Voici ce passage
« Il y a de plus grandes choses encore à remarquer sur la vision par réfraction, car il est facile de comprendre, d'après les règles qui précèdent, que les objets les plus étendus peuvent paraître très-petits, les plus éloignés très-rapprochés, et de même à l'inverse. Car on peut façonner des corps transparents et les combiner, par rapport à l'reil et aux choses, de telle manière que les rayons, étant brisés plus ou moins, suivant qu'on le désire, on puisse voir une chose rapprochée ou éloignée, lire les petites lettres à une grande distance, compter les grains de sable et de poussière, à cause de la grandeur de l'angle sous lequel ils seront vus. Un enfant pourrait nous apparaître comme un géant, un homme comme une montagne, une petite armée comme une grande. Nous ferions en quelque sorte descendre sur la terre le soleil, la lune, les étoiles; nous les ferions de même paraître sur la tête de nos ennemis ; et beaucoup d'autres choses semblables, telles que l'esprit humain ignorant de la vérité ne Ijs pourrait soutenir. »
Roger Bacon ajoute :
« Si un homme regrrde les lettres et d'autres petites choses à travers un cristal
446 LES GIXQ SENS.
connus qu'assez longtemps après la mort de ce grand homme, à jamais illustre par son génie et ses malheurs.
On ne peut dire exactement par quelle suite d'idées scientifiques l'inventeur des besicles réalisa sa découverte. Cet inventeur fut un gentilhomme de Florence, Salvino Armato. Ce fait, longtemps entouré d'obscurité, est aujourd'hui bien établi.
On lit dans un manuscrit, Traité de conduite, écrit en 1299 par un Florentin, Popozo di Sandro : « Je suis tellement accablé par l'âge, que je ne puis ni lire ni écrire sans des verres nommés lunettes, nouvellement découverts au profit des pauvres vieillards dont la vue s'affaiblit. »
Le Dictionnaire de l'Académie délia Cru^ca rapporte, au mot Occhialc ;lunette), ce texte manuscrit de Philippe Pandolfieri, cité dans un discours imprimé de frère Giordano de Ridalto : // ny a pas encore vingt ans qu'on a découvert l'art de faire des luneltex. Ceci s'écrivait en 1305, et Giordano mourut en 1311. Giordano hibitait près d'Armati, et il a dit dans un de ses ouvrages : J'ai vu celui qui découvrit et fabriqua le premier les lentilles, et je m'entretin!< avec lui.
On lit dans l'ouvrage intitulé Florence illustrée, par Léopold del Migliore, antiquaire florentin :
« 11 est un autre souvenir d'autant plus précieux que, par son moyen, nous parvenons à savoir que le premier inventeur dos lunettes fut un gentilhcmime florentin, le seigneur Salvino Armato, petit-fils d'Armato, de noble origine, qui laissa le nom des Armati encore en usage aujourd'hui à
la petite ruelle située derrière le Centaure Et l'on peut voir l'effigie de
ce personnage, étendu, en habit civil, sur une grande dalle de l'église, avec l'inscription suivante :
Qui diace
Salvino d'Armato degli Armati
Di Firenze
Inventer degli occhiali
Dio gli perdonie a peccata
Anno D. MCCC XVII
(Ci-gît Salvino Armato d'Armati, de Florence, inventeur des lunettes. Dieu lui pardonne ses péchés. Aimée 1317.)
A la prière de l'opticien Charles Chevalier, un savant florentin.
ou un verre, ou un autre c^rps transparent placé sur les lettres, et que ce corps soit une portion de splière moindre que la moitié, dont la convexité soit tournée du côté de lœil, il verra beaucoup mieux les lettres, et elles lui paraîtront plus grandes. »
M.Tito Piilili, chercha et retrouva ce tombeau clans une église de Florence. Arthur Chevalier, dans un ouvrage intitulé Hygiène de la vue, publié en 1862, a donné le dessin de ce tombeau, c}ui a existé jusqu'au milieu de notre siècle, et n'existe plus aujourd'hui, mais dont Charles Chevalier avait reçu une photographie. La figure 118 est une reproduction de la gravure donnée d'après cette photographie par Arthur Chevalier, dans son Ilyrjiène de la vue.
^Q.n Dl ACE
S\L\T/.0 D\R>L\TO DEGLI yiMvf'l
DI MIENZE
ÎNATXTOÎl DECLI OCCHIALT
DIO GLl PERDO^IE APECCATA
i,AN'NO D MCCCXMl
Fiy. 118. Tumijraii ilr ^ulviiio Aruiato, a l-'lorence.
On a attribué quelquefois, d'après François Redi, l'invention des besicles à un religieux de Pise, le frère Alexandre de Spina. On lit dans une chronique latine contenant le récit de la mort du frère Spina (1313) une phrase dont voici la traduction :
« Frère Alexandre de Spina, homme bon et modeste, avait le talent de
reproduire tous les travaux qu'il voyait ou qu'on lui décrivait. Il fit des lunettes dont Finventeur ne voulait pas lui enseigner la fabrication, et il communiqua de bon cœur ses procédés. »
Alexandre de Spina ne fat point l'inventeur des lunettes. On ne saurait contester celle invention au genlilhonime florentin Salvino Armato. Seulement, Spina ayant vu, par hasard, une paire de besicles entre les mains d'une personne qui refusait de lui en donner l'explication, conslruisil lui-même des besicles. C'est ainsi que plus tard Galilée devait construire une lunette astronomique d'après la description qu'on lui avait fait parvenir de Paris.
Ce fut sans doule le frère Alexandre de Spina qui le premier s'avisa de disposer les besicles de manière à pouvoir les porter sur le nez, et de là vient l'erreur qui fait attribuer à ce moine, au préjudice de Salvino Armato, l'invention qui nous occupe. Spina ne s'occupa des besicles que d'après les descriptions vagues ([ui lui avaient été faites des essais de Salvino Armato.
On peut assigner pour époque à la découverte de Salvino Armato l'intervalle de temps qui s'est écoulé entre 1280 et 1300.
La France ne tarda pas à être mise en possession de celle utile découverte. Le Roman de la Ro>ie, achevé en 1300, sous Philippe le Bel, par Jean de Meung, parle, sous le nom de miroirs, de plusieurs sortes de lunettes, tant de celles qui grossissent les objets que de celles qui les diminuent.
On ne sera donc pas surpris d'apprendre qu'il soit fait mention des lunettes dans les ouvrages des médecins du xiv siècle. Gordon, professeur de médecine à Montpellier, disait, dans un ouvrage publié en 1305 : « Ce collyre a une telle vertu, qu'il peut mettre un vieillard en élat de lire les caractères les plus fins sans le secours des luneltes. »
Guy de Chauliac, en 1363, dans sa Grande chirurgie, cile des recettes pour la conservation de la vue ; puis il ajoute : « Si ces collyres ne réussissent pas, vous aurez recours aux lunettes. »
Les premiers verres de lunettes furent faits par des moines. Peu de temps après, celle fabrication s'organisa, et l'on vit des ouvriers spéciaux s'occuper de la taille et du polissage des verres. On nommait ces ouvriers lunettiers. C'est à Murano, faubourg de Venise, que se fabriquèrent, de très-bonne heure, les meilleurs verres de lunettes.
Fig. 119. Le fils de Jacob Melzu découvre par hasard la manière de construire la lunette aslronomiquc.
Parmi les artistes lunetiers, citons Benedict Spinoza, qui, en même temps qu'il travaillait au progrès de la philosophie, gagnait sa vie à Amsterdam, par le travail de ses mains, en taillant et polissant des verres de lunettes.
En Allemagne il existait un grand nombre de lunettiers. De ce nombre étaient Jean Lappey et Jacob Metzu.
Si nous avons rapporté avec quelques détails l'histoire de la découverte des besicles, c'est que nous désirions signaler l'invention, éternellement mémorable, qui fut la conséquence de la découverte des besicles, et qui s'accomplit dans la boutique d'un simple lunettier de Middelbourg. Nous voulons parler de la découverte de la lunette astronomique.
On a souvent traité de fable ou d'historiette ce que les auteurs racontent touchant l'invention de la lunette astronomique, réalisée dans la boutique d'un opticien de iMiddelbourg, Jacob Metzu. Nous croyons pourtant le fait très-authentique. Le mathématicien La Hire, à la fin du siècle dernier, le rapporte en ces termes, dans les Mémoires de r Académie des sciences de Paris :
« Le fils d'un ouvrier d'Alcmaer, nommé Jacques Metius, ou plutôt Jacob Metzu, qui faisait dans cette ville de la Xord-Hollande des lunettes à porter sur le nez, tenait un jour d'une main un verre convexe, comme sont ceux dont se servent les vieillards, et de l'autre main un verre concave, qui sert à ceux qui ont la vue courte. Ce jeune homme ayant mis, par amusement ou par hasard, le verre concave proche de son œil, et ayant un peu éloigné le convexe qu'il tenait au devant par l'autre main, s'aperçut qu'il voyait au travers de ces deux verres quelques objets éloignés beaucoup plus grands et plus distinctement qu'il ne les voyait auparavant à la vue simple. Ce nouveau phénomène le frappa; il le fit voir à son père, qui sur-le-champ assembla ces mêmes verres et d'autres semblables dans des tubes de quatre ou cinq pouces de long.
