‹ Connais-toi toi-mêmeChapitre 1 sur 77 · HOUI.EVARD SAINT- GERMAIN · texte numérisé non relu

HOUI.EVARD SAINT- GERMAIN

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Le nombre et la diversité de connaissances que réunit aujourd'hui celui qui a reçu une éducation libérale, comme un avocat, un ingénieur, un administrateur, un professeur, un officier de terre ou de mer, un homme de lettres, un employé supérieur, un financier, un commerçant, etc., est vraiment extraordinaire. S'il n'a pas oublié ce qu'on lui a enseigné, il connaît l'ordonnance générale de l'univers, et il peut désigner par leurs noms les planètes qui tracent leur orbite dans la profondeur des cieux. Comme il a étudié les sciences naturelles, on lui a montré les types de toutes les espèces d'animaux, depuis le simple polype, qui étend ses longs bras au sein des eaux dormantes, jusqu'aux êtres perfectionnés qui occupent les degrés les plus élevés de l'échelle zoologique. Il connaît les familles des plantes qui couvrent la surface du globe, depuis l'algue et la mousse, rudiments de l'organisation végétale, jusqu'au chêne superbe orgueil de nos forêts. La terre n'a pas de secrets pour lui, car il a été initié à la dénomination des roches qui la composent et des minerais divers qui forment sa substance. L'air que nous respirons, l'eau qui couvre les trois quarts de notre globe, il sait leur composition, leurs propriétés, leurs qualités diverses. Pas un coin du globe, habité ou non habité, dont la géographie ne lui soit familière. Les livres, les cours des lycées et des Facultés lui ont révélé l'histoire exacte des actions sociales, guerrières et politiques du genre humain, depuis l'origine

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des sociétés jusqu'à nos jours. Il est versé dans l'histoire ancienne, aussi bien que dans l'histoire moderne ; et s'il n'est étranger à rien de ce qui concerne les arts, la philosophie, les guerres et les conquêtes des anciens peuples de l'Asie, de la Grèce et de Rome, il est également au courant des événements qui remplissent les annales historiques des temps modernes.

Et non-seulement il sait tout ce cjui se passe et tout ce qui s'est passé sur notre globe, non-seulement il connaît la composition du sol de notre planète, mais, par un miracle de la science contemporaine, il peut dire quels sont les corps, solides et gazeux, qui composent les astres qui gravitent à des milliards de lieues de la terre. Il sait qu'il y a dans le soleil de l'oxygène et de l'hydrogène, et que l'on trouve du fer, de la magnésie, de la chaux dans Mars, dans Vénus ou Jupiter. Il peut répondre, en un mot, de ce qui existe dans des astres qui circulent à des milliards de lieues de nous.

Il n'y a qu'une seule chose qu'il ne connaisse pas.

C'est lui-même.

Ce rival de Pic de la Mirandole, qui raisonnait deomnirescibili, est incapable de dire ce qui compose son doigt, ce que renferme sa tête ou sa poitrine. Si on lui demande comment il respire, comment il digère, pourquoi son cœur bat, comment il perçoit une sensation, il reste court, ou dit des énormités. Il prend sa poitrine pour son estomac. S'il est affligé d'une inflammation des fosses nasales, il accuse un « rhume de cerveau ». Il appelle « nerfs » les tendons. D'une personne affectée d'une maladie de l'estomac, il dit « qu'elle a \e pylore », et s'il est essoufflé, pour avoir tro}) couru, il dit « qu'il a la rate ».

Cette bizarre contradiction dans l'éducation publique est d'ailleurs de date fort ancienne.

L'antiquité grecque avait })Osé, par l'organe du plus illustre de ses penseurs, le principe de se connaître soi-même. rvwTi Geauxdv (co7in««s-fot^oM»ême), avait dit Platon. Malheureusement, lesforîcs têlos de la Grèce, qui ne s'inquiétaient que d'idées spécula-

lives, réduisaient l'homme à son élément intellectuel, et fermaient volontairement les yeux sur son organisation physique. La philosophie grecque composa la plus admirable et la plus profonde analyse de l'homme moral ; .mais elle abandonna, de parti pris, ce qui concerne la structure et le mécanisme du corps humain à quelques observateurs obscurs, appartenant à une profession spéciale, c'est-à-dire aux chirurgiens des gymnases et aux médecins des carrefours.

La philosophie de tous les peuples modernes [est la continuation pure et simple de celle qui fut fondée, sous les cieux d'Athènes, quatre cents ans avant Jésus-Christ. C'est pour cela que depuis Socrate et Platon on a continué, à travers l'époque romaine, à travers le Moyen âge et jusqu'aux temps modernes, à ne considérer dans l'homme que le côté intellectuel et moral, c'est-à-dire à ne se préoccuper que de ce qui ne se voit pas en nous, et à négliger ce qui se voit. Le y''^''' asautov a été compris dans le sens de connaître seulement les facultés de l'àme humaine ; el, comme au temps de Platon, on laisse aux seuls chirurgiens et médecins l'étude de l'homme physique.

