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Conjuration des Espangnols contre la République de Venise, et des Gracques

Je vous l’ai dit plusieurs fois : il me semble qu’il n’est rien de plus inutile que l’étude de l’histoire, de la maniéré qu’on l’étudie d’ordinaire ; comme il n’y auroit rien de plus utile si on l’étudioit bien. On charge sa mémoire d’un grand nombre de dates, de noms, et d’évènements : pourvu qu’on puisse simplement redire ce qu'on a lu , ou oui dire , on passe pour être savant. Un jeune homme, qui se voit applaudir là-dessus , se croit fort habile : comme on ne juge presque des choses à cet âge que sur le jugement qu’on en voit faire à ceu qui sont plus vieux, il est impossible qu’il ne conçoive une grande opinion de sa suffisance, quand il voit qu’on n’exige plus rien de lui , et que ceux de qui il dépend se font honneur, en toute occasion, de la facilité qu’il a à parler et à redire, sans aucune réflexion, tout ce qu’on l’a obligé de retenir.

Cependant le véritable usage de l’hisfoire ne con- >iste pas à savoir beaucoup d’évènements et d’acions, sans y faire aucune réflexion ; cette maniéré

•le les connoître, seulement par la mémoire , ne mérite pas même le nom de savoir ; car savoir c’est connoitre les choses par leurs causes. Aiusi savoir l’histoire, c’est connoître les hommes, qui en fournissent la matière ; c’est juger de ces hommes sainement: étudier l’histoire, c’est étudier les motifs, les opinions, et les passions des hommes, pour en connoître tous les ressorts, les tours et les détours, enfin toutes les illusions qu’elles savent faire aux esprits , et les surprises qu’elles font aux cœurs.

Je voudrois donc qu’on accoutumât insensiblement les jeunes gens à réfléchir naturellement et sans art sur ce qu’ils trouvent de plus remarquable dans l’histoire , afin que la lecture qu’ils en font put former des hommes, et non pas des perroquets ; car on peut bien appeler de cette sorte la plupart de ceux qui en parlent.

Ne dites point qu’ils eu sont incapables. On ne saurait traiter trop tôt les enfants en hommes : dès qu’on peut parler on peut raisonner ; cette opinion de l’incapacité des jeunes gens pour le raisonnement est une condescendance pour les maîtres plutôt que pour les disciples. Parceque ces maîtres ne savent pas les faire raisonner, ils ont intérêt à dire que cela est impossible : comme ils ne possèdent pas l’art de servir de sage-femme aux esprits , comme Socrate l'appeloit, de les faire enfanter, fouiller dans euxmêmes, et y découvrir les trésors de lumière et de sagesse que la nature y a cachés , ils se moquent de cet art merveilleux, comme d’une chose chimérique, quoique Platon nous en fasse si bien voir la pratique.

Mais, quand même les maîtres seroient habiles,

la mauvaise gloire des parents les empêcherait toujours de réussir; caria réflexion n’enrichit pas tant la mémoire quelle forme le jugement: elle tend plutôt à rendre capable de peuser sagement que de parler beaucoup ; mais les parents veulent voir euxmêmes le profit que font leurs enfants , et la plupart ne sont pas capables de connoître les bonnes qualités du jugement, comme d’entendre des faits d’histoire qu'on rapporte par mémoire.

D’ailleurs leur but est que leurs enfants paraissent savants avant l’âge , qu’ils aient matière de parler beaucoup, en disant des choses que le commun du monde ne sait point, et qui sont agréables d’ellesmêmes, comme sont tous les faits d’histoire ; au lieu que le principal fruit de cette méthode est d’accoutumer les jeunes gens à parler peu et à réfléchir beaucoup ; à ne dire jamais une histoire pour faire seulement voir qu’on la sait ; enfin , à ne consid érer les faits historiques que comme des autorités pour appuyer la raison , ou comme des sujets pour l’exercer.

Outre cela, c’est que cette sorte d’étude de réflexion consiste en des considérations naturelles et familières, que tout le monde croit savoir et avoir faites , quand on vient à les d ire , qnoiqne personne ne s’en fût encore avisé ; ainsi elles n’excitent aucune admiration: mais l’histoire, au contraire, étant nne chose que la nature n’enseigne point, il n’est personne qui ne reconnoisse absolument pour nouveau ce qu’il en entend dire pour la première fois , et qui ne considéré ainsi la connoissance qu’on en a comme quelque chose que tout le monde n’a pas,

et partant quelque chose d’estimable , qui sert à faire paroître et à se distinguer : or, les parents n’ont d’antre but que de rendre leurs enfa nts capables d’exciter l’admiration du plus grand nombre, qui est toujours celui des ignorants, quelque méprisable que soit cette admiration , quelque dangereux qu’il soit d’accoutumer les jeunes gens à cette mauvaise gloire.

De là vient qu’au lieu que l’histoire devroit servir à leur faire apprendre, comme d’eux-mèmes, la véritable morale, parles réflexions qu’on leur devroit faire faire sur les endroits les plus singuliers et les plus instructifs, elle ne leur sert qu'à se faire accroire à eux-mêmes, et aux ignorants comme eux, qu’ils savent quelque chose, pendant qu’ils ne savent rien.

Or de toutes les dispositions d’esprit imaginables , il n’en est point de plus dangereuses que cellelà : car autant qu’un véritable savant est plus digne d’estime qu’un franc ignorant qui n’a jamais étudié, autant cet ignorant est plus digne d’estime que ceux qui, pour avoir été obligés d’étudier, se croient habiles sans Tètre. Ainsi il vaudroit mieux, pour un jeune homme instruit de cette maniéré, qu’il n’eût jamais vu de livres ni de maîtres, puisqu’au moins il sauroit qu’il ne sait rien, comme le savent d’eux-mêmes tous ceux qui n’en ont jamais vu; au lieu qu’il est si ignorant qu’il ne sait pas même qu’il est ignorant.

Ce sont là les premières idées qui m’ont été données autrefois de cette science , par un des plus sages hommes du monde , dont je vous parlerai peut-être

ailleurs. Je ne saurois mieux faire comprendre quelle étoit son opinion sur ce sujet, qu’en vous rapportant quelques unes de ses réflexions sur diverses particularités historiques assez singulières, telles que je les ai trouvées dans les extraits que j’eu fis dans ce temps-là, et que je ne fais ici que copier.

Que la bizarrerie ou la folie sont le plus souvent la cause des actions les plus éclatantes.

C’est une chose assez connue par les histoires, que le grand seigneur offrit du secours à Heuri IV, durant la plus grande chaleur de la ligue. Les politiques ne manquent pas de rendre de bonnes raisons de l’offre de ce secours. Les uns l’ont attribué à l’ancienne alliance de la France avec l’empire ottoman; les autres à la haine des Turcs pour les Espagnols, sur-tout dans ce temps-là, que la mémoire de la bataille de Lépante étoit encore récente; d’autres à la considération particulière de la religion dont le roi faisoit profession alors, car il étoit encore huguenot; ce qui le rendoit en quelque sorte ennemi du pape, que les Turcs n’aimoient pas aussi.

Il n’est rien en tout cela qui ne fût très probable et très vraisemblable : c'est ainsi que le bon sens vouloit qu’on raisonnât sur ce sujet. Cependant le ministre par la voie duquel cette nouvelle vint au roi ne fait presque aucun fondement sur tontes ces raisons si plausibles, et n’appuie que sur une autre

dont on ne se défieroit pas. Il mande pour principal molif de l’offre de ce seconrs contre la ligue , que le grand seigneur disoit qu’il haïssait naturellement ce mot de ligue : ce sont les propres termes de l’ambassadeur.

Une des fautes les plus ordinaires de ceux qui ne lisent l’histoire que pour remplir leur mémoire , c’est de ne remarquer que les actions des hommes, et de ne faire aucune réflexion sur leurs motifs. Si ces gens-là tomboient sur cet endroit de l’histoire de Henri IV, ils ne regarderoient la raison que le grand seigneur donne de l’offre de son secours , que comme une grossièreté indigne de leur attention : mais plus cette raison est ridicule, plus il est utile de la considérer, parcequ'elle fait d’autant mieux voir la folie ou la foiblesse de l’esprit humain , qui est la chose du monde la plus nécessaire à savoir.

Cet exemple fait voir ce qui a été dit tant de fois, et qu’on ne peut trop redire pour apprendre à s’en garder, qu’on ne sanroit croire combien peu de chose nous pousse et combien peu de chose nous arrête ; que, quelque profession que nous fassions de pénétrer le fond des affaires, cela nous arrive assez rarement ; que, dès que les paroles ont quelque chose qui rebute, on n’examine plus rien; que, quelque force de raisonnement dont nous nous vantions , la première impression des sens nous entraîne presque toujours. Soit paresse, soit foiblesse, soit hasard,

11 n’est point de motif si étrange qui ne puisse être trouvé raisonnable, point de circonstance si vaine qui ne soit capable de nous déterminer, point de considération si absurde qui ne puisse nous émouvoir.

DISCOURS I. «a

Si le parti catholique eût pris un autre nom que celui de ligue, il n’auroit point attiré l’indignation du grand turc, ni l’offre de son secours à Henri IV. A la vérité, la France n’en auroit pas été moins alliés de l’empire ottoman, les Espagnols moins odieux aux Turcs, Henri IV moins huguenot, ni le papa moins ennemi des hérétiques : toutes les raisons plausibles de l’offre de ce secours n’enauroient pas moins subsisté, encore que les catholiques n’eussent pas pris ce nom ; et pourtant ce secours n’auroit point été offert sans cela , pareeque tout autre nom que celui-là n’auroit pas réveillé dans l’imagination du grand turc l’idée de tous les armements qu’on avoit faits contre lui et qu’on avoit appelés de cette sorte ; et cette idée désagréable ne lui auroit pas rendu odieux, comme elle fit, ceux qui portoient ce même nom. Qui auroit dit à MM. de Guise, quand ils nommèrent ainsi leur parti, que cela feroit déclarer le grand turc contre eux; ils auroient eu bien de la peine à le croire, tant il est vrai que la prudence humaine est une chose courte et limitée !

Mais aussi, dira-t-on, c'est le grand turc, c’est un exemple de barbares. Si l’on remarque celui-là , ce n’est pas qu’on n’en pût remarquer d’autres. Et, pour être le grand turc , savoit-il moins pour cela que la ligue dont il étoit question ne le regardoit ni de près ni de loin? que toutes les prétentions de c« parti étoient renfermées dans les bornes delà France? Il le savoit assurément, comme toute la terre le savoit, c’est-à-dire que sa raison lui disoit cela; mais cet odieux mot de ligue , qui avoit frappé son oreille, faisoit sur son imagination une impression tout au-

ry

la DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, trement forte que celle de sa raison; et. cette fatale impression ne lui permettoit pas de démêler ce que ce malheureux mot avoit d’indifférent pour lui dans cette occasion, d’avec ce qu’il avoit eu d’odieux en d’autres , que celle-ci rappeloit alors dans sa pensée.

Mais, dira quelqu’un, ce n’est donc qu’à des princes qu’il arrive de tomber dans ces sortes de bizarreries, dose déterminer par ces motifs ridicules; parceque n’étant pas tous accoutumés au travail d’esprit nécessaire pour examiner le fond des choses , et n’étant pas toujours capables de suivre un bon conseil, quelques uns aiment mieux sortir d’affaire en se réglant par la première circonstance qui se présente à leur fantaisie , que d’étudier le fond de la matière , ou de reconnoitre leur ignorance en prenant avis. Il est vrai que la condition des princes les rend en quelque sorte plus sujets à ce défaut que le reste des hommes, non seulementpar cette raison que, généralement parlant , ils sont moins accoutumés au travail et moins dociles ; mais encore parcequ'il y en a même quelquefois qui ont trouvé une espece de gloire à se déterminer ainsi à l’aventure.

Raisonner sur les affaires, délibérer long-temps, chercher la raison , la vérité , et la justice, avec application, selon eux, c’est à faire an vulgaire ; mais suivre aveuglément la première impression de sympathie ou d’antipathie qu’ils sentent dans le cœur, affecter de se déterminer par la plus légère circonstance de nom , de temps , ou de lieu , enfin par quelque rencontre fortuite , c’est ce qui leur paroit grand, extraordinaire, au-dessus du commun. Il leur semble qu’il y ait quelque sorte de divination

dans cette maniéré d’agir; comme si le ciel étoit obligé de ne laisser passer dans leur esprit que des fantaisies sages; que toutes leurs idées dussent être des inspirations ; que dès qu’on abandonne ainsi ses actions au hasard la providence fût obligée de les rendre raisonnables; semblables à ce juge merveilleux qui décidoit toute sorte de procès au sort des dés, et se vantoit de réussir toujours.

Mais ces défauts d’esprit ne sont pas particuliers aux princes; tous les grands généralement y sont aussi exposés par la nécessité de leur condition, parceque tous sont aussi absolus, respectés, et flattés, que des princes dans les lieux où ils sont maîtres : ainsi les uns et les autres courent également risque de devenir orgueilleux, indociles et bizarres , s’ils n'apportent un soin extraordinaire à s’en garantir; car enfin un juge de village, qui est le premier et le plus riche du lieu, y est aussi sujet à ces sortes de fantaisies, qui naissent de l’iadépeudance, que le plus grand prince de la terre au milieu de sa cour.

Ainsi donc, cette espece de manie embrasse déjà la plus considérable partie des hommes, et ceux dont les folies tirent davantage à conséquence.

Mais, est-ce que le peuple eu est plus exempt? Est-il rien de si ordinaire dans toute sorte de conditions , que cette paresse d'examiner le fond des affaires, cette hâte indiscrète d’en juger, cette impatience déréglée de les terminer à quelque prix que ce soit? Ne voit-on pas aussi tous les jours des gens accorder des grâces qu’on appelle d’un nom , qu’ils refuseroieut infailliblement si ou les appeloit d un

i4 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, autre (i)? Cette pratique fait la meilleure partie de l’éloquence naturelle. Il n’est rien qu’on ne puisse obtenir des hommes en les trompant : on persuade les choses les plus odieuses en les cachant sous des mots qui ne le sont pas. Il n’importe que les actions démentent les paroles, pourvu que les paroles n’effarouchent point. Tel paie ses dettes en qualité d’aumône , qui ne les paieroit jamais autrement : tel accorde par dévotion ce qu’il refuseroit par justice; tel donne par occasion ce qu'il ne donneroit jamais par charité: témoin ce prince du siecle passé, qui, remarquant par hasard dans une église, ou il entroit, un pauvre prêtre tout déchiré qui dormoit au pied d’un pilier , s'avisa de lui donner une chanoinie de revenu et de dignité très considérables , vacante dans la même église, « afin, dit-il, qu’il y ait quelle qu’un de qui on puisse dire véritablement que le « bien lui est venu en dormant. >■ Examiner entre plusieurs prétendants à un bénéfice lequel est le plus savant et le plus homme de bien , c’est une affaire ; mais le donner au premier qu’on sera en humeur d'obliger, pour appliquer un quolibet, cela ne requiert aucune discussion, et c’est bien plutôt fait. C’est ainsi que les hommes , qui font tant les raisonnables, ne raisonnent jamais moins que dans les occasions où il seroit le plus nécessaire de raisonner. Voilà comment on peut méditer utilement sur les. actions des hommes , et tirer des instructions de sa., gesse des motifs même les plus déraisonnables qui

(t) Rem intclligo vcrbo (ieri intçrdum deterioren\ solcre. Cic. l’hilipp. 8,

DISCOURS I. i S

les fontagir. Vous voyez bien que, si on nous accoutumoit de bonne heure à ces considérations, nous trouverions qu'il n’est rien de plus équivoque que nos actions, et qu’il faut toujours remonter aux motifs, si I on veut connoître les hommes; car, c’est daus leurs motifs que l’on connoit proprement leur esprit, et toute l’étendue de ce dont il est capable.