« Telte est l'origine des lunettes d'approche, qui furent connues d'abord sous le nom de lunettes de Hollande ou de Galilée, i
La Hire ajoute, avec raison, lunettes de Hollande ou de Galilée, car chacun sait que Galilée construisit une lunette astronomique, d'après le bruit public qui lui fut transmis de l'existence de cet instrument.
Voici comment Galilée, dans son ouvrage le Courrier céleste [Nunlius sidereus\ raconte ce curieux événement :
a 11 y a environ dix mois, en mars 1610, Ton m'apprit qu'un cer-
tain Hollandais avait imaginé {cJaboralum) une lunette (pei^spicillum) à l'aide de laquelle se voyaient les objets éloignés aussi clairement que s'ils fussent rapprochés. Cet instrument servait déjà à faire quelques expériences {nonnulla cxperientia circi(mferebantur) , auxquelles les uns ajoutaient foi, tandis que les autres les niaient. C est ce qui me fui confirmé peu de jours après dans une lettre que m'adressait de Paris le Français Jacques Badouère. Tout cela me fit appliquer tout entier au moyen d'arriver à l'invention d'un instrument semblable et j'y parvins peu de temps après (paido post), à l'aide de la théorie des réfractions. Je me construisis donc d'abord un tube de plomb, aux extrémités duquel j'adaptai deux verres de lunette (duo vitrea perspicilla), qui avaient tous deux, d'un côté une face plane , tandis que de l'autre l'un des verres était convexe et l'autre concave {(unbo ex altéra parte plana^ ex altéra vero imum spJiœricum convexum, alterum verocarmn aptavi), puis, approchant l'œil de la face concave (oculaire), je regardai des objets assez grands et rapprochés (objecta satis magna et propinqua inluitus suin). Ces objets paraissaient trois fois plus près et neuf fois plus grands que par la vue naturelle. Je me suis ensuite fabriqué un instrument plus exact [cxactiorem mihi elaboravi), qui grossissait les objets plus de soixante fois. Enfin, n'épargnant aucune peine ni aucune dépense, je suis parvenu à me construire un instrument (organum) si excellent, qu'il m'a mis à même de voir les objets mille fois plus grands qu'à la simple vue. 11 serait superflu d'énumérer les avantages que fournit l'emploi de cet instrument, tant sur terre que sur mer. Mais, laissant là les choses terrestres, j'ai dirigé mes recherches vers le ciel, en commençant par la lune. »
C'est la découverte des besicles qui a conduit à la construction de la lunette des astronomes, et cet instrument a été l'origine de tous les progrès faits par l'astronomie dans les temps modernes, le point de départ de toute la révolution scientifique et philosophique, dont notre siècle peut apprécier les résultats. C'est pour cela que nous nous sommes livrés à celte digression.
Cela dit, revenons à notre sujet, c'est-à-dire aux lunettes à l'usage des myopes et des presbytes.
Au verre incolore des premières besicles on substitua, au siècle dernier, les verres colorés, tant pour reposer les yeux fatigués que pour combattre les ophthalmies.
En 1746, on mettait aux besicles des verres de toutes couleurs. Les principales étaient : le vert céladon, le vert pré, le vert de mer, le bleu clair, le gros bleu, le jaune, le violet, la couleur de vin et le rose. Les gens à lunettes devaient produire un effet bien singulier en passant dans les rues, porteurs de tous ces verres diversement colorés.
On a longtemps donné la préférence aux lunettes à verre coloré en vert. Réveillé-Parise, dans son Hygiène oculaire, publiée en 1816, cite cette couleur comme la meilleure pour la vue.
« La couleur verte, dit Réveillé-Parise, est celle qui remporte sur les autres, sans contredit. Qui ne sait que ce rayon, qui occupe le milieu de l'échelle optique, est le plus doux et le plus agréable de tous ? La couleur verte est la couleur favorite de la nature ; elle l'a tellement prodiguée et
Fi-. 1-20. Galilée.
variée dans son inépuisable iV-condité, qu'on ne trouve pas deux plantes dont le vert soit parfaitement identique. »
Béer, médecin oculiste, dans un livre publié en 1802, parle des teintes verte, bleue ou jaune, que l'on donnait, de son temps, aux verres de besicles. Mais il déclare, avec raison, que toutes ces teintes sont mauvaises pour la vue.
Aujourd'hui, on ne se laisse plus aller à cette fantaisie de couleurs, car les yeux ne s'en trouveraient pas bien. La teinte pré
férée pour les verres des besicles est celle dite noir-gris, ou teiiite fumée, qui fut proposée pour la première fois, en 1817, par l'opticien Charles Chevalier. On ne se sert que dans le cas d'ophthalmie des verres noirs ou vert foncé.
On fit d'abord usage, pour les besicles , de verres à simple courbure, concave ou convexe. Mais, après la découverte des lentilles biconvexes et biconcaves, on construisit les lunettes avec la même courbure des deux côtés, ce qui augmenta la force des verres, sans ajouter à leur épaisseur.
Outre les verres courbes à l'usage des myopes et des presbytes, les opticiens fabriquent des verres plans, dits conserves. Il est bon de les prendre de la teinte fumée, qui repose mieux les yeux que le verre incolore.
La rétine est quelquefois d'une sensibilité si exquise que l'œil supporte difficilement la plus faible lumière. Cet état physiologique, ou plutôt pathologique, s'appelle nyctalopie. L'individu qui en est affecté, voit dans l'obscurité, comme les chats. En revanche, il y voit à peine en plein jour, l'organe de la vue étant ébloui par la lumière d'une intensité normale.
Les ouvrages d'oculistique parlent d'un gentilhomme anglais qui, enfermé dans une prison tout à fait obscure, parvint graduellement à distinguer ce qui se trouvait dans ces ténèbres. Mais lorsque, au bout de dix ans, au terme de sa captivité, il fut rendu à la lumière, il était aveugle; il ne recouvrait la vue que la nuit, ou dans l'obscurité. Les bords de sa pupille, prodigieusement dilatée pendant son séjour dans une noire prison, se contractaient, en présence de la lumière du jour, jusqu'à effacer entièrement l'ouverture de l'iris.
Un état tout opposé, et qui est également un état pathologique, car on peut y voir le premier degré de la paralysie du nerf optique, c'est Vhéméralopie, c'est-à-dire le cas dans lequel la rétine est si paresseuse, si peu sensible à l'impression de la lumière, qu'on ne peut voir qu'au très-grand jour.
L'héméralopie est fréquente dans les pays où la lumière du soleil est d'une éblouissante clarté. C'est un mal commun en Egypte, dans l'Ethiopie, l'Abyssinie, etc. D'autre part, les habitants des contrées polaires boréales, dont le sol est recouvert, pendant sept à huit mois, d'un manteau de neige éblouissante, deviennent de bonne heure héméralopes. Dans ces deux
cas, les yeux étant fatigués par l'éclat continu de la lumière, la rétine est devenue insensible à l'action d'une lumière modérée.
Une espèce d'aveuglement momentané s'observe chez les personnes qui font pendant l'été, alors que le soleil est brûlant, l'ascension de montagnes assez élevées pour que les neiges y persistent pendant la saison chaude.
En 1786, Jacques Balmat fit, le premier de tous les homjnes, l'ascension du Mont-Blanc. Mais, redescendu dans la plaine, il était aveugle, et sa cécité persista plusieurs jours. Avertis de ce fait, les touristes qui font aujourd'hui la même ascension, partent et reviennent la figure couverte d'un voile vert, pour atténuer l'effet de la réflexion des rayons solaires sur la neige. Cette précaution ne suffit même pas toujours pour préserver les yeux, car la plupart des touristes qui descendant du Mont-Blanc rapportent de leur longue et fatigante course des ophthalmies plus ou moins graves.
Nous pouvons ajouter que l'héméralopie afTecte souvent les ouvriers que leur profession oblige à regarder attentivement les substances rouges de feu, comme le verre et les métaux fondus. Les forgerons, les batteurs de fer dans les fonderies, les verriers, ceux qui travaillent les monnaies, les personnes qui ne se tiennent pas en garde contre l'énorme puissance lumineuse de l'éclairage électrique, inauguré dans les rues de Paris en 1878, perdent la vue de bonne heure, à moins de dispositions organiques particulières ou de grandes précautions.