Il m'est souvent arrivé de me prendre la tête à deux mains, el de me demander, avec la plus forte contention d'esprit dont je sois capable, pourquoi la sagesse des nations a décrété que l'étude de la structure de l'homme serait interdite au public, alors que l'on pousse, par tous les moyens possibles, à l'étude de la nature et des sciences en général ; pourquoi la connaissance des animaux est officiellement recommandée, celle des plantes hautement préconisée, pourquoi, en un mot, l'étude de la nature entière est reconnue de bon aloi, à la condition d'en excepter l'homme, considéré au point de vue anatomique et physiologique.

Je n'ai jamais pu trouver de réponse satisfaisante à la question ainsi posée.

On a dit que l'homme du monde ou le jeune élève, lorsqu'ils ont l'imprudence d'ouvrir des livres de médecine, y prennent les plus fausses notions, et qu'appliquant à eux-mêmes l'objet de

leurs lectures, ils s'imaginent éprouver toutes les maladies dont ils lisent la description. D'abord, le fait est très-contestable. Quand j'étais élève en médecine, je ne m'imaginais nullement être tuberculeux parce que je voyais des phthisiques dans une salle d'hôpital, ou hydropique parce que j'avais sous les yeux un cas d'hydropisie ; et j'ajoute que je n'ai jamais remarqué pareille erreur de jugement chez aucun de mes camarades. Toutefois il ne s'agit pas ici de médecine. Il est question de l'homme considéré dans l'accomplissement de ses fonctions physioloo-iques, de l'homme très-bien portant. Il s'agit de savoir s'il est raisonnable d'interdire aux personnes instruites la connaissance d'elles-mêmes; et alors qu'on leur recommande l'élude des sciences les plus variées, de proscrire le plus léger coup d'œil jeté sur leur propre organisation.

A ce point de vue, il nous semble que poser la question, c'est la résoudre, ou, pour mieux dire, que la règle consacrée, la coutume existante, est le comble de l'absurdité. Vous me fatiguez la tête à étudier la géographie des lieux les plus lointains, et qui me sont quelquefois fort indifférents, et vous m'interdisez la physiologie humaine, cette géographie intime et personnelle, qui me serait bien plus utile ! Tous voulez que je m'intéresse à l'étude de la nature entière, et que je me désintéresse de l'étude de moi-même ! Vous voulez que je m'inquiète de ce qui se passe dans la iune, et que je reste indifférent à ce qui se passe dans ma poitrine !

Quels inconvénients , quels dangers pourrait donc offrir la vulgarisation des notions de physiologie humaine? J'avoue n'en apercevoir aucun. En revanche, l'utilité générale de ce genre de notions est d'une évidence à frapper tous les yeux.

Si vous aviez des notions exactes sur les divers organes de votre corps et sur leur mode normal de fonctionnement, vous sauriez toujours vous rendre compte de leur bon étal, des dangers qui peuvent les menacer, ou des altérations qu'ils ont subies. Quand on connaît le mécanisme de la digestion, de la

respiration, de la circulation du sang, de l'innervation, on est renseigné, par cela même, sur la manière de surveiller, de diriger l'accomplissement de ces fonctions. La physiologie est le guide naturel et obligé de l'hygiène. Pour prévenir les dérangements d'un appareil mécanique, ne faut-il pas commencer par connaître les rouages de cet appareil?

Si vous êtes souffrant, les notions de physiologie vous seront de la plus grande utilité, en ce sens que vous donnerez au médecin des indications nettes, certaines, qui l'éclaireront tout de suite, l'empêcheront de faire fausse route, et faciliteront singulièrement l'interrogation du malade, cet élément essentiel du diagnostic. Vous répondrez mieux à ses questions sur le point qui est le siège de la douleur, et sur les sensations que vous éprouvez; vous comprendrez mieux ses recommandations, ses explications, ses réponses aux questions que vous lui adressez vousmême, réponses que l'homme de l'art proportionne au degré de savoir qu'il reconnaît chez son malade.

Secourir son semblable est une des grandes satisfactions du cœur. Quelques notions de physiologie pourront vous être fort utiles dans ce cas.

Une personne tombe devant vous, subitement privée de la parole et du sentiment. Comment la secourir, si vous ne connaissez rien en physiologie ?

Dans une circonstance pareille, le roi Louis-Philippe donna un exemple qu'il est bon d'enregistrer. Pendant un de ses voyages en Normandie , un de ses piqueurs, frappé d'une attaque d'apoplexie, tombe de cheval et reste étendu sur la route. Le roi, qui avait reçu, pendant sa jeunesse, écoulée en Suisse, une teinture de médecine et d'anatomie, est saisi de pitié pour le malheureux serviteur. Il s'improvise chirurgien. Avec une lancette, il ouvre la veine du bras de l'apoplectique, qui revient bientôt à la vie, pour remercier son bienfaiteur et son maître. Qui ne serait heureux de pouvoir imiter, dans un cas analogue, l'acte de touchante charité d'un roi de France ?