Or il n’est rien de plus utile que de connoître bien cette étendue, pareeque rien ne surprend après cela; et ce n’est que la surprise qui nous empêche de raisonner juste dans la plupart des occasions de la vie , comme il paroit par ces excuses si ordinaires à tout le inonde : « Je n’aurois jamais cru cela; je « ne me serois jamais défié de ceci. »

Mais ce ne seroit savoir qu’à demi l’étendue de l’esprit de l’homme, que de n’en connoître que la bizarrerie, si on n’en connoissoit aussi la malignité ; et l’on se trompe aussi souvent dans le commerce du monde, faute de croire les hommes aussi méchants qu’ils sont, que faute de les croire fous.

Les stoïciens prouvoient que tous les méchants étoient fous; mais l’expérience fait encore mieux voir que la plupart des fous sont méchants, que l’imbécillité d’esprit est un principe fort ordinaire de malice. Cela vient peut-être de ce que, se sentant destitués de moyens naturels de parvenir à leurs fins, de lumière et de sagesse pour assouvir leurs désirs qui ne sont pas moins violents que ceux des habiles gens, ils se trouvent en quelque sorte nécessités de recourir aux mauvais artifices et à la violence , qui sont des voies que tout le monde peut prendre , les imbécilles comme les autres.

Quoi qu’il en soit , il est certain que si nous connoissions parfaitement l’eucliaineinent qui est entre les maux de l’esprit, il seroit aussi aisé de se préserver de la plupart, qu’il est aisé à un gouverneur de place de couper chemiu à ceux qui l’assiègent, quand il sait précisément tous les moyens de communication qu’il y a entre les pièces de sa fortification, entre les dehors les plus éloignés et les plus proches; mais, malheureusement pour nous , il n’y a point de carte lidele des abords de l’ame, de sou assiette et de ses environs : ainsi on ne peut savoir an juste le chemin que tiennent ses ennemis, les opinions et les passions, pour y entrer et s’en saisir, ni les moyens qu’ils ont de s’entr aider; et il arrive de là qu’on ne les découvre que quand ils sont dedans , et qu’il faut un siégé régulier pour les ehasser.

Mais je ne prends pas garde que j’entreprends insensiblement sur mon auteur. Ecoutons-le parler lui-même sur cette malignité de l’esprit humain dans le discours suivant, que j’ai choisi entre plusieurs, pour faire voir, pendant que nous sommes sur les Turcs , que ces gens-là disent quelquefois de bennes choses, aussi bien que les autres hommes.

Que la malignité est le plus souvent le motif de nos sentiments et de nos actions.

0’ est une chose assez étrange , si l’on veut y faire réflexion, qu'il soit nécessaire de distinguer les plaisirs des hommes en naturels, et en ceux qui ne le sont pas. On trouve du plaisir à voir un beau j our , une belle nuit, un beau paysage, une belle personne ; il ne s’en faut pas étonner: mais, tout de même, on trouve du plaisir à voir donner une sanglante bataille (i), à voir jeter un homme à terre par un autre qui se joue , et cela est fort surprenant ; car, non seulement la nature ne nous porte point à faire du mal à autrui, quand il ne nous en revient autre bien que celui de le voir, mais encore elle nous inspire de la haine pour ce mal , quelque part qu’il soit, et même un désir de l’empêcher, autant que nous pouvons, bien loin de nous en divertir (2). Comment se peut-il donc faire que nous ayions de la complaisance pour des objets contre lesquels la nature réclame et implore, pour ainsi dire, notre secours ?

Car il ne faut pas s'imaginer, comme a fait unan-

(1) Suave etiam belli certainina magna tueri.

Lucret. de Rerura nat. lib. 2.

( >) INou quia vcxari quèinquam est jucunda voluptas.

Idem , ibid.

cien, que lorsque nous considérons avec plaisir les maux d’autrui, ce plaisir vienne seulement de ce que nous ne sommes point dans la même souffrance où nous voyons les antres (i); l’esprit ne fait pas long-temps ce retour sur lui-même: ainsi, s’il n’y avoit que cela qui donnât du plaisir , ce plaisir seroit bien court, et feroit bientôt place à la compassion naturelle qu’on a pour les malheureux.

Pour reconnoître cette vérité, il ne faut que considérer l’exemple que Lucrèce propose de ceux qui , assis sur le rivage de la mer, regardent un vaisseau battu par la tempête, et prêt à faire naufrage (2). Si le plaisir, qu’il avoue qu’on ressent à voir ce funeste spectacle, ne venoit, comme il dit, que de ce qu’on est exempt du danger (3), ce plaisir ne dureroit guère , puisqu’il ne faut pas long-temps à des gens qui sont à terre pour reconnoître qu’ils ne sont pas en péril de se noyer. ,

Le déréglement de l’esprit des hommes est si grand, qu’il n’est pas même nécessaire qu’on soit exempt du danger où on voit les autres pour y prendre plaisir (4). L’expérience l’a fait voir dans les combats de barrière, les joutes , et les tournois, qui étoient encore au siecle passé en si grande estime,

( r ) Scd quibus ipsc malis carcas quia cernere suave est.

Lucret. de Rer. liât. lib. 2.

(2) Suave, mari magûo, turbantibus æquora ventis, F. terra magnum alterius speclare laborem.

Idem , ibid.

(3) . Tua sine parte pericli. Idem, ib.

(I) Tanta verordia iuiia'.a ut malis gaudeat alierds,

Tekekt. Andr.

et ou ceux qui étoient prêts d’entrer en lice ne laissoient pas de prendre plaisir à voi r porter les autres par terre à coups de lance, leur enfoncer la visiere et froisser les os, quoiqu’ils fussent exposés aux mêmes dangers.

L histoire rapporte à ce propos une réponse d’un ambassadeur turc, qui fait voir le jugement qu’on devroit faire naturellement de ces sortes de divertissements , par laquelle il est aisé de reconnoitre qu’il ne faut que suivre la nature pour parler le bon sens, et que nous sommes peut-être plus barbares que ceux que nous accusons de l’être.

On conte donc que , sous le régné de Charles VII , le grand seigneur envova uu chiaoux en France, à qui on lit, selon la coutume, les régales dont on put s’aviser. Comme le plus grand divertissement de ce temps-là étoit les combats de barrière , on ne manqua pas de lui eu faire voir. Il y a apparence que ceux où il assista réussirent admirablement, qu’il s'y lit des courses très rudes et très furieuses, et qu’il y fut donné d'étranges coups ; car, comme, après le jeu fini, on vint à lui demander ce qu’il lui en sembloit, il répondit ingénument, « que si c’é- « toit tout de bon, ce n’ étoit pas assez; et que si n c’étoit pour rire, c’étoit trop. »

Il eût été à sonbaiter pour le salut de la France, à qui un divertissement de cette nature a depuis coûté quarante ans de désolation , et le sang de plus d un million d’hommes dans la mort de Henri II, que cette parole eût fait dans les esprits de ce tempslà toute l impression qu elle méritoit d’y faire.

D’où venoit donc ce prodigieux attachement et

20 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, du peuple et des grands pour ces exercices si dangereux, toujours souillés de sang? Quel plaisir des hommes pouvoient-ils trouver à en voir d’autres se faire du mal? Est-ce que nous nous haïssons naturellement les uns les autres ? Il n’y a pas d’apparence. Quand la nature nous a exposés sur la terre à tontes les incommodités de la vie, aux injures des éléments, aux terreurs paniques, auxquelles nous naissons sujets, elle a conçu que nous pourrions nous garantir ou nous délivrer les uns les autres de tous les maux , à la faveur de la société qui seroit entre nous; et que cette société, si utile pour tous, ne pouvoit manquer de nous obliger à nous entr'aimer.

N’est-ce point donc que l’ame trouve quelque sujet de vanité dans le bonheur qu’elle a d’être libre des maux qu’elle voit en autrui? qu elle se fait accroire que le sort se réglé par le mérite ? qu'ainsi il faut que ceux qui souffreut du mal se le soient attiré de quelque maniéré? et qu'elle se flatte que si elle eu est exempte, c'est un effet de sa bonne conduite ou de son mérite qui l’a fait même respecter par le hasard? Cela paroit d'abord bien chimérique; mais nous nous applaudissons souvent bien plus mal à propos, et il est des sentiments dans les hommes qui ont des fondements encore pins ridicules que celui-là. Passons pourtant outre s’il se peut , et cherchons quelque cause plus sensible, s’il y en a, de la malignité de nos plaisirs.

Il n’est personne qui ne reconnoisse, s'il veut y faire réflexion, que , bien que cette malignité soit as *ez générale , les femmes toutefois , les enfants et les

DISCOURS II. ii

autres personnes, qui participent aux défauts d’esprit ordinaire à cet âge , et à ce sexe , y sont plus sujettes que le reste du monde. L'histoire est célébré de ce jeune enfant d’Athenes, que l’aréopage condamna à mort, pour avoir été trouvé qui se divertissoit à crever les yeux, l’un après l’autre, à sou oiseau avec une aiguille , et tout le moude voit l’empressement singulier et des femmes et des jeunes gens pour assister aux supplices, aux combats, et aux jeux dangereux. Tout cela pourroit faire soupçonner que cette inclination seroit un effet de la foiblesse naturelle de ce sexe et de cet âge , comme si l’impuissance où ils se sentent de pouvoir faire du mal trouvoit quelque consolation dans la vue de celui qu’ils trouvent tout fait, et que la connoissancc qu’ils ont qu’avec leur peu de force il n’est personne qui ne leur puisse nuire impunément, leur fît regarder tous ceux qui sont dans la souffrance comme autant de gens qu’ils n’ont plus à craindre, et partant avec plaisir.

Si cela est , ces plaisirs inhumains sont un effet de la foiblesse naturelle de l'ame , et sont contraires à la magnanimité, aussi bien que la compassion désordonnée, et qui va jusqu’aux larmes (i). Aussi voyonsnous que les femmes et les jeunes gens sont incessamment occupés à passer de l’un à l’autre de ces excès. Si les maux qu’ils considèrent ne sont pas de nature à leur pouvoir arriver , si l’on écorche un chien , si l’on fait languir un poulet qu’on tue, si l’on pend un misérable, aussitôt leurs yeux nagent dans la

(i) Arist. Moral, lib. 4> cap. 12.

23 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, joie; mais s’ils sont sujets aux maux qu’ils voient en autrui, s’ils voient sur un théâtre les désordres de leurs passions, les malheurs qu’elles attirent, quoique ces passions qu’ils voient, et ces malheurs, ne soient que des feintes , cette représentation toute nue les met hors d’eux-mêmes , et les fait abandonner aux larmes, parcequ’ils sont sujets à ces passions et à ces malheurs.

Ce seroit donc en vain qu’on voudroit dire que ces réflexions sont inutiles dans un siecle où les cirques, les amphithéâtres, les colisées, et toutes les autres barbares magnificences de l'antiquité, ne sont plus connus que par les livres, et où même l’usage des tournois est entièrement aboli. Puisque la même inclination maligne qui mit en si grande estime autrefois ces cruels divertissements subsiste encore , et se fait connoître dans d’autres qui ne sont guere plus innocents, elle peut, quand il lui plaira, ramener même ces premiers. On a rogné, à la vérité , quelques branches de cette malheureuse plante ; mais le tronc est demeuré en vie ; et cette souche féconde d’inhumanités et de malice pousse tous les jours de nouveaux rameaux, que le temps fera peut-être arriver quelque jour à une force et à une grandeur dont les premiers n’approcherent jamais.

Que l’on considéré les courses de taureaux d’Espagne , la passion de la chasse , notre curiosité pour les bêtes féroces, notre avidité d’assister aux supplices, toutes les especes de jeux de main, et cent autres choses de cette nature, ou verra bien que cette malheureuse racine De s’arrache jamais.

DISCOURS II a3

Qn'est-ce qui attire tant de monde citez un danseur de corde , qui cherche inutilement durant deux heures toutes les maniérés imaginables de se tuer? c’est le danger où l’on voit ce misérable exposé durant tout ce temps-là ; c’est le mal qu'il se peut faire : car , si ce n’étoit que la curiosité de voir une chose extraordinaire, un quart-d'heure de temps la satisferoit pleinement; et cette curiosité satisfaite feroit bientôt place à la pitié que devroit donner naturellement une profession si périlleuse. Que si cela n'arrive pas, si l’on passe les heures entières dans ces lieux avec un plaisir toujours égal; c’est le danger même du bateleur qui ne cesse point aussi , qui entretient cet horrible plaisir : on attend pour voir si par hasard il ne pourroit point se précipiter; ce n’est que cela.

Il faut avouer que ces sortes de métiers sont fondés sur une grande conuoissance de l’esprit de l’homme. Quand l'un de ces bateleurs fait cent sauts périlleux avec une disposition admirable, et qu’un froid bouffon qui l’observe, faisant semblant d’en vouloir faire autant, se doune mille coups, tombe de toutes maniérés, lequel des deux réjouit davantage l’assistance? Ne voit-on pas que le bon sauteur ne divertit pas tant par ses tours merveilleux, que le mauvais plaisant par ses chûtes ? Pourquoi le lourdaut plaît-il davantage? c’est qu'on croit qu’il se fait du mal.

Ainsi, qu’un jeune gentilhomme fasse des armes, il n’a pas tant de joie à montrer son adresse qu’à donner quelque bon coup à son camarade : s’il propose quelque saut dangereux , ce n’est pas tant pour faire

2 4 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, voir son agilité , que pour faire casser le nez à quelque autre. Il seroit infini de remarquer tous les exemples de cetîe nature : ceux-là suffisent pour faire voir que, si on a quitté quelques spectacles barbares, ce n’est pas par principe de raison ni d’humanité, puisqu’on se fait des divertissements qui ne le sont guere moins. Ce n’est donc qu’un changement plutôt qu’une réforme: c’est lassitude et dégoût de ce qui étoit usité plutôt qu’liorreur ni repentir ; c’est pour avoir le plaisir de changer après avoir eu les autres. Ne croyons donc pas être meilleurs que nos peres, pour n’avoir pas les mêmes malices qu’eux. Les hommes sont également méchants dans tous les siècles; ils ne font que varier dans les maniérés de l’être lorsqu’ils semblent se corriger : et leur amendement , quelque louable qu’il paroisse , n’est souvent qu’un effet d’inconstance plutôt que de bonté.

