TOME II
m négociation
vous plaindre de nos relations; et moi je me féliciterai tou|<mrs d'avoir rencontré dans les affaires un homme de votre mérite.
Recevez, avec mes adieux ; etc.
Bf. DE CHATEAUBRIAND A M. DE LA FERRONNA1S.
Paris . ce 1 (i juin \ 82-4.
Si par hasard vous étiez encore à Saint-Pétersbourg, monsieur le Comte, je ne veux pas terminer notre correspondance sans vous dire toute l'estime et toute l'amitié que vous m'avez inspirées ; portez-vous bien ; soyez plus heureux que moi, et croyez que vous me retrouverez clans toutes les circonstances de la vie. J'écris un mot à l'empereur.
Chateaubriand.
La réponse à cet adieu m'arriva dans les premiers jours d'août. M. de La Ferronnais avait consenti aux fonctions d'ambassadeur sous mon ministère ; plus tard je devins à mon tour ambassadeur sous le ministère de M. de La Ferronnais : ni l'un ni l'autre n'avons cru monter ou descendre. Compatriotes et amis, nous nous sommes rendus mutuellement justice. M. de La Ferron-
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nais a supporté les plus rudes épreuves sans se plaindre; il est resté fidèle à ses souffrances et à sa noble pauvreté. Après ma chute, il a agi pour moi à Pétersbourg comme j'aurais agi pour lui : un honnête homme est toujours sûr d'être corn pris d'un honnête homme. Je suis heureux de produire ce touchant témoignage du courage, de la loyauté et de l'élévation d'âme de M. de La Ferrormais. Au moment où je reçus ce billet, il me fut une compensation très-supérieure aux faveurs capricieuses et banales de la fortune. Ici seulement, pour la première fois, je crois devoir violer le secret honorable que me recommandait l'amitié.
M. DE LA FERRONNAIS A M DE CHA TE \HRKI A M)
Saint-Pétersbourg , le 4 juillet 1 824.
Le courrier russe arrivé avant-hier m'a remis votre petite lettre du 1 6; elle devient pour moi Une des plus précieuses de toutes celles que j'ai eu le bonheur de recevoir de vous ; je la conserve comme un titre dont je m'honore, et j'ai la ferme espérance et l'intime conviction que bientôt je pourrai vous le présenter dans des circonstances moins tristes. J'imiterai, monsieur le Vicomte, l'exemple que vous me donnez, et ne me permettrai aucune réflexion sur l'événement qui vient de rompre d'une manière si brusque et si peu atten-
io; NÉGOCIATIONS
«lue les rapports que le service établissait entre vous et moi; la nature même de ces rapports, la confiance dont vous m'honoriez, enfin des considérations bien plus graves, puisqu'elles ne sont pas exclusivement personnelles, vous expliqueront assez les motifs et toute l'étendue de mes regrets. Ce qui vient de se passer reste encore pour moi entièrement inexplicable ; j'en ignore absolument les causes, mais j'en vois les effets; ils étaient si faciles, si naturels à prévoir, que je suis étonné que l'on ait si peu craint de les braver. Je connais trop cependant la noblesse des sentiments qui vous animent, et la pureté de votre patriotisme , pour n'être pas bien sûr que vous approuverez la conduite que j'ai cru devoir suivre dans cette circonstance ; elle m'était commandée par mon devoir, par mon amour pour mon pays, et même par l'intérêt de votre gloire; et vous êtes trop Français pour accepter, dans la situation où vous vous trouvez, la protection et l'appui des étrangers ; vous avez pour jamais acquis la confiance et l'estime de l'Europe; mais c'est la France que vous servez, c'est à elle seule que vous appartenez ; elle peut être injuste, mais ni vous, ni vos véritables amis ne souffriront jamais que l'on rende votre cause moins pure et moins belle en confiant sa défense à des voix étrangères. J'ai donc fait taire toute espèce de sentiments et de considérations particulières devant l'intérêt général; j'ai prévenu des démarches dont le premier effet devait
être de susciter parmi nous des divisions dangereuses,et déporter atteinte à la dignité du trône. C'estle dernier service que j'aie rendu ici avant mon départ; vous seul, monsieur le Vicomte, en aurez la connaissance; la confidence vous en était due, et je connais trop la noblesse de votre caractère pour n'être pas bien sûr que vous me garderez le secret, et que vous trouverez ma conduite, dans cette circonstance, conforme aux sentiments que vous avez le droit d'exiger de ceux que vous honorez de votre estime et de votre amitié.
Adieu, monsieur le vicomte : si les rapports que j'ai eu le bonheur d'avoir avec vous ont pu vous donner une idée juste de mon caractère, vous devez savoir que ce ne sont point les changements de situation qui peuvent influencer mes sentiments, et vous ne douterez jamais de l'attachement et du dévouement de celui qui, dans les circonstances actuelles, s'estime le plus heureux des hommes d'être placé par l'opinion au nombre de vos amis.
La Ferhomjxais.
MM. de Fontenay et de Pontcarré sentent vivement le prix du souvenir que vous voulez bien leur conserver : témoins, ainsi que moi, de l'accroissement de considération que la France avait acquis depuis votre entrée au ministère, il est tout simple qu'ils partagent mes sentiments et mes regrets.
Examen d'un reproche.
Puisque nous avons été conduit naturellement par l'affaire d'Espagne jusqu'au récit de notre expulsion du ministère; puisque notre pensée s'est tournée vers le passé ; puisque des souvenirs pénibles se sont présentés à notre mémoire, nous ^era-t-il permis d'examiner un reproche, a nous
COLONIES ESRACjBjQLES. ^
souvent adressé, le reproche d'avoir contribué à la chute de la monarchie légitime? Ayant enseveli dans nos mémoires ce que nous avons cru devoir taire de notre vivant, nous aurions pourtant regret de nous en aller sans nous être expliqué sur une accusation grave : nous nous soulagerons d'un fardeau inutile à porter.
Les événements arrivés sous le ministère dont nous avons fait partie ont une importance qui le lie à la fortune commune de la France : il n'y a pas un Français dont le sort n'ait été atteint du bien que nous pouvons avoir fait, du mal que nous avons subi. Par des affinités bizarres et inexplicables, par des rapports secrets qui entrelacent quelquefois de hautes destinées a des destinées vulgaires, les Bourbons ont prospéré tant qu'ils ont daigné nous écouter, quoique nous soyons loin de croire avec le poëte, que notre éloquence ait fait l'aumône à la royauté. Sitôt qu'on a cru devoir briser le roseau qui croissait au pied du trône, la couronne a penché, et bientôt elle est tombée : souvent en arrachant un brin d'herbe on fait crouler une grande ruine.
Ces faits incontestables, on les expliquera comme on voudra; s'ils donnent q notre carrière politique une valeur relative qu'elle n'a pas d'ellemême, nous n'en tirons point vanité; nous ne ressentons point une mauvaise joie du hasard qui mêle notre nom d'un jour aux événements des siècles. Quelle qu'au été la variété des acci-
dents de notre course aventureuse; où que les
noms et les faits nous aient promené, le dernier
horizon du tableau est toujours menaçant et
triste.
Jugacœpta nioveri
Silvarum , visapque canes ululare per unibram.
Mais si la scène a change d'une manière déplorable, nous ne devons , dit-on, accuser que nousmème : pour venger ce qui nous a semblé notre injure, nous avons tout divisé, et cette division a produit en dernier résultat le renversement du trône. Voyons.
M. de Villèle a déclaré qu'on ne pouvait gouverner ni avec nous , ni sans nous. Avec nous c'était une erreur; sans nous, à l'heure où M. de Villèle disait cela, il disait vrai, car les opinions les plus diverses nous composaient une majorité.
