‹ Conjuration des Espangnols contre la République de Venise, et des GracquesChapitre 2 sur 9 · DES ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

DES ESPAGNOLS

Ï3e toutes les entreprises (les hoipmes il n’en est point de si grandes t|ue les conjurations :lecourage, la prudence, et la fidélité, qui. sont également requis dans tous ceuxqui yontpart,soutdes qualités rares de leur nature ; mais il estencore plus rare de les trouver toutes dans une même personne. Connue on se flatte souvent d’être aimé plus qu’ou ne l’est, surtout quand on mérite de l’être, et qu’on a pris soin de se faire aimer, quelques chefs de conjuration se reposent entièrement sur l’affection que leurs conjurés ont pour eux : tuais il n’y a guere d’amitié qui soit plus forte que la crainte de la mort. Que si cette affection est violente, elle prévient le jugement dans les rencontres inopinées : e.le n’est pas accompagnée de la discrétion nécessaire ; et la plupart des gens qui veulent extrêmement quelque chose témoignent trop de la vouloir.

Si un conjuré est si éclairé qu’il n’y ait aucune indiscrétion à craindre de sa part , il ne s’engage jamais si fortement d’affection que les autres : il connoit trop l’étendue et la vraisemblance du péril on il s’est exposé, et les divers partis qu’il peut pren dre pour s’en dégager ; il voit enfin que les avantages qu’il peut tirer de l’entreprise sont incertains , et que, s’il la révélé, sa récompense est assurée.

D’ailleurs la plus grande partie de la capacité des hommes n’est fondée que sur leur expérience, et ils raisonnent rarement juste dans la première affaire qui leur passe par les mains : les plus sages

s 4 INTRODUCTION,

sont ceux qui profitent des fautes qu’ils y commettent, et qui en tirent des lumières et des conséquences pour mieux se gouverner à l’avenir. Mais, comme il n’y a aucune comparaison , soit pour le péril , soit pour la difficulté, entre une conjuration çt quelque autre affaire que ce soit ; quelque expérience qu'on ait en toute autre matière , on n’en sauroit tirer aucune lumière , ni conséquence certaine, pour se bien conduire dans une conjuration. Pour n’y point faire de faute considérable, il seroit nécessaire d’avoir déjà été d’une autre ; mais il est rare qu’uu même homme soit de deux en sa vie. .Si la première réussit , les avantages qu’il en retire le mettent d’ordinaire en état de n’avoir plus besoin de s’exposer au même hasard : si elle ne réussit pas , il y périt; ou, s’il échappe, il n’arrive guere qu’il veuille courir le même risque une seconde fois'.

Il faut ajouter à ces inconvénients, que, quelque haine qu’on ait pour les tyrans, on s’aime toujours plus soi-même qu’on ne hait les autres : que ce n’est pas assez que des conjurés soient lideles, si chacun d’eux n’est persuadé que ses compagnons le sont aussi : qu’un chef doit avoir égard à toutes les terreurs paniques et aux plus ridicules imaginations qui leur peuvent prendre, ainsi qu’aux difficultés les plus solides qui se rencontrent dans son entreprise ; parceqne les unes et les autres sont également capables de la ruiner : qu’un mot dit pour un autre sujet, un geste fait sans dessein, peuvent faire croire qu’on est trahi , et précipiter l’exécution : qu’une circonstance du temps ou du lieu, qui ne sera d’aucune importance, suffit quelquefois pour

effrayer les esprits , par cette seule raison qu’elle n’aura pas été prévue : que de la maniéré dont les hommes sont faits, il leur semble toujours qu’on devine leur secret ; ils trouvent dans tout ce qui se dit et qui se fait devant eux des sujets de croire qu’ils sout découverts : qui se sent coupable prend tout pour lui.

Si toutes ces difficultés sont presque insurmontables dans les conspirations contre une seule personne, que sera -ce dans celles qui en attaquent un grand nombre à la fois, qui tendent à l’usurpation d’une ville ou d’un état entier, et qui, par cette raison, demandent beaucoup plus de temps pour les disposer, .et plus de gens pour les exécuter?

Ces considérations m’ont toujours fait regarder ces sortes d’entreprises comme les endroits de l’histoire les plus moraux et les plus instructifs ; et c’est aussi ce qui m’oblige à faire part au public de la conjuration qu’un ambassadeur d'Espague à Venise fit contre cette république en 1618 (i).

Je ne sais si mon j ugement est séduit par l’amour

(i) 11 est parlé de cette conjuration dans l’Histoire de Piani , liv. 3, p. 1 5ti, et au cinquième tome du Mercure Lançais de l’année 1618, p. 38, où on lit une lettre écrite de Venise le il mai de la même année. Les principales pièces dont ce récit est tiçé. comme la relation du marquis de Bedmar, la grande dépêche du capitaine Jacques Pierre au duc d’Ossone , la déposition de Jaflier, le procès criminel des conjurés , et plusieurs autres , se trouvent parmi les manuscrits de la bibliothèque nationale ; et le Squiltinio delta libertà vénal a , parmi les imprimés. Le reste est tiré de divers autres manuscrits

da sujet que j’ai entrepris de traiter ; mais j’avoue ingénument qu'ilmesemble qu’onne vit jamaismieux ce que peut la prudence dans les affaires du monde , et ce qu’y peut le hasard, toute l’étendue de l’esprit humain et ses bornes diverses , ses plus grandes élévations et ses foiblesses les plus sécrétés, les égards infinis qu’il faut avoir pour gouverner les hommes, la différence de la bonne subtilité avec la mauvaise, de l’habileté avec la finesse. Et si la malice n’est jamais plus haïssable que lorsqu’elle abuse des choses les plus excellentes , on en concevra sans doute beaucoup d’horreur, quand on verra, dans cette histoire, de très grandes qualités employées pour une fin détestable. Ainsi jadis un sage grec, voyant un criminel soutenir uue fausseté, au milieu des tourments, avec une constance merveilleuse, ne put s’empêcher de s’écrier : « O le malheureux , « qui fait servir uue si bonne chose à uu usage si « mauvais ! »

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