Etat de déchéance
Si un seul péché actuel est capable d'affecter l'âme à ce point que d'augmenter considérablem.ent ses mauvaises tendances natives, que dire de l'état moral de celui chez qui le péché est devenu comme une seconde nature ?
Aux pécheurs criminels — le mot criminel désigne ici une catégorie de personnes — la multiplicité et la gravité des fautes, une longue habitude du vice sous toutes ses formes ont véritablement fait un tempérament spécial. On ne saurait trouver chex eux, la tournure d'esprit, la mentalité des chrétiens même médiocres; et la sensibilité, pour tout autre motif que celui des intérêts matériels les plus vils, n'est plus susceptible d'émotion. Pensées, désirs, actions, tout converge uniquement vers la jouissance et la jouissance illégitime, en contravention avec les lois divines et humaines. Par exemple, ils veulent jouir des biens de la fortune, mais en cherchant à les acquérir par le vol
et la fraude, voire même par l'effraction et la violence. Certains besoins naturels au cœur de l'homme se font-ils sentir, c'est dans la débauche seulement qu'ils penseront les satisfaire.
L'intelligence aussi a ses exigences, l'esprit veut apprendre tout ce qu'il ignore: mais alors ils ne lui donneront en pâture que de mauvais livres dont la lecture, en suppléant à l'ignorance par le préjugé et la fausse maxime, détruira peu à peu jusqu'aux notions les plus élémentaires du bien et du vrai.
Cependant ils restent sensibles à la souffrance physique et morale: souffrance physique d'autant plus vive, plus terriblement aigiie que le terrain en est mieux préparé par la débauche et qu'elle s'alimente facilement du surmenage à outrance de toutes les facultés corporelles; souffrance morale contre laquelle l'affaissement et le délabrement du système nerveux aussi bien que l'affaiblissement de la volonté leur enlèvent toute force de résistance. Où donc alors chercheront-ils le remède à ces maux?... Laissés à eux-mêmes, ils ne reconnaîtront et n'emploieront que deux sortes de remèdes: les stimulants et les calmants ou anesthésiques à divers degrés. Ils demanderont un accroissement factice de vitalité et d'énergie à l'alcool, ou bien ils chercheront l'oubli dans l'assoupissement et le rêve de l'opium et de ses composés, la morphine et la cocaïne. Et alors c'est l'abrutissement complet.
Bien que ce portrait ne soit pas chargé, il représente la masse de ceux qui remplissent aujourd'hui les prisons et les pénitenciers, mais non pas absolument tous et chacun en particulier. Il y a des exceptions.
Ajoutons maintenant que peu de criminels arrivent au Pénitencier avec des sentiments d'acceptation résignée de la sentence qui les a frappés.
En général, ils protestent énergiquement contre cette sentence. Leur cœur est rempli d'amertume envers leurs juges et tous les représentants de la justice.
Aigris, irrités et révoltés contre les lois, la discipline et tout ce qui tend à mettre obstacle à leurs débordements, ils ont cette inconséquence, que l'on retrouve si souvent dans le monde, de rendre Uieu et la religion responsables de leurs malheurs, et ils veulent se venger par l'indifférence et une sorte d'apostasie qui les fait déserter la chapelle catholique de l'institution,
L'Allée eucharistique " conduisant au Reposoir.
Photo. Clis Lf.ssard.
Le Reposoir devant le Collège.
pour suivre les exercices du temple protestant. On a vu plusieurs fois de ces hommes frappés d'une maladie mortelle, déclarer seulement sur leur lit de mort qu'ils avaient été baptisés et confirmés dans l'Eglise catholique.
Avant de répondre à la question de l'influence de l'Eucharistie sur l'âme des criminels, j'ai cru devoir esquisser ce tableau de la misère morale de ces hommes, pour bien faire comprendre sur quelle matière difficile entre toutes doit opérer le Sacrement de la miséricorde et de l'amour.
Au sujet de ces opérations du Sacrement, il faudrait considérer la question de droit ou la doctrine générale de l'Eglise sur l'Eucharistie comme antidote du péché et de ses suites, et \di question de fait, à savoir: qu'est-ce que l'on peut obtenir dans un Pénitencier par la pratique de la communion aussi fréquente que possible ?