‹ Conjuration des Espagnols contre la République de Venise et des GracquesChapitre 1 sur 19 · DISCOURS L · texte numérisé non relu

DISCOURS L

QL'E LA BIZAHRERIK OU LA FOLIE SOST LE FLCï SOUVE>T LA CAU5E DIS ACTIOHS LES PLCS ÉCLA- TANTES.

C'est une chose asseï connue par Its histoirt-s ^ que le grand seigneur offrit du secours à Henri IV, durant la plus grande chaleur de la ligue. Les pi> litiques ne manquent pas de rendre de Lonne» raisons de l'offre de ce secours. Les uns l'ont attribué à l'ancienne alliance de la France avec l'empire ottoman ; les autres à la haine des Turcs pour les Espagnols, surtout daus ce temps-là, que la mémoire de la bataille de Lépante étoit encore récente ; d'autres à la considération particulière de la religion dont le roi faisoit profession alors , car il étoit encore huguenot; ce qui le rendoit en quelque sorte ennemi du pape, que les Turcs u'aimoient pas aussi.

Il n'est rien en tout cela qui ne fût très-probable et très-vraisemblable : c'est ainsi que le bon sens Touloit qu'on raisonnât sur ce sujet. Cependant le ministre par la Voie duquel cette nouvelle vint au roi ne fait presque aucun fondement sur toutes ces raisons si plausibles, et uappuie que sur une autre dont on ne se détleroit pas. Il mande pour principal motif de ioffre de ce secours contre

h ligue ^ que le gi-and seigneur disoit qu'il hnUii'it HnUirellement ce mot de ligue : ce sont les propirt ttrnirs de l'ainhassadeur.

Une des fautes les plus ordinaires de ceux qui ne lisent Ihistoire que pour remplir leur mémoire , c'est de ne remarquer que les actions des homme> , et de ne faire aucune réflexion sur leurs motifs. Si ces gens -là tomboient sur cet endroit de l'iiistoire de Henri IV, ils ne regarderoient la raison que le grand seigneur donne de l'offre de son secours, que comme une grossièreté indigne de leur attention : mais plus cette raison est ridicule , plus il rst utile de la considérer, parce qu'elle fait d'autant mieux voir la folie ou la foiLlesse de l'esprit humain , qui est la chose du monde la plus nécessaire à savoir.

Cet exemple fait voir ce qui a été dit tant de fois , et qu'on ne peut trop redire pour apprendre à s'en garder , qu'on ne sauroit croire cumLien peu de chose nous pousse , et combien peu de chose nous arrête; que, quelque profession que nous faisions de pénétrer le fond des affaires , cela nous arrive assez rarement ; que, dès que les paroles ont quelque chose qui rebute , on n'examine plus rien ; que , quelque force de raisonnement dont nous nous vantions, bi première impression des sens nous entraine presque toujours. Soit paresse , soit foiblesîe , soit hasard , il n'est point de motif si étrange qui ne puisse être trouvé raisf»anabie, point de circonjtance si vaine qui au »oa

s ïîE Lcs^G£ CE l"isto:r„.

c?>pable de nous déieiminer , pciiit de roniidt'iation &i absuvde (jui ne puisse nous emoiivoir.

Si le parti catholii(ue eût pris uu autre nom qne rfiiti de iigue, il n'auroit point attiié l'indignation du grand turc, ni l'oftVe de son secours à henri IV. A la vérité, la France n en aiiroit pas ctc L.ioia3 alliée de l'empire ottoman , les Espagnols moins odieux aux Turcs, fienvi IV moins iiagut iiot, niiepapemoins ennemi des bérétiqat-s : roiitts les raisons plausibles de lofl're de ce secours n'en ajiroient pas moins subsisté, encore cjup le* catholiaues n'ens<=ent pas pris ce nom : et pourtant ce secours n'auroit point été oûert sans cela , parce que tout autre nom que celui-là n'auroit pas vv." veillé dans l'imagination du grand turc 1 idée tle tous les armements qu'où avoic faits contre lui et qu ou avoit appelés de cette sorte ; ei cette idée désa giéable ne lui auroiî pas rendu odieux , comuie elle fit , ceux qui portoient ce même nom. Qui auroit dit à ?.I^.I. de Guise, qirmd ils nomnièrcrt ainsi leurpnrti, que cela iercit déclarer le grand turc contre eux; ils auroient eu bien de la peine à le croire , tant il est vrai que la prudence humaine est une chose courte et limitée .'