Vous voyez par ce discours qu’on agit souvent par des motifs très méchants, sans qu’on y prenne garde. Vous me demandez comment cela peut se faire? et vous dites là-dessus qu’il semble que mon auteur suppose souvent ce qui n’est pas ; et que, pour expliquer d’où viennent, selon lui, les actions des hommes , il fait faire un progrès à l’ame dont tout le monde ne demeurera pas d’accord; qu’il la fait passer par divers sentiments qu’il lui attribue, comme par des degrés, quoique personne ne s en soit jamais apperçu, et qu’enfin ce qui paroit si recherché passe aisément pour creux et pour chimérique.

Je vous dirai là-dessus que tous ces divers sentiments insensibles, que mon auteur attribue à

l’aine , ici et ailleurs , comme les degrés par lesquels elle passe à d’autres , ne laissent pas d’être véritables et effectifs, quoique nous ne les remarquions pas, faute d’attention. Ce défaut d’attention vient de la rapidité des passions, qui nous entraînent à tout cfe que nous faisons , et qui ne nous permettent pas de considérer à loisir la nature des sentiments qu’elles nous inspirent, parceque l'horreur que nous concevrions souvent pour ces sentiments nous empêcheroit de nous y engager. Or, l ame qui prévoit cela confusément, et qui veut éviter cet obstacle qui interromproit le cours de la passiou dont elle est possédée , détourne sa vue de la considération de ces sentiments ridicules ou méchanls qui lui servent de degrés: elle aime mieux supposer qu’ils sont bons, que de risquer de les trouver mauvais en les examioant. Ainsi, sans les approfondir en aucune maniéré, elle passe légèrement dessus, pour arriver où le plaisir, la gloire, et les autres passions , l’emportent.

Il ne faut donc que faire attention sur nos motifs et nos sentiments pour empêcher que nous n’en suivions de mauvais; et il seroit à souhaiter que tout le monde fût accoutumé à le découvrir, quand il nous arrive d’en suivre ; car comme la malignité est naturellement odieuse, les aines même les plus mal nées ne voudroient pas qu’on crût qu’elles agissent par ces motifs. Ainsi, si lorsque cela leur arrive on le reconnoissoit aussitôt, ne fût-ce que par prudence, elles s’en corrigeroient assurément.

Mais il est une autre sorte de motifs bien plus dangereux que ceux-là. et qui méritent une réflexion

26 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, aussi particulière; car, au moins on désavoue ceu?t qui sont manifestement méchants ; au lieu qu’il y en a qu’on ne désavoue point et qu’on ne cache pas , parcequ’on prétend qu’ils sont vertueux, et quipourlaut ne le sont pas, quoiqu’ils passent communément pour l’être : et c’est de ceux-là qu’il est important de désabuser le monde, afin qu’il ne loue que ce qui est véritablement louable. Voici quel étoit le sentiment de mon auteur sur un motif de cette nature.

Que l’ignorance et l’erreur nous font souvent prendre pour vertueux ce qui ne l’est point.

C’est un grand malheur que d’être vicieux; mais c’en est encore un plus grand de se croire vertueux quand on ne l’est pas. Il n’est pourtant rien de si commun, non seulement parcequ’on fait passer pour vertueuses et honnêtes bien des actions qui ne le sont pas; mais encore, parceque entre celles qui sont en effet vertueuses en elles-mêmes . il eu est peu qui soient faites par des motifs vraiment vertueux : car tous les motifs qui passent pour vertueux ne le sont pas.

Il n’est personne, par exemple, qui désavoue d’avoir fait une bonne action , à l imitation d’un autre : on en fait même gloire ; on en loue tous les jours les grands ; et c’est presque la seule manière dont on se sert pour les exciter à la vertu, que de

DISCOUR F III. 27

leur proposer celle de leurs semblables. Cependant, si on en veut juger suivant la rigueur de la philosophie , c’est-à-dire raisonnablement, il seroit mal aisé de soutenir que les actions faites par le seul motif de l’exemple soient véritablement vertueuses. En voici une de cette nature, qni porte naturellement à faire cette réflexion. C’est le don que le roi Charles IX fît de la grande aumônerie de France au fameux Jacques Amyot , son précepteur, depuis évêque d’Auxerre. Pour en faire un j ugement exact , il ne sera pas inutile de reprendre la chose d’un peu plus haut, et de faire connoitre auparavant le personnage dont il est question.

Cet excellent homme étoit fils d’un corroyeur de Melun ; étant encore petit garçon il s’enfuit de la maison de son pere , de peur d’avoir le fouet. Il n’eut pas fait bien du chemin qu’il tomba malade dans la Beauce, et demeura étendu au milieu des champs. XJn cavalier passant par-là en eut pitié, le mit en croupe derrière lui, et le mena de cette sorte jusqu’à Orléans, où il le mit à l’hôpital pour le faire traiter. Comme son mal n’ étoit que de lassitude , le repos l’eut bientôt guéri: il fut congédié en même temps; et on lni donna en partant seize sous, pour lui aider à se conduire. C’est en reconnoissance de cette charité que cet illustre prélat, par un ressentiment digne d’un homme qui avoit consumé toute sa vie dans l’étude de la sagesse , et particulièrement dans la lecture de Plutarque, fit depuis un legs de douze cents écus à cet hôpital , par son testament.

Il fit tant avec ces seize sous , qu’il se rendit à Paris. U n’y fut pas long-temps sans être réduit à

28 DE L’USAGE DE L'HISTOIRE, gueuser. Une dame, à qui il demandoit l’aumône, le trouvant de bouue façon, le prit chez elle pour suivre ses enfants au college, et porter leurs livres. Le génie merveilleux pour les lettres, que la nature lui avoit donné , le fitprofîter de cette occasion avec usure: il étudia donc, et si bien, qu’on le soupçonna d’être delà nouvelle opinion qui commençoit à éclater : inconvénient commun à tous les beaux esprits de ce temps-là. Les perquisitions rigoureuses qu’on fit alors des premiers huguenots l’obligerent à fuir, comme beaucoup d’autres, tout innocent qu’il étoit , et à sortir de Paris. On en vouloit surtout aux gens de lettres suspects : et certes avec raison; car ils étoient bien les plus redoutables.

C’est de tout temps que le peuple, ennemi naturel des savants , les a condamnés sur les plus légères apparences. T ous ceux qui ne se j ettent pas , comme lui, dans les excès opposés aux innovations , passent pour des monstres à ses yeux. Cette bête n’entre dans aucune discussion des choses même dont elle juge le plus criminellement. Aussi n’est-elle pas capable de démêler ce que les nouvelles sectes ont d’innocent d’avec ce qu’elles ont de méchant; quoiqu’à dire vrai elles n’auroientjamaiseuaucunsuccès, si, parmi beaucoup d’erreurs , elles n’avoient dans leur naissance mêlé quelques réglements louables pour les mœurs , à la faveur desquels les novateurs ont fait passer le reste : mais souvent la juste haine du peuple pour ces novateurs a confondu injustement ceux qui n’avoient rien de commun avec eux que ces réglements de mœurs, avec ceux qui cmbrassoient aussi leurs erreurs. Il est juste de rendre

eu passant ce légitime témoignage à tant de personnes de mérite, dont la réputation fut, quoiqu’à •tort, souillée en ce temps-là du même soupçon que celle de notre prélat.

Amyot , étant obligé de sortir de Paris de celte sorte , se retira en Berry, chez un gentilhomme de ses amis , qui le chargea de l’éducation de ses enfants. Durant le temps qu’il y fut, le roi Henri II, faisant voyage , logea par hasard dans la maison de ce gentilhomme. Amyot , étant prié de faire quelque galanterie en vers pour le roi, composa une épigramme grecque quilui fut présentée par les enfants de la maison. Aussitôt qne le roi , qui n’étoit pas si savant que son pere , eut vu ce que c’étoit , « c’est « du grec , dit-il en la j étant , à d'autres. » Il est aisé de juger, par le déplaisir qu’ Amyot dut ressentir de cette action du roi, quelle fut sa surprise sur ce qui arriva ensuite. Michel de l’Hôpital , depuis chancelier de France , qui accompagnoit le roi dans ce voyage, et qui ouït parler de grec, ramassa ce qu’il avoit jeté: il lut l’épigramme, et en fut surpris. Il prend Amyot par la tète , et , le regardant fixement , lui demande où il l’avoit prise? Amyot, qui étoit encore dans la consternation où le roi l’avoit mis d’abord , lui répond , en tremblant , que c’étoit lui qui l’avoit faite. Sa frayeur ne permit pas à M. de l’Hôpital de douter de sa sincérité. Comme il étoit grand connoisseur, il ne fit point difficulté d’assurer le roi, que si ce jeune homme avoit autant de vertu que de savoir, et de génie pour les lettres , il méritoit d’être précepteur des enfants de France. Le roi , qui avoit en M. de l'Hôpital toute la confiance S.-RÉAL. 2

So DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, qa’il devoit avoir, s’enqait du maître de la maison. Comme les mœurs d’Amyot étoient irréprochables, le gentilhomme lui rendit le témoignage qu’il méritoit. Il n’y avoit que le soupçon qui l’avoit fait retirer en ce lieu qui pût lui nuire ; mais quand ce soupçon auroit été su, M. de l’Hôpital, qui étoit lui-même plus suspect qu’aucun autre, n’étoit pas pour s’en effrayer. Voilà l’affaire conclue.

Il y a apparence que le roi reconnut bientôt , par la suite, la vérité de ce que M. de l’Hôpital lui avoit dit d’Amyot; ne fût-ce que par la négociation qu’il fit à Trente , qui étoit la plus difficile commission qu’on pût donner à un homme dans ce temps-là ; et où l’abbé de Bellosane , c’est ainsi qu’Amyot s'appeloit alors, prononça devant tout le concile cette protestation si judicieuse et si hardie qui nous reste, et qui sera dans la postérité un monument éternel de la sagesse et de la générosité de la France, dans cette occasion également importante et délicate.

Voilà l’état auquel étoit Amyot sous le régné de se* disciples François II et Charles IX; avantageux , à la vérité , si l’on se souvient de ses commencements, mais pourtant encore indigne de son mérite : et sa fortune étoit apparemment pour en demeurer là, sans une rencontre fortuite qui le porta plus haut qu’il n’ avoit jamais espéré , et qui marque admirablement l’esprit de la cour.

Un jour la conversation étant tombée sur le sujet de Charles-Quint, à la table du roi, où Amyot étoit obligé d’assister toujours, on loua cet empereur de plusieurs choses , mais sur-tout d’avoir fait

DISCOURS III. 3i

son précepteur pape : c’étoit Adrien VI. On exagéra si fortement le mérite de cette action, que cala lit impression sur l’esprit de Charles IX, jusque-là même qu'il dit : « Que si l’occasion s’en présen- « toit , il en feroit bieu autant pour le sien. »Et Je fait, peu de temps après, la grande aumônerie de France ayant vaqué, le roi la donna à Amyot. Celui-ci, soit qu’il eût quelque pressentiment de ce qui snivit, ou par humilité pure, s’excusa tant qu’il put de l’accepter, disant que cela étoit trop au-dessus de lui : mais ce fut inutilement ; le roi lui dit que ce n’étoit encore rien.

Cependant cette nouvelle ayant été portée aussitôt à la reine mere , qui avoit destiné cette charge ailleurs, elle fit appeler Amyot dans son cabinet, ou elle le reçut d’abord avec ces effroyables paroles : « J’ai fait bouquer, lui dit-elle, les Gnises et lesChâ- « tillons, les connétables et les chanceliers , les rois « de Navarre et les princes de Condé, et je vous ai « en tête, petit prestolet! » Amyot eut beau protester de ses refus, la conclusion fut que s’il avoit la charge il ne vivroit pas vingt quatre heures: c’étoit le stvle de ce temps-là.

Les paroles de celte femme étoient des arrêts. Le roi étoit naturellement opiniâtre. Entre ces deux extrémités , Amyot prit le parti de se cacher, pour se dérober également et à la colere de la mere et à la libéralité du fils. Un repas passe, et puis un autre, et puis encore un autre, sans qu’ Amyot paroisse à la table du roi: au quatrième , il le demande , et commande qu’on le cherche tant qu’on le trouve; mais ce fut eu vain ; Amyot ne s’ étoit pas caché afin

3 2 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, qu’on le trouvât. Le roi s’avisa aussitôt de ce que ce pouvoit être : « Quoi! dit-il, parceque je l’ai fait « grand-aumônier, on l’a fait disparoître! » et, sur cela , entre dans une telle fureur, comme c’étoit son naturel lorsqu’il se mettoit en colere, que la reine, qui avoit assez de peine à le gouverner, et qni le craignoit autant qn’elle l’aimoit, n'eut rien de plus pressé que de faire trouver Amyot, à quelque prix que ce fût , en lui donnant toutes les sûretés qu’il put souhaiter pour sa vie.

Cette action de Charles IX est assnrément très louable ; mais si l’on vouloit en juger suivant la rigueur de la philosophie, ce seroit plutôt Charles- Quint que lui qu’il en faudroit louer, puisque c’est la générosité de Charles-Quint qui fut cause de celle de Charles IX , et que l’on peut présumer avec raison de ce récit, que si Adrien n’a voit pas été pape, Amyot n’auroit jamais été grand-aumônier.

Cependant la plupart des bonnes actions des grands sont de cette nature. On les accoutume, à force de grands exemples , à ne considérer la vertu que selon les sujets où elle se trouve , et point du tout en elle-même. Il arrive de là qu ils ne l’estiment que dans leurs semblables ; qu’ils ne la veulent reconnoître que quand elle est accompagnée des ornements éclatants de leur condition : pent-être encore se font-ils accroire qu elle n’est estimable que parceque leurs pareils l’ont pratiquée ; et qn’ainsi ils peuvent , aussi bien que les autres, ériger leurs fantaisies en vertus quand il leur plaira. Si l’on établit ainsi l’exemplepourleur seule réglé, par où veut-on qu’ils distinguent les bons d’avec les

mauvais ; eux, dans qui l'orgueil et la flatterie ont travaillé dès leur enfance à étouffer toutes les lumières de la nature ?

