‹ Conjuration des Espagnols contre la République de Venise et des GracquesChapitre 2 sur 19 · DISCOURS TI · texte numérisé non relu

DISCOURS TI

QUE LA MALIGNITÉ EST LE VZVS SOUVENT L£ MOTIF DE NJS SE>'TIME>-TS ET DE SOS ACTIONS.

' j EST une chose assez étrange, si l'on veut y faire réflexion , qu'il soit nécessaire de distinguer les plaisirs des hommes en naturels et en ceux qui ne le sont pas. On trouve du plaisir à voir wn beau jour , une belle nuit , un beau paysage , un« belle

Biscocr. s II.

personne ; il ne s'en faut pas étonner : ranis , toi t lie même , on trouye du plaisir à voir donner une «anglante bataille (i), à voir jeter un homme ù terre par un autre qui se joue , et cela est fort surprenant; car non-seulement la natvire ne nous porte point à faire du mal à autrui , quand il ne nous en revient autre bien que celui de le voir, mais encore elle nous inspire de la haine pour ce mal , quelque part qu'il soit , et même un désir de lempècher, autant que nous pouvons , bien loin de nous en divertir (2). Comment se peut-il donc faire que nous ayons de la complaisance pour des objets contre lesquels la nature réclame et implore , pour ainsi dire , notre Secours ?

Car il ne faut pas s'imaginer , comme a fait uu ancien, que lorsque nous considérons avec plaisir les maux d autrui, ce plaisir vienne seulement de ce que nous ne sommes point dans la même souffrance où nous voyous 1^:$ autres (3) ; l'esprit ne fait pas long-temps ce retour sur lui-même : ainsi , s il n'y avoit que cela qui donnât du plaisir, ce plaisir seroit bien court, et fcroit bientôt place à

(i) Suave eliam belli certamina magna tucri.

LtCRET. de Keruin iiaf. lib. 2.

(2) Non quia vcxari queniquam est jucunda volnpias.

Idtiii j ibid.

(S") Sedquibus ipse malis carias quia cernere suave esU

Jdem , ibid.

la compassion naturelle oiron a pour les n!?!- .heureux.

Pour reconnoître cet!e vérité, il ne faut an(r considérer l'exemple quo Lucrèce propose rie ceux qui , assis sur le rivage de la mer, regardent un vaisseau battu par la tempêta, et prêt à faire nauhage (i j. Si le plaisir, qu'il avoue qu'on ressciit à voir ce funeste spectacle, ne venoit, comaie ii ciit , que de ce qu'on e^t exempt du danger (2 . ce plaisir ne dureroit guère, puisqu'il ne faut pas long-temps à des gens qui sont à terre pour reconnoître qu'ils ne sont p?s en péril de se nover.

Le dérèglement de 1 esprit des hommes est si grand, qu'il n'est pas mcme nécessaire qu'on soit exempt du danger où on voit les autres pour 7 prendre plaisir (3). L'expérience l'a fait voir dans les combats de barrière, les joutes et les tournois, qui étoient encore au siècle passé en si grande estime , et où ceux qui eîoient prè? d'entrer en lice ne laissoient pas de prendre plaisir à voir porter les autres par terre à coups de lance, leur enfoncer la visière et froisser les os , quoiqu'ils fussent exposés aux mêmes dan2:eTS.

(i) Suave, mari maj^oo, turbantibus .e.jUûia veuus, E len-a magnum alîcrius spectare laboreni.

Ltcr.ET. deRer. nal. lib. 2.

fi) Tua sitîfi parte pericli. Idem , ibid.

,(3) Tanta vecordia iiii.ata ut ni-'lis g.iuJeal aliène. Teret.t. A:idr.

Discounsii. !»■

L'histoire rapporte à ce propos une réponse «? nn ambassadeur turc, qui fait voir le jugement qu on devroit faire naturellement de ces sortes de divertissements , par laquelle il est aisé de reconnoitre qu'il ne. faut que suivre la nature pour pai- 1er le ton sens, et que nous sommes peut-être plus bai'bares qne ceux que nous accusons de i'ètre.