Toute une catégorie de personnes, en ville cl dans les hôpitaux, est préposée aux soins des malades : gardes-malades, infirmiers, sœurs d'hôpital, etc. Croyez-vous que leurs soins ne seraient pas plus elUcaccs, s'ils possédaient des notions d'anatomie et de physiologie? On a créé à Paris, en 1877, une École de gardes-malades, et l'on n'a pas manqué de faire à ces apprenties dans l'art de secourir son semblable des cours d'anatomie et de physiologie, en même temps que des cours de pansements et de petite chirurgie. Les saintes filles de Dieu qui, sous le nom de Sœurs de charité^ de Sœurs de Saint-Joseph, de Sœurs de Don-Secours, etc., accomplissent, par devoir religieux, les fonctions de gardes-malades, et consacrent si noblement leur vie à soulager et à consoler ceux qui souffrent, n'accompliraient-elles pas mieux encore leur mission chrétienne, si elles possédaient des principes sommaires de physiologie?

Votre jeune enfant est pris d'un mal subit, et comme il est hors d'état d'expliquer le siège et la nature de son mal, c'est à vous à le deviner, à chercher, en attendant l'arrivée du médecin, le point souffrant et la cause du mal. Comment pourrez-vous secourir votre cher petit malade, si vous ignorez absolument la structure et l'organisation du corps humain?

Si les mères connaissaient exactement le mécanisme des fonctions de la vie, et les ménagements que réclament les organes des enfants, toujours si délicats, elles prodigueraient à ces jeunes êtres des soins mieux raisonnes. Leur tendresse, pour être éclairée, n'en serait pas moins vive, et elle serait plus efficace. C'est dans l'enfance que se forme le tempérament ; c'est alors que la vision prend les caractères, laforce et la portée qu'elle conservera dans l'àgc mûr, que les organes des sens et l'intelligence se modèlent pour le reste de la vie. C'est donc alors que les parents doivent surveiller avec vigilance la formation du tempérament, le développement de l'esprit et des sens. Une mère instruite fait les hommes sains et robustes.

Si les jeunes gens se rendaient bien compte des fonctions de réconomie vivante et des limites dans lesquelles il convient de renfermer l'exercice de ces fonctions, ils ne commettraient point ces abus de régime, ces excès de veille et de fatigues, ces mille infractions déplorables et ces légèretés que nous leur voyons commettre, qui détruisent leur constitution, et qui leur préparent souvent le sort le plus misérable dans le cours de leur vie entière.

Si les jeunes filles connaissaient le rôle immense que joue dans l'organisme le système nerveux, elles sauraient dominer leur impressionnabilité excessive. Par un exercice convenable du système musculaire, elles réussiraient à prévenir ces maux de nerfs qui, après avoir tourmenté leur jeunesse, seront le fléau de leur âge mûr. Ces jeunes filles seront d'ailleurs mères plus tard. N'est-il pas de la plus haute importance de les instruire de bonne heure, autant en ce qui les concerne pour le présent comme jeunes filles, que pour les devoirs qu'elles auront à remplir un jour comme mères?

Si les instituteurs étaient en possession de connaissances biologiques, ils sauraient convenablement faire alterner, chez leurs jeunes élèves, les soins et les exercices du corps avec la culture de l'esprit; ils proportionneraient à l'organisation de chaque enfant la dose relative d'exercice physique et de travail intellectuel.

Parents et instituteurs, c'est à vous de veiller sur l'éducation physique et morale de la jeunesse. Comment pourrez-vous le faire, si vous ignorez les éléments de la question ? Si, au contraire, vous êtes initiés au mécanisme du corps humain, vous l)Ourrez procéder en toute confiance à cette œuvre salutaire, et le succès couronnera vos efforts. En dotant les jeunes garçons et les jeunes filles d'un tempérament robuste, vous ferez asseoir au foyer domestique la santé, la paix de l'àme, l'aisance et la moralité, sources de bonheur dans la vie.

Ces considérations auront, nous l'espérons, apporté dans l'es-

prit du lecteur la preuve suffisante de cette assertion, que la diffusion, la vulgarisation des notions de physiologie humaine, rendrait au public des services signalés. Reste seulement à savoir si l'on peut se flatter de présenter, avec quelque espoir de réussite, ce genre de connaissances à des lecteurs qui n'y sont aucunement préparés par des études antérieures. Ici vient donc naturellenient l'exposé du plan de ce livre et du système que l'auteur a suivi pour essayer de rendre accessible à tout le monde les faits principaux de la physiologie humaine.

Pour écrire ces Notions de jjJiysiologie à Viisage de la jeunesse et des gens du monde, l'auteur s'est demandé quelles sont les fonctions de l'économie vivante qu'il importe le plus de connaître, et, ai)rès avoir arrêté la liste de ces fonctions, il s'est attaché à les décrire avec exactitude et clarté.

L'ouvrage que l'auteur présente au public désireux de se conformer au Yvo)Tt ffiauTÔv, pris dans le sens moderne, se compose d'une série de chapitres, dont voici les titres :

. I. — Comment on digère.

Y. — D'où vient la chaleur de notre corps ? YI. — D'oîi vient la pensée?

VII. — Quels sont les agents de la sensibilité? YIII. — Quel est le mécanisme de la vue, de rouie, du goiU, de l'odorat, du tact?

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