Que si l’exemple est une réglé si sujette à tromper, d’où vient donc que les hommes font tant d’estime de cette réglé? Un bel esprit de l’antiquité, examinant cette question, a cru que l’estime qu’on en fait venoit de ce que les bons exemples qui sont illustres ont cet avantage , qu’ils font voir tout ensemble, et que la vertu est possible et qu’elle est approuvée (i). Mais est-il besoin d’exemple pour le savoir? On n’est pas en peine de décider si la vertu est approuvée parmi les hommes; nous n’entendons dire autre chose: ou s’il est en notre pouvoir de la pratiquer ; nous le sentons : mais ce dont on est en peine souvent, c’est de savoir en quoi consiste cette vertu , et lequel de deux partis, qu’il est également en notre pouvoir de prendre , méritera une approbation légitime ; et c’est ce que tous les exemples du monde ne sauroient faire voir, quelque célébrés et estimés qu’ils puissent être , parceque les hommes sont sujets à estimer mal à propos. D'où vient donc qu’on en cherche toujours?

Est-ce que l’aine, ne se sentant pas assez forte pour considérer la vertu en elle-même et pour en juger sûrement , cherche les exemples qui sont conformes à l idée qu’elle en a, comme des autorités pour appuyer le discernement toujours incertain

(i) Meims hommes exemple» Uoceutur quæ inprimis hoc iu se boni habent quùd approbaut quæ præcipiuut fccri posse. 1’j.in. Paueg.

34 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, qu’elle en fait; regarde ceux de ces exemples qui sont généralement estimés comme des miroirs qui représentent cette vertu sous une forme sensible , et dans lesquels il est plus aisé de la connoître et plus diflicile de s'y tromper? Mais si c’étoit cette juste défiance de nos propres forces qui nous fît chercher des exemples, cela ne seroit pas si général ; car il n’y a que les sages qui soient capables d’un sentiment si louable: cette honnête défiance peut donc bien être leur motif ; mais quel peut être celui du commun des hem mes ?

Comme nous sommes trop matériels pour connoitre la beautéde lavertu, nous sommes incapables de nous y attacher pour elle-même ; nous ne la suivons que pour la gloire qui en revient : ainsi, voyant que ceux dont on nous vante les exemples sont parvenus à cette gloire qui est notre seul objet, il n’est pas étrange que nous nous attachions servilement à les imiter, que nous suivions aveuglément le chemin qu’ils nous ont frayé, et qui les a conduits là même où nous voulons arriver.

Quoi qu’il en soit, il est certain que ce n’est point être véritablement vertueux que de ne l’être que par ce principe ; mais que c’est être seulement ambitieux ou envieux. C’est de ces sortes de passions que viennent toutes les fausses vertus des hommes , et la réputation qu’ils acquièrent quelquefois si injustement, et qui excite T indignation de ceux qui ont plus de pénétration que le vulgaire; c’est aussi ce qui produit cette variété surprenante qu’on trouve quelquefois dans les actions d’un même homme, tautôt malhonnête et tantôt généreux: car

cette variété est fort aisée à expliquer , si l’on veut s'aviser que quand ces sortes de gens inégaux ont paru généreux, c’étoit afin de leparoître, et que si l’on découvre depuis quelque chose de malhonnête d’eux, c’est qu’ils n’ont pas cru qu’on le dût découvrir. Ainsi il ne faut point conclure de ces exemples que les hommes sont bien peu semblables à eux-mêmes, et faire de longues moralités là-dessus. La vertu véritable ne se dément jamais ; et ce n’est pas que celui qu’on croyoit vertueux soit devenu tout d’un coup méchant ; les habitudes du cœur ne cliangentpas si aisément(i) ; mais c’est qu’il n’étoit pas ce que l’on croyoit qu’il fût.

Combien donc est-il important de se désabuser sur ces sortes d actions qui ne sont bonnes qu’en apparence, afin que nous n’ajoutions pas à nos vices une fausse présomption de vertu, qui est une source inépuisable de nouveaux défauts? Qu’il est nécessaire d’entrer soigneusement dans l’esprit de nos actions avant que de nous en élever en nous-mêmes ! puisque ce n’est pas toujours assez pour être vertueux que d’en faire de bonnes , et qu’enfin l’on ne sauroit comprendre combien les hommes , qui font déjà tant de mal et si peu de bien, ont encore trouvé de moyens pour faire mal le peu de bien qu’ils font.

Vous voyez, par ce discours, que les hommes ne sont pas seulement bizarres et méchants , comme

(i) Keque cnim potest quisquam nostrùm subito fingi, neque cujusqr.am repente vi'a mutari, au t natura converti. Cic. pro S) lia.

Î6 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, noos avions déjà vu, mais qu’ils sont encore ignorants , puisqu’ils prennent pour bons des motifs mauvais en effet. Or cette espece d’ignorance , qui consiste à faire des jugements faux sur les choses, est un défaut tout autrement considérable que l’ignorance qui consiste simplement à ne rien savoir du tout : ce n’est pas la privation entière de connoissances qui est à craindre, c’est Terreur. Au contraire, Platon fait voir que cette privation de conuoissances est en quelque sorte un avantage : La plupart des erreurs de nos actions, dit-il (i), viennent de cette maniéré d’ignorance qui consiste à croire savoir ce qu’on ne sait point; car nous n'agissons que lorsque nous pensons savoir ce que nous faisons: mais les ignorants simples, qui sont persuadés qu’ils ne savent rien, prennent volontiers conseil quand il faut qu’ils agissent et qu’ils se déterminent; et de cette sorte ils sont moins exposés que les autres à faillir.

Ce seroit encore une espece de connoissance moins estimable que la simple ignorance, que de savoir tout ce long détail de la fortune d’Amyot , sans les réflexions qui l’accompagnent ; car ces sortes de curiosités ne sont louables qu'autant qu’on en fait cet nsage. Vous me mandez là-dessus que les exemples comme celui-là étant nouveaux et inconnus il est bien aisé d’y faire des réflexions agréables , mais que le commun du monde, qui ne lit que les histoires publiques, n’ayant aucune connoissance de ces sortes de faits singuliers, ne sauroit cri faire

(i) Ancrai ade i.

DISCOUKSIH. 37

l’usage que je prétends. Il est vrai que la plupart des exemples de cet ouvrage sont tirés de mémoires manuscrits ; mais on en peut trouver beaucoup plus dans les histoires publiques qu’il n’en faudroit pour occuper tous les hommes du monde, et peut-être même aussi peu connus quoique imprimés, parceque ceux qui les lisent n’en font pas le discernement nécessaire : car il n’est rien déplus rare que ce discernement de l’esprit pour ce qni est d’usage et pour ce qui n'en est pas , ce goût raffiné de l’ame pour sa véritable nourriture.

Quant à ce que vous ajoutez, que ces discours ne sont pas assez remplis d’exemples, c’est que mon auteur étoit persuadé que, pour faire sentir à l’esprit le poids de ceux qu’il rapporte, la grandeur, la force, et l’étendue du sens qu’ils renferment , il étoit à propos que ces exemples , quelque agréables qu’ils puissent être, fussent en petit nombre; tant pour contrarier, même en ce point, cette avidité de faits et d’histoires de lanuelle il se plaint entant de lieux , avidité si ennemie de toute réflexion ; qu’afiu aussi que la mémoire, ayant moins lieu d’agir dans la lecture de ces discours, laissât plus de liberté au jugement pour s’exercer.

Car enfin , c’est principalement à cette faculté qu’il appartient de découvrir nos défauts et d’y faire réflexion, pour counoître exactement la nature de notre ame et sa maniéré de procéder. Nous avons vu, dans les discours précédents, que les principales de ces qualités sont la folie, la malice, et l’ignorance : qui croiroit après cela que cette ame fût capable de vanité? cependant c’est la vanité qui est

38 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, sa principale réglé. Vous verrez , dans le discours suivant , qne lorsqueTame est en doute de ce qu’elle doit faire , c’est cette vanité seule qui la détermine à choisir le parti qu’elle prend à la fin.

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Que la vanité nous détermine presque toujours à agir.

Il est peu de spectacle plus agréable aux yeux du sage que de considérer la conduite des hypocrites dans les occasions où l’intérêt ne s’accorde pas avec la conscience. Comme il est de leur politique de se montrer quelquefois désintéressés , ils abandonnent souvent de petites utilités, afin de paroître plus consciencieux; mais, quand il s’agit de quelque intérêt assez considérable pour leur faire hasarder leur réputation, ils ne balancent point à le faire; car, commeilu’estpoint d’étoffesi souple nisi maniable que celle du manteau de la religion, ils trouvent toujours quelque moyen de couvrir de ce vénérable manteau le parti qu’il leur plaît de choisir, quelque peu consciencieux que ce parti puisse être. En voici un exemple assez singulier , quoique peu connu.

Un religieux dont le nom est célébré dans les satires de son temps, étant envoyé à Rome pour y négocier la dispense nécessaire pour le mariage de madame Catherine , sœur du roi Henri IV, et huguenote, avec le duc de Bar, trouva que cette dispense étoit plus difficile à obtenir qu’on ne pensoit. Clé-

DISCOURS IV. 3g

nient VIII , à qui l’absolution du roi avoit déjà assez fait d’affaires avec les Espagnols, et exposé sa famille à leur vengeance après sa mort, n’etoit pas d'humeur à s’en faire une nouvelle, en donnant encore cette dispense déjà assez difficile d’elle-même à être accordée , ainsi qu’on avoit pu voir dans une occasion semblable du mariage du même Henri IV, encore prince de Navarre, et huguenot, avec madame Marguerite.

Cependant ce mariage étoit une affaire d’état et de famille. La princesse, si l’on en croit l’histoire scandaleuse de ce temps-là, aimoit ailleurs , et avoit coutume de dire, en parlant de cette alliance, « qu’elle « n’y trouvoit point son compte » ; faisant allusion, dit la chronique, à la qualité de celui qu elle aimoit. Cet amour, pour diverses raisons, n’accommodoit pas le roi son frere ; et, comme cette princesse avoit été élevée dans une grande indépendance , que son opiniâtreté dans sa religion la relevoit en quelque sorte au-dessus de lui , et étoit en ce tempslà une espece de mérite, il craignoit avec raison qu’elle ne se mariât d’elle-même; sur-tout le parti étant aussi sortable qu’il l’étoit : ainsi cette dispense étoit une affaire aussi pressée du côté du roi et du du c de Bar, qu’elle l’étoit peu du côté de la princesse.

Comme notre agent n’ avoit pas reçu ses ordres d’elle il n’oublioil rien pour en venir à bout ; mais c’étoit en vain : la chose étoit trop difficile d’ellemême et le pape trop intimidé. Le moine pourtant ne se rebuta pas : il entreprit de tirer son maître de cette affaire, à quelque prix que ce fût. Il n’y a que cette sorte de gens capable de pareille résolu-

40 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, tion ; tout autre homme se lasseroit : il semble qu’ils aient fait un quatrième vœu de patieuce ; et l’on vient à bout de tout à la cour avec cela.

Il s’agissoit de rendre un service signal é au duc son maître et au roi même ; mais , d’autre côté , il étoit en quelque sorte messéant à un religieux de solliciter une grâce que le pape témoignoit ne pouvoir accorder en conscience. Quelque odieuse pourtant que fût cette commission à Rome, notre agent n’avoit pas fait scrupule de s’en charger; ce n’étoit pas assez que cela pour l’embarrasser: mais quand il reconnut par la suite l'extrême difficulté qu’il auroit à réussir, ce fut alors qu’il vit qu’il falloit prendre parti entre la religion et l’intérêt, entre le duc et le pape; qu’il falloit se déclarer: car quel moyen de souffrir que son maître, ou, pour mieux dire, que lui-même, échouât dans cette poursuite, après l’avoir entreprise si chaudement? Mais d’ailleurs, quel moyen de persuader le pape , quiparoissoit inflexible , ou de conclure le mariage sans dispense ?

Cette derniere voie, qui restoit seule à choisir, n’étoit pas à suggérer par un religieux; elle enfermoit une irréligion trop manifeste : la résolution étoit dure à prendre ; mais enfin il la prit en galant homme. Il vit bien qu’il n’y avoit pas de jour pour lui à sortir avec honneur de cette affaire en ménageant la cour de Rome; qu’il falloit que pour ce coup le catholique cédât à l’homme d’état: toutefois, pour faire l’homme d’étatil ne falloit pas abandonner tout-à-fait le catholique; il falloit au moins se garantir de ce reproche et éluder le scandale; il

falloit enfin entreprendre sur l’autorité du pape, puisqu’il ne vouloit pas entendre raison. Il ne fut plus question que d’inventer un moyen par lequel on pût en conscience se passer de sa dispense; et le bon pere fit tant qu’il en trouva un : il faut croire qu’il le fit à regret; mais enfin il le fit; il coupa à la fin le nœud qu’il ne ponvoit défaire.

Ce bon religieux n’espérant plus d’obtenir rien de cette cour, après mûre délibération, dit un jour au duc de Luxembourg, ambassadeur de France à Rome pour lors, que puisque le pape persistoit dans sou refus , si le roi vouloit , on passeroit volontiers outre en Lorraine sans aucune dispense: « car, di- « soit-il, l’homme épousant une femme hérétique en a intention de la réduire à la religion, sa dispense • lui est toute acquise par le mérite de celte inten- « tion , ayant espérance de la réduire après ledit ma « riage » : ce sont les propres termes du personnage

Il ne faut pas être grand théologien pour voir l’extravagance de cette subtilité; mais ce n’est pas de quoi il s’agit ici. On peut seulement remarquer en passant que cet expédient de se passer de la dispense, tout ridicule qu’il est, étoit peut-être un des plus sûrs moyens de l’obtenir ; car le pape étoit trop sage et trop bien conseillé pour s’obstiner dans sou refus, s’il eût vu qu’on se fût mis en devoir de passer outre sans lui, sur ce plaisant fondement. Il est de certaines affaires dont on ne sort que par des résolutions hardies: celle-ci étoit de cette nature, comme la plupart des différants qu’on a avec 1rs grands. Souvent on les ménage trop pour en avoir raison; l’extrême circonspection qu’on apporte à s.-réai.. 3

4* DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, les solliciter les rendroit difficiles quand ils ne le seroient pas. Tout homme est assez fort contre eux quand il a la raison de son côté, et qu’il a la hardiesse de leur faire bien connoitre qu’il est sûr de l'avoir; car il n’estpersonnequi n’ait naturellement quelque peine à se montrer déraisonnable devant qui que ce soit (i).

Quoi qu’il en soit il ne faut pas s’étonner que notre agent embrassât ce parti. En sacrifiant sa for- I une et l’iutérèt de sa commission à la conservation de L’autorité du saint-siege il n’auroit fait que son devoir comme religieux, et conservé le pape dans son droit naturel; ainsi il n’auroit pas beaucoup mérité de lui par ce sacrifice: mais en servant aveuglément le duc son maître, comme il faisoiten cela pour lui une chose tout-à-fait contre l’ordre, c’étoil un grand mérite qu’il se faisoiten vers ce prince ; ear la plupart des hommes et même des grands n’estiment les services qu’on leur rend qu’à proportion des raisons qu’on avoit de n’en rien faire.