M. le président du conseil ne nous a jamais connu. Nous lui étions sincèrement attaché; nous l'avions fait entrer dans son premier ministère, ainsi que le prouve un billet de remerciements de M. le duc de Richelieu, que nous possédons encore. Nous avions donné notre démission de plénipotentiaire à Berlin, lorsque M. de Villèle s'était retiré. On lui a persuadé qu'à sa seconde rentrée clans les affaires nous désirions la place qu'il occupait; nous n'avions point ce désir. Nous ne sommes point de la race intrépide, sourde à la voix du dévouement et de la raison. La vérité est
COLONIES ESTPAGftOLES. 109
que nous n'avons aucune ambition; c'est précisément la passion qui nous manque, parce que nous en avons une autre dominatrice. Lorsque nous priions M. de Villèle de porter au roi quelque dépêche importante, pour nous éviter la peine d'aller au château , afin de nous laisser le loisir de visiter une chapelle gothique clans la rue Saint-Julien-le- Vieux , il aurait été bien rassuré contre notre ambition, eùt-il mieux jugé de notre candeur puérile, ou de la hauteur de nos dédains.
Rien ne nous agréait dans la vie positive, hormis peut-être le ministère des affaires étrangères; nous n'étions pas insensible à l'idée que la patrie nous devrait, dans l'intérieur de la liberté, à l'extérieur l'indépendance. Loin de chercher à renverser M. de Villèle, nous venions de dire récemment au roi : « Sire, M. de Villèle est un président » plein de lumières ; Votre Majesté doit éternel- » lement le garder à la tète de ses conseils. »
M. de Villèle ne le remarqua pas : notre esprit pouvait tendre à la domination, mais il était dominé par notre caractère ; nous trouvions plaisir dans notre obéissance, parce qu'elle nous débarrassait de notre volonté. Notre défaut capital est l'ennui, le dégoût de tout et le doute perpétuel. S'il se fût rencontré un prince qui, nous comprenant, nous eut retenu de force au travail, il avait peut-être quelque parti à tirer de nous : mais le ciel fait rarement naître ensemble l'homme qui veut et l'homme qui peut. En fin de compte, est-il
aujourd'hui une chose pour laquelle on voulût se donner la peine de sortir de son lit ? On s'endort au bruit des royaumes tombes pondant la nuit, et que l'on balaie chaque matin devant nos portes.
Après notre renvoi, n'eussions-nous pas mieux t'ait de nous taire? la brutalité du procédé ne nous avait-elle pas fait revenir les salons et le public1 M. de Villèle a répété que la lettre de destitution avait retardé ; par ce hasard, elle avait eu le malheur de ne nous être rendue qu'au château : peutêtre en fut-il ainsi; mais, quand on joue, on doit calculer les chances de la partie; on doit surtout ne pas écrire à un homme de quelque valeur une lettre telle qu'on rougirait de l'adresser au valet coupable qu'on jetterait sur le pavé, sans convenances et sans remords. L'irritation du parti Villèle était d'autant plus grande contre nous, qu'il voulait s'approprier notre ouvrage, et que nous avions montré de l'entente dans des matières qu'on nous avait supposé ignorer.
Sans doute, avec du silence et de la modération i comme on disait), nous aurions été loué de la race en adoration perpétuelle du portefeuille; en faisant pénitence de notre innocence, nous eussions préparé notre rentrée au conseil. C'eût été mieux dans Tordre commun, mais c'était nous prendre pour l'homme que point ne sommes ; c était nous supposer le désir de ressaisir le timon de |'état, l'envie de faire notre chemin; désir et
COLONIPS KSI'\<.M)U<>. «H
envie qui dans cent mille ans ne nous amyeraiçnj
pas.
L'idée que nous avions du gouvernement représentatif nous conduisit à entrer dans l'opposition ; l'opposition systématique nous semble la seule propre à ce gouvernement. L'opposition surnommée de conscience, est impuissante. La conscience peut arbitrer un fait moral; elle ne juge point d'un fait intellectuel; force est de se ranger sous un chef, appréciateur des bonnes et des mauvaises lois. N'en est-il ainsi? alors tel député prend sa bêtise pour sa conscience et la met dans l'urne. L'opposition dite de conscience consiste à tlotter entre les partis, à ronger son frein, à voter même, selon l'occurrence, pour le ministère, à se faire magnanime en enrageant; opposition d'imbécilités mutines chez les soldats, de capitulations ambitieuses parmi les chefs. Tant que l'Angleterre a été saine, elle n'a jamais eu qu'une opposition systématique : on entrait et l'on sortait avec ses amis; en quittant le portefeuille on se plaçait sur le banc des attaquants. Comme on était censé s'être retiré pour n avoir pas voulu adopter un système, ce système étant resté près de la Couronne devait être nécessairement combattu. Or, les hommes ne représentant que des principes, l'opposition systématique ne voulait emporter que les principes, lorsqu'elle livrait l'assaut aux hommes. D'ailleurs, depuis que M. de Villele s'était séparé de nous, la politique s'était dérangée: fui-
tracisme contre lequel la sagesse du président du conseil luttait encore, l'avait débordé. La contrariété qu'il éprouvait de la part de ses opinions intérieures et du mouvement des opinions extérieures le rendait irritable : de là la presse entravée, la garde nationale de Paris cassée, etc. Devions-nous laisser périr la monarchie , afin d'acquérir le renom d'une modération hvpocrite aux aguets? Nous crûmes très-sincèrement remplir un devoir en combattant à la tète de l'opposition , trop attentif au péril que nous voyions d'un côté, pas assez frappé du danger contraire. Lorsque M. deVillèlefut renversé, on nous consulta sur la nomination d'un autre ministère. Si l'on eût pris, comme nous le proposions, M. Casimir Périer, le général Sébastiani et M. Royer Collard, les choses auraient pu se soutenir. Nous ne voulûmes point accepter le département de la marine, et nous le fîmes donner à notre ami Hvde de Neuville ; nous refusâmes également deux fois l'instruction publique ; jamais nous ne serions rentré au conseil sans être le maître. Nous allâmes à Rome chercher parmi les ruines notre autre moi-même, car il y a dans notre personne deux êtres bien distincts et qui n'ont aucune communication l'un avec l'autre.
Nous en ferons loyalement l'aveu, l'excès du ressentiment ne nous justifie pas selon la règle et le mot vénérable de vertu; mais notre vie entière nous sert d'excuse.
Officier au régiment de Navarre, nous étions revenu des forets de l'Amérique pour nous rendre auprès de la légitimité fugitive, pour combattre dans ses rangs contre nos propres lumières , le tout sans conviction, par le seul devoir du soldat, et parce qu'ayant eu l'honneur de monter dans les carrosses du roi à Versailles, nous nous croyions particulièrement engagé au sang d'un prince dont nous avions approché. Nous restâmes huit ans sur le sol étranger, accablé de toutes les misères.
Ce large tribut payé , nous rentrâmes en France en 1 800. Bonaparte nous rechercha et nous plaça ; mais à la mort du duc d'Enghien, nous nous dévouâmes de nouveau à la mémoire des Bourbons. Nos- paroles sur le tombeau de Mesdames à Trieste , ranimèrent la colère du dispensateur des empires ; il menaça de nous faire sabrer sur les marches des Tuileries. La brochure de Bonaparte et des Bourbons valut à Louis XVIII, de son aveu même, plus que cent mille soldats. Dans quelques pages sur l'arrivée du souverain à Compiègne, nous vînmes au-devant de l'effet que pouvaient produire sur les grenadiers de Napoléon les infirmités d'un monarque assis, succédant à. un empereur à. cheval. A l'aide de la popularité dont nous jouissions alors, la France anti-constitutionnelle comprit les institutions de la royauté légitime. Durant les cenl-jours, la monarchie nous vit auprès d'elle à Gand , dans son second exil. Enfin , par la guerre
d'Espagne , nous avions contribué à étouffer les conspirations, à réunir les opinions sous la même cocarde, et à rendre à notre canon sa portée. On sait le reste de nos projets : reculer nos frontières donner, au Nouveau-Monde des couronnes nouvelles à la famille de saint Louis.
Cette longue persévérance dans les mêmes sentiments méritait peut-être quelques égards. Sensible à l'affront, il nous était impossible de mettre aussi entièrement de côté ce que nous pouvions valoir, d'oublier tout à fait que nous étions le restaurateur de la religion et l'auteur du Génie du Christianisme.