On conte donc que , .ous le règne de Charles VII, le 'grand seigneur envova un chiaoux en France»^ à qui on fit , selon la coutume , les régales dont on put s'aviser. Coirjne le plus grand divertissement de ce temps-là étoit les combats de barrièi-e , on ne manqua pas de lui en faire voir; Il v a apparence que ceux où il assista réussirent adiairable=ment, qu'il s'y fit des courses très-rudes et trèsf furieuses , et qu'il y fiit donné d'étranges coups; car, comme, après le je« fini, on vint à lui demander ce qu'il lui en sembloit, il répondit ingénument « que si c'étoit tout de bon , ce n'étoit pas « assez , et que si c'étoit pour rire , c'étoit trop. »

11 eût été à souhaiter, pour le salut de la France., à qui un divertissement de Cette nature a depuis coûté quarante ans de désolation , et le sang de plus d'un million d'hommes dans la moi't de Henri II , que cet^te paiole eût fait dans les esprits de ce temps-là toute l'impresiion qu'elle méritoit d'y taire.

D'où venoit donc ce prodigieux attachement «t du peuple et des grand* pour ces exercices si

tS DELUSAGEDELniSTOIUE.

dangeieux, toujours souillé* de sang? Quel plaisir des hommes pouvoient-ils trouver à en voir d'auties se faire du mal ? Est-ce que nous nous haïssons naturellement les uns les autres ? Il n'y a pas d'apparence. Quand la nature nous a exposés SU14 la terre à toutes les incommodités de la vie, aux injures des élémens , aux terreurs paniques, auxquelles nous naissons sujets , elle a conçu que nous pourrions nous garantir ou nous délivrer les uns les autres de tous les maux , à la faveur de la société qui seroit entre nous, et que cette société^ si utile pour tous , ne pouvoit manquer de nous obliger à nous entr'aimer.

N'est-ce point donc que l'âme trouve quelque sujet de vanité dans le bonheur qu'elle a d'être libre des maux qu'elle voit en autrui? qu'elle se fait accroire que le sort se règle par le mérite?^ qu'ainsi il faut que ceux qui souffrent du mal se le soient attiré de quelque manière? et qu'elle se flatte que si elle en est exempte , c'est un effet de sa ..bonne conduite ou de son mérite qui l'a fait même respecter par le hasard ? Cela paroît d'abord bien chimérique; mais nous nous applaudissons souvent bien plus mal à propos , et il est des sentiments dans les hommes qui ont des fondements encore plus ridicules que celui-là. Passons pourtant outre s'il se peut, et cherchons quelque cause plus sensible, s'il y en a , de la malignité de nos plaisirs.

Il n'est personne qui na rcccnnoissc , s'il veut

DISCOURSII. 19

T faire réflexion, que, bien que cette malignité soit assez générale, les femmes toutefois, les enfants, et les autres personnes qui participent aux défauts d'esprit ordinaires à cet âge et à ce sexe , y sont plus sujettes que le reste du monde. L'histoire est célèbre de ce jeune enfant d'Athènes , que l'aréopage condamna à mort pour avoir été trouvé qui se divertissoit à crever les yeux l'un après l'autre à son oiseau, avec une aiguille; et tout le monde voit l'empressement singulier et des femmes et des jeunes gens pour assister aux supplices , aux combats et aux jeux dangereux. Tout cela pourroit faire soupçonner que cette inclination seroit un effet de la foiblesse naturelle de ce sexe et de cet âge, comme si l'impuissance où ils se sentent de pouvoir faire du mal trouvoit quelque consolation dans la vue de celui qu'ils trouvent tout fait, et que la connoissance qu'ils ont qu'avec leur peu de force il n'est personne qui ne leur puisse nuire impunément , leur fit regarder tous ceux qui sont dans la souffrance comme autant de gens qu'ils n'ont plus à craindre , et partant avec plaisir.

