'obligation de taire la guerre , il sait très-bien ce qui peut îious convenir; c'est à lui à s'expliquer. Si les premiers nous faisions un seul pas au-devant de lui, nous

le ferions reculer. Au reste, monsieur le Vicomte, je ne puis assez vous le répéter, toute la situation actuelle repose sur vous seul ; et , si vous quittiez le ministère , ce serait tout autre chose. Ce que je vous demande seulement, monsieur le Vicomte, c'est de maintenir cette heureuse confiance que l'empereur a en vous; rien n'y contribuera davantage que votre correspondance particulière avec moi; vos lettres ne manquent jamais leur effet.

,Vous verrez , dans la révélation que vous fera M. Bois-le-Comte, une preuve de plus de l'intérêt que l'empereur met à ce que rien ne puisse arrêter le développement de nos forces et de notre prospérité. Je sais que l'on pourrait être étonné que Ton eût eu l'audace de faire une pareille proposition à l'empereur; mais il est nécessaire de savoir que tous les partis ont toujours cru pouvoir attacher ce prince à leurs causes, et en faire un instrument. Les bonapartistes se sont sans cesse adressés à lui en faveur du petit Napoléon, d'autres en faveur du prince d'Orange ou de Beauharnais, d'autres encore en faveur du grand-duc Nicolas,

Une personne attachée à la cour et très à même de savoir ce qui s'y passe , vient de m'assurer que le projet de l'empereur est d'envoyer à monseigneur le duc d'Angoulème le grand -cordon de Saint -Georges. Pour bien apprécier cette atten-

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tion , il faut savoir l'extrême valeur que l'empereur attache à cette décoration; elle est telle, que lui-même l'a refusée lorsqu'elle lui était offerte par le chapitre de l'ordre, après son retour de Paris, déclarant ne l'avoir pas méritée. Le duc de Wellington est le seul qui la porte aujourd'hui. Les statuts de l'ordre n'accordent le grand- cordon qu'au général qui, commandant en chef une armée^ gagné plusieurs batailles dont le résultat a été une paix glorieuse pour le pays. — J'entre dans ce détail, monsieur le Vicomte, pour que l'on ne se trompe pas sur le prix réel de cette prévenance de l'empereur, qui ne peut pas donner une preuve plus forte de l'importance qu'il attachait au succès de la guerre d'Espagne et de la haute estime qu'il porte à monseigneur le duc d'Angoulème.

Recevez, avec l'hommage de ma haute considération , l'assurance de mon inviolable et bien sincère attachement.

La. Ferronn/Us.

]\T. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARII

Paris, le \\ décembre 1825.

Je vous ai dit mille fois, mon cher ami, que le seul moyen, le moyen sûr que vous aviez d'agir sur le roi et le gouvernement espagnol était de ne fixer qu'une très-courte occupation et de les menacer sans cesse d'une retraite. Quand je vous présentai cette idée pour la première fois, vous la combattîtes: je suis charmé que vous vous soyez rangé à cet avis et vous allez avoir occasion de faire usage de ce moyen de pouvoir.

Une me semble possible ni à moi, ni au président du conseil , de forcer le roi à renvoyer sur-le-champ un ministère, et à exiler un favori, en lui mettant le marché à la main. Il faut réserver la menace de la retraite de nos troupes pour les cas extrêmes ; c'est à votre habileté que je me confie , et c'est à présent qu'il vous faut déployer toutes les ressources de la diplomatie.

D'abord il vous faut témoigner hautement votre mécontentement de la faveur d'Ugarte, et déclarer que si cet homme n'est éloigné et que si la Camarilla revient en puissance, vous demanderez à votre cour le rappel de notre armée. La menace ainsi venant île vous sera bonne et efficace, au

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lieu que le gouvernement français disant luimême du premier mot , ou cela ou rien, serait le parti d'hommes sans patience et qui n'entendent rien aux affaires.

Remarquez bien que le traité vous donne le moyen complet de la menace : car non-seulement le terme de l'évacuation est très-rapproché; mais le roi s'est réservé le droit de retirer ses troupes quand il le jugerait à propos. Nous avions senti la nécessité de cette clause pour pouvoir garder notre influence en Espagne.

Ainsi donc, en faisant connaître hautement votre mécontentement du rappel de la Camarilla , vous ébranlerez d'abord ce ministère , en ayant l'air de ne pas l'attaquer directement; vous verrez s'il est nécessaire de renverser Casa Irujo, homme doux que nous connaissons et qui est attaché à la France. Je vous indiquais Las Amarillas de mon côté, tandis que vous me le proposiez du votre. Dans votre système, Vergas, vieux et violent, remplacerait Casa Irujo. Almenara nous est désigné par tout le monde pour les finances. Nous regrettons l'ancien ministre des grâces et de la justice, qu'on disait habile et honnête homme. Il faut aussi que le confesseur du roi ne soit pas un inquisiteur. Si Las Amarillas ne pouvait passer à la guerre, vous avez Sarsfield et d'Eroles; mais surtout Sarsfield qui a pins de \ igueur que d'Eroles.

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