Notre agitation croissait nécessairement encore à la pensée qu'une mesquine querelle faisait manquer à notre patrie une occasion de grandeur qu'elle ne retrouverait plus. Si l'on nous avait, dit: « Vos plans seront suivis; on exécutera sans » vous ce que vous aviez entrepris , r> nous eussions tout oublié pour la France. Malheureusement nous avions la croyance qu'on n'adopterait pas nos idées; l'événement l'a prouvé.
Nous étions dans l'erreur peut-être, mais nous étions persuadé que M. le comte de Villèle ne comprenait pas la société qu'il conduisait; nous sommes convaincu que les solides qualités de cet habile ministre étaient adéquates du temps actuel ; il était, venu trop tôt sous la Restauration. Les opérations de finances , les associations commerciales, le mouvement industriel, les canaux, les
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bateaux à vapeur, les eliemins de fer, les grandes routes , une société matérielle qui n'a de passion que pour la paix, qui ne rêve que le comfort de la vie, qui ne veut faire de l'avenir qu'un perpétuel aujourd'hui, dans cet ordre de choses, M. de Villèle eût été roi. M. de Villèle a voulu un temps qui ne pouvait être à lui, et par honneur il ne veut pas d'un temps qui lui appartient. Sous la Restauration, toutes les facultés de l'âme étaient vivantes; tous les partis rêvaient de réalités ou de chimères; tous, avançant ou reculant, se heurtaient en tumulte; personne ne prétendait rester ou il était; la légitimité constitutionnelle ne paraissait à aucun esprit ému le dernier mot de la république ou delà monarchie. On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des armées ou des révolutions qui venaient s'offrir pour des destinées extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce mouvement; il voyait croître les ailes qui, poussant à la nation, l'allaient rendre à son élément, à l'air, à l'espace, immense et légère quelle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le sol, l'attacher en bas; nous doutons qu'il en eût la force. Nous voulions , nous, occuper les Français à la gloire ; essayer de les mener à la réalité par des songes : c'est ce qu'ils aiment.
Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien. Malheureusement nous sommes sujet à faillir ; nous n'avons point la perfection évangélique. Si un homme nous donnait
4*t> NÉGOCIATIONS, un soufflet, nous ne ternirions pas l'autre joue: cet homme, s'il était sujet, nous aurions sa vie ou il aurait la nôtre ; s'il était roi
Eussions-nous deviné le résultat, certes nous nous serions abstenu; la majorité qui vota la phrase sur le refus du concours ne l'eût pas votée si elle eût prévu la conséquence de son vote. Personne ne désirait sérieusement une catastrophe , excepté quelques hommes à part. Il n'y a eu qu'une émeute, et la légitimité seule l'a transformée en révolution; seule elle a eu le tort de l'attaque illégale, et, le moment venu, elle a manqué de l'intelligence , de la prudence , de la résolution qui la pouvaient encore sauver. Après tout, c'est une monarchie tombée ; il en tombera bien d'autres : nous ne lui devions que notre fidélité ; elle l'a.
Dévoué à ses premières adversités, nous nous sommes consacré à ses dernières infortunes : le malheur nous trouvera toujours pour second. Nous avons tout renvoyé, places, pensions, honneurs, et afin de n'avoir rien à demander à personne, nous avons mis en gage notre cercueil. Juges austères et rigides , vertueux et infaillibles royalistes , qui avez mêlé un serment à vos richesses, comme vous mêlez le sel aux viandes de votre festin pour les conserver, ayez un peu d'indulgence à l'ég;ird de nos amertumes passées; nous les expions aujourd'hui à notre manière qui n'est pas la vôtre. Croyez-vous qu'à l'heure du soir, à
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cette heure où l'homme de peine se repose, il ne sente pas le poids de la vie, quand ce poids est rejeté sur ses bras? Et cependant, nous avons pu ne pas porter le fardeau, nous avons vu Louis- Philippe dans son palais du ie' au G août i83o; il n'a tenu qu'à nous d'écouter des paroles généreuses : peut-être aurions-nous pu rentrer au ministère des affaires étrangères , peut-être retourner à l'ambassade de Rome , la plus grande des tentations pour un hanteur de ruines , et un habitué de solitude. Nous avons mieux aimé garder des chaînes d'autant plus étroites qu'elles sont rompues.
Plus tard, si nous avions pu nous repentir d'avoir bienfait, il nous était possible de revenir sur le premier mouvement de notre conscience. M. Benjamin Constant , homme si puissant alors, nous écrivait le ao septembre : « J'aimerais bien » mieux vous écrire sur vous que sur moi, la » chose aurait plus d'importance. Je voudrais pou- » voir vous parler de la perte que vous faites es- » suyer à la France entière , en vous retirant de » ses destinées , vous qui avez exercé sur elles une » influence si noble et si salutaire! Mais il y au- » rait indiscrétion à traiter ainsi des questions » personnelles, et je dois, en gémissant, comme » tous les Français, respecter vos scrupules. »
Nos devoirs ne nous semblant point encore accomplis , nous avons défendu la veuve et l'orphelin ; nous avons subi les procès et la prison que
TOIUF II. 27
4t8 NÉGOCIATIONS.
Bonaparte, même dans ses plus grandes colères, nous avait épargnés. "Nous nous présentons entre notre démission à la mort du duc d'Enjjhien , et notre cri pour l'enfant abandonné; nous nous présentons appuyé sur un prince fusillé et sur un prince banni ; ils soutiennent nos vieux bras entrelacés à leurs bras débiles : royalistes, ètes-vous aussi bien accompagnés?
Mais, plus nous avons garrotté notre vie par les liens du dévouement et de l'honneur, plus nous avons dégagé notre opinion; nous avons échangé la liberté de nos actions contre l'indépendance de notre pensée; cette pensée est rentrée dans sa nature. Maintenant, en dehors de tout, nous apprécions les gouvernements ce qu'ils valent. Peut-on croire aux rois de l'avenir? fautil croire aux peuples du présent? L'homme sage et inconsolé de ce siècle sans conviction ne rencontre un misérable repos que dans l'athéisme politique. Que les jeunes générations se bercent d'espérances, avant de toucher au but, elles attendront de longues années. Les âges vont au nivellement général , mais ils ne hâtent point leur marche à l'appel de nos désirs : le Temps est une sorte d'Eternité appropriée aux choses mortelles : il compte pour rien les races et leurs douleurs dans les œuvres qu'il accomplit.
Madame la Daupliine.
II résulte ,1e tout ce qu'on vieul ,1e lire, que s. 1 ou avait fait ce que j'avais sans cesse conseillé' que s. d étroites envies n'avaient préféré leur sat.sfac„on au salut de la France, que s, le pouvoir «va» mieux apprécié les capacités relatifs ; que s. les cabmets étrangers, moins obstinés dans leur
haine anti-constitutionnelle, avaient jugé, comme Alexandre, qu'on ne pouvait sauver la monarchie française qu'en s'appuyant sur les nouvelles institutions; que si ces cabinets n'avaient point entretenu l'autorité rétablie dans sa défiance du principe de la Charte ; il résulte de tout cela que la légitimité occuperait encore le trône. Mais ce qui est passé est passé; on a beau aller en arrière, se remettre à la place que l'on a quittée, on ne retrouve rien de ce qu'on y avait laissé : hommes , idées, circonstances, tout s'est évanoui. La partie est perdue. Les succès de la guerre de 1823, poussés assez loin pour qu'on en pût espérer le reste, n'ont point été achevés; la France ne continuant point de grandir auprès de la Péninsule, l'Espagne, un moment réunie à nous, s'en est derechef détachée : les flots des révolutions sont revenus sur les deux pays et les ont couverts de nouveau : la victoire de M. le duc d'Angoulème n'a fait qu'aveugler la Légitimité. Tel est le mal que l'envie bornée a pu faire en nous renversant, et en amenant, par notre chute, les divisions si fatales à la monarchie restaurée.