Mais aussi , dira-t-on , c'e.st le ^rand turc , c est un exemple de barbares. Si Icn remarque celui-là, ce n'est pas qu'on n'en pût remarquer d'autres. Et , pour être le giand turc, savoit-il moins pour «ela (juc la ligue dont il étoit question ne le r^^gar-

Discounsi. 9

doit ni de près ni de loin ? que toutes les prétentioas decepartiétoient renfermées dans les bornes Je la France? Il le savoit assurément, comnio trute la terre le savoit, c'est-à-dire que sa raison lui disoit cela; mais cet odieux mot de ligue, qui avoit frappé son oreille, faisoit sur son imaj^ination une impression tout autrement forte quo ct.ile de sa raison; et cette fatale impression ne lui permettoit pas de démêler ce que ce malLeureUi mot avoit d'indifférent pour lui dans cette occasion , d'avec ce qu'il avoit eu d'odieux en d'autres , que celle-ci rappeloit alors dans sa pensée.

Mais, dira quelqu'un, ce n'est donc qu'à des princes qu'il arrive de tomber dans ces sortes de bi/.arreries , de se déterminer par ces motifs ridicules; parce que n'étant pas tous accoutumés au travail d'esprit nécessaire pour examiner le fond des choses , et n'étant pas toujours capables de suivre un bon conseil , quelques-uns aiment mieux sortir d'affaire en se réglant par la première circonstance qui Se présente à leur fantaisie, qu»î d étudier le fond de la matière , ou de reconnoitre leur ignorance en prenant avis. Il est vrai que la condition des princes ks rend en quelque sorte plus sujets à ce défaut que le reste des hommes, non-seulement par et ttc raison que , généralement parlant, ils sont moins accoutumés au travail et moins dociles, mais encore parce qu'il y en a même quelquefois qui ont trouvé une espèce d« gloire à se déterminer ainsi à l'aventure.

Haisonncrsuvlesafl'aireà , délibérer long-temps , cbeichcr la raison , la vérité , et lïi justice , avec application, selon eux, c'est à faire au vulgaire; mais suivre aveuî^lément la première impression de svnipathie ou d'antipathie qu'ils seatent dans le cœur, affecter de se déterminer par la plus légère circonstance de uom , de temps, ou de lieu, enliu par quelque rencontre fortuite, c'est ce qui leur paroit grand , extraordinaire , au-dessus du commun. Il leur semble qu'il j ait quelque sorte de divination dans cette manière d'agir; comme si le ciel ctoit obligé de ne laisser passer dans leur esprit que des fantaisies sages ; que tou'.es leurs idées dussent être des inspirations; que dès qu'on abandonne ainsi ses actions au basard la providence fût obligée de les rendrt- raisonnables ; semblables à ce juge merveilleux qui décidoit toute sorte de procès au sort de» dés, et se vantoit de réussir toujours.

Mais ces défauts d'esprit ne sont pas particuliers aux princes; tous les grands généralement y sont aussi exposés par la nécessité de leur condition , parce que tous sont aussi absolus , respectés et flattés, que des princes dans les lieux où ils sont maîtres : ainsi les uns et les autres courent également risque de devenir orgueilleux , indociles et bizarres, s'ils n'apportent un soin extraordinaire à s'en garantir; car enfin un juge de village, qui est le premier et le plus ricbe du lieu , j est aussi sujet h. ces sortes de fantaisies qui naissent de lin-

DISCO L' )i 8 I. Il

dé peu fiance , que le plus grand prince de la terie au milieu de sa cour.

Ainsi donc, cette espèce de manie embrasse déjà la plus considérable partie des hommes , et roux dont les folies tirent davantage à consécjucnce.

Mais, est-ce que le peuple en est plus exempt ? Est-il rien de si ordinaire dans toute sorte de conditions , que cette paresse d'examiner le fond des affaires , cette hâte indiscrète d'en juger, cette impatience déréglée de les tenniner à quelque prix que ce soit? Ne voit-on pas aussi tous les jours de:* gens accorder des grâces qu'on appelle d'un nom qu'ils refuseroient inlailliblement , si on les appeloit d'un autre (i)? Cette pratique fait la meilleure partie de l'éloquence naturelle. Il n'est rien qu'on ne puisse obtenir des hommes en les trompant : f>a persuade les choses les plus odieuses en les cachant sous des mots qui ne le sont pas. Il n'importe que les actions démentent les paroles , pourvji que les paroles n'effarouchent point. Tel paje ses dettes en qualité d aumône , qui ne les payeroit jamais autrement : tel accorde par dévotion ce qu'il refuseroit par justice; tel donne par occasion ce qu'il ne donneroit jamais par charité: témoin ce prince du siècle passé, qui, remarquant par hasard , dans une église où il entioit , un pau-

(i) Rem inielligo vejbo fieri interdum deteriorem fAtlere. Cic 'PMUpp. 8.

I a D i: L I- s A G E DL I, H I S r O I 1t F,.

vre piètre tout déchiré aiii dornioit au pi. J »V:in pilier, s'avisa de lui donner une chanoinie de r*-venu et de dignités très-eonsidérables , vacante dans la même éiilisn. <faiin, dit-il, qu'il y ait « quelqu un de qui on puisse dire vcrilahlement f- que le bien lui est venu en dormant. » Examiner entre plusieurs prétendants à un bénéiice lequel est le plus savant et le plus homme de bien, c'est une affaire ; mais le donner au premier qu on sera en humeur d'obliger pour appliquer un quolibet, cela ne requiert auctine discussion, et c est bien plus tôt fait. C'est ainsi que les hommes , qui font tant les raisonnables , ne laisonnent jamais moins que dans les occasions où il seroit le plus nécessaire de raisonner.

Voilà comment on peut méditer utilement sur les actions des hommes, et tirer des instructions de sagesse des motifs même les plus déraisonnables qui les font agir. Vous vojez bien que, si on nous accoutumoit de bonne heure à ces considérations , nous trouverions qu'il n'est rien de plus équivoque que nos actions, et qu'il faut toujours remonter aux motifs, si l'on veut connoitre les hommes : car c'est dans leu-s motifs que l'on connoit proprement leur esprit , et toute l'étendue de ce dont il est capable.

Or, il n'est rien de plus utile que de connoître bien cette étendue , parce que rien ne surprend après cela ; et ce n'est que la surprise qui nous empêche de raisonner juite dans la plupart des occaJ

uiscoi'ns I. t3

sicug (Ji- la vie, comme il paroît par ces excuses ai oiuinaiies ù tout le monde : «. Je n'aurois jamais t( cru cela: jt ne me serois jamais défié de ceci. »

Mais ce ne seroit savoir qu à demi l'étendue de 1 esprit de l'homme , que de n'en connoître que la bizarrerie , si on n'en connoissoit aussi la malignité; et Ion se trompe aussi souvent dans le commerce du monde, laute de croire les hommes aussi mâchants qu'ils aoat , que faute de les croire fous.

Les stoïciens prouvoi';nt nue tous les méchants étoientfous; mais l'expérience fait encore mieux voir que la plupart des fous sont méchants, que l'imbécillité d'esprit est un principe fort ordinaire de malice. Cela vient peut-être de ce que , se sentant destitués de moyens naturels de parvenir à leurs fins , de lumière et de sagesse pour assouvir leurs désirs , qui ne sont pas moins violents que ceux des habiles gens , ils se trouvent en quelque sorte nécessités de recourir aux mauvais arliiices et à la violence, qui sont des voies que tout le monde peut prendre , les imbéciles comme les autres.

Quoi qu'il en soit, il est certain que si nous connoi sions parfaitement l'enchainement qui est entre les maux de l'esprit, il seroit aussi aisé de se préseryqr de la plupart , qu'il est aisé à un gouverneur de place de couper le chemin à ceux qui l'assiègent , quand il sait précisément tous les niojens de communication qu'il y a entre le»

j.ièrf'S de sa fortification , entre les dehors les plus éloignés et les plus proches; mais, malheureusemcut pour nous , il n'y a point de carte fidèle des ahords de lame , de son assiette et de ses enviions : ainsi on ne peut savoir au juste le chemin que tiennent ses ennemis, les opinions et les passions, pour V entrer et s'en saisir, ni les moyens tjuils ont de s'entr'aider ; et il arrive de là qu'on ne les découvre que quand ils sont dedans , et qu'il faut un siège régulier pour les chasser.

Mais je ne prends pas garde que j'entreprends insensiblement sur mon auteur. Ecoutons -le parler lui-même sur cette malignité de l'esprithumain dans le discours suivant, que j'ai choisi entre plu sieurs, pour faire voir, pendant que nous sommes sur les Turcs , que ces gens-là disent quelquefois de bonnes choses , aussi-bien que les autres hommes.

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