‹ Congrès de Vérone (volume 3)Chapitre 42 sur 53 · tome n · texte numérisé non relu

tome n

M. le duc de Grillon reproduisit l'amendement de ce préopinant.

Alors M. de Villèle, avant qu'on allât aux voix sur le premier paragraphe de la loi (paragraphe qui contenait la loi entière), expliqua les desseins bienveillants du gouvernement relatifs aux rentiers au-dessous de 1,000 fr. : il répondait indirectement à M. l'archevêque de Paris. Ce prélat peut justement passer pour avoir le plus ébranlé la loi, lorsqu'il se prononça contre la conversion, par un esprit de commisération chrétienne en faveur des rentiers et de la ville de Paris : il leur sauva à peu près douze millions de rentes.

Le premier paragraphe de la loi voté au scrutin et rejeté à la majorité de 120 voix contre 10 5, la loi fut perdue.

Nous votâmes en faveur de cette loi. Aussitôt le résultat prononcé, nous nous approchâmes de M. de Villèle et nous lui dîmes : « Si vous vous retirez , nous sommes prêt à vous suivre. » M. de Villèle, pour toute réponse, nous honora d'un regard que nous voyons encore. Ce regard ne nous fit aucune impression ; il nous était tout un de rester avec nos collègues , de nous en aller avec eux ou de partir seul.

Le lendemain vendredi 4 juin? il v eut assemblée de commerce chez M. de Villèle; M. de Corbière ne s'y trouva pas; le président du conseil

COLOMKS KSKVGNOLES. 3»7

nous parut de sang-froid comme à l'ordinaire, discuta sans préoccupation et avec lucidité.

Que faisait M. de Corbière absent? mon secrétaire rencontra sur le boulevard M. de Rothschild; celui-ci lui demanda si nous comptions parler sur la septennalité ; le secrétaire répondit : « Sans doute. » Le maître des Rois repartit : « Il faut savoir si on lui en laissera le temps. »

La septennalité fut débattue, le samedi 5, à la chambre élective. M. de Labourdonnais parla contre la loi. Nous fîmes un signe au président, M. Ravez, dans le dessein de monter à la tribune : il était probable que nous eussions eu quelque succès ; notre renvoi immédiat devenait alors impossible. M. de Corbière se leva, requit d'être entendu le premier sur une loi ressortissant de son ministère; il nous dit : «Vous parlerez après. » Nous trouvâmes cela tout simple ; nous cédâmes notre rang. Il n'y a pas d'apprenti en politique qui ne nous jouât sous jambe. Nous ne sommes cependant pas de ces capacités supérieures, enfants et génies à la fois : bon homme sans bonhommie, nous voyons qu'on nous attrape et nous nous laissons attraper : il est plus commode d'être dupe que de s'évertuer à ne pas l'être.

M. de Corbière battit la campagne pour gagner l'heure où la chambre a coutume de se retirer : interrompu par M. de Labourdonnais et par M. Casimir Périer, il répondit longuement. Quand il se tut après une heure cinquante-trois minutes

d'éloquence, M. de Girardin emporta la tribune d'assaut, parla de tout, excepté de la septennalité : comme il n'est pas d'usage qu'on entende de suite deux ministres, nous le laissâmes faire. Six heures sonnèrent; les députés désertèrent leurs banquettes; la séance fut levée et la discussion remise au lundi suivant.

Plusieurs amis nous vinrent voir dans la soirée; ils nous grondèrent de n'avoir pas gardé la parole. Ils n'étaient pas sans inquiétude. Nous leur répondîmes : « Nous renvoyer demain? tout à l'heure si l'on veut! » et nous allâmes nous coucher. Craindre pour une place ou la pleurer est une maladie dont nous serions honteux comme d'une gale.

Peutecôte. — Je suis chassé.