Si cela est, ces plaisirs inhumains sont un effet de la foiblesse naturelle de 1 âme , et sont contraires à la magnanimité aussi-bien que la compassion désordonnée , et qui va jusqu'aux larmes (i). Aussi voyons-nous que les femmes et les jeunes

(i) AiisT. Moral, lit). \ , cap. i a.

%0 TjE LtiSAOV D£ 1. HISTOIUE.

gens îoat incessamment occupés à passer de l'un à l'aiiti-e de ces excès. Si les maux qu'ils considèrent ne sont pas de nature à leur pouvoir arriver, si l'on écorcbe un chien, si l'on fait languir un poulet qu'on tue, si l'on pend un misérable, îiussitot leurs yeux nagent dans la joie; mais s'ils sont sujets aux maux qu'ils voient en autrui , s'ils voicut sur un théâtre les désordres de leurs pas- "ions, les malheurs qu'elles attirent, quoique ces i>a%sions qu'ils voient et ce^ malheurs ne soient que des feintes, cette repiéscntation toute nue les •met hors d'eux-mêmes et les fait abandonner aux larmes , parce qu'ils sont sujets à ces passions et à ces malheurs.

Ce seroit donc en \ain qu'on voudroit dire que ces réflexions sont inutiles dani un siècle où le* cirques , les amphithéâtres , les colisées , et toutes ic5 autres barbares magniiiceuces de l'antiquité, ne sont plus connus que par les livres , et où même l'usage des tournois est entièrement aboli. Puisi!Uo !a même inclination maligne qui mit en si rrande estime autrefois re? cruels divertissements subsiste encore et se tait counoitre dans d'autre* <jui ne sontguère plus innocents , elle peut, quand il lui plaira, ramener même ces premiers. Un a rogné, à la vérité , quelques branches de cet-te malheureuse plante, mais le tronc est demeuré en vie; et cette souche iécondo d'inhumanités et cl« malice pousse tous les jours de nouveaux rameau:^, <|ue.Ie temp^ fern prut-cîvc arriver quelque jour i

DIS' ours IT. tf

Tine fnrro et à nno grandeur dont Ie4 pretnipis» nappiochùrent jamais.

Que l'on considère les coiii'Ses de tourean^ d'Espagne, la p.tssion de la chasse, notie cuvi«> si.é pour les bctes févt.ces , notre avidité d'assistée aux supplices, toutes les espèces de jeux de main , et cent autres cliostî? de cette nature , on verra l-jvn que cette malheureuse racine ue s'arrach» jr»mii<;.

Qu'est-ee qui Ptûve tuvc ùe monde cher un dsusenv de corde. c;^ui cherche inTitilcment du-, rant deux heures toutes les manières imaj^inable» de «se tuer.' C'est le danger où l'on voit ce miséraidc exposé durant tout ce temps-là; c'est le mal fju il se peut laire ! car. si ce a'etoit que la curiosité de voir une cho^e t. xtraoïd inaire , ui quart d'heure de temp» la jkalisleroit pleinement, et cette curiosité «atislaite feroit bientôt pJace à la pitié que devroit doun.;r naîM reliraient «u^ piOr fession si périUei.,se. Qw^ si cela a'^rrive pAs^^î ion passe les heures ';riiic'e' dans ces li^nx avpç Tin plaisir toujours é^p!, «"'-eft le danger mêms du bateleur, qui ne cesse poi'-.t 'ussi , qui entretient cet horrible plaisir : on attcad jjo.ur voir si par' hasard il ne pourrait point se prtcipitcr; ce n'e?t que cela.

Il faut avouer q':ie ces sortes de métiers sont fnndés sur une grande connoissance de l'esprit d* l'homme. Quand l'un de ces bateleurs lait cent

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