Si, par différentes circonstances, on dépasse les limites de résistance de la rétine à une trop vive lumière, on arrive au dernier terme de cet état pathologique : la rétine et le nerf optique sont entièrement paralysés. On est alors affecté de Vamauruse, ou goutte-sereine, c'est-à-dire de cécité sans lésion apparente, et consistant en une paralysie du tissu nerveux.
D'autres accidents affaiblissent ou abolissent complètement la faculté visuelle, en empêchant les rayons lumineux d'arriver jusqu'à la rétine.
Si les membranes ou les humeurs de l'œil ne jouissent pas d'une transparence complète, si le cristallin a perdu totalement ou en partie sa transparence, la vue est plus ou moins affectée.
On appelle glaucome le défaut de transparence du corps vitré, qui amène une demi-cécité, et cataracte l'opacité complète du cristallin ou de la capsule transparente qui l'enveloppe.
L'extrême sensibilité de la rétine pour la lumière avait fait supposer qu'une douleur excessive devait suivre l'irritation de cette membrane par le contact de l'instrument, pendant l'opération de la cataracte. Mais on sait aujourd'hui que la rétine est complètement insensible à l'action des instruments. C'est ce que Magendie reconnut en portant la pointe de l'aiguille à cataracte sur la rétine de plusieurs animaux, et c'est ce que les chirurgiens de nos jours ont vérifié bien des fois chez l'homme.
Le nerf optique est aussi insensible que la rétine aux actions autres que la lumière. On peut, sur un animal, couper, diviser, déchirer ce nerf, sans que l'animal éprouve la moindre douleur. Seulement, nous n'avons pas besoin de dire (jue si le nerf optique est coupé, la vue est aussitôt abolie. On trouve dans les Eh-menta pIti/sioJoghv de Haller dilférentes observations d'altérations du nerf optique suivies de cécilé.
Les yeux sont, de tous les organes des sens, ceux qui présentent'lc plus grand développement chez le nouveau-né. A cette époque, ils ont presque le volume qu'ils présenteront pendant le reste de la vie. Si les figures des enfants sont presque toujours agréables, c'est que les yeux, qui prêtent à la physionomie ses principaux caractères, sont chez eux proportionnellement plus grands que les autres organes. On dirait que la nature se hâte d'achever l'appareil de la vision, parce qu'il faut fournir à l'homme un instrument parfait dès le début pour l'exercice du plus important de nos sens.
Les yeux ne sont pas immobiles dans l'orbite. Quatre muscles droits et deux obliques, en tout six muscles, les entraînent dans des mouvements très -variés, et les dirigent vers tous les objets dont nous voulons prendre connaissance.
La figure 121 représente les muscles de l'œil.
Les quatre muscles cb^oits sont destinés aux mouvements volontaires de l'œil, tandis que les deux muscles obliques exécutent les mouvements involontaires par lesquels le globe tourne sur lui-même, de manière que la pupille se dirige obliquement en haut ou en bas.
Les paupières suivent le ^lobe de l'œil quand il s'élève ou s'abaisse, parce qu'elles reçoivent les prolongements des fibres contractiles propres aux muscles de l'œil.
Les muscles qui font agir les yeux dans les sens les plus divers, sont symétriques, et ont une parfaite correspondance d'action. Aussi les yeux se tournent-ils à la fois dans le même sens, se porlent-ils ensemble vers le même objet, et les axes visuels sontils toujours parallèles. Si celle barmonie des mouvements est
Fig-. 1"21. Les nuiscics Je l'œil.
1. Muscle élévateur de la paupière. — 2. Muscle droit supérieur. — 3. Muscle droit interne. — 4. Muscle droit externe. — 5. Muscle droit inférieur. — G. Muscle petit oblique. — 7. Nerf optique.
dérangée, on est en proie à un état pathologique : on a le strabisme, affection qui dépend de l'inégale force des muscles d'un même œil.
Le strabisme élant produit par une action inégale des muscles d'un même œil, il semblait naturel qu'une opération chirurgicale, consistant à couper les muscles dont la brièveté relative causait l'inégalité dans la direction des yeux, dût guérir à coup sûr cette infirmité. C'est, d'après cette idée qu'un chirurgien de Berlin, DiefTenbach, tenta, vers 1840, celte opération. Le succès couronna dal)ord cette tentative, et quelques chirurgiens, en France et en Belgique, pratiquèrent la nouvelle méthode de traitement du strabisme. Mais de nombreux insuccès vinrent bientôt jeter de la défaveur sur celte opération, qui est aujourd'hui bannie du domaine chirurgical.
Les mouvements des deux yeux se font toujours symétriquement. Nos deux yeux s'élèvent et s'abaissent ensemble; ils se dirigent, tous les deux en même temps, à droite ou à gauche. Bien plus, l'un des yeux étant fermé et recouvert par la paupière, se dirige du même côté que le globe de Vœil ouvert. Les deux yeux peuvent toutefois se diriger l'un vers l'autre en dedans, pour voir un objet rapproché.
C'est l'ensemble des mouvements des yeux combinés de cent manières, grâce aux muscles dont ils sont pourvus, qui donne à la physionomie humaine tant d'expression et de mobilité.
Les deux yeux sont nécessaires pour juger de la position exacte d'objets peu éloignés. Que le lecteur, pour s'en convaincre, essaye, avec un bâton terminé en crochet, de mettre ce crochet dans un anneau placé à l'^,bO de lui. Il y réussira en s'aidant des deux yeux, tandis qu'en se servant d'un seul œil, le crochet sera toujours conduit soit en deçà, soit au delà de l'anneau.
L'impression que les rayons lumineux produisent sur la rétine dure un certain temps, et s'elTace ensuite. M. Plateau évalue à une demi-seconde la durée des impressions lumineuses produites sur la rétine.
Une conséquence curieuse résulte de cette persistance des impressions lumineuses. Si l'impression se répète à des intervalles plus courts que la durée de cette impression, le cerveau ne perçoit plus une série de sensations isolées, mais bien des sensations qui s'enchaînent entre elles d'une manière continue. Exemples : Faites tourner rapidement un charbon incandescent, l'œil verra une circonférence lumineuse. — Regardez une roue tournant rapidement, les bâtons de la roue formeront pour vos yeux une surface continue. — Faites également tourner avec rapidité un cercle portant des secteurs de plusieurs couleurs, comme la durée des impressions de ces couleurs sur la rétine est moindre que la rapidité de la succession, vous aurez la sensation que produirait le mélange de ces couleurs. Le rouge et le noir donnent la sensation du violet et la succession rapide d'un grand nombre de teintes différentes a pour résultat de donner la sensation du gris.
C'est sur le principe de la persistance des impressions lumineuses de la rétine qu'est fondé l'ingénieux appareil qui est à la fois un objet d'amusement et un instrument de physique.^ Nous
voulons parler du ■phéncikisticopc du mot s^va;, trompeur, cxozsTv. voir), dans lequel la rotation rapide de petits dessins représentant la série de mouvements qui se succèdent dans le saut ou la marche, produit la sensation du saut ou de la marche, quand on fait tourner rapidement le disque qui représente ces dessins.
La figure 122 représente l'une des formes du phénokisticope de M. Plateau. Ce petit instrument se compose de deux disques
■22. !.'■ Phénakislicope.
de carton, portés l'un et l'autre sur le même axe. Sur l'un de ces disques, et à des distances égales, sont des dessins, qui représentent les diverses phases de mouvement d'un petit sauteur à la corde. L'autre disque est percé d'un égal nombre de fentes percées suivant le diamètre du cercle. On fait tourner avec rapidité ces deux disques, et l'on regarde à travers une des fentes les images qui se présentent successivement à l'œil. La durée des impressions lumineuses étant moins grande que la rapidité avec laquelle chacun de ces dessins se succède, l'œil a la sensation d'un desSin unique, qui semble animé d'un mouvement réel. On croit voir exécuter tous les mouvements du sauteur à la corde.
On donne quelquefois une autre forme à cet instrument. Les dessins sont placés dans un cylindre creux, qui est mobile autour d'un axe vertical, et Ton observe à travers des fentes pratiquées sur les parois du cylindre. Avec cette disposition, plusieurs personnes peuvent voir simultanément le curieux phénomène de ce dessin en apparence mouvant.