Le 6 au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le petit jardin; les oiseaux gazouillaient : nous entendîmes l'aurore se lever; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre chambre; nous lui ouvrîmes la fenêtre : si

nous avions pu nous envoler avec elle! Les cloches annoncèrent la solennité de la Pentecôte ; jour mémorable dans notre vie : ce même jour, nous avions été relevé à sept ans des vœux d'une pauvre femme chrétienne; après tant d'anniversaires ce jour nous rendait à notre obscurité première ; de là il s'en allait nous attendre au palais des rois de Bohème où nous devions saluer ce Charles X exilé, à qui l'on ne nous permit pas, en 1824 , de chanter aux Tuileries l'hymne des félicitations.

A dix heures et demie, nous nous rendîmes au château. Nous voulûmes d'abord faire notre cour à Monsieur. Le premier salon du pavillon Marsan était à peu près vide : quelques personnes entrèrent successivement et semblaient embarrassées. Un aide de camp de Monsieur nous dit : « Monsieur le Vicomte, je n'espérais pas vous rencontrer ici : n'avez-vous rien reçu? Nous lui répondîmes : «Non, que pouvions-nous recevoir? » Il répliqua : « J'ai peur que vous ne le sachiez bientôt. » Là-dessus, comme on ne nous introduisit point chez Monsieur, nous allâmes ouïr la musique à la chapelle.

Nous étions tout occupé des beaux motets de la fête, lorsqu'un huissier vint nous dire qu'on nous demandait. Nous suivîmes l'huissier, il nous conduit à la salle des Maréchaux. Nous y trouvons notre secrétaire, Hyacinthe Pilorge; il nous

remet cette lettre et cette ordonnance, en nous disant : « Monsieur n'est plus ministre. » M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques , avait ouvert le paquet pendant notre absence et n'avait osé nous l'apporter.

« Monsieur le Vicomte ,

» J'obéis aux ordres du roi en transmettant de » suite à Votre Excellence une ordonnance que » Sa Majesté vient de rendre.

» J'ai l'honneur d'être, etc.

» Le président du conseil des ministres , » Signé : J. de Villèle. »

« Louis, par la grâce de Dieu, etc.

» Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

» Le sieur comte de Villèle, président de notre » conseil des ministres et ministre secrétaire d'état » au département des finances , est chargé par in- » térim du portefeuille des affaires étrangères en » remplacement du sieur vicomte de Chateau- » briand.

» Le président de notre conseil des ministres » est chargé de l'exécution de la présente ordon- » nance, qui sera insérée au Bulletin des lois.

» Donné à Paris en notre château des Tuile-

» ries, le 6 juin de l'an de grâce 1824, et de notre » règne le vingt-neuvième.

» Signé : Louis.

» Par le roi :

» Le président du conseil des ministres , » Signé : J. de Villèle.

» Pour ampliation :

» Le président du conseil des ministres , » Signé : J. de Villèle. »

Nous remontâmes dans notre voiture avec Hyacinthe; nous étions fort gai, quoique au fond mortellement blessé, du ton de la lettre et de la manière dont nous étions chassé.

Deux heures après notre déménagement était fini : nous étant toujours regardé en hôtel garni à l'hôtel des affaires étrangères, nous n'avions que notre mouchoir de nuit et notre manteau à remporter. Nous répondîmes à la lettre de M. le président du conseil par ce billet devenu public.

« Paris, t> juin 4 82*4.

» Monsieur le Comte,

» J'ai reçu la lettre que vous avez bien voulu » m'écrire contenant l'ordonnance du roi , datée

» de ce matin, 6 juin, qui vousconfiele portefeuille » des affaires étrangères. J'ai l'honneur de vous pré- » venir que j'ai quitté l'hôtel du ministère et que » le département est à vos ordres.

» Je suis avec une haute considération, etc.

» Chateaubriand. »

Nous reçûmes bientôt de M. de Villèle cette autre lettre; elle terminait tout, et prouvait à notre grande simplicité que nous n'avions rien pris de ce qui rend un homme respecté et respectable.