A Dieu ne plaise qu'en parlant ici d'envie bornée nous désignions INI. de Yillèle, nous avons seulement en mémoire les Médiocrités qui l'ont obsédé : elles ont préparé le mariage dlsabelle avec quelque fils de François II, ou de Georges III. Du reste , si nous avons exagéré autrefois dans notre défense légitime, nous reconnais-
sons pleinement, franchement, loyalement, notre injustice : quand on est blessé, les qualités d'un homme disparaissent; on ne voit que ses imperfections.
M. de Yillèle est un homme de vigilance , de patience, de sang-froid; ses ressources sont infinies. Il a établi dans les Finances et la Comptabilité un ordre qui restera. Abstraction faite de l'avenir et du grand côté des choses, dont il ne se souciait pas, il était impossible de mettre plus de finesse, de clarté, de fermeté dans les affaires. Peut-être n'avait-il pas pour occuper la première place les frivolités utiles, et les qualités assorties; il est dommage qu'il n'ait pas deviné combien nos défauts lui étaient nécessaires; nous le complétions, en lui donnant ce qui lui manquait.
La Restauration avait rencontré en moi et en lui ses vrais ministres : elle ne devait jamais ni chasser l'un ni abandonner l'autre. Mais il était écrit que toujours favorisée elle laisserait tout échapper.
A Carlsbad, en i832, nous primes la liberté de conseiller à madame la Dauphine d'appeler M. de Yillèle auprès de Henri de France. Sur une observation bienveillante de la Princesse, nous répondîmes :
« J'ai eu à me plaindre de M. de Yillèle, » mais je me mépriserais si, après la chute du
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» trône, je continuais de nourrir le ressentiment » de quelques mesquines rivalités. Nos divisions » ont déjà fait trop de mal; je suis prêt à dew mander pardon à ceux qui m'ont offensé. Je » supplie Madame de croire que ce n'est là ni » l'étalage d'une fausse générosité, ni une pierre » posée en prévision d'une future fortune. Que » pourraia-je demander à Charles X dans l'exil? » Et si la restauration arrivait jamais, ne serai-je » pas dans ma tombe? »
Madame nous regarda avec affabilité; elle eut la bonté de nous louer par ces seuls mots : « C'est » très-bien , monsieur de Chateaubriand. » Elle avait comme un voile de larmes sur les yeux.
Les moments les plus précieux de notre longue carrière sont ceux que madame la Dauphine nous a permis de passer auprès d'elle. Au fond de cette âme, le ciel a déposé un trésor de magnanimité et de religion que les prodigalités du malheur n'ont pu tarir. Nous avions devant nous la fille que le roi martyr avait pressée sur son cœur avant d'aller cueillir la palme : l'éloge est suspect lorsqu'il s'adresse à la prospérité; mais, avec la Princesse, l'admiration était à l'aise. Nous l'avons dit : les malheurs de cette femme sont montés si haut, qu'ils sont devenus une des gloires de la révolution. Nous aurons donc rencontré une fois des destinées assez supérieures , pour leur dire, sans crainte de les blesser, ce que nous pensons de l'é-
tat futur de la société : on pouvait causer avec la Dauphine du sort des empires; elle qui verrait passer sans les regretter, aux pieds de sa vertu, tous ces royaumes de la terre, dont plusieurs se sont écroulés aux pieds de sa race.
wvu.
Dernier coup d'oeil sur la guerre d'Espagne. — La Restauration. — Charles X. — Henri et Louise. — Résumé.
On sait maintenant le congrès de Yéronne, le droit et le but de notre intervention. L'erreur historique dans laquelle le public a été entraîné sera redressée, car elle n'est pas encore une de ces erreurs consacrées du temps; l'amour-propre et des motifs aussi peu élevés n'ont aucun intérêt à la faire
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vivre. Aujourd'hui la guerre d'Espagne est passée; un monde a succédé à un monde; la royauté de Louis XIV, en France et en Espagne , a disparu. L'expédition de i8-2 3, tout importante qu'elle aurait pu devenir pour la société, ne saurait donc ni réveiller ni prolonger l'esprit de parti. Cette expédition avortée n'est plus qu'un grand regret. Lorsque nous entrâmes aux relations extérieures , la légitimité allait , pour la première fois, brûler de la poudre sous le drapeau blanc, tirer son premier coup de canon , après ces coups de l'empire qu'entendra la dernière postérité. Si elle reculait, elle était perdue; si elle n'avait qu'un médiocre succès, elle était ridicule. Mais enjamber d'un pas les Espagnes, réussir là où Bonaparte avait échoué, triompher sur ce même sol où les armées de l'homme fastique avaient eu des revers, faire en six mois ce qu'il n'avait pu faire en sept ans, c'était un véritable prodige. Ce prodige aurait frappé la France , comme il frappa l'Europe , si des préjugés ne nous avaient aveuglés.
Qu'on imagine Ferdinand régnant d'une manière raisonnable à Madrid , sous la verge de la France, nos frontières du midi en sûreté, l'ibérie ne pouvant plus vomir sur nous l'Autriche et T Angleterre; qu'on se représente deux ou trois monarchies bourbonniennes en Amérique, faisant, à notre profit, le contre-poids de l'influence et du commerce des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne; qu'on se figure notre cabinet redevenu puissant
tôG NÉGOCIATIONS.
au point d'exiger une modification dans les traités de Vienne, notre vieille frontière recouvrée, reculée, étendue dans les Pays-Bas, dans nos anciens départements germaniques, et qu'on dise si, pour de tels résultats , la guerre d'Espagne ne méritait pas d'être entreprise; qu'on dise si les injures des pamphlets, les déclamations de tribune, ne paraissent pas les préventions d'esprits ou qui n'avaient pas d'idée de la matière, ou qui craignaient une guerre heureuse, ennemis qu'ils étaient de la légitimité.
On prétend aujourd'hui que les systèmes sont épuisés, que l'on tourne sur soi en politique, que les caractères sont effacés, les esprits las; qu'il n'y a rien à faire , rien à trouver ; qu'aucun chemin ne se présente ; que l'espace est fermé : sans doute , quand on reste à la même place, c'est le même cercle de l'horizon qui pèse sur la terre. Mais avancez; osez déchirer le voile qui vous enveloppe, et regardez , si toutefois vous n'avez peur et n'aimez mieux fermer les yeux.
La plupart des résultats dont je parle avaient été obtenus : la France avait été sauvée de la conspiration des carbonari civils et militaires ; Ferdinand avait été délivré , une armée formée sous la cocarde blanche, l'affaire des colonies menée si loin, que l'Espagne consentait à la soumettre à l'arbitrage de l'Europe.
Ce n'est point aux hommes des champs de Marengo, d'Austerlitz et d'féna qu'il faut vanter les
COLONIES ESPAGNOLES. vu
rencontres du duc çl'Angoulême dans la Péninsule; mais un caractère particulier distingue son expédition. Une guerre silencieuse succède aux combats tonnants de l'empire : cette guerre s'accomplit comme elle avait été commencée. 11 est sans exemple qu'on ait déclaré qu'on entrerait dans un pays où la nature du terrain a rendu , depuis les Romains jusqu'à nous , les entreprises militaires d'une difficulté insurmontable ; qu'on entrerait dans ce pays hérissé de forteresses et défendu par cent mille vaillants soldats, qu'on irait délivrer un roi, dût-il être enchaîné, au bout de son empire, dans une île réputée imprenable; qu'on ne poserait les armes que quand cela serait exécuté , et qu'on reviendrait alors, sans remporter autre chose que ces mêmes armes : voilà ce qui , de point en point , s'est accompli.
Combien a-t-il fallu de temps à l'achèvement de cette entreprise? Au mois d'avril 1824, les pairs et les députés retrouvèrent aux barrières du Louvre la Garde qui, passant la Bidassoa au mois d'avril i8a3, alla poser des factionnaires aux portes de Ferdinand , à Séville. Ce que le roi avait dit, Dieu l'a voulu, l'armée l'a fait.