Ainsi l’on peut presque établir pour réglé générale que, dans ces sortes de perplexités , nous nous déterminons toujours parles motifs qui nous sont les pins particuliers, sans examiner s’ils sont les plus raisonnables. La qualité d’agent étoi t ici un motif tout particulier , celle de religieux étoit commune à mille autres : agir en religieux c’eût été se confondre soi-inème dans la foule; mais faire seulement I homme d’état c’étoit se distinguer; et cela suffisoit.

( i) Arist. Illiet. hi). ->

C’est par ce même esprit de distinction que les gens de robe se rendoient si assidus au Louvre , du temps de Henri II, que les gens du roi en firent leurs plaintes au parlement, les chambres assemblées : en telle sorte qu’encore dix ans après , le parlement se crut obligé de faire défense a tous les juges d'aller au roi sans permission ; afin qu’ils ne vinssent pas faire les courtisans parmi les magistrats, après avoir fait les magistrats parmi les courtisans.

Comme notre agent préféré à Rome la qualité de bon sujet à celle de religieux, qui y est trop commune; par cette même vanité de se distinguer, on préféré souvent dans les autres pays la qualité de religieux à celle de bon sujet ; et c’est sur quoi est fondée la difficulté qu’on fait de recevoir des religieux dans des compagnies séculières; comme celle que fit le parlement , en 1 557 , de recevoir un évêque de Laon, religieux, au serment de pairs t car on veut paroître ecclésiastique parmi les séculiers, et séculier parmi les ecclésiastiques ; mais enfin on est toujours pour -l’exception. Telle est l’antipathie de l’esprit humain pour la raison, qu’il ne manque jamais de prendre le contre-pied; et, par un contre-temps perpétuel, il fait toujours le catholique quand il faudroit faire le bon sujet, et toujours le bon sujet quand il faut laire le catholique.

Voilà comment la vanité de se distinguer fait oublier aux hommes leurs devoirs les plus sacrés et leurs obligations les plus essentielles : et c’est cette espece de vanité , si générale et si autorisée dans le monde ; qui se cache sous tant de noms divers tous honorables; enfin qui ne passe point pour

44 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, vice: c’est, dis-je, cette vanité de se distinguer, qui est le principal des défauts de l’esprit humain ; et non pas la vanité qui consiste simplement dans la trop bonne opinion de soi-même, qui est la seule espece que l’on connoit et que l’on blâme dans le monde, et pourtant si innocente en comparaison de l’autre ; puisque cette bonne opinion de soi-mème ne peut enlin, quand elle est connue, que rendre ridicules ceux qui l’ont; ce qui n’est pas un grand malheur : au lieu que la vanité de se distinguer, se mêlant dans toutes nos délibérations, nous rend presque toujours injustes, inlideles, ou intéressés, comme il paroit par le discours précédent ; ce qui est bien plus important et plus à craindre.

Les quatre discours que nous avons vus jusqu ici représentent donc les quatre principaux traits du portrait de l’aine humaine au naturel ; mais la folie , la malice, et l’ignorance, qui font le sujet des trois premiers, ne sont en quelque sorte que l’ébauclie de cette peinture : c’est la vanité qui donne la dernière main et qui Unit l'ouvrage. Ce sont là les éléments de l’esprit humain , et ses quatre qualités premières, du mélange divers et de l’assemblage desquels tous les autres sont composés: de sorte que, qui connoîtroif parfaitement toute leurétendue et la spliere de leur activité, pourroit à bon droit se vanter de connoître les hommes, et rendre raisou de tout ce qu’ils sont.

Mais, dites-vous, est-il besoin de l’étude de l’histoire, ni d'aucune auti^pour savoir que les hommes sont fous , malins , ignorants, et vains ? Qui

est-ce qui ne le sait pas? on n’entend dire autre chose tous les jours. Mais, pour savoir en général que cela est, on n’en est pas plus habile à découvrir dans l’occasion en quoi ils sont fous et ignorants et en quoi ils sont malins et vains. Ainsi l’on n’en est que plus malheureux , sans en être plus sage. Cette eonnoissance est donc fort inutile, si on ne sait l’appliquer dans les rencontres ordinaires de la vie, pour y discerner en quel cas les hommes tombent en effet dans ces vices, et dans lequel de ces vices en particulier ; pour qualifier justement leurs actions ,connoitre dans quelle espece il faut les ranger : car, encore une fois , il est bien inutile et désagréable de savoir en général que les hommes sont sujets à de grands défauts, si cette eonnoissance ne nous donne pas un moyen de nous eu préserver ou de nous en corriger ; et ce moyen ne peut être que cl’ étudier toutes les maniérés dont l’on peut tomber dans ces défauts, et dont l’on y tombe d'ordinaire.

Or, il n’y a que l'histoire seule qui puisse fournir la matière de cette étude. Ce n’est que dans ce grand nombre d’actions différentes qu elle représente , et qui viennent presque toutes de ces défauts (car combien y en a-t-il de vraiment vertueuses), que l’on peut s’exercer à reconnoitre toutes les especes des blâmables, et de celles qui sont à fuir. C’est là , qu’en considérant la qualité , l’âge, et l’intérêt des personnes qui ont fait ces actions, ce qui les a précédées et ce qui les a suivies, la conjoncture du temps et du lieu , et enfin toutes les autres circonstances, même les plus légères, que les bons historiens rapportent si soigneusement dan»

46 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, les occasions les plus singulières : c’est à la faveur île ces diverses lumières, de tant d’avantages qui sont particuliers à l’histoire, qu’on peut, en réfléchissant sur toutes ces choses avec ordre, pénétrer le secret des cours, reconnoître dans quel esprit on a agi en ces rencontres, et en former enfin un jugement clair et certain.

Il est visible qu’une longue habitude à cet exercice dispose nécessairement l’ame à faire tout ce même progrès avec facilité dans les rencontres ordinaires de la vie : car, comme toutes les actions des hommes, quelque différentes qu’elles soient, ne sont pourtant composées que d’un certain nombre borné de circonstances et de motifs; quand une fois l’ame a formé son jugement sur ces circonstances et ces motifs, il lui est bien aisé de transporter les réglés qu’elle s’en est faites en lisant l'histoire , de les appliquer aux occasions et aux affaires qui arrivent tous les jours. Vous voyez, si je ne me trompe, un exemple de cette maniéré d’étude dans les discours de mon auteur, et quel est l’ordre requis dans cette anatomie spirituelle des actions humaines.

Mais , dites-vous là-dessus , ne seroit-il pas mieux de choisir dans l’histoire des actions parfaitement bonnes et louables, pour y faire réflexion, plutôt que de considérer celles qui sont défectueuses ? Il est vrai que la plupart de ceux qui ont traité de l’utilité morale de l'histoire l’ont conçue de cette maniéré : mais ils n’ont pas assez considéré, ce me semble, que si on ne s’arrêtoit que sur les actions régulièrement vertueuses , le nombre en est si petit , qu'on feroit bien du chemin sans se reposer ; à

DISCOURS IV. r, 7

moins qu'on ne voulût se tromper soi-même dans le choix de ces actions, et compter pour bonnes toutes celles qui le paraissent d’abord ; car c’est ce qui arrive infailliblement à ceux qui lisent l’instoire dans cet esprit : l’envie de trouver sur quoi s’exercer, de quoi profiter, leur fait recevoir pour louable tout ce qui l’est en apparence. Ainsi, cette sorte d’étude , bien loin d’être utile à l’ame , ne peut que l’accoutumer insensiblement à l’un des pins grands défauts dont elle puisse être entachée, qui est d'estimer mal-à-propos, de prendre pour louable, ce qui ne l’est pas.

Mais, quand ceux qui lisent l'histoire seraient capables de faire un discernement juste des actions vertueuses, il y a grand sujet de douter si cette maniéré d’instruire l'aine par de bons exemples est aussi utile et aussi sûre que celle qui consiste dans l’étude de ses défauts. Comme cette difficulté regarde généralement tout cet ouvrage, puisqu'il ne sera composé que d’exemples à fuir, je veux bien vous montrer, en peu de mots, quels ont été les sentiments des anciens et leurs principes sur cette matière, et vous en faire voir la liaison et les conséquences.

Ces grands hommes ont supposé qu’il n’y a que de deux sortes de gens dans le monde ; les uns amoureux de la vérité, esclaves delà raison, connoissant la véritable gloire, et dans qui ces heureuses dispositions naturelles produisent une ardeur généreuse et une émulation héroïque d’imiter et d’égaler tout ee qu’ils voient de grand et de beau. Véritablement ceux-là n’ont besoin qne de bons exemples, parce-

4 8 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, qu’ayant les yeux ouverts, la beauté naturelle de la vertu suffit seule pour les entraîner et pour les ravir (t). Si nous étions tous faits comme ces gens-là, dit Quintilien, on n’auroit que faire d’artifice pour porter les hommes au bien ; il ne faudroit , ni étude , ni méditation, ni adresse, pour les rendre raisonnables (2).

Pour peu qu’on sache la liaison qu’il y a entre les opinions de l’esprit et les mouvements du cœur, on ne balancera pas à croire que la plupart de ceux qui estiment tant la maniéré d’instruire par de bons exemples ne sont de cet avis que pour faire accroire aux autres et à eux-mêmes qu’ils sont de cette première espece d ames extraordinaires dont je viens de parler, à qui les bons exemples suffisent. .Te ne sais pas s’ils en sont; mais je sais bien du moins que le nombre de ces gens-là est très petit.

Les autres, au contraire, dont le nombre est si grand qu’on peut dire hardiment qu’il enferme presque tous les hommes, sont prévenus d’une mauvaise honte de reconnoitre ce oui leur manque , corrompus par un désir déréglé de liberté et de gloire, ennemis des vérités qui les condamnent, et généralement inconstants et légers en tout. C’est pour ceux-ci qu’il est besoin de réflexion et d’art, et que

(1) Honesta quidem honestis suadere facillimum est. Quintil. lib. 3, c. 3.

(2) Si mihi sapientes judices detur sapientum conciones atque omne consilium, nihil invuha valeat, nihil «pinio præsumptaperquam sit exiguus eloquentiæ locus. Idem, lib. o., c. 17.

les bons exemples sont inutiles ; car leur conscience les leur fait regarder comme des reproches de leurs défauts, selon la remarque du même Quintilien (i).

On 11e sauroit mieux éviter cet inconvénient qu’en leur faisant voir dans l'histoire, comme dans un miroir, les images de leurs fautes. Comme nous ne pouvons nous en corriger qu’en les considérant, et que nous ne sommes pas assez désintéressés pour les étudier dans nous-mêmes sans prévention et avec toute la liberté nécessaire pour eu profiter, nous aimons naturellement à voir ces fautes dans les autres , parceque nous pouvons les y examiner à loisir, sans que notre vanité y soit intéressée. Cette complaisance que nous avons pour les peintures de nos vices est donc un des plus grands effets de la sagesse de la nature : c’est ainsi, conclut Cicéron, que cette bonne mere a voulu que ce qui étoit le plus utile fût souvent aussi le plus agréable (2).

C’est cet agrément naturel que nous trouvons à voir les défauts des autres, qui fait que nous comprenons en quelque sorte plus aisément les choses blâmables que les honnêtes, selon Quintilien (3);-

(1) Sin et audientium mobiles animi et tôt malis obnoxia veritas, arte pugnanduro est et adhibenda quæ prusunt. Qointil. lib. 2, c. 17. — Ne videamur exprobrare dieersam vitæ sectam caveDdum est. Idem, lib. 3, c. 3.

(2) In plerisque rebus incredibiliter hoc natura est ipsa fabricata, ut ea quæ maximam utilitatem in se confinèrent , eadem haberent plurimùm vel çtiam venustatis. Cic. de Orat. lib. 3.

(3) Facilior estturpium quàm honestorumintellectus, Qcintil. lib. 3, c. S.

5o DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, et que nous ne nous portons pas avec tant d'ardeur à la recherche deç honnêtes, si Ton en croit Cicéron, qu’à la fuite de celles qui sont blâmables (i). Considérons donc soigneusement ces dernieres pour les éviter; et, après avoir examiné dans les discours précédents les quatre vices généraux de l’esprit humain , voyons ceux qui regardent chacune de ses parties en particulier : premièrement l’opinion qui regarde l’entendement et qui mene l’ame par cette faculté , et puis les passions qui regardent directement la volonté et qui font d’abord impression sur elle.

Ces deux sortes de motifs, l’opinion et les passions, ont cela de commun, qu’ils offensent tous deux la nature; en ce que, se mêlant de gouverner le» hommes, ils empiètent sur l’office de la raison, à qui seul , de droit nalurtl , il appartient de les conduire. Mais ils ont cela de différent, que les passions ont au moins quelque fondement dans la nature; au lieu que l’opinion n’en a aucun, et tend, pour aiusi parler à découvert, à détruire l’empire, et à éteindre les lumières de cette sage mere , qui seule peut rendre les hommes heureux.

C’est ce qui paroitra bien clairement dans la suite, par l'examen des principaux effets de ce fantôme d’opinion. Le premier degré de ses usurpations est d'accoutumer les sens insensiblement à trouver bizarres des objets qu’ils trouveroient agréables saus

(t) Neque honesta tam expetunt quant devitant turpia. Cic. de Partit, oratoria.

. Teneros animos aliéna opprobria jaspe

Absterrent vitiis. Hoe. Sat. 4, lib. 1 , v. 15,8,

DISCOURS IV. 5r

elle, et à trouver agréables d’autres dont naturellement ils seroient choqués. En voici un exemple assez étrange, que j'ai trouvé dans les remarques do mon auteur.

’ Que l’opinion pervertit nos sens.

Tout le monde sait que les usages changeut, et qu’il n’est point de coutume si bien établie qui n ait été précédée par une toute contraire. Cela n’est pas si étrange quand il se passe un intervalle de temps considérable entre les deux extrémités, et que ce changement n’arrive pas en des choses extrêmement familières, toujours présentes et d’un usage continuel, comme sont, par exemple, les habillements ; car nous sommes naturellement moins surpris de trouver du changement dans ce que nous revoyons de temps en temps, que dans ce que nous voyou* sans cesse, et qui change , pour ainsi parler, à no* yeux.

Il ne faut que considérer les meubles qui ne servent qu’en une saison de l’année, en comparaison de ceux qui servent toujours, pour faire cette remarque. On n’est guere surpris de voir, au commencement d’un hiver, des manchons différents de ceux qu’on avoit l’année précédente, pareeque l’été qui a passé entre deux a effacé, en quelque sorte, l’idée qu’on avoit des premiers ; mais quand on change de mode de chapeau, qui est une chose dont on se sert

5a DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, toujours, il n’est rien de plus naturel que la peine que les yeux souffrent quand ils en rencontrent tout d’un coup de fort grands, là où ils en ont vu peu de temps devant de fort petits.