Nous avons cité ces derniers faits pour montrer que le sens de la vue est beaucoup moins sûr qu'on ne le croit généralement, cl que ses appréciations, assez souvent trompeuses, ont besoin d'être rectifiées par le raisonnement. J. J. Rousseau a dit que le sens de l'odorat mérite le nom de sens de l'imagination. La pensée serait plus juste appliquée au sens de la vue, qui peut nous entraîner a bien plus d'erreurs que celui de l'odorat. La vue ne nous donne pas la notion exacte de la distance, puisque Vaveufjle-né observé par le chirurgien anglais Cheselden croyait ([ue tous les corps qu'il apercevait étaient immédiatement appliqués à son œil. La vue ne nous donne pas la notion exacte de la figure ni de la grandeur des objets, puisqu'une tour carrée, vue dans le lointain, nous paraît ronde, et que des arbres trôs-élevés, vus dans une perspective éloignée, ne noifs paraissent pas plus grands que des arbrisseaux voisins de nous. Elle ne nous donne pas davantage la notion exacte du mouvement, car un objet qui se meut avec rapidité, comme une roue de voiture, nous semble immobile, et, à l'inverse, des corps immobiles, comme des arbres échelonnés au bord d'une route que nous parcourons en voiture, semblent fuir devant nous.
Le sens de la vue est donc souvent trompeur. Ses indications ont besoin d'être rectifiées par le loucher et par l'éducation. C'est ce que Condillac a parfaitement établi dans son Traité des sensations.
On a comparé l'œil à l'oreille, et le phénomène de la vision à celui de l'audition. Comme il a été dit dans l'article précédent, l'organe de la vision se réduit, en dernière analyse, 1° à un nerf en rapport avec le cerveau, et se terminant, à son extrémité périphérique, par un large épanouissement, qui reçoit l'impression de la lumière; 2" à un appareil destiné à condenser les rayons lumineux. De même, l'organe de l'audition peut se réduire à un nerf en rapport avec le cerveau et dont l'extrémité périphérique s'épanouit en une pulpe flottant au sein d'un liquide qui remplit une série de petits canaux tortueux. Mais là s'arrêtent les ressemblances. La lumière se produit indépendamment de l'air, car elle traverse le vide. Au contraire, l'air est le véhicule, la cause du son ; car le son résulte, comme chacun le sait, des vibrations de l'air se transmettant à distance. A ce point de vue, l'air est l'instrument du langage, des idées, des relations sociales, et s'il n'existait pas, la terre ne serait qu'un morne désert, en proie à un silence absolu.
Les vibrations de l'air venant faire une impression sur l'organe de l'ouïe, tel est donc le phénomène de l'audition, réduit à sa plus grande simplicité. Les ondes sonores qui tombent sur le pavillon de l'oreille, sont réfléchies en dedans par la concavité du pavillon, et une partie pénètre dans le conduit auditif, à l'intérieur duquel tout est calculé pour condenser le son, pour n'en laisser rien perdre.
Le faisceau sonore vient frapper une membrane tendue en travers de ce conduit : la membrane du tijmpan. La commotion qu'éprouve cette membrane se communique à l'air qui remplit la caisse du tympam, ainsi qu'à une série d'osselets qui sont contenus dans cette cavité. Les vibrations de l'air vont retentir, par l'intermédiaire de ces osselets, sur une autre membrane, laquelle ébranle un liquide, nommé le liquide de Cotugno. En même temps, la chaîne des osselets s'agite et communique ses vibrations au même liquide de Cotugno. Comme le nerf auditif se termine en une pulpe molle, qui remplit les
cavités occupées par le liquide de Cotugno, la commotion causée dans ce liquide par les impressions sonores est transmise • au nerf auditif, et de là à l'encéphale , qui la perçoit et la transforme en sensation.
Le phénomène de l'audition est donc, comme celui de la vision, en partie physique et en partie vital. Tout appartient à la physique pour la réception, la condensation des vibrations sonores et leur transmission au liquide dans lequel baigne la pulpe nerveuse auditive; mais la transmission des impressions à l'encéphale est un phénomène vital.
Nous allons entrer dans l'explication détaillée des phénomènes dont nous venons de donner le principe essentiel et comme le sommaire. Mais une connaissance exacte de lorgane préposé à l'audition, c'est-à-dire de l'oreille, est avant tout nécessaire pour comprendre ce mécanisme.
On divise l'oreille en oreille externe, oreille moyenne et oreille interne.
L'oreille externe comprend le pavillon, la conque et le conduit auditif externe.
L'oreille moyenne renferme la caisse du tympan, et les organes accessoires connus sous le nom de membrane du tympan, caisse du tympan, osselets de l'ouïe.
L'oreille interne comprend le vestibule, le iimaçon et les canaux demi-circulaires.
Oreille externe. — Le pavillon de l'oreille est contourné, chez l'homme, d'une façon assez bizarre. Faut-il voir dans ces anfractuosités des dispositions calculées pour réfléchir sur la conque tous les rayons sonores ? C'était l'opinion de Boerhaave, qui avait fait des calculs précis pour prouver que la forme parabolique du pavillon de l'oreille humaine a pour résultat de condenser dans la conque les rayons sonores qui le frappent. Mais les calculs de Boerhaave n'ont pas été pris au sérieux par les physiologistes, qui croient que la conque seule, c'est-à-dire la partie centrale creusée en forme de coquille, est propre à condenser les sons et à les diriger dans l'axe du conduit auditif externe. Les vibrations sonores qui frappent tout le reste du pavillon de l'oreille, sont réfléchies, c'est-à-dire perdues pour l'audition.
Cependant le physicien Savart ne croyait point que le cartilage de l'oreille fût inutile à l'audition. Il lui paraissait disposé
pour recevoir le faisceau des vibrations sonores et pour les transmettre, en vibrant lui-même, à la conque.
Quoi qu'il en soit, les ondes sonores reçues par le pavillon de l'oreille A (fig. 123), étant condensées par la conque, s'engagent dans le conduit auditif externe B. Dans ce conduit, un peu courbe, tout est disposé, selon Savart, de manière que les ondes aériennes qui heurtent ses parois y éprouvent différentes réflexions, propres à en augmenter l'intensité, et surtout à diriger leur faisceau sur la membrane du tympan.
Fig. 123. L'oreille externe et roreille moyenne, vues en coupe.
A. Pavillon.— B. Conduit auditif externe. — C. Membrane du tympan. — D. Caisse du tympan. — E. L'enclume (osselet de l'ouïe]. — M. Le marteau (osselet de l'ouïe). — G. Canaux demicirculaires. — H. Limaçon. — I. Trompe d'Eust.iche.
On sait que le conduit auditif externe renferme toujours une matière séreuse, jaunâtre, qu'on appelle le cérumen des oreilles. Le rôle de ce corps gras est de donner à la membrane du tympan une certaine souplesse, qui favorise ses vibrations, et par sa présence dans le conduit auditif externe, de garantir la même membrane de l'impression fâcheuse que pourrait lui faire éprouver le contact de l'air, si celui-ci la frappait sans intermédiaire. Le cérumen n'a pas d'autre rôle. Il ne vibre point, sous l'influence des ondes sonores; il tendrait plutôt à les amortir.
^6i LES CINQ SENS.
Cela est si vrai que lorsque le cérumen s'accumule en trop grande (luantilé dans le conduit auditif, il devient une cause de surdité, et que souvent, pour rendre l'ouïe à certaines personnes, il suffit de débarrasser, avec une curette spéciale, l'intérieur de leur conduit auditif obstrué par le cérumen.
Les rayons sonores engagés dans leconduit auditif externe viennent frapper la menibrane du tympan, C. La commotion que reçoit cette membrane se communique à la caisse pleine d'air qui termine cette cavité, et de là au commencement de la chaîne des osselets de r ouïe, dont l'un, E [l'enclume), se trouve fixé, comme on le voit sur la figure 123, à la membrane du tympan C.
La membrane du tympan, qui termine l'oreille externe, n'est donc pas, à proprement parler, indispensable à l'audition. Elle ne sert qu'à transmettre les vibrations sonores à l'oreille movenne. Aussi la voit-on manquer souvent sans que l'ouïe soit compromise.
Oreille moyenne. — La.caisse du tympan, qm fait suite à la membrane du tympan, est remplie d'air, dont l'élasticité transmet, à son tour, les vibrations aux petits organes contenus dans Voreillc moyenne, c'est-à-dire aux osselets de l'oreille.
D'où vient l'air qui remplit la caisse du tympan? La figure 123 montre très-bien comment l'air arrive constamment à l'intérieur de la caisse du tympan. Un large conduit I, nommé trompe d'Eustache, du nom de l'anatomiste Ei(stachi qui en fit le premier la découverte, met constamment l'intérieur de la caisse du tyml)an D en communication avec Tarrière-gorge. Venant du fond de cette cavité, l'air est toujours cliaud etbumide. Son trajet dans le long et étroit canal de la trompe d'Eustache achève de mettre sa température et son degré d'humidité en rapport avec celui de l'air qui remplit la caisse du tympan.