« Paris, \ 6 juin 1 824 .

» Monsieur le Vicomte,

« Je me suis empressé de soumettre à Sa Majesté » l'ordonnance par laquelle il vous est accordé » décharge pleine et entière des sommes que vous » avez reçues du Trésor royal, pour dépenses se- » crêtes, pendant tout le temps de votre ministère.

» Le roi a approuvé toutes les dispositions de » cette ordonnance que j'ai l'honneur de vous » transmettre ci-jointe en original.

» Agréez, monsieur le Vicomte, etc.

» Signé : J. de Villèle. »

Notre chute fit grand bruit. Ceux qui s'en montraient les plus satisfaits en blâmaient la forme.

Nous avons appris depuis que M. de Villèle hésita; il avait le pressentiment de divisions futures. M. de Corbière décida la question : « S'il entre par une porte au conseil, dut-il dire, je sors par l'autre. » On me laissa sortir. Il était tout simple qu'on nous préférât M. de Corbière. Nous ne lui en voulons pas : nous l'importunions ; il nous a fait chasser; il a bien fait.

L'opposition me suit.

Le lendemain de notre renvoi et les jours d'après, on lut dans le Journal des Débats ce paragraphe si remarquable et si honorable pour MM. Bertin :

« C'est pour la seconde fois que M. de Chateau- » briand subit l'épreuve d'une destitution solen- » nelle.

3»(i \i;<;0CIAT10NS.

» Il tut destitué en 1816, comme ministre d'é- » tat , pour avoir attaqué, dans son immortel 011- » vrage de la Monarchie selon la Charte , la fameuse » ordonnance du 5 septembre , qui prononçait la » dissolution de la chambre introuvable de 181 5. » MM. de Villèle et Corbière étaient alors de sim- » pies députés, chefs de l'opposition royaliste, et » c'est pour avoir embrassé leur défense que M. de » Chateaubriand devint la victime de la colère » ministérielle.

» En 182/i, M. de Chateaubriand est encore des- » stitué, et c'est par MM. de Villèle et Corbière, n devenus ministres , qu'il est sacrifié. Chose sin- » gulière! en 1816, il fut puni d'avoir parlé; en » 1 824 , on le punit de s'être tu ; son crime est » d'avoir gardé le silence dans la discussion sur » la loi des rentes. Toutes les disgrâces ne sont pas » des malheurs; l'opinion publique, juge suprê- » me, nous apprendra dans quelle classe il faut » placer celle de M. de Chateaubriand ; elle nous » apprendra aussi à qui l'ordonnance de ce jour » aura été le plus fatale , ou du vainqueur ou du » vaincu.

» Qui nous eût dit , à l'ouverture de la session , » que nous gâterions ainsi tous les résultats de » l'entreprise d'Espagne? Que nous fallait-il cette » année ? Rien que la loi sur la septennalité (mais » la loi complète) et le budget. Les affaires de » l'Espagne, de l'Orient et des Amériques, con- » duites comme elles l'étaient, prudemment et en

» silence, seraient éclaircies; le plus bel avenir » était devant nous ; on a voulu cueillir un fruit » vert; il n'est pas tombé, et on a cru remédier à » de la précipitation par de la violence.

» La colère et l'envie sont de mauvais conseil- » 1ers; ce n'est pas avec les passions et en maria chant par saccades que l'on conduit des états.

» PS. La loi sur la septennat) té a passé, ce » soir, à la chambre des députés. On peut dire » que les doctrines de M. de Chateaubriand triom- » phent après sa sortie du ministère. Cette loi, » qu'il avait conçue depuis longtemps, comme » complément de nos institutions, marquera à ja- » mais, avec la guerre d'Espagne, son passage » dans les affaires. On regrette bien vivement que » M. de Corbière ait enlevé la parole , samedi , à » celui qui était alors son illustre collègue. La » chambre des députés aurait au moins entendu » le chant du cygne.