Quelle est donc cette guerre dont les résultats ont été universellement, bénis (cause, passion, système, intérêt mis à part)? Rome, pendant deux jours, illumine ses ruines; la Bavière, la Saxe, le Danemarek envoient leurs félicitations; Vienne,
Berlin, Pétersbourg, bien qu'opposés de sentiments, applaudissent. L'Europe, quand Bonaparte revenait de ses conquêtes, lui disait-elle comme elle a dit au duc d'Angoulème, qu'il avait sauvé le monde civilisé? M. Canning et lord Liverpool louaient-ils en plein parlement les soldats de Napoléon comme ils ont loué les soldats du prince généralissime? Bonaparte a-t-il ravagé ou respecté la chaumière du pauvre? On a rencontré en Ibérie des villes brûlées, des villages détruits : qui les avait brûlés et détruits? Se jetait-on aux pieds des capitaines de l'empire, afin de les retenir au milieu des ruines?
Personne ne serait assez stupide pour comparer le dauphin à Napoléon, une goutte d'eau à la mer : les maux dont Napoléon fut la cause l'ont couronné; ils ont tourné au profit de sa gloire: qu'on vive, non par ce que l'on a été, mais par ce que l'on a fait ; que le géant soit encore aperçu lorsque la fin du monde viendra, c'est son sort; nous le reconnaissons. Néanmoins nous, homme, nous comptons les larmes pour quelque chose dans l'histoire de l'espèce humaine. Jamais conquête aussi brillante que celle de l'Espagne en 1823 a-t-elle moins coûté de pleurs? Vous n'ôterez pas du cœur des Français ce sentiment de sûreté et d'honorable orgueil qu'ils éprouvèrent à l'issue d'une guerre victorieuse d'une anarchie voisine, vengeresse de Waterloo, et régénératrice de l'honneur de la patrie.
Il en coûte d'avouer qu'un pouvoir que l'on a détesté a remporté des avantages auxquels on n'avait pas cru : on a donc voulu ravaler le mérite d'une réussite inattendue, en disant que la campagne de i8a3 n'a été qu'une excursion sans péril. On ne s'aperçoit pas que l'on se crée de la sorte une autre difficulté: on substitue à une merveille militaire une merveille diplomatique. Expliquez alors comment des populations violentes, opposées les unes aux autres, ont tout à coup perdu leur caractère, comment elles nous ont auidé de fleuve en fleuve, de défilé en défilé, de montagne en montagne, nourrisant nos soldats, les hébergeant, leur livrant les clefs des villes, les conduisant sous des arcs de triomphe jusqu'au nec plus ultra des terres d'Hercule : expliquez pourquoi les armées et les généraux des Cortès ont accepté notre paix après avoir croisé le fer pour l'honneur des armes. Si tout cela n'est rien, essayez l'aventure; nous vous promettons d'applaudir de grand cœur à cette orgie de succès : sautez du haut des remparts, comme le prisonnier catholique du baron des Adrets, nous vous le donnons
en dix.
Avant que nous eussions pénétré dans la Péninsule, des hommes habiles nous avaient fait toucher au doigt et à l'œil les impossibilités dont nous allions être murés et dans l'enceinte desquelles, ainsi que dans un amphithéâtre, nous serions exposés aux assauts de toutes les calami-
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lés. Maintenant ces mêmes hommes trouvent que ces impossibilités et ces calamités n'existaient pas; que tout le monde pouvait faire ce que nous avons fait, alors qu'en surcroît de male-enchere nous avions en face Albion grondante, derrière nous l'Europe quasi-ennemie. Si nos Dépêches, étendues sous nos affûts , empêchaient qu'on n'entendit nos canons rouler, pourquoi Bonaparte n'a-t-il pas imaginé ce moyen de succès? Pourquoi vous-mêmes, dans la position où vous êtes, ne prenez-vous pas le délassement d'une promenade dans la Catalogne et lesCastilles?
Est-il vrai que toute la France ne voulût pas la guerre, que toute l'Espagne ne voulût pas la guerre, que toute l'Angleterre ne voulût pas la guerre, que les plus grands politiques et les hommes d'expérience ne voulussent pas la guerre ? quel prodige de plus ! Cette guerre désastreuse et abhorrée a donc été faite avec succès par nous chétif, contre les peuples, la nature, le ciel et les dieux! Devons-nous croire à un tel ascendant de notre génie !
Faudrait-il avouer qu'au fond d'une cause appuyée sur l'ordre et la religion, il y avait une force de sympathie humaine que le siècle n'avait pas soupçonnée? Nous le confessons : nos succès ne sont pas les nôtres, ils sont l'ouvrage de la Providence; et comme nous avons la petitesse d'être chrétien, nous dirons que l'heureuse issue de la
guerre d'Espagne a été un des derniers miracles du ciel en faveur des enfants de saint Louis.
A entendre la passion ou l'ignorance, les Bourbons sont les auteurs de tous nos maux, ils sont complices et fauteurs de ces traités dont, à bon droit, nous nous plaignons: c'est trop oublier les dates et les faits.
LaRestauration n'exerça quelque influencedans les actes diplomatiques qu'à l'époque de la première invasion. Il est reconnu qu'on ne voulait point cette restauration, puisqu'on traitait avec Bonaparte à Châtillon ; que, l'eût-il voulu, il demeurait empereur des Français. Sur l'entêtement de son génie et faute de mieux, on prit les Bourbons qui se trouvaient là. Monsieur, lieutenantgénéral du royaume, eut alors une certaine part aux transactions du jour ; on a vu, dans la vie d'Alexandre, ce que le traité de Paris, de 181/j, nous avait laissé.
En 1 8 1 5 , il ne fut plus question des Bourbons ; ils n'entrèrent en rien dans les contrats spoliateurs de la seconde invasion : ces contrats furent le résultat de la rupture du ban de l'île d'Elbe. A Vienne, les Alliés déclarèrent qu'ils ne se réunissaient que contre un seul homme; qu'ils ne prétendaient imposer ni aucune sorte de maître, ni aucune espèce de gouvernement à la France ; l'Exilé de Gand était rentré dans sa cachette , comme l'Europe était sortie de sa tanière, à la seule apparition d'un P^vadé. Alexandre même
avait demandé au Congrès un roi autre que Louis XVIII. Si celui-ci en venant s'asseoir aux Tuileries ne se fût hâté de voler son trône, il n'aurait jamais régné. Les traités de i8i5 furent abominables, précisément parce qu'on refusa d'entendre la voix paternelle de la Légitimité, et c'est pour les faire brûler, ces traités , que j'avais voulu reconstruire notre puissance en Espagne.
Le seul moment où l'on retrouve l'esprit de la Restauration , est au congrès d'Aix-la-Chapelle ; les Alliés étaient convenus de nous ravir nos provinces du nord et de l'est ; M. de Richelieu intervint. Le Czar, touché de notre malheur, entraîné par son équitable penchant , remit à M. le duc de Richelieu la carte de France , sur laquelle était tracée la ligne fatale. J'ai vu de mes propres yeux cette carte du Styx entre les mains de madame de Montcalm, sœur du noble négociateur.
La France occupée comme elle l'était , nos places fortes ayant garnison étrangère, pouvionsnous résister? Une fois privés de nos départements militaires , combien de temps aurionsnous gémi sous la conquête ? Eussions-nous eu un souverain d'une famille nouvelle , un prince d'occasion , on ne l'aurait point respecté. Parmi les Alliés, les uns cédèrent à l'illusion d'une grande race, les autres crurent que, sous une puissance usée, le royaume perdrait son énergie et cesserait d'être un objet d'inquiétude : Cobbett lui-
même en convient clans sa lettre. C'est donc une monstrueuse ingratitude de ne pas voir que, si nous sommes encore la vieille Gaule, nous le devons au sang que nous avons le plus maudit : ce sang qui depuis huit siècles circulait dans les veines mêmes de la France, ce sang qui l'avait faite ce qu'elle est , l'a sauvée encore. Pourquoi s'obstiner à nier éternellement les faits ? On a abusé contre nous de la victoire, comme nous en avions abusé contre l'Europe. Nos soldats étaient allés au bout du inonde ; il ont ramené sur leurs pas les soldats qui fuyaient devant eux : après action, réaction, c'est la loi. Cela ne fait rien à la gloire de Bonaparte, gloire isolée et qui reste entière; cela ne fait rien à notre gloire nationale, toute couverte de la poussière de l'Europe dont nos drapeaux sanglants ont balayé les tours : il était inutile dans un dépit d'ailleurs trop juste, d'aller chercher à nos maux une autre cause que la cause véritable. Loin d'être cette cause, les Bourbons de moins dans nos revers, nous étions partagés.