La trompe d'Eustache sert également de canal pour dégorger les mucosités qui sont sécrétées dans la caisse du tympan et qui nuiraient à l'audition si elles s'accumulaient dans cet
espace.
Les vibrations sonores transmises à la caisse du tympan par la membrane du tympan retentissent fortement à l'intérieur de cette cavité. Pour que la résonnance soit plus grande, la nature a même agrandi les dimensions de cet espace, en le faisant communiquer avec les cavités creusées dans l'épaisseur des os du crâne, c'est-à-dire avec les cellules mastoïdiennes. Toutes les parois de
la caisse du tympan résonnent donc fortement, car partout les ondes sonores trouvent une résistance et même une réflexion qui en augmentent l'intensité. Seulement, comme des vibrations trop violentes pourraient ébranler d'une manière fâcheuse l'ensemble de l'appareil de l'audition et olTenser ces parties délicates, l'air, quand il est trop violemment agité, trouve un issue, un dégagement dans la trompe d'Eustache.
L'importance de la trompe d'Eustache dans le phénomène de l'audition est suffisamment établie par ce fait que l'obstruction de ce conduit est une cause de la surdité et que l'audition redevient nette quand on a débouché la trompe.
Il est si vrai que la trompe d'Eustache sert surtout à renouveler l'air de l'oreille interne, que lorsque la trompe est bouchée, on y remédie quelquefois avec succès en pratiquant une ouverture à l'apophyse mastoïdienne, afin de laisser l'air extérieur se mettre en rapport avec l'air de l'oreille interne, et remplir ainsi l'office de la trompe.
Nous disions que la membrane du tympan, qui est remplie d'air, transmet les vibrations sonores aux osselets de l'ouïe. Comment les osselets de Vouie propagent-ils, à leur tour, les vibrations sonores ?
L'inspection de la figure 124 fera comprendre le jeu des osselets de l'ouïe. L'un des osselets, celui qu'on nomme le marteau. M, est appliqué par son extrémité, par le manche^ à la membrane du tympan. Les vibrations de la membrane du tympan se transmettent donc au marteau, le premier de la chaîne des osselets. L'ébranlement qu'a reçu le marteau M, se communique de proche en proche à Y enclume E, et par l'intermédiaire de l'os lenticulaire L, à Vétrier K.
clume. — L. L'os lenticulaire. — K. L'élrier. — a. Muscle du marteau. — h. Muscle de l'étrier.
Fig. Wi. Osselets de l'ouïe vus dans leurs rapports naturels.
Ainsi, les osselets de l'ouïe forment une ^ Le maneau. — e Lenvéritable chaîne osseuse, destinée à propager dans l'oreille moyen?7e les vibrations de la membrane du tympan. On voit sur la figure 124 les rapports qu'an"ectent entre eux ces petits organes et les muscles qui s'y attachent.
On pourrait croire que les articulations de ces petits os ont pour résultat d'affaiblir les vibrations, en les brisant à chaque
jointure. Il faut pourtant qu'il en soit autrement et que la nature ait trouvé le moyen de faire concorder cette brisure de la chaîne des osselets avec l'intégrité, peut-être même avec l'amplification des vibrations sonores. On croit généralement que les petits muscles qui agissent sur le marteau et l'étricr, lesquels sont placés à l'une et l'autre extrémité de la chaîne, servent à propager les vibrations, par l'intermédiaire de l'enclume et de l'os lenticulaire. C'est par une sorte de bascule des osselets de l'ouïe, qui rappellent par leur assemblage le mécanisme de la sonnette, que le mouvement se transmet d'une extrémité à l'autre de la chaîne des osselets. Nous avons déjà fait remarquer que le manche du marteau est enchâssé dans la membrane du tympan. Lorsque le muscle du marteau se contracte, la membrane du tympan est tendue. En même temps, le muscle de l'étrier fait pénétrer la plaque de cet osselet dans la fenêtre ovale, et d'après une remarque de Longel,ce mouvement empêche l'étrier de s'écarter en sens inverse, sous l'influence du muscle du marteau dont il est l'antagoniste.
Oreille interne. — Il s'agit maintenant de faire parvenir à la pulpe nerveuse qui se trouve contenue dans l'oreille interne, les vibrations sonores reçues dans l'oreille moyenne par la chaîne des osselets.
L'oreille interne n'est, en effet, autre chose que le réceptacle de la pulpe du nerf auditif, lequel doit recevoir l'impression du son et la transmettre au cerveau. C'est là qu'est le véritable siège de l'audition.
L'oreille interne se compose de trois cavités creusées dans l'épaisseur de l'os du crûne nommé le rocher. On donne à ces trois cavités les noms de vestibule, de limaçon (à cause de sa forme) et de canaux demi-circulaires. On appelle labyrinthe la réunion de ces trois cavités. Le mot de labyrinthe est donc synonyme d'oreille interne.
La figure 125 donne une coupe de l'oreille interne.
Le liquide renfermé dans le vestibule, C, reçoit la vibration des ondes sonores, avec les diverses nuances qui lui sont imprimées, et comme le vestibule est l'origine et l'aboutissement tout à la fois du liniaçon AD et des trois canaux demi-circulaires B, l'impression se transmet au liquide de Cotugno, qui est renfermé dans ces deux dernières cavités. Comme la pulpe du nerf auditif
tapisse une partie du limaçon et des parois des canaux demicirculaires, cette pulpe reçoit lïmpression du son et la transmet à l'encéphale. Ce qui le prouve, c'est que si l'on coupe le nerf auditif, la faculté de l'audition est abolie.
Yoilà ce que l'on sait de positif sur le mécanisme de l'audition. Le nerf auditif est la cause de la sensation dé l'ouïe et c'est dans l'oreille interne que ce nerf vient s'épanouir, pour recevoir les impressions sonores. Mais si l'on cherclie à pénétrer plus avant pour expliquer la nature du phénomène qui nous occupe, la physiologie et la physique font également défaut. Pourquoi les conduits multiples de l'oreille interne ont-ils celte disposition tortueuse et compliquée? Pourquoi la pulpe ner-
Fig. 125. Coupe de roreille interne.
AD. Limaçon. — BB. Canaux demi-circulaires. — C. Vesliljule.
veuse est-elle distribuée dans de longs canaux, au lieu de s'épanouir, comme la rétine, en une surface mince? Tout cet appareil artistement arrangé n'est pas là simplement pour que nous l'admirions ; il a un but, mais qui pourra nous le dire ?
Le physicien allemand Helmholtz a essayé une théorie pour expliquer cette singulière terminaison du nerf acoustique. Il a assimilé les fdets nerveux qui serpentent dans les divers recoins du labyrinthe, aux cordes d'un piano. Selon lui, l'onde sonore mettrait en vibration celles des cordes qui répondent à chaque so/i
harmonique de la voix, c'est-à-dire que chaque fihre nerveuse vibrerait exclusivement àl'unisson d'un son harmonique de celui qui a été émis. La note se trouverait produite par autant de fibres nerveuses vibrant à l'unisson du son harmonique avec lequel elles s'accordent, et l'ensemble de ces vibrations transmises au cerveau par le nerf auditif, donnerait la sensation du son fondamental et de son timbre.
Le nerf auditif serait donc, d'après M. Helmholtz, comme une sorte de harpe éoUenne excitée par les ondes sonores dont la corde correspond à chaque ton. De même que la chambre obscure nous donne l'idée de l'œil, un instrument de musique, le piano ou la harpe, nous représenteraient l'oreille, et l'on pourrait suivre ainsi l'onde sonore et l'onde lumineuse, jusqu'au moment où elles viennent frapper l'encéphale, c'est-à-dire jusqu'au moment où tout devient mystère et se perd dans l'inacccssil)lo abîme de la sensation et de la vie.
A celte théorie, assez séduisante, on peut opposer cette objection, fondamentale, qu'une échelle des sons composée des tons et des demi-tons serait si prodigieusement étendue que l'on ne voit pas comment il y aurait place dans l'oreille interne, où se distribue la pulpe nerveuse, pour l'immense quantité de fibres devant répondre à chaque son harmonique venu de l'extérieur.
Avant la lliéorie de M. Helmholtz, d'autres physiologistes avaient essayé d'expliquer le mécanisme de l'audition. Do Blainville croyait que le limaçon a pour principale fonction d'apprécier les sons très-aigus. Dugès et Breschet ont dit que le limaçon est destiné à faire connaître principalement les tons et les articulations de la voix. La plus profonde obscurité continue néanmoins d'envelopper cette question.