Que si cela surprend avec raison dans des chapeaux, qu’on quitte vingt fois le jour, il doit bien être encore plus sensible dans les choses qu’on ne sauroit quitter pour un temps, comme, par exemple, une longue barbe; car, lorsqu’un homme s’avise de la faire couper, comment les yeux peuventils s’accoutumer à le voir, sans une chose aussi exposée à la vue que celle-là, et sans laquelle ils ne l'ont jamais vu un seul instant?

C’étoit donc une assez bizarre mortification à ceux qui entroient en magistrature , il y a environ un siecle , que d’être obligés, le jour de leur réception , de se faire couper tout-à-fait la barbe , qu’on portoit fort longue alors; comme on voit qu’en t536 François Olivier ne put être reçu au parlement maître des requêtes, qu'à la charge de faire couper sa longue barbe , s’il ■vouloit assister au plaidoyer.

Se seroit-on jamais défié qu’une longue barbe eût passé quelque part pour un ornement indigne de la gravité d’uu magistrat? Et comment se peut-il que l'impression de respect, de majesté et de sagesse, que la longue barbe lait dans l’esprit de tout ce qu'il y a aujourd’hui de nations civilisées sur la terre, et qu’elle a fait dans tonte l’antiquité grecque et romaine, témoin les longues barbes des philosophes, ait pu changer? qu’enfin ce même objet fit en ce temps-là, en France, une impression si diffé-

rente dans les esprits, qu’elle rendît un magistrat incapable d’assister à l’audience dans cet état?

On pourrait tirer de grandes conséquences de cette bizarrerie. S’il ne s’agissoit que du sentiment particulier d’une compagnie , pour nombreuse qu’elle fût , ce serait peu de chose ; mais il est toutà-fait étrange que tout Paris (car il n’y a pas apparence que cette coutume fût particulière au parlement), qu’un royaume tout entier, comme celui-ci, ait eu une idée de bienséance si particulière sur ce sujet, et si contraire à l’idée du reste du monde.

Si la bienséance est quelque chose de positif et de réel , s’il y a quelque ornement dont on puisse prétendre qu’il sied naturellement bien , c’est assurément une longue barbe à un magistrat de conséquence. Comme elle marque un âge avancé, qui est volontiers un âge de sagesse ; autant qu il est à propos qu’un magistrat soit homme sage , et même qu’il ait les marques extérieures de l’être, pour attirer le respect et la soumission du peuple, qui ne juge que par les sens; autant est-il à propos, en quelque façon, qu un magistrat ait la plus longue barbe qu’il peut.

Il semble par-là qu’il soit naturellement de la bienséance qu il en ait; et cependant il est difficile de le soutenir, après cet exemple: car toutes les idées naturelles doivent être universelles dans tous les lieux, et ne souffrent point d’exception. Cependant voici tout un royaume qui , bien loin d’avoir la même idée de bienséance que le reste du monde , en avoit une tout opposée ; car au lieu qu’il a toujours été cru communément qu’il est bienséant

54 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, qa’un magistrat ait de la barbe, on croyoit de ce temps-là, en France , qu’il étoit de la bienséance qn’il n’en eût pas , puisqu’il lui étoit défendu d’en avoir.

C'est ainsi que raisonnent les esprits forts , et ils triomphent de rapporter à ce propos tout ce qu’il y a de plus étrange dans les mœurs et les usages du nouveau monde , du Pérou , de la Chine , pour faire voir que l’opinion est la seule réglé des hommes , et que la nature n’est rien : comme si la raison naissante de ces peuples demi-bêtes étoit comparable à la nôtre , consommée par une si longue profession de politesse et de science, et par la connoissance de tout ce qu’il y a jamais eu de civilisé sur la terre.

Car il est constant qu’il y a dans les hommes une idée naturelle de bienséance ; mais cette idée , quelque naturelle qu’elle soit, ne laisse pas de pouvoir être effacée par les préjugés de l’enfance , l’éducation , et la coutume. Ainsi , quoique les enfants qui naissoient , il y a six ou sept vingts ans , eussent naturellement trouvé la barbe un ornement convenable à un magistrat, pourtant, à force de voir pratiquer et d’entendre dire le contraire , ils perdoient cette idée naturelle. Mais d’où pouvoit venir une coutume si contraire à cette idée?

Une des raisons qui fait autant éloigner les hommes de la nature , et naître parmi eux des opinions qui lui sont contraires, c’est l’envie de se faire remarquer par des singularités: car comme la nature réglé le plus grand nombre en beaucoup de choses , on ne sauroit quelquefois se distinguer qu’en s’éloignant d’elle. Ainsi, il se peut faire que le parlement ne

vouloitpasqueles magistrats portassent de la barbe, alin de les distinguer des gens de cour, qui peut-être en portoient alors. Que sic’étoiten effet pour cette raison , ce devoit être une assez plaisante chose , à ce qu'il semble, de voir toute la galante et guerrière jeunesse de la cour de François I , chacun avec la plus longue barbe qu'il pouvoit avoir, pendant que messieurs de la grand’chainbre étoient rasés comme les mignons de Henri III le furent depuis.

C'est donc à notre esprit seul, entaché de mauvaise gloire , de se distinguer, à quelque prix que ce soit, qu’il faut se prendre de toutes les bizarreries qui paroissent dans les mœurs des hommes, et non pas à la nature , que nous forçons , et qui n’en peut mais. Cet amour de la singularité est peutêtre le vice de tous le plus à craindre, parcequ’il abolit absolument l’usage de la raison ; car, au lieu d’examiner si les choses qu’on veut faire sont bonnes ou mauvaises, il faut qu’on n’examine aulie chose , sinon si elles sont communes , ou si elles ne le sont pas. Cependant la nature ne nous donne pas pour réglé de nos actions de faire autrement que les autres, mais seulement de faire bien ; soit que par hasard le nombre de ceux qui font bien soit le plus grand, ou qu’il soit le plus petit, il ne lui importe pas. Si donc nous l’accusons dans ces rencontres, si les libertins prennent de cette bizarrerie de mœurs occasion d’établir leur incertitude de toutes choses , et leurs blasphèmes contre la lumière naturelle ; ce n’est pas qu’ils aient trouvé , après un examen solide, que c’est la faute de la nature ; mais c’cst qu'il faut nécessairement qu'ils

56 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, avouent que c’est la sienne , ou la nôtre : et l’amourpropre iet la vanité ne les laissent guère balancer entre ces deux partis.

Cependant quelque blâmables que soient ces bizarreries dans leur source, quand une fois elles sont établies généralement, il est du devoir d’un bomme sage de s’y conformer; parcequ’alors , ce seroit tomber daus le même vice de singularité qui les a produites , que de ne s’y pas conformer. Ainsi , le parlement avoit raison d’exiger de M. Olivier qu’il fit couper sa longue barbe , puisque c’étoit la coutume. Ce fut sagement fait à lui de s'y soumettre ; et il n’auroit pas été chancelier de France, comme il fut depuis , s’il eût été aussi jaloux de son poil que cette mere de la première race de nos rois fut jalouse de celui de ses enfants : car ayant le choix de l’épée ou des ciseaux, elle aima mieux leur voir trancher la tète que de les voir tondus.

Cependant , comme nous nous imaginons naturellement dans ces occasions que les antres sentent le changement qui s’est fait en nous aussi vivement que nous le sentons nous-mêmes , un homme devoi t apparemment être assez embarrassé de sa contenance , dans la première audience où il se trouvoit exposé tout rasé à la vue de tant de gens qui étoient accoutumés depuis long-temps à ne le point voir sans une longue barbe. On dira qu'il se fait bien un changement aussi subit pour les cheveux dans ceux qui se font religieux. Aussi voyons-nous qu’on les tient d’abord enfermés dans des cloîtres pour un long temps, pendant lequel le monde oublie leur figure : mais enfin , il n'est point d’objet si bizarre.

DISCOURS y. s7

à quoi les sens ne s'accoutument. Et pourquoi le trouverions-nous étrange, pendant qu’on voit tant d’esprits accoutumés à ne raisonner jamais juste , et tant d ames à faire du mal à autrui gratuitement?

Après ce premier degré de l’opinion , qui est , comme vous voyez, de pervertir les sens , il y en a un plus élevé , qui est d’anéantir la raison , en faisant que les hommes ne la consultent point du tout dans les choses qui sont le plus indubitablement de son ressort. Telle est la distribution de la gloire et des honneurs, qu’on ne réglé presque parmi les hommes que par la naissance , au lieu de les régler par la vertu, comme la raison le voudroit. Voici quelques réflexions de mon auteur sur ce désordre.

Que l'opinion nous ôte l’usage de la raison.

(y est une chose digne de réflexion dans la vie , que les conditions les plus relevées soient celles où l’on se connoit le moins en gloire, et où l’on prend plutôt la fausse pour la véritable. Il ne faut que considérer en quoi les grands mettent la leur, et en quoi le peuple met la sienne , pour reconnoitre cette vérité.

Quelques bonnes qualités d’esprit qu’aient les grands, ils font toujours consister leur principale gloire dans leur naissance; il n’est point de talent naturel si louable , ponr lequel ils voulussent être considérés plutôt que pour leur noblesse: quel-

58 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, ques uns même vont jusqu’à s’offenser qu'on les désigne par tonte autre qualité que par celle-là , et jusqu'à se cacher les plus excellentes , de peur de déroger à leur rang. Cela vient de ce qu'il semble que c’est les rabaisser que de les estimer pour des choses qui leur sont communes avec des gens sans naissance : ils ne considèrent pas que cette ressemblance leur est bien plus honorable que celle qu’ils ont par leur noblesse avec tant de gens sans mérite.

Mais il n’en est pas ainsi du peuple : il ne se trompe point comme eux dans le choix de la gloire dont il est capable; il ne quitte jamais la véritable pour courir après la fausse ; il n’est sensible qu’à ce qui est naturellement estimable et avantageux.

Un paysan ne croit point être plus qu’un autre , pour être fils d’un bon travailleur, mais seulement pour être bon travailleur lui-même , pour être sain, robuste, grand et fort, pour danser de meilleure grâce, ou pour mieux chanter au lutrin, qui sont toutes qualités réelles, solides et utiles, ou naturellement agréables. Voilà la seule gloire qu ils connoissent , et les sujets d’où ils la tirent; mais ils n’ont point appris de la nature à s’enorgueillir de la vertu de ceux qui ne sont plus , quelque proches qu’ils leur aient été par le sang : et ils s’aviseroient aussitôt de tirer vanité d’être nés unjour qu’il faisoit fort beau temps , que d’en tirer de l’estime où leurs peres étoieut dans leurs villages; car l’un et l'autre sont également ridicules.

Le mérite est donc purement personnel parmi

DISCOURS VI. 5f)

eux; et ceux qui ont étudié la nature dans leurs mœurs simples et sans art- peuvent avoir remarqué qu ils n’out point d’injure plus ordinaire que de se reprocher les uns aux antres qu’ils ne valent pas leurs peres: car c’est par-tout que la mémoire de la vertu dure plus que ceux qui l’ont possédée, et qu’on s’immortalise en la suivant ; mais bien loin que les gens du peuple rappellent le souvenir de celle de leurs parents pour leur tenir lieu de mérite , eomme on fait tous les jours parmi les grands, ils ne rappellent ce même souvenir que pour rendre les vices des enfants plus inexcusables.

Cependant s’il y avoit quelqu’un dans le monde à qui cette sorte de mauvaise gloire fût pardonnable, à qui il fût permis de se vanter de la vertu de ses peres , ce seroit assurément aux paysans plutôt qu'aux grands seigneurs. On peut , saus être téméraire, croire que la fidélité conjugale est une vertu moins générale parmi le grand monde que dans les villages ; que si cela est, c’est une chose assez bizarre que les grands, parmi lesquels la succession est la plus douteuse, soient ceux qui en tirent le plus de vanité, pendant que les paysans, parmi lesquels cette succession est presque certaine, ne s’en glorifient point du tout. Ainsi sont laits les hommes : il n’est point d’avantages dont ils soient si jaloux que de ceux qu’on leur pourroit contester avec plus de raison ; ils ne se tourmentent point pour se maintenir dans ceux dout personne ne peut douter.

Que si cette foule et cette déférence qui suit les pas des grands n’est que l’effet de la présomption qu’on a de la vertu d’une femme ; si toute la puis-

Oo DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, sance, les richesses, et l’autorité, qui sont possédées dans le monde par droit de succession, sont fondées uniquement sur la bonne foi des meres ; si tant de choses si réelles et si solides n’ont qu’un principe si suspect et si douteux , qui est le sage , qui , considérant ce qu’on déféré à une opinion si sujette à erreur, ne s’écrie: •< O fantôme! est-il de mérité dont «le pouvoir soit si grand que le tien?»

Cependant c’est sur cette charitable opinion , sur ce titre si léger et si sujet à caution, qu’on met des différencessi grandeseutreleshommes , qu’on réglé leurs biens et leurs honneurs. De là naissent encore tant de débats ridicules et de différents bizarres : car c’est ainsi qu’on doit appeler les difficultés qui naissent tous les jours pour les rangs et les préséances; dignes productions d’une cause si chimérique, et où les hommes n’ont point de honte de remuer toute sorte de machines pour remporter l’avantage imaginaire de passer le premier à une porte.

C’est principalement dans ces sortes de contestations manifestement ridicules que paroit la vanité de la noblesse du sang ; car la prérogative de rang en est assurément la dépendance la plus inséparable. Nous voyons tous les jours que les richesses, l’autorité et le crédit, en peuvent être séparés: ce ne sont donc pas les apanages naturels de la noblesse ; ce sont des effets trop solides pour dépendre nécessairement d’une cause si vaine : mais le rang lui demeure toujours; il est une production très uniforme de cette vénérable chimere, aussi vain et aussi imaginaire qu’elle.

On ne sanroit mieux former son jugement sur cette matière qu’en le réglant sur celui qu’un empereur moderne, comparable aux plus grands de l'antiquité., en a fait dans une occasion dont l’histoire a conservé le souvenir; jugement qui enferme tontes les réflexions précédentes, et où le mépris que ce prince , le plus puissant qui ait jamais été depuis Charlemagne, fait de toutes ces sortes de vanités de rangs et de naissance, montre Lien qu’il avoit autant d’horreur pour la mauvaise gloire que d’ardeur pour la véritable, et fait voir à l’œil la vérité de cette excellente parole de Tacite, « que ceux qui sa- « vent user de l’empire négligent les formalités(i). »

Pour comprendre toute l’étendue du sens de cette action de Charles -Quint, il faut se représenter la magnificence et la majesté sans égale de la cour de cet empereur à Bruxelles, c’est-à-dire dans le lieu de tous ses états où elle étoit plus belle, plus libre, et plus nombreuse, qui étoit comme le centre de sa puissance, et où les Allemands, les Italiens, et les Espagnols, se trouvoient tous en égale considération et sans aucune prééminence. Dans cette cour si qualifiée , et remplie de courtisans d'un rang dont il ne s’en trouve plus depuis le temps qu’à Rome on comptoit des rois parmi ce nombre, il faut encore s’imaginer deux femmes de la première qualité qui sont eu différent pour le pas dans une église, et dont l’empereur, apparemment pour empêcher les

(i) Apud quos jus imperii valet, iuania transmirtuntur. Tac. Annal, lib. i5.