» Quant à nous, c'est avec le plus vif regret que » nous rentrons dans une carrière de combats , » dont nous espérions être à jamais sortis par l'u- » nion des royalistes ; mais l'honneur, la fidélité po- » litique, le bien de la France, ne nous ont pas » permis d'hésiter sur le parti que nous devions » prendre. »

Le signal de la réaction fut ainsi donné. M. de Villèle n'en fut pas d'abord trop alarmé ; il ignorait la force des opinions. Plusieurs années furent nécessaires pour l'abattre , mais enfin il tomba .

Derniers billets diplomatique».

Ces derniers billets ferment notre correspondance .

M. DE CHATEAl'BRIATVD A. M. DE TALARU.

Paris, le 9 juin 4 824

Je ne suis plus ministre, mon cher ami; on prétend que vous l'êtes. Quand je vous obtins

l'ambassade de Madrid, je dis à plusieurs personnes qui s'en souviennent encore : «Je viens de nommer mon successeur. » Je désire avoir été prophète. C'est M. de Villèle qui a le portefeuille par intérim.

Chateaubriand.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE RAYNEVAL

Paris, le 16 juin 1824.

J'ai fini, Monsieur; j'espère que vous en avez encore pour longtemps. J'ai tâché que vous n'eussiez pas à vous plaindre de moi.

Il est possible que je me retire à Neufchâtel, en Suisse ; si cela arrive, demandez pour moi d'avance à S. M. prussienne sa protection et ses bontés : offrez mon hommage au comte de Bernstorff, mes amitiés à M. Ancillon et mes compliments à tous vos secrétaires. Vous, Monsieur, je vous prie de croire à mon dévouement et à mon attachement très-sincère.

Chateaubriand.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE CARAMAN

Paris, 22 juin 1824.

J'ai reçu, monsieur le Marquis, vos lettres du i [ de ce mois. D'autres que moi vous apprendront la route que vous aurez à suivre désormais; si elle est conforme à ce que vous avez entendu , elle vous mènera loin. Il est probable que ma destitution fera grand plaisir à M. de Metternich pendant une quinzaine de jours. Recevez, monsieur le Marquis , mes adieux et la nouvelle assurance de mon dévouement et de ma haute considération.

Chateaubriand.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. HYDE DE NEUVILLE

Paris, le 22 juin 4 824.

Vous aurez sans doute appris ma destitution. 11 ne me reste qu'à vous dire combien j'étais heureux d'avoir avec vous des relations que l'on vient de briser. Continuez, Monsieur et ancien ami, à rendre des services à votre pays, mais ne comptez

pas trop sur la reconnaissance; et ne croyez, pas que vos succès soient une raison pour vous maintenir au poste où vous faites tant d'honneur. Je vous souhaite, Monsieur, tout le bonheur que vous méritez , et je vous embrasse.

P.-S. Je reçois à l'instant votre lettre du 5 de ce mois, où vous m'apprenez l'arrivée de M. de Mérona. Je vous remercie de votre bonne amitié; soyez sûr que je n'ai cherché que cela dans vos

lettres.

Chateaubriand.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. LE COMTE DE SERRE

Paris, le 2ô juin 4824.

Ma destitution vous aura prouvé , monsieur le Comte, mon impuissance à vous servir; il ne me reste qu'à faire des souhaits pour vous voir ou vos talents vous appellent. Je me retire , heureux d'avoir contribué à rendre àlaFranceson indépendance militaire et politique, et d'avoir introduit la septennalité dans son système électoral ; elle n'est pas telle que je l'aurais voulue; le changement d'âge en était une conséquence nécessaire; mais enfin le principe est posé; le temps fera le reste , si toutefois il ne défait pas. J'ose me flatter, monsieur le Comte , que vous n'avez pas eu à

Page 1