Flourens a pratiqué sur quelques oiseaux des vivisections, qui n'ont eu aucune conséquence pour la théorie de l'audition.
Les expériences que l'on peut faire sur les organes de l'audition sont si délicates, si difficiles, que l'on ne peut en tirer de conclusion en toute confiance. D'autre part, les observations d'anatomie pathologique sur la lésion des différentes parties de l'oreille interne n'ont apporté aucun éclaircissement utile pour l'étude du mécanisme de l'audition, car la même lésion anatomique souvent ne trouble en rien l'audition, et d'autres fois coïncide, tantôt avec une altération du son, tantôt avec une autre.
Il est donc à craindre que la théorie physiologique de l'audition ne soit jamais élucidée.
On discute, par exemple, pour savoir si les parties dures extérieures, c'est-à-dire les os du crâne, du palais et les cartikvies qui entrent dans la composition de la face, vibrent, comme les organes propres de l'audition. C'est, à la vérité, un fait bien connu que les corps solides transmettent les sons plus vite, et même avec plus d'intensité que les corps liquides ou gazeux. Un petit coup frappé à l'extrémité d'une barre de fer ou de bois fait entendre un bruit intense à l'oreille placée contre l'autre extrémité de la barre. Une montre, serrée entre les dents, fait entendre le bruit de son mouvement plus fortement que lorsqu'elle est présentée à l'oreille sans la toucher. Une montre appliquée directement sur lorifice externe de l'oreille y cause un bruit bien plus intense encore. Produisez un choc sur votre crâne en fermant les oreilles, vous entendrez parfaitement le bruit de ce choc.
Voici une expérience bien simple et dans laquelle le son est au moins centuplé. Suspendez une pincette ou tout autre corps vibrant à un ruban de fil ou de soie, dont vous tiendrez chaque bout fortement appliqué sur la conque de chaque oreille, et heurtez alors la pincette avec un corps dur. Le bruit que vous entendrez sera énorme.
Le son, dans tous ces cas, est certainement transmis par les parties dures. Mais on ne saurait en conclure que les parties dures du crâne vibrent comme les organes de l'audition et concourent à la perception des sons. Il y a loin, en elTet, de ces bruits à la sensation qui caractérise l'audition. Ce n'est pas un son que l'on entend, c'est un bruit. Jamais de cette manière les sons multipliés des instruments d'un concert ne seront entendus à part. Ainsi, quoique le son ou le bruit puissent se transmettre par les corps durs de la tète, par les os, on doit nier leur participation active dans la fonction de l'ouïe. S'ils y prenaient part, ils ne feraient qu'en troubler la délicatesse, en mêlant le bruit au véritable son.
Il ne faudrait pas contester pourtant que les sons ne pénètrent par l'intermédiaire des corps solide dans l'oreille interne. Il est certain que la trompe d'Eustache n'est pas seulement destinée à renouveler l'air et à évacuer les mucosités de l'oreille interne. Elle transmet les vibrations sonores dans cette cavité. Ce qui le prouve, c'est le fait, déjà cité, du son plus fort que fait
cnlendre une nionlre quand on la place entre les dents, et l'haiiilude qu'ont bien des personnes d'ouvrir un peu la l)ouche pour mieux écouter. Dans le premier cas, c'est l'os maxillaire qui transmet le bruit; car si l'on place la montre sur la langue seulement, on n'entend plus le tic-tac. Dans le second cas, l'ouverture de la bouche déplace le condyle articulaire de l'os maxillaire, élargit le conduit auditif, et favorise l'arrivée dans la trompe d'Eustache d'un plus grand nombre d'ondes sonores. D'ailleurs, si l'oreille externe est bouchée, bien que la trompe d'Eustache soit librement ouverte, on n'entend plus.
En traitant de la vision, nous nous sommes préoccupés d'une diHicultc physiologique, qui va se présenter également dans la question des sons.
L'audition s'exerce par deux appareils, c'est-à-dire par deux oreilles internes et par deux nerfs auditifs. L'encéphale reçoit donc la sensation de deux mêmes sons, venant, l'un de l'oreille droite, l'autre de l'oreille gauche. Comment se fait-il pourtant que nous n'ayons la sensation que d'un son unique? Voici la réponse à cette question. Le même son frappe à la fois les deux oreilles ; on comprend donc que cette double impression, par sa simultanéité, se confonde en une seule. Cette double sensation est transmise au même instant à l'encéphale et de l'encéphale à l'âme, ce qui ne fait qu'une seule sensation pour l'âme.
Si les deux oreilles donnent, en définitive, une seule sensation, une seule oreille devrait suffire pour produire cette sensation. C'est ce que prouve l'expérience: nous entendons fort bien d'une seule oreille. Cependant la double impression des deux oreilles a son utilité. Celui qui, dans un concert, se boucherait une oreille, ne saisirait pas aussi bien les sons, n'embrasserait pas toute la mélodie des voix, toute l'harmonie des accords. Les deux oreilles se prêtent un mutuel secours. D'ailleurs, comme les sons viennent tantôt de droite, tantôt de gauche, il est bon qu'un organe fonctionne de chaque côté. Dans le cas enfin où l'une des deux oreilles vient à mal l^onctionner, l'autre la remplace. Le double organe auditif est donc une sage prévision de la nature.
Nous disions tout à l'iieure que le phénomène de l'audition
est rempli de mystères, que la science ne saura probablement jamais dissiper. Le plus grand de ces mystères, c'est la perception que fait notre oreille de la simultanéité des sons les plus divers.
Nous avons expliqué, d'une manière plus ou moins satisfaisante, le mécanisme de l'audition d'après les données de la physique et de la physiologie actuelles, mais nous raisonnions sur une seule onde sonore. Ce n'est pourtant pas une seule onde sonore, ce sont des millions d'ondes qui arrivent à la fois sur la membrane de notre tympan, et ce sont des millions de vibrations d'espèces différentes qui en résultent. Cependant notre âme perçoit chaque son, en le distinguant parfaitement. Il n'y a ni confusion ni mélange de sons divers. Cent instruments exécutent un morceau d'harmonie : une oreille exercée les entend et les distingue tous. La moindre note faussée ou omise est aussitôt reconnue. Parmi ces tons, quelquefois si différents, aucun n'empêche l'autre d'être entendu. Ce phénomène physiologique est un véritable prodige. Comment, en efîet, des sons graves, doux, aigus, etc., peuvent-ils être entendus à la fois? Comment chacun peut-il faire vibrer la membrane du tympan d'une manière correspondante à la note émise? Comment les osselets, le labyrinthe, vibrent-ils à la même note, sans produire la confusion et le chaos? On ne réfléchit pas à ce qu'il y a de merveilleux dans le sens de l'audition, parce qu'on l'exerce par habitude et sans en avoir conscience. 11 y a là pourtant un abîme pour la physique et la physiologie. Il faut accorder à la pulpe nerveuse de l'oreille interne une sorte d'intelligence, qui lui donne le sentiment de chaque ton.Cequide prouve, c'est que l'oreille, tout en étant probablement conformée de la même manière pour tout le monde, est bien différemment musicale suivant les individus. Les uns ont l'oreille fausse et ne s'aperçoivent pas des défauts d'un instrument ou d'une voix, tandis que d'autres ont l'oreille blessée par la moindre discordance des sons. Certains saisissent l'harmonie des accords et leur exactitude avec une prodigieuse facilité, les autres ne peuvent signaler une dissonance. Tel individu est absolument insensible à la plus belle mélodie, tandis que tel autre trouve dans les mêmes accents la source des plus artistiques jouissances.
Un chef d'orchestre dirige cent musiciens, et au milieu d'un déluge de notes qui frappent à la fois son oreille, il reconnaît
une note fausse d'un quart de ton donnée par un instrumentiste. On prétend que dans un cas pareil Clierubini signalait le coupable en brisant son violon sur la tète de rexécutaut fautif.
En commençant cet exposé, nous comparions l'œil à l'oreille et l'audition à la vision. Si nous voulions continuer ce parallèle, nous dirions que si la vue est le sens le plus nécessaire à l'homme, l'ouïe vient ensuite dans l'ordre de l'utilité. La vue nous permet de contempler le spectacle admirable de la nature ; mais combien le tableau serait incomplet et toucherait imparfaitement notre âme, si les sons ne venaient animer et égayercequi nous entoure et lui donner la vie! La vue du plus beau paysage nous laisserait froids si les sons résultant des êtres animés n'ajoutaient leurs effets au spectacle que nous contemplons. C'est l'union de la vue et de l'ouïe qui nous fait pleinement jouir de la beauté de la nature et des séductions du monde extérieur; et^ plus ces deux sens sont exquis, plus notre plaisir est vif. La vue s'adresse surtout à l'intelligence : elle ouvre la carrière à la pensée, elle nous donne les notions de la couleur et de la forme; mais l'ouïe nous donne le langage, sans lequel l'homme vivrait dans la plus triste des solitudes.