Appréciez maintenant les calomnies dont la restauration a été l'objet; qu'on interroge les archives des relations extérieures, on sera convaincu de l'indépendance du langage tenu aux puissances sous le règne de Louis XVIII et de Charles X. Nos souverains avaient le sentiment de la dignité nationale; ils furent surtout rois à l'étranger , lequel ne voulut jamais avec franchise iQMT ri. 28
le rétablissement, et ne vit qu'à regret la résurrection de la monarchie aînée. Le langage diplomatique de la France à l'époque dont je traite, est , il faut le dire , particulier à l'aristocratie ; la démocratie, pleine de larges et fécondes vertus, est pourtant arrogante quand elledomine : d'une munificence incomparable lorsqu'il faut d'immenses dévouements, elle échoue aux détails; elle est rarement élevée , surtout dans les longs malheurs. Une partie de la haine des cours d'Angleterre et d'Autriche, contre la Légitimité, vient de la fermeté du cabinet des Bourbons.
Louis XVIII n'avait jamais perdu le souvenir de la prééminence de son berceau; il était roi partout, comme Dieu est Dieu partout, dans une crèche ou dans un temple, sur un autel d'or ou d'argile. Jamais son infortune ne lui arracha la plus petite concession; sa hauteur croissait en raison de son abaissement; son diadème était son nom; il avait l'air de dire : « Tuez-moi, vous ne » tuerez pas les siècles écrits sur mon front; on » ne tue pas les siècles. » Si l'on avait ratissé ses armes au Louvre, peu lui importait : n'étaientelles pas gravées sur le globe? Avait-on envoyé des commissaires les gratter dans tous les coins de l'univers? Les avait-on effacées aux Indes, à Pondichéry; en Amérique, à Lima et à Mexico; dans l'Orient, à Antioche, à Jérusalem, à Saint- Jean-d'Acre, au Caire, à Constantinople, à Rhodes, en Morée: dans l'Occident, sur les murailles
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de Rome, aux plafonds de Caserteet de lEscurial, aux voûtes des salles de Ratisbonne et de Westminster, dans l'écusson de tous les rois? Les avait-on arrachées à l'aiguille de la boussole, où elles semblent annoncer le règne des lys aux diverses régions de la terre?
L'idée fixe de la grandeur, de l'antiquité, de la la dignité, de la majesté de sa race, donnait à Louis XVIII un véritable empire. On en sentait la domination; les généraux même de Bonaparte la confessaient : ils étaient plus intimidés devant ce vieillard impotent, que devant le maître terrible qui les avait commandés dans cent Arbelie. A Paris, quand Louis XVIII accordait aux monarques triomphants l'honneur de dîner à sa table, il passait sans façon le premier devant ces princes dont les soldats campaient dans la cour du Louvre; il les traitait comme des vassaux qui n'avaient fait que leur devoir en amenant des hommes d'armes à leur seigneur Suzerain. Il avait raison : en Europe, il n'est qu'une monarchie, celle de France; le destin des autres monarchies est lié au sort de celle-là. Toutes les races sont d'hier auprès de la race de Hugues Capet, et presque toutes en sont filles. Notre ancien pouvoir royal était l'ancienne royauté du monde : du bannissement des Capets datera l'ère de l'expulsion des rois.
Cette superbe du descendant de saint Louis envers les alliés plaisait à l'orgueil national : les Fran-
rais jouissaient de voir des souverains qui, vaincus, avaient porté les chaînes d'un homme, porter, vainqueurs, le joug d'une race.
La foi inébranlable de Louis XVIH dans son sang, est la puissance réelle qui lui rendit le sceptre; c'est cette foi qui à deux reprises , fit tomber sur sa tète une couronne pour laquelle l'Europe ne crovait pas, ne prétendait pas épuiser ses populations et ses trésors. En dernier résultat, le Banni sans soldats, se trouvait au bout de toutes les batailles qu'il n'avait pas livrées. Louis XVII l était la Légitimité incarnée; elle a cessé d'être visible quand il a disparu.
Loin de précipiter cette Légitimité, mieux avisé, on en eût étayé les ruines : à l'abri dans l'intérieur, on eût élevé le nouvel édifice, comme on bâtit un vaisseau qui doit braver l'océan sous un bassin couvert taillé dans le roc : ainsi la liberté anglaise s'est formée au sein de la loi normande. Il ne fallait pas conjurer le Fantôme monarchique, ce Centenaire du moyen âge qui, comme Dandolo avait les yeux en la tète beaux, et si, n'en véoit goutte; Vieillard qui pouvait guider les jeunes croisés et qui, paré de ses cheveux blancs, imprimait encore vigoureusement sur la neige ses pas ineffaçables.
Que dans nos craintes prolongées, des préjugés et des hontes vaniteuses nous aveuglent, on le conçoit; mais la distante postérité, républicaine comme elle le sera, cette postérité rassurée et
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juste, reconnaîtra que la Restauration a été, historiquement parlant, la plus heureuse des phases de notre cycle révolutionnaire. Les partis dont la chaleur n'est pas éteinte peuvent à présent s'écrier : « Nous fûmes libres sous l'empire, esclaves » sous la monarchie de la charte! » Les générations futures ne s'arrêtant pas à cette contre-vérité lisible, si elle n'était un sophisme, diront que les Bourbons rappelés prévinrent le démembrement de la France, qu'ils fondèrent parmi nous le gouvernement représentatif, qu'ils firent prospérer les finances, acquittèrent des dettes, qu'ils n'avaient pas contractées, et payèrent religieusement jusqu'àla pension delà sœur de Robespierre. Enfin pour remplacer nos colonies perdues, ils nous laissèrent en Afrique une des plus riches provinces de l'empire romain.
Dans l'expédition d'Alger, on vit notre marine, ressuscitée au combat de Navarin, sortir de ces ports de France, naguère si abandonnés. La rade était couverte de navires qui saluaient la terre en s'éloignant. Des bateaux à vapeur, nouvelle découverte du génie de l'homme, allaient et venaient portant des ordres d'une division à l'autre, comme des syrènes ou comme les aides-de-camp de l'amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage où toutes les populations de la ville et des montagnes étaient descendues : lui, qui après avoir arraché son parent le roi d'Espagne aux mains des révo jutions, voyait se lever le jour par qui la chré
tienté devait être délivrée, aurait-il pu se croire si près de sa nuit?
Ils n'étaient plus ces temps où Catherine de Médicis sollicitait du Turc l'investiture de la principauté d'Alger pour Henri III, non encore roi de Pologne : Alger allait devenir notre fille et notre conquête, sans la permission de personne, sans que l'Angleterre osât nous empêcher de prendre ce Château de l'empereur, qui rappellait Charles- Quint et le changement de sa fortune. C'était une grande joie et un grand bonheur pour les spectateurs français assemblés, de saluer du salut de Bossuet, les généreux vaisseaux prêts à rompre de leur proue la chaîne des esclaves; victoire agrandie par ce cri de l'aigle de Meaux, lorsqu'il annonçait le succès de l'avenir au grand roi, comme pour le consoler un jour dans sa tombe de la dispersion de sa race.
« Tu céderas, ou tu tomberas sous ce vain- » queur, Alger, riche des dépouilles de la chré- » tienté. Tu disais en ton cœur avare : Je tiens la » mer sous mes lois et les nations sont ma proie. » La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la con- » fiance, mais tu te verras attaqué dans tes murail- » les comme un oiseau ravissant qu'on irait cher- » cher parmi ses rochers et dans son nid, où il » partage son butin à ses petits. Tu rends déjà » tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu acca- » biais ses sujets, qui sont nés pour être libres » sôus son glorieux empire. Les pilotes étonnés
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» s'écrient par avance : Qui est semblable à Tyr? Et » toutefois elle s'est lue dans le milieu de la mer. »
Paroles magnifiques n'avez -vous pu retarder l'écroulement du trône? Les nations marchent à leurs destinées : à l'instar de certaines ombres du Dante, il leur est impossible de s'arrêter, même dans le bonheur.
Ces vaisseaux qui apportaient la liberté aux mers de la Numidie, emportaient la Légitimité; cette flotte sous pavillon blanc, c'était la monarchie qui appareillait, s'éloignant des ports où s'embarqua saint Louis, lorsque la mort l'appelait à Carthage. Esclaves délivrés des bagnes d'Alger, ceux qui vous ont rendus à votre pays ont perdu leur patrie; ceux qui vous ont arraché à lexil éternel sont exilés. Le maître de cette vaste flotte a traversé la mer sur une barque en fugitif, et la France pourra lui dire ce que Cornélie disait à Pompée: « C'est bien » une œuvre de ma fortune , non pas de la tienne, » que je te vois maintenant réduit à une seule » pauvre petite nave, là où tu soûlais cingler avec » cinq cents voiles. »
Mais, si la Légitimité a disparu glorieusement, la personne Légitime s'est-elle retirée égale en gloire à la Légitimité? Tombé tout armé dans un fleuve après la bataille de Pescare, déjà recouvert par les flots, Sforze éleva deux fois son gantelet de fer au-dessus des vagues : est-ce le gantelet de Robert-le-fort qui s'est montré à la surface de l'abîme, dans le naufrage de Rambouillet ?
Durée de race si salutaire aux peuples monarchiques, ne serait-elle pas redoutable aux rois? Le pouvoir permanent les enivre; ils perdent les notions de la terre; tout ce qui n'est pas à leurs autels, prières prosternées, humbles voeux, abaissements profonds , est impiété. Leur propre malheur ne leur apprend rien; l'adversité n'est qu'une plébéienne grossière qui leur manque de respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences. Ces hommes, par le laps du temps, deviennent des choses ; ils ont cessé d'être des personnes; ils ne sont plus que des monuments, des pyramides, de fameux tombeaux.
La dernière fois que je vis les proscrits de Rambouillet , c'était à Buschtirad , en Bohême. Charles X était couché ; il avait la fièvre : on me fit entrer de nuit dans sa chambre : Une petite lampe brûlait sur la cheminée : Je n'entendais dans le silence des ténèbres que la respiration élevée du trente -cinquième successeur de Hugues Capet. Mon vieux roi ! votre sommeil était pénible : le temps et l'adversité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre poitrine. Un jeune homme s'approcherait du lit d'une jeune fille avec moins d'amour, que je ne me sentis de respect en marchant d'un pied furtif vers votre couche solitaire. Du moins, je n'étais pas un mauvais songe comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer votre fils! Je vous adressais intérieurement ces paroles que je n'aurais pu prononcer tout haut sans fondre en
larmes : « Le eiel vous garde de tout mal a venir! » Dormez en paix ces nuits avoisinant votre der- » nier sommeil ! assez longtemps vos vigiles ont » été celles de la douleur. Que ce lit de l'exil perde » sa dureté en attendant la visite de Dieu ! Lui » seul peut rendre légère à vos os, la terre élran- » gère. »
Dans le refuge de Charles X , j'avais rencontré le frère et la sœur. Je les cherchais de la part d'une mère captive : ils avaient l'air de deux petites gazelles cachées parmi des ruines. Pour trouver ces deux aimables enfants, le pèlerin de Terre-Sainte avait heurté avec son bâton et ses sandales poudreuses à la porte de l'étranger : Blondel, en vain, chanta au pied de la tour du duc d'Autriche : il ne put rouvrir aux exilés les chemins de la patrie.
Devenu homme, Henri va se présenter seul a ses passions et à la terre : à quelle masure de sable se mêleront les magnifiques débris de Balbec et de Palmyre?
Plus heureux que Henri qui part du seuil de la vie, Charles a maintenant fini sa course. Point de hérauts d'armes n'ont paru à ses obsèques ; point de Grands n'ont jeté dans le caveau les marques de leurs dignités : ils en avaient fait hommage ailleurs. Rien ne repose aux cotés du prince, que son cœur et ses entrailles arrachés de son
sein et de ses flancs, comme on place auprès d'une mère expirée le fruit abortif qui lui a coûté la vie. Oublié dans un cloître, le Roi très-chrétien, cénobite après trépas , entend quelque frère inconnu lui réciter les prières du bout de l'an ; unique souvenir du royal Décédé parmi les générations vivantes. Les prières pour les morts sont une servitude d'immortalité imposée aux âmes chrétiennes dans leur fraternelle tendresse.
Mais quand un nouvel univers émerge du sein des âges , quand le passé n'est plus que de l'histoire , pourquoi ne réunirait-on pas tant d'ossements dispersés , comme on réunit des Antiques exhumés de différentes fouilles? A ce rappel de la Mort, la dépouille de Charles X rejoindrait celle de son fils et de ses frères, clans l'abbaye de Dagobert ; la colonne de bronze élèverait ses batailles et ses victoires immobiles sur le squelette à jamais fixé de Napoléon, tandis qu'apportés du pays de l'éternité, quatre mille ans , dans la forme d'une pierre, ensevelissent l'échafaud de Louis XVI sous le poids des siècles. Un jour viendr a que l'obélisque du désert retrouvera sur la place des meurtres les débris, le silence et la solitude de Luxor.
Entraîné par le sujet à rappeler la fin de la Restauration, qu'on m'excuse : j'ai fini, à mon tour. Quelques mots me suffiront pour résumer ce que cette Restauration a fait en passant sur la terre .
en outre des autres avantages dont j'ai parlé plus
haut.
Trois choses demeurent acquises à laLégitimité restaurée : elle est entrée dans Cadix; elle a donné à Navarin l'indépendance à la Grèce; elle a affranchi la chrétienté en s'emparant d'Alger; entreprises dans lesquelles avaient fadli Bonaparte, la Russie, Charles-Quint et l'Europe Montrez-moi un pouvoir de quelques jours (et un pouvoir si disputé), lequel ait accompli de telles
choses.
Prométhée sur son rocher , Napoléon a jugé avec équité l'administration des Princesses successeurs d'un moment , lorsqu'il a dit : « Si le duc » de Richelieu, dont l'ambition fut de délivrer son „ pays des baïonnettes étrangères; si Chateaubriand, qui venait de rendre à Gand, d'emi- »nents services, avaient eu la direction des » affaires, la France serait sortie puissante et re- » doutée de ces deux grandes crises nationales . » En citant ailleurs ces paroles, j'avais ajouté : « Pourquoi n'avouerais-je pas qu'elles chatouillent „ de mon cœur l orgueilleuse faiblesse? » Bien des petits hommes a qui j'ai rendu de grands services ne m'ont pas si favorablement juge que le Poète des batailles, captif de l'océan et de la terreur du monde.
■ Mémoires pour servir à l'histoire de France sous Napoléon,^ M. rteMontholon,t. IV, p. 248.
Appel des Personnages de Yéronue et de la guerre d'Espagne.
Prêt à poser la plume , je jette un regard en arrière; je cherche les hommes dont je viens de parler. Déjà, traversant Véronne en i833, cette ville si animée par la présence des souverains de l'Europe en i8-29. , était retournée au silence. Le congrès était aussi passé dans ses rues solitaires, que
la cour des Scaligieri et le sénat des Romains. Les Arènes dont les gradins s'étaient offerts à mes regards, chargés de cent mille spectateurs, béaient désertes; les édifices que j'avais admirés sous l'illumination brodée à leur architecture , s'enveloppaient, gris et nus, dans une atmosphère de pluie.
Combien s'agitaient d'ambitions parmi les acteurs de Vérone , parmi ceux qui les dirigeaient ou leur tenaient de près ou de loin ! Que d'avenirs rêvés ! que de destinées de peuples examinées, discutées, pesées ! Faisons l'appel de ces Poursuivants de songes; ouvrons le livre du jour de colère , liber scriptus proferetur.
Monarques ! Princes ! Ministres ! voici votre ambassadeur, voici votre collègue revenu à son poste : où êtes-vous ; répondez.
L'empereur de Russie, Alexandre? Mort.
L'empereur d'Autriche, François? Mort.
Le roi de France, Louis XVIII ? Mort.
Le roi de France, Charles X ? Mort.
Le roi d'Angleterre, Georges IV ? Mort.
Le roi deNaples, Ferdinand Ier? Mort.
Le duc de Toscane ? Mort.
Le pape Pie VII? Mort.
Le roi de Sardaigne, Charles-Félix ? Mort.
Le duc de Montmorency, ministre des affaires étrangères de France? Mort.
44t> NÉGOCIATIONS.
M. Canning, ministre des affaires étrangères d'Angleterre ? Mort.
M. de Bernstorff, ministre des affaires étrangères en Prusse ? Mort.
M. Gentz, de la chancellerie d'Autriche ? Mort.
Le cardinal Consalvi, secrétaire d'état de Sa Sainteté ? Mort.
M. de Serre, mon collègue au congrès? Mort.
M. de Lamaisonfort, ministre à Florence? Mort.
M. d'Aspremont, mon secrétaire d'ambassade ? Mort.
Le comte Nieperg, mari de la veuve de Napoléon ? Mort.
Le comtesse Tolstoy? Morte.
Son grand et jeune fils? Mort.
Mon hôte du palais Lorenzi ? Mort.
Combien manque-t-il encore de personnages parmi ceux que l'on a comptés pendant la guerre d'Espagne? Ferdinand VII n'est plus, Mina n'est plus, sans parler du premier de tous à mes yeux, de Carrel, échappé des champs de la Catalogne et tombé à Vincennes. Carrel, je vous félicite d'avoir, d'un seul pas, achevé le voyage dont le trajet prolongé devient si fatigant et si désert. J'en-
vie ceux qui sont partis avant moi : comme 1rs soldats de César, à Brindes, du haut des rochers du rivage, je jette ma vue sur la grande mer; je regarde vers l'Épire, dans l'attente de voir revenir les vaisseaux qui ont passé les premières légions, pour m'enlever à mon tour.
Si tant d'hommes couchés avec moi sur le registre du Congrès se sont fait inscrire à l'Obituaire; si des peu pies et des dynasties royales ont péri ; si la Pologne a succombé; si l'Espagne est de nouveau anéantie; sijesuisallé à Prague, m'enquérant des restes fugitifs de la grande Race dont jetais le représentant à Véronne, qu'est-ce donc que les choses de la terre ! Prestige du génie ! personne ne se souvient des discours que nous tenions autour de la table du prince de Metternich : aucun voyageur n'entendra jamais chanter l'alouette dans les champs de Véronne, sans se rappeler Shakespeare. Chacun de nous, en fouillant à diverses profondeurs dans sa mémoire, retrouve une autre couche de morts, d'autres sentiments éteints, d'autres chimères sans vie, qu'inutilement il allaita, comme celles à' Herculanum, à la mamelle de l'Espérance.
Fin.
La fortune, écartant l'homme de vertu auquel était réservé un œuvre plus saint, me choisit pour me charger de la puissante aventure qui, sous la Restauration , aurait pu renouveler la face du monde : elle me transforma en homme politiqup. À la table de jeu où elle m'assit, elle plaça devant
moi comme adversaires , une France ennemie des Bourbons et les deux grands ministres du temps, le prince de Metternich et M. Canning : elle me fit gagner contre eux la partie.
Les transactions de la guerre d'Espagne me resteront. Cette grande tache de faits répandue sur le tissu des rêves de ma vie, ne s'effacera point parce qu'elle est une ombre projetée de l'histoire. Pauvre et riche, puissant et faible, heureux et misérable , homme d'action , homme de pensée, j'ai mis ma main dans le siècle, mon intelligence au désert.
Du fond de ce désert , étudiant l'action composée de l'humaine nature, j'ai appris qu'il y a deux Nécessités : l'une vient de la matière, c'est la fatalité; l'autre vient de l'esprit, c'est la providence. Pour l'homme de courage, céder à la Nécessité, c'est force; il a senti que cette nécessité était absolue; pour l'homme timide, se soumettre à la Nécessité, c'est faiblesse; il a cru cette nécessité entière. La résignation du Pusillanime est une excuse qu'il se ménage , une manière de se débarrasser des exigences du présent et des soucis de l'avenir : la Poltronnerie se coiffe d'un froc pour se dispenser de prendre un casque et de demander raison à la destinée.
Grâce à Dieu , chrétien sans peur, je n'en suis pas là; mais tant de choses et tant d'hommes ont passé devant moi; j'ai tant vu faire d'inutiles efforts pour arrêter un monde qui se retire, que je il. 29
me suis demandé s'il était possible de changer les conseils de la Providence. Ces temps d'arrêt, pendant lesquels les peuples haletants se reposent, ne peuvent être pris pour des pas en arrière que par des esprits superficiels , des désirs aveugles et des positions faites. Royauté et aristocratie sont deux choses qui survivent; elles ne vivent pas : l'idée démocratique creuse , l'égalité croît , le Mineur est sous les trônes : quand la galerie souterraine sera finie, la fougasse chargée, l'étincelle mise à la poudre , les remparts voleront en l'air , et les peuples entreront par les brèches des murs écroulés. On ne se défend point de l'invasion des années avec des souvenirs : Sabinus vainement entassa les statues des ancêtres sur le seuil des portes du Capitole pour empêcher l'ennemi d'y pénétrer la torche à la main; les Aigles mêmes qui soutenaient les voûtes , s'embrasèrent et mirent le feu à l'édifice , leur nid paternel.
Au-dessus des fluctuations terrestres, il est une loi constante, irrésistible établie, de Dieu, solitaire comme lui; elle emporte nos révolutions bornées en accomplissant une Révolution immense, de même que le mouvement général de F Univers domine les mouvements particuliers des sphères : les Sociétés meurent comme les Individus. Dorénavant indépendant de ces sociétés transitoires et variables, je ne reconnais plus que l'autorité mystérieusement souveraine, attachée
par le Christ aux branches de la croix avec la liberté première. Mieux vaut relever du ciel que des hommes : la Religion est le seul pouvoir devant lequel on peut se courber sans s'avilir.
Aux pages 412 et 4» 3 du premier volume, on lit : « Une chose est consolante pour nous : les » hommes qui nous avaient été d'abord les plus » adverses sont devenus nos amis ; témoins : » MM. Béranger, Benjamin-Constant et Carrel. » En preuve de cette assertion nous donnerons, à
NOTE. ;:,ô
» la tin de cet ouvrage, des lettres de ces illustres » contemporains, c'est un présent que nous fai- » sons à leur patrie. »
Le voici, ce présent :
Des trois hommes qui m'ont écrit les lettres suivantes, deux ne sont déjà plus. Au milieu de mes regrets, je ne puis me défendre d'une certaine satisfaction d'honnête homme, quand je vois mes principales opinions religieuses et politiques approuvées par des esprits éminents et divers.
J'ai accompagné M. Carrel au lieu de son repos ; je suis retourné depuis au cimetière de Saint- Mandé , solitaire asile où nul autre homme que moi n'était debout. Beaucoup de personnages qui se croyaient puissants ont défilé devant moi; je n'ai pas daigné ôter mon chapeau à leurs cendres : une casaque brochée d'or ne vaut pas le morceau de flanelle que la balle a enfoncé dans le ventre de Carrel.
M. de Béranger nous reste : puisqu'il est pouvu d'un des grands offices de la Renommée, il appartient à tous ; ce qu'il écrit tombe dans le domaine public; il me pardonnera donc d'avoir fait connaître sa lettre , aussi spirituelle qu'admirable (ma foi catholique mise à part) ; elle prouve que, chez lui , le grand poète n'ôte rien à l'homme de raison et au grand écrivain.