62 DE L'USAGE DE L’HISTOIRE, querelles que cette contestation pouvoit faire naître, voulut être l’arbitre.

Qui pourroit se figurer les brigues , les cabales , les sollicitations, les recommandations, les titres, les mémoires, les préjugés, et enfin tous les moyens qu’on a coutume d’employer de part et d’autre dans ces occasions, et en même temps la patience et la sage tolérance de l’empereur de laisser évaporer toutes ces fumées à loisir sans en être aveuglé, bien loin de s’en entêter lui-même, comme la plupart des princes font de ces sortes de choses.

Qu’on se figure donc le j o ur qu’ il devoit j uger cette importante affaire arrivé, l’attente générale de tout le monde, les désirs et les espérauces opposées des divers partis, les gageures de fous, et les prédictions des prédictions des prétendus sages , le lieu et la solennité de l’assemblée , les cérémonies qui l’accompagnerent, la présence et l’inquiétude des divers partis, et la gravité de l’empereur; il n’est assurément personne, à présent non plus qu’ai ors, qui s’attendît que ce prince, pour tout réglement, dût ordonner comme il fit,» Que la plus folle des deux « passât devant. » Ce fut tout le contenu de son arrêt.

Cette parole n’a rien de fort subtil ni de fort relevé en apparence ; mais ce qui seroit une pure plaisanterie dan.s la bouche d’un particulier, pour réjouir une compagnie, est une censure dans la bouche d’un empereur en cette occasion , et une instruction excellente de la sottise de ces sortes de différents: car premièrement l’empereur suppose que toutes les deux étoient folles dans leur ambi-

tion ; et ensuite , pour faire voir le mépris qu’il fait île l’avantage qu’elles reclierclient si ardemment , il ordonne que cet avantage soit acquis à la plus folle des deux.

Que s’il étoit permis de comparer les productions de l’esprit de Dieu avec celles de l’esprit de l’homme , le j ugement de Salomon entre deux femmes avec celui-ci de Charles-Quint entre deux femmes aussi , peut-être que le dernier en date ne seroit pas moins estimable que le premier , à en juger par les seules lumières delà raison , à ne considérer ce premier que dans .Tosephe seulement et non pas dans l’Ecriture.

Car enfin, si cela se peut dire, l’expédient dont Salomon s’avisa pour découvrir la véritable mere de l’enfant contesté, quoiqu’il dût vraisemblablement réussir, n’ étoit pas entièrement certain: il est des femmes assez tendres naturellement pour ne pouvoir souffrir de voir démembrer un enfant quoique fils de leur ennemie; au contraire, il s’en est vu qui ont fait des choses aussi cruelles que de voir mettre en pièces leur propre enfant plutôt que de le céder à un autre : la haine a produit d’aussi horribles excès que celui-là. Mais, pour Charles-Quint, il étoit bien sur de terminer infailliblement le dilférent de ces deux dames en le décidant, comme 1 1 fit , d’une maniéré qui les fit renoncer toutes deux i leur prétention : car il est aisé de juger que ni l'une ni l’autre n’eut plus d’envie de passer la première après ce jugement.

Il est pourtant vrai que Charles-Quint éluda en ^ffet la question, et que Salomon la jugea régulièemcnt; aussi étoit-il du devoir de Salomon de le

64 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, faire, parceque la contestation étoit naturelle , raisonnable et louable: il est honnête à une mere de demander son fils ; ainsi la chose méritoit d’être décidée à la lettre : au lieu que la contestation dont Charles-Quint étoit juge, étant manifestement impertinente, c’eût été l’autoriser que de la juger régulièrement ; c’auroit été reconnoitre pour raisonnables ces sortes de difficultés: elle n’étoit pas digne d’être terminée autrement que par une raillerie violente , qui, sans toucher au fond de la question , fit seulement comprendre qu’il étoit ridicule de l’avoir proposée, et que toutes celles de celte nature ne méritent pas qu’on s’y applique sérieusement.

Ce n’est pas que l’empereur, qui avoit vu tant de cérémonies en sa vie, ne sût bien la nécessité qu’il y a de régler les rangs dans ces occasions : la hiérarchie politique a un ordre qui lui est naturel aussi-bien que l’ecclésiastique , et le réglement des rangs est une marque sensible de cet ordre ; mais ces rangs n’appartiennent qu’à ceux qui sont membres de cette hiérarchie , et seulement dans les occasions où ils agissent en cette qualité : ainsi il semble , à n’en juger que par le sens commun , qu'il est aussi ridicule de vouloir garder par-tout le rang des charges qu’il le seroit d'en vouloir porter toujours l’habit et les ornements.

Il n’y eut jamais de plus grand ennemi de la mauvaise gloire que ce prince. Toutes les actions de sa vie sont en cela de même caractère que ce jugement ; mais sur-tout il lui a quelquefois échappé sur-lechamp des réponses si énergiques sur ce sujet, qu’à

DISCOURS VI. fiS

peine l'antiquité, si féconde en bons mots, nous a laissé quelque chose d’égal.

C’est particulièrement dans ces sortes de trails imprévus qu’on doit étudier les véritables sentiments de l ame: comme les hommes n’ont pas le loisir de se déguiser dan6 ces occasions, on peut croire que la bouche y parle de l’ahondance du coeur; et c’est leur faire justice que de les juger là-dessus.

On conte donc, entre autres choses, que comme on parloit une fois devant Charles-Qnint d’uu capitaine espagnol qui se vantoit de n’avoir jamais eu peur, il répondit: « qu’il falloit que cet homme « n’eût jamais mouché de chandelle avec les doigts . «car, ajouta l'empereur, il auroît eu peur de se « brûler. »

Il faudroit un commentaire exprès pour remarquer tout ce qu’il y a de grand dans cette parole. On y voit l’opinion modeste et véritable que ce prince avoit de la bravoure, à qui il n’attribuoit rien audessus delà nature, comme faisoit l’Espagnol, (t qu’il ne faisoit pas consister, comme ce capitaine, dans une enliere insensibilité pour les dangers, mais bien dans la victoire que l’amour de la gloire remporte dans les coeurs généreux sur leur horreur naturelle pour la mort : horreur qui est proprement ce que nous appelons la peur.

11 paroit encore, par cette parole, qu’il n’est rien de si bas dans les plus viles maniérés du peuple dont un esprit bien fait ne puisse faire quelque bon usage : et qu’ainsi les grands perdent quelque chose à cette ignorance profonde où ils sont de la s. -réai. . 4

tifl DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, vie commune; ne fùt-ce que pour des métaphores naturelles et vives qu’ils en pourroient tirer, pour s’expliquer agréablement et familièrement lotit ensemble , et pour rendre de grands sentiments par des expressions qui soient à la portée tle tout le monde , comme lit Charles-Quint en cette occasion. Il n’y a rien de plus bas et de plus sale que la matière de sa réponse : combien de princes ont passé toute leur vie , sans savoir seulement si cela se faisoit ? On apprend bien des choses en voyageant sans cesse , et faisant toujours la guerre en personne, sur mer et sur terre, dans toutes les parties du inonde , qu’on n’appren droit pas dans le fond de l’Escurial. C’étoit en menant cette sorte de vie, que ce prince avoitappris qu’on mouchoit des chandelles avec les doigts, et quelques autres choses encore. Ce n’étoit pas une connoissance fort curieuse : cependant se ptut-il rien de plus noble que l’usage qu’il en sut faire dans cette occasion?

Enfin , pour revenir à notre sujet , on voit principalement , dans cette excellente parole, quel jugement ce prince faisoit de l’impertinente vanité et tle la mauvaise gloire de cet Espagnol , et quel mépris on doit faire de ces sortes de rodomontades si ordinaires dans le grand monde, et sur la bravoure et sur la noblesse. Mais faut-il s’étonner que tant de gens courent après les petites et les fausses gloires, puisqu’il en est si peu qui soient capables des grandes et des véritables?

■le souhaite que cette réflexion vous plaise autant qu’elle m’a plu ; car je vous avoue que c’est presque vtile de toutes qui m’a le plus touché. Les grands

DISCOU 11 S VI. 6?

scigueurs sout , à mon avis , les personnes du monde qui doivent aimer davantage ces sortes de considé rations; et ceux d’entre eux qui out joint un grand mérite à une naissance illustre ont beaucoup plus d’intérêt que le peuple à se plaindre de l’estime qu’on fait de la noblesse toute nue. Us y perdent plus que personne , s’ils aiment la gloire ; car quelque pure que soit leur vertu, quelque légitimes que soient les témoignages qu’on lui rend , la mauvaise coutume qu’on a de louer indifféremment tous les gens de qualité , fait que ces témoignages sont toujours suspects de flatterie parmi les hommes naturellement envieux et malins.

■le ne doute point que les spéculatifs qui considéreront ce jugement de Charles-Quint ne se moquent du sens que mon auteur y donne, et qu’ils ne l’attribuent à quelque raison politique que ce prince eut , pour ne point offenser une des plus considérables maisons de l’Europe , plutôt qu'à l’impertinence de la contestation.

Je ne trouve pas même étrange que vous me disiezqtte, relevant, comme je fais, 1 usagemoral de l’histoire, il semble que je veuille en faire négliger 1 usage politique, que vous prétendez être le plus naturel , le plus nécessaire et le plus important de tous ceux qu’on en peut faire ; enfin le plus propre et le plus excellent.

•Te n’ai qu’une chose à vous dire là-dessus ; c’est qu’excepté ceux qui sont appelés au maniement des affaires de l’état, par leur naissance, ou encore, si vous voulez, par un talent extraordinaire pour ces sortes de matières ; hors ces deux sortes de

68 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, gens , dont on ne peut nier que le nombre ne soit très petit en comparaison du reste des hommes , il n’est pas peut-être de foiblesse plus digne de risée dans tous les autres que l’étude de la politique. Ainsi, comme mon auteur avoit en yue, dans ses réflexions, de servir à tout le monde , il ne croyoit pas devoir s’arrêter à considérer l’bistoire d’un côté, qui ne regarde, avec raison, qu’un très petit nombre de gens , et qui ne peut être considéré du reste des hommes que par un principe de la folie la plus raffinée dont ils soient capables , qui est l’avidité de savoir tout autre métier que le sien, sur-tout celui des grands, et de s’embarrasser du gouvernement des états, pendant qu’on ne sait pas se gouverner soi-même.

Car enfin , il n’est point de plus visible effet de la mauvaise gloire dont la plupart des hommes sontentachés que la vanité qu'ils tirent de la connoissance de lapolitique , et la considération qu’ils prétendent s’attirer dans le monde , par la possession d’un art qui ne peut leur servir de rien : cette disposition d’esprit est sans doute la plus grande marque de l’admiration secrete qu’ils ont pour les grandeurs, de cette bassesse de cœur qui fait envier tout ce qu’on voit au-dessus de soi, de cette soumission intérieure de l’esprit et des sentiments , qui est une source inépuisable de préventions et d’erreurs ; et ainsi, l’un des plus grands obstacles à la véritable sagesse.

Voilà le fruit qu’on tire d’ordinaire des réflexions politiques. C’est ainsi que la sotte vanité de s’occuper des grandes ai fai res pervertit l’esprit , et ruine

de fond en comble le bon sens : et cela ne vient que de ce qn’on veut connoître les princes avant que de connoître les hommes ; au lieu qu’il faut connoître les hommes pour pouvoir couuoître les prince» , puisque les princes sont des hommes. Mais cet ordre si naturel est renversé parle plaisir ridicule que la plupart des gens se font d’avoir l’imagina! ion remplie d’objets magnifiques et la mémoire pleine de grands noms : ils se consolent ainsi de leur bas sesse effective par ces importantes chimères ; et , charmés de l’harmonie imaginaire qu’ils se représentent dans les états, ils négligent de travailler a établir dans eux-mêmes l’harmonie effective qui j pourroit être , entre leur esprit et la vérité , entre leurs désirs et leur pouvoir , entre leur fortune et leurs pensées. Semblables à ce tailleur célébré dans l'histoire , qui , ayant composé un livre de réglements , et le présentant à Henri IV, donna -sujet à ce roi de dire : « Qu’on lui allât chercher le chan- « celier pour lui prendre la mesure d’un habit. » Mon sentiment est donc , puisque vous le voulez savoir, que les grands ne doivent être eonsidéréspar le commun du monde dans l’histoire que comme dans la tragédie, c’est-à-dire que par les choses qui leur sont communes avec le vulgaire, leuis passions , leurs foiblesses et leurs erreurs ; et non par les choses qui leur sont propres et particulières en qualité de grands, qui sont celles que la politique considéré. Un roi de théâtre fera peu de pitié au peuple par ses malheurs , s’ils sont de telle nature que les rois seuls en soient capables ; comme pour avoir perdu une bataille ou un royaume par sa

7© DE L’USAGE DE L’HISTOIKü.

mauvaise politique ; mais si ce prince a perdu cette bataille , comme Antoine , pour n’avoir pu se résoudre à perdre des yeux sa maîtresse ; s’il a été chassé de sou royaume, comme le jeune Tarquin, pour avoir fait violence à une belle dame dont il etoit amoureux: alors, comme l’amour qui est la cause de ces malheurs est une chose dont tout le monde est capable, et qui peut faire tomber toutes sortes de personnes dans des inconvénients aussi considérables pour leur condition que ceux où ces princes tombèrent étoient considérables pour la leur, la représentation de leur malheur touche nécessairement tout le monde, intéresse tons ceux qui la considèrent; et, par les réflexions où elle les engage , purifie insensiblement dans leurs coeurs la même passion qui a causé tous ces désastres , en la réduisant à une médiocrité qui la rend incapable d’en pouvoir jamais produire de semblables.

Il arrive quelque chose de pareil dans les bons esprits en lisant l'histoire comme il faut la lire , c’est-à-dire en y considérant sur-tout les grands par ce qu’ils ont de plus personnel et de plus séparé de leur qualité, par les illusions de leur esprit et les foiblesses de leur cœur, par le détail de leur intérieur, leur vie secrete et domestique, qui sont toutes choses qui leur sont communes avec les autres hommes ; et non point par leur bonne ou mauvaise politique , qui ne regarde que les grands comme eux, C'est par cette réglé qu’on peut reconnoitre quel) sont les bons historiens ; car ils sont d'autant meilleurs, qu’ils entrent davantage dans tout ce détail ,

comme fait Plutarque, puisqu’ils en sont d’autant plus propres à tout le monde, et plus utiles.

Voilà quels sont les fondements de la prévention où étoit mon auteur contre les réflexions politiques: elle étoit si grande qu’il a évité d’en mêler quelque chose dans ses discours, avec autant de soin que d’autres l’auroient recherché ; car il lui étoit bien aisé de le faire, et de montrer que la bonne politique, aussi-bien que la véritable rhétorique, n’a d'autre fondement qne la véritable morale , qui est celle qu’il a eu dessein d’expliquer.

C’est ce qui paroîtra bien clairement parle discours suivant, où il considéré enfin l’opinion dans le dernier degré de son élévation, et comme dans le lieu de son triomphe. C’est l’opinion de religion dont j’entends parler, et dont les effets sont assurément plus étranges que tous ceux qu’on attribue à la magie. Vous verrez, par ce dernier discours de notre sage, que, quand les peuples sont une fois prévenus de cette opinion en faveur de quelqu’un ; quand ils sont pleinement convaincus qu’un homme a de la religion, il n’est rien de si hardi, et même de si irréligieux dans le fond, que ce quelqu’un-Jà ne puisse tenter impunément ; il n’est point d’action si visiblement artificieuse que cct homme ne puisse faire passer pour un chef-d’œuvre de piété.

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Que l’opinion rend tout recevable eu matière dé religion.

Tl n'est rien de plus commun dans l’histoire que de voir les ambitieux faire servir la religion à l’établissement ou à la conservation de leur autorité. Les exemples en sont infinis ; et il ne faut pas s’étonner que cette adresse leur ait presque toujours réussi, puisqu’elle est fondée sur l’inc ination naturelle et générale de tous les peuples à croire la providence et une divinité : mais n’y a-t-il point de raison plus particulière de ce succès ?

Le plus graud obstacle que les fondateurs des sec-: tes et des empires aient trouvé à leurs desseins, c’est l’aversion naturelle que les hommes ont pour se soumettre les uns aux autres, pour reconnoitre quelque supériorité de mérite ou de lumière. C’a été de tout temps parmi eux un moyen certain d’être exclus de toute sorte de prééminences, que de témoigner d’en prétendre quelqu’une, ou de croire la mériter. Aussi ces grands hommes se sont hien gardés de parler jamais des qualités extraordinaires qu’ils avoient reçues de la libéralité de la nature. Ils s’en sont toujours servis avec tant de circonspection , que, pendant que tous les autres les admiroient, ils setnhloicnt être seuls à les ignorer.

Ils ont encore, par la même raison, évité de se distinguer des autres, soit par le langage, soit par

les vêtements, enfin par toutes les singularités qui frappent les sens du vulgaire (1) ; affectations où les faux habiles ne manquent jamais de tomber. Ils ont dit de meilleures choses que les autres ; mais c’a été avec les mêmes paroles : ils ont fait de plus belles actions ; mais avec les mêmes armes qu’eux. Il n’a jamais paru qu’ils eussent dessein d’exciter ni envie ni jalousie ; ce qui fait le plus grand plaisir des âmes vulgaires.

Mais le plus heureux artifice dont ils se soient servis pour ne pas irriter l’orgueil des hommes et leur indépendance naturelle en les asservissant , c’est quand ces célébrés imposteurs ont donné lieu au peuple d’attribuer tout ce qu’il y avoit en eux d’excellent et au-dessus de lui , de l’attribuer à quelque communication secrete qu’ils avoient avec les dieux. Par cette adresse, tout ce qu’ils avoient de grand n’a plus choqué personne , parceque cela n’a plus été regardé dès-lors comme un mérite personnel ; ce que naturellement on n’aime pas à reconnoître : mais seulement comme l’effet du bonheur et du hasard , ou de la faveurdu ciel , qui se répand également sur les dignes et sur les indignes ; ce qui ne rabaisse ni les uns ni les autres.

Ainsi ce ne fut point à Zoroastre , à un autre homme, que les Bactriens se soumirent, mais plutôt à la divinité avec qui il communiquoit si assidûment dans ses retraites mystérieuses. Il n’appartenoit pas à Huma de donner des lois et une religion

(t) F.jusmodi res , et invidiam contrahunt in vita , et odiuin in oratione. AdHerenn. lib. 4-

aux premiers Romaius, mais bieu à la nymplie qui les lui avoit dictées. Mahomet n’étoit pas capable de se faire obéir en si peu de temps à tant de milliers d hommes, qui ne purent résister au merveilleux pigeon qu’ils voyoient lui venir parler si souvent à l’oreille: et, si l’on admira jadis à Rome les belles actions du plus grand des Scipions, c’est qu’il n'y avoit personne qui ne se crût capable d’en faire autant que lui, si on eût assisté aux conférences sécrétés qu’il avoit avec Jupiter dans le Capitole.

C’est sur ce même fondement que Cicéron , se trouvant un jour obligé d’entrer dans le détail de toute sa conduite contre Catilina, pour justifier quelqu’un qu’on accusoit d’avoir trempé dans sa conjuration ; et ce grand orateur voyant bien qu’un récit si glorieux pour lui étoit plus propre, dans sa bouche, à aliéner l’esprit de ses auditeurs qu’à les gagner, il crut devoir essayer de leur rendre ce récit moins odieux, en rejetant, dès l’entrée, sur une inspiration céleste , tout ce qu’il avoit fait de merveilleux dans celte occasion. «O dieux! s’écrie-t-il « d’abord dans cette pensée, dieux immortels (car « je veux vous rendre ce qui vous appartient , et je « ne saurois présumer si fort de ma capacité, que « de croire que j’aie pu de moi-même pourvoir à « tant d’accidents si grands, si différents, si im- « prévus, qui accompagnèrent l’affreux orage dont o cet état fut agité ) ! oui , c’est vous qui répandîtes « dans mon ame ce désir ardent de conserver ma « patrie ; vous qui me retirâtes de tout autre soin « pour m’appliquer uniquement au salut de la répu- « blique ; c’est vous enfin qui portâtes dans mou

DISCOURS VII. 7 s

« esprit des lumières si extraordinaires , à travers « toutes les ténèbres de rues erreurs et de mon igno- « rance (l). »

C’est ainsi que les plusliabiles entre ces fameux imposteurs ont voulu faire comprendre au monde, que les dieux ne les avoient favorisés de leur commerce que pour le bien et le service du public. De cette sorte, il sembloit au peuple que, bien loin qu’il eût aucune obligation à ses législateurs et à ses capitaines, ce qu’il n’auroit pas reconnu volontiers ; c’étoit , au contraire , ses législateurs et ses capitaines qui lui en avoient, puisqu’il étoit en quelque sorte cause que la divinité leur faisoit part de ses faveurs, que c’étoit uniquement pour lui et à son occasion : ainsi il ne faut pas s’étonner s’il n’eu étoit ni envieux ni jaloux.

Quoi qu’il eu soit, il est naturel que l’opinion qu’ils ont su donner qu’ils conversoient familièrement avec les divinités, et que le ciel leur communiquoit ses lumières, leur ait servi; que les peuples se soient soumis à ces marques plausibles de leu autorité; qu’on se soit fait honneur auprès des hommes des bienfaits des dieux : mais toute l’antiquité

(i) O dii imraortales (vobisenim tribuam quævestia suut: nec verô possum meo tantum ingenio date, ut tôt res, tantas, tam varias, tam repentinas, iu ilia turbulentissima tempestate reipublicæ , meâ sponte dispexerim ) ! vos profectû animam meam tune couservandæ patriæ cupiditate incendistis ; vos me ah omnibus cæteris cogitationibus ad unam salulem reipublicæ contulistis ; vos denique iu tantis teuebris erroris et inscientiæ clarissiimim lumen prætulistis menti mets. Cicer. pro Sylla.

76 DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, grecque et romaine n’a jamais vu que des hommes aient prétendu se faire houneur auprès des peuples, en faisant des libéralités aux dieux; elle n'avoit point porté l’usage de la religion jusque-là. Ce raffinement étoit réservé à ces derniers temps, et c’est dans une action de Louis XI qu’on en peut voir un exemple bien singulier : car quoique ce prince eût véritablement de la religion, et que la plupart de ses dévotions fussent sincères, il est bieu mal-aisé de faire ce même jugement de celle dont il s’agit ici ; de comprendre qu’un homme si avisé ait fait de bonne foi une chose aussi étrange; et qu’un excès de cette nature, dans un esprit comme le sien, ne doive pas être plutôt réputé pour artifice que pour extravagance.

Il ne faut, pour en être convaincu, que considérer le seul titre du contrat qu’il fit, et qui a donné sujet à cette réflexion. Voici comment la piece s'appelle : Transport de Loin s XI à La -vierge Marie de Boulogne du droit et titre du Jiej et hommage du comté de Boulogne , dont releve le comté de Saint-Pol , pour être rendu devant i image de ladite dame par ses successeurs, en 1478.

Il n’est point nécessaire de savoir le fond des affaires que ce prince avoit eues pour l'aequisition de ces deux terres : ce sont de ses sentiments dont il est question ici, et non pas des droits de la couronne. Il suffit de savoir qu’il crut que cet acte, tout bizarre qu’il est, étoit nécessaire ou utile au bien de ses affaires , puisqu’il s’en avisa , et qu’il le lit ; et ce trait, quelque hardi qu’il paroisse , doit passer près de nous pour le fruit d’une sagesse con-

sommée, et d’une longue expérience des jugements des hommes.

Il n’y a rien d’extraordinaire à consacrer, vouer , dédier, le revenu de ses terres au service de Dieu et de ses saints, à l’usage de ses ministres, à l’ornement de leurs temples et de leurs autels ; ni même à mettre ses états sous leur protection particulière. Le feu roi, de triomphante mémoire, lit une cérémonie de cette sorte pour tout son royaume à notre Dame de Paris ; et toute la religion des anciens , aussi bien que la nôtre , a reconnu avec raison ces sortes de dévotions pour très solides. En effet, ce n’est qu’implorer l’assistance du ciel en diverses manières ; et il n’y en sauroit trop avoir pour les hommes.

Cela est de la lumière naturelle, mais non pas de choisir des puissances célestes pour en faire les objets de notre libéralité ; qu’au lieu de leur demander, ou de feindre d’avoir reçu d'elles, on se soit ingéré de leur donner; comme si elles avoient besoin de nos bieus, ainsi que nous avons besoin des leurs; qu’elles en pussent jouir effectivement, ainsi que nous pouvons jouir îles leurs, de leurs lumières, et de leur intelligence, quand il leur plaît de nous en communiquer quelque rayon.

Cependant cela a réussi : ces sortes de libéralités pieuses, cette maniéré d’usage de la religion, a attiré la vénération des peuples; cela les a si bien trompés, que, quoique Louis XI fit profession ouverte de n’être pas sincere, comme on le voit par sa devise, il ne paroi t pourtant point qu’en ce tempslà personne ait soupçonné d’arlilice une dévotion si extraordinaire. Tant il est vrai que, quand on est s.-réu.. 5

une fois persuadé de la piété d'un homme, il n’est rien qu’il ne puisse entreprendre avec succès-, à la faveur de cette persuasion ; que la seule ombre d intérêt imaginaire que le ciel a dans ces sortes d’actions, que la sainteté des noms qu’on y mêle, peut aveugler le monde, jusqu’au point de l’empêcher d’en apperceVoir la hardiesse et la moquerie. Cela est tout-à-fait merveilleux: mais aussi, cela découvre d’autant mieux la nature de l’esprit humain , par ses plus foibles et bizarres côtés, qu’on ne se soit point avisé pour lors de trouver étrange qu'un homme contractât avec la Sainte Vierge tout comme avec un autre homme; et qu’il lui fit, du moins par fiction, accepter un présent qu’il lui faisoit, et dont il ne demeuroit pas moins maitre, après cette prétendue libéralité, que devant.

Car enfin, est-ce que les baillifs, prévôts, et autres officiers de la comté de Boulogne, quand on les auroit appelés les baillifs de la vierge, ses prévôts, et ses officiers, en dévoient moins obéir au roi? Est-ce que l'église de Boulogne jouissoit du revenu de la terre, et en étoit mieux desservie? Est-ce que le roi en étoit moins comte, pour avoir donné eette comté à la vierge? Non, assurément. Est-ce que le peuple d’alors ne voyoit pas tout cela comme nous le voyons? Il ne tenoit qu’à lui de le voir ; mais Louis XI voyoit encore mieux toutes ces choses que son peuple, ni que nous : cependant ce prince, si habile dans l’usage de tous les instruments de la politique , et qui avoit fait une étude si profonde de celui de la religion en particulier, qui l’avoit fait jouer de toutes les maniérés connues , crut qu'il

pouvoit impunément employer encore celle-ci, après l'avoir inventée, et l’étendre jusque-là sans danger : il jugea que les esprits étoient capables de la porter.

Il falloit connoitre leur nature pour se hasarder si avant : pour cela , il falloit savoir qu’il n’est rieu de si mince ni de si superficiel à quoi la religion du vulgaire ne soit capable de s’attacher; que les plus grossières apparences la satisfont et la limitent; qu’elle ne pénétra jamais au-delà; qu’il ne nous est rien de si difficile que de juger des esprits célestes à leur maniéré , et de n’y mêler rien de la nôtre; de ne leur attribuer jamais nos sentiments et nos mouvements, quelque incapables que nous sachions qu’ils en sont ; de n’oublier point les différences qui sont entre eux et nous, à leur avantage. Enfin, il falloit savoir que de tout temps l’esprit humain a eu un penchant naturel à consacrer ses opinions et ses passions, en les imputant aux divinités (i) ; que toute la religion des païens, pur ouvrage de la corruption de la nature, étoit pleine de ces sortes d’apothéoses; et que cette espece de ressemblance que nous leur attribuons avec nous , en les traitant en certaines choses comme des hommes, nous éleve en quelque sorte à leur hauteur, et console notre bassesse.

C’est ainsi que les hommes ont de tout temps détruit l’esprit de la religion, en faisant des actions de piété à leur manière ; qu’ils se démentent eni-

(i) Fingebat liaec Ilomerus immana ad deos transferens. August. Coufess.

Mo DE L’USAGE DE L’HISTOIRE, mêmes en tout, et que l'antipathie qu’ils ont dans le cœur, pour reconnoitre quelque chose au-dessus d’eux , combat incessamment l’évidence naturelle qu’ils ont dans l’esprit de la nécessité d’une religion : mais il n’est pas de plus sensible preuve de la vérité de cette religion, que de voir que, malgré cette même antipathie si générale et si naturelle à l’esprit de l’homme pour reconnoitre quelque chose au-dessus de lui, aucun pourtant n’ait jamais pu effacer de son ame l’opinion d’une divinité.

Voilà les principaux sentiments de mon auteur sur les effets de l’opinion. L’ordre que je me suis proposé dans ce recueil de ses discours voudroit que je vinsse à ceux des passions; mais il est bien juste de prendre haleine, avant que de m’engager dans une carrière si difficile, et dans laquelle tant de modernes ont couru, à mon avis, sans atteindre au but. En voilà assez pour essayer le goût du public, et peut-être trop pour lui plaire.

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