L'ouïe sert, en effet, à nous mettre en rapport avec nos semblables par la parole et la conversation. Elle est donc l'organe intellectuel par excellence. C'est le sens de l'ouïe qui permet, conjointement avec le sens de la vue, le développement de nos facultés. Sans l'audition, notre intelligence n'atteindrait jamais la perfection à laquelle elle peut s'élever.
La preuve bien évidente de l'influence fondamentale du sens de l'ouïe sur le développement de nos facultés nous est donnée par le triste état du sourd-muet. Qu'est-ce qu'un sourd-muet? C'est un sourd de naissance. Chez lui, l'organe de la parole est conformé comme chez les autres hommes : la langue, l'arrièregorge, le larynx, tout l'appareil de la phonation est anatomiquement constitué comme chez le reste des hommes. Seulement, par une fatalité qui pèsera sur la vie entière de cet infortuné, ses nerf auditifs sont frappés de paralysie : il est sourd ! Quand il est venu au monde, son oreille était incapable de percevoir le plus léger son. Dès lors l'éducation de son esprit n'a jamais pu se faire. C'est un homme incomplet, une fraction d'être vivant.
Comme il n'a jamais entendu proférer aucun son, aucune parole articulée, comme il n'a pu répéter, par imitation, le langage des personnes qui l'entourent, il ne sait pas parler. Il n'est pas muet, à la rigueur, puisqu'il possède tous les organes de la phonation; mais il est sourd, et c'est comme s'il était muet de naissance, caries sons qu'il peut émettre ont quelque chose de rauque, de sauvage ou de bestial, sans aucun rapport avec la parole humaine. Si, au lieu d'être venu au monde sourd, l'enfant était né avec un vice anatomique dans les organes de la parole, par exemple avec l'absence ou la paralysie de la langue ou des cordes vocales du larynx, mais en jouissant de l'intégrité du sens de l'ouïe, sa destinée serait peu différente de celle des autres hommes. Sans doute, le muet de naissance ne peut traduire par la parole, par le langage articulé, ses sensations, ses idées, ses besoins, ses passions, sa volonté, ses désirs; mais comme il est en possession de l'ouïe, il peut faire son éducation comme le reste des hommes, et son âme se meuble d'autant d'idées. Sauf la faculté du langage, le muet de naissance est donc un homme comme un autre, et sa destinée est mille fois plus heureuse que celle du sourd de naissance.
Un art attentif et pieux, les méthodes de l'abbé de l'Épée et de Péreire, perfectionnées encore par leurs successeurs et leurs émules, parviennent aujourd'hui à faire, jusqu'à un certain point, l'éducation du sourd-muet. Cette éducation est basée sur la mise en jeu et l'exercice des facultés qui subsistent chez le sourd-muet en dehors de l'audition, surtout sur l'exercice de la vue. On a fini par trouver le moyen d'enseigner au sourd-muet, par les yeux et les gestes, la lecture mentale et l'écriture. Le sort de ces infortunés s'est donc un peu adouci ; mais le sentiment de leur état est toujours pour eux une cause de profonde tristesse et de mélancohe. Beaucoup de notions leur restent interdites, et quoi qu'on en dise, leur esprit dépasse rarement une certaine portée.
On remarque, du reste, que l'abohtion de l'ouïe porte à la tristesse, tandis que la perte de la vue n'assombrit pas l'âme au même degré. Les aveugles sont généralement gais et communicatifs, tandis que les sourds sont repliés sur eux-mêmes et enclins davantage à la mélancolie. Les sourds sont moins spirituels, moins actifs, moins éveillés que les aveugles. Homère était aveugle et ses chants sont immortels. Milton était
aveugle (fii;-. 126), et on ne peut lire sans attendrissement les^ vers qu'il composa à ce sujet, et qui se trouvent dans le premier chant du Paradis perdu. On aurait quelque peine à trouver des poètes parmi les sourds.
C'est que l'ouïe est la source de nos jouissances les plus vives. Le rliythme de la parole nous charme et nous entraîne ; la poésie, avec ses rimes, sa cadence et ses mesures, nous berce harmonieusement. Quant à la musique, elle nous jette dans un monde idéal, source de jouissances ineiïables.
L'ouïe se maintient, dans l'aljsence ou le repos des autres sens, et c'est même alors qu'elle nous procure les plus douces sensations. Pendant les nuits et les ténèbres, alors que tous les autres sens sont suspendus, l'ouïe persiste, avec le plaisir qu'elle nous procure ; de sorte que l'on peut dire que l'ouïe est le sens de la nuit.
Qu'est-ce que la sérénade, dont les nations du midi de l'Europe, l'Espagne et l'Italie, conservent la tradition? C'est la musique, c'est la poésie, c'est le sentiment, c'est l'amour, unissant leurs accents et leurs accords, mêlant les instruments et les voix, dans le calme d'une belle nuit.
Au printemps de l'année 1878, Paris reçut la visite d'une estudiaiitina espaTiula. La vue de ces jeunes gens, avec leurs pittoresques costumes et leurs joyeuses chansons, causa la plus vive et la plus heureuse surprise à Paris renfermé dans ses tristes préoccupations et ses sombres humeurs. Il apprit, decette manière, qu'il y a un coin de l'Europe où survivent encore le sentiment et la poésie, l'insouciante gaîté et la naïveté de la jeunesse, le culte respectueux de la femme et l'amour délicat ; et il donna des fêles sans fin à ces bacheliers de la mandoline, à ces maîtres charmants de l'aubade nocturne et de la chanson' aux étoiles.
Dans nos villes du midi de la France, on a perdu la tradition de la sérénade, qui subsistait pourtant encore aux temps de mon enfance; mais on a toujours les chœurs chantés à la tierce, dans les rues, pendant les soirées et les nuits. Quel effet délicieux produisent, dans les rues de Toulouse, de Castres, d'Alby, de Montpellier ou de Pau, les chœurs chantés en promenade nocturne par les belles voix méridionales! Avec quel bonheur rhonnêle bourgeois enfermé dans sa maison entend retentir ces harmonieux accords dans le silence de la nuit !
Fig. 126. Milton ou le poêle aveugle.
Que l'on me permette de placer ici un souvenr personnel. A l'âge de six à sept ans, on me couchait de bonne heure, comme tous les enfants. Dans le salon placé près de ma petite chambre, quelques amis venaient, chaque soir, se joindre à ma sœur et à mes frères, pour chauler et faire ensemble de la musique. Je ne saurais dire quelle impression de ravissement et d'extase faisaient naître dans ma jeune àme les sons des voix et les accords des instruments arrivant jusqu'à mon oreille, au milieu du silence et des ténèbres qui m'environnaient.
On voit souvent à Paris, aux concerts du dimanche du théâtre du Châtelet, ou aux concerts Pasdeloup au Cirque d'hiver, des personnes écouter les symphonies en fermant les yeux. Ce sont là les vrais amateurs ; il faut les honorer et les respecter, car ils savent raisonner leurs impressions el multiplier le plaisir de l'oreille en suspendant le plaisir des yeux.
Le siège du sens de l'odorat, c'est la membrane muqueuse qui tapisse l'intérieur du nez et des fosses nasales.
Le nez est formé de deux os qui composent une pyramide triangulaire, adossée, par un de ses côtés, à la partie moyenne de la face, et recouverte par la peau. Son sommel, qu'on nomme la racine du nez, se perd dans la région du front. La base est percée de deux orifices, appelés narines, séparés par une cloison membraneuse.
La pointe du nez n'est point constituée, comme sa racine, par une partie osseuse : c'est un simple cartilage, ou plutôt une réunion de cartilages soudés entre eux, et qui continuent la partie osseuse de l'organe.
Une peau mince et délicate recouvre os et cartilages.
Les deux ouvertures que le nez présente dans sa partie inférieure et cartilagineuse, c'est-à-dire les ouvertures des narines, précèdent deux cavités, nommées les fosses nasales.
Les fosses nasales sont séparées en deux portions symétriques, par une cloison médiane, demi-membraneuse et demiosseuse.
Les parois des fosses nasales, formées par le concours de plusieurs os de la face et du crâne, contiennent trois replis osseux, nommés cornets supérieur, moyen et inférieur^ séparés les uns des autrespardes enfoncements, ou méa/s. Les fossesnasales s'ouvrent [)Ostérieurement dans l'arrière-gorge : de lelle sorte que les narines, grâce aux fosses nasales Cjui leur font suite, sont en communication directe et constante avec le fond de la gorge ou le pJiarijnx, et que l'air pénètre à la fois dans l'arrière-gorge par la
Fitr. 127. Coupe verlicale des fosses nasales.
I. Nerf olfactif. — 2. Branches du nerf de la cinquième paire. — 3. Nerf palatin antérieur. — 4. Ganglion sphéno-palatin. — 5. Nerf naso-pharyngien.
liouche et par le nez. Ce n*c>:t pas trop de ces deux voies d'accès dans la poitrine pour l'air, l'élément essentiel de la vie, pahulum vilœ, comme disaient les anciens.
Les nombreux replis et circonvolutions que présentent les deux cavités des narines et des fosses nasales, sont tapissés par une membrane muqueuse, que l'on désigne sous le nom de membrane pltultaire. Par cetle quantité de replis et circonvolulions de la membrane pituilaire, la nature a voulu augmenter considérablement les surfaces de contact entre la membrane piluitaire, et l'air chargé d'odeurs ou d'émanations.
La membrane muqueuse piluitaire est, en effet, l'organe spécial de l'odorat.
L'épaisseur de la membrane muqueuse piluilaire est de 3 à 4 millimètres seulement, mais file est très-riche en vaisseaux, et en fdets nerveux qui proviennent de l'épanouissement du nerf olfactif j lequel, communiquant directement avec l'encéphale, transmet à cet organe l'impression des odeurs.
Gomme on le voit sur la figure 127, qui donne une coupe verticale de la cavité du nez, des cornets et des fosses nasales, le nerf olfactif, en sortant du cerveau, traverse un os criblé de trous, rosethmoïde,pa.r quinze à vingt filaments, qui vont sedi>tribuer dans la partie supérieure des fosses nasales, scnis descendre plus bas, notons bien cette particularité.
La membrane piluitaire qui revêt l'intérieur dos narines, des fosses nasales et des cornets, est constamment humide. C'est la condition nécessaire pour que les impressions odorantes puissent TafTecter, Une muqueuse entièrement sèche ne percevrait aucune impression.
Lorsque la membrane pituitaire est enflammée, ou simplement irritée, le liquide qu'elle sécrète augmente de quantité, et en même temps il devient plus épais. C'est ce qui oblige fréquemment à se moucher, et l'on a alors ce que l'on nomme vulgairement un rhume de cerveau. Ce nom vulgaire est d'ailleurs trèsmalheureux, car rintlammation de la muqueuse nasale n'a rien à démêler avec le cerveau. Le mot de rhume de cerveau n'est qu'un reste des fausses et ridicules idées des médecins des derniers siècles, qui appelaient jjituite une prétendue humeur que personne n'avait jamais vue, et que l'on croyait descendre du cerveau dans les fosses nasales. Pour couper court à une erreur grossière, qui entrelient une hérésie anatomique, on appelle aujourd'hui coryza l'inflammation de la muqueuse des fosses nasales, et il importe de s'en tenir à celte dénomination.
Dans le coryza, la perception des odeurs est abolie; cela se comprend, les fonctions physiologiques d'un organe ne s'exécutant plus quand cet organe est affecté d'une maladie.
Quel est le mécanisme de l'olfaction, ou perception des odeurs. L'air est le véhicule des odeurs ; c'est l'air qui les transporte à distance. C'est donc à l'entrée des voies aériennes, route que l'air doit suivre avant d'arriver aux poumons, que la nature a placé l'organe de l'odorat. Pour pénétrer dans les poumons, l'air
passe en partie par la gorge, en partie par le nez. C'est dans ce dernier trajet qu'il rencontre la membrane pituitaire, et qu'il fait éprouver l'impression des odeurs aux fibres terminales du nerf olfactif ramifiées dans l'épaisseur de celte membrane.
Chez l'homme, comme on le voit très-bien par la figure 125, les ramifications du nerf olfactif s'arrêtent à la partie supérieure des fosses nasales et ne descendent pas plus bas. La partie moyenne et inférieure des fosses nasales, ainsi que les narines, sont très-pauvres en nerfs. Pour que l'impression des odeurs se fasse, il faut donc que l'air pénètre jusqu'à la partie supérieure des fosses nasales. Le nez fonctionne ici comme une sorte de cheminée d'appel, car il s'élargit à sa base, c'est-à dire aux narines, et il se rétrécit au sommet, dans la région frontale. 11 attire donc l'air chargé de principes odorants dans la partie supérieure des fosses nasales, qui seules reçoivent les ramilicalions du nerf olfactif.
La volonté peut accroître l'énergie du sens de l'olfaction. Si nous voulons savourer ou étudier un principe odorant, nous multiplions les inspirations, en les faisant courtes et répétées. Si l'on veut éviter une odeur désagréable, il faut produire une forte cx[)iration f»ar le nez et respirer par la bouche. Alors le voile du i)alais s'élève, et ferme entièrement l'ouverture des fosses nasales dans l'arrière-gorge.
Gomme les fosses nasales s'ouvrent dans l'arrière-gorge, on pourrait, à la rigueur, sentir les odeurs par la bouche. On en a la preuve en portant dans la bouche une Heur très-odorante. Ce qui démontre encore que l'on peut senlir les odeurs par la bouche, c'est que l'arôme des aliments très-odorants se perçoit facilement pendant la mastication. Cette impression toutefois n'est pas durable, car la persistance de l'impression émousse la sensibilité de la membrane pituitaire, et l'arôme des aliments cesse bientôt de se faire sentir.
L'odorat est d'autant plus développé que les replis de la membrane pituitaire sont plus nombreux. Les cornets supérieur et inférieur des fosses nasales n'ont pas d'autre destination. Aussi ces replis sont-ils très-nombreux chez les animaux dont l'odorat est beaucoup plus actif que celui de l'homme, par exemple chez le chien. C'est à de prodigieuses distances que le chien flaire le gibier.
« Les mammifères, dit Buffon, sentent de plus loin qu'ils ne voient Nonseulement ils sentent de très-loin les corps présents et actuels, mais encore ils en sentent les émanations et les traces longtemps après leur absence. Un tel sens est un organe universel de sentiment. C'est un œil qui voit les objets non-seulement où ils sont, mais encore partout où ils ont été. »
Le sens de l'odorat n'atteint jamais chez riiomme l'exquise sensibilité qu'il présente chez divers animaux. On prétend que certains peuples sauvages, tels que les Indiens de l'Amérique du nord, reconnaissent leurs ennemis à l'odeur ; et l'on assure que les nègres d'Afrique distinguent aux émanations laissées dans l'air les traces d'un nègre de celles d'un blanc. Sans doute l'éducation et l'exercice peuvent perfectionner chez l'homme le sens de l'olfaction, mais dans tous les cas que l'on cite, les sens de la vue et de l'ouïe paraissent plutôt la cause du discernement signalé. La vérité est que l'olfaction est un sens à l'état d'ébauche dans notre espèce.
Le physiologiste Gerdy disait que l'organe de l'odorat était le conseiller de l'estomac. 11 est certain que nous aspirons avec plaisir l'odeur des aliments quand nous sentons de l'appétit, et que leur odeur nous répugne dès que a faim est satisfaite. A ce point de vue, l'opinion de (îerdy serait fondée, et l'estomac prendrait conseil du nez.
Ce qui est moins contestable, c'est que le sens de l'odorat est le complément de celui du goût. Des aliments et des boissons qui n'auraient autre chose que de la saveur, et seraient entièrement dépourvus d'arôme, ne nous donneraient qu'une demisatisfaction, qu'une sensation grossière et sans finesse. Ce qui le prouve, c'est que lorsqu'on est atteint du co/"^::a, qui abolit l'impression des odeurs, on trouve peu de plaisir aux repas. Le goût, lorsqu'il ne perçoit que des saveurs, lorsqu'il est pour ainsi dire réduit à lui-même, est toujours bien insuffisant.
Nous venons de dire que c'est l'air qui porte dans les fosses nasales l'impression des odeurs. Mais qu'est-ce qu'une odeur, prise en elle-même, considérée dans sanature propre? Voilà une question à laquelle il est impossible de répondre. L'odeur ne consiste pas, comme le son, en une vibration communiquée à l'air. Elle ne ressemble pas davantage à la lumière, ni à l'électricité. On l'explique communément par la volatilisation d'une par-
lie du corps odorant, les molécules de ce corps se Iransporlant ainsi jusqu'à nos organes sensoriels. Il faut pourtant reconnaître que l'expérience et les faits acquis donnent à cette explication théorique des démentis irrécusables.
On a constaté que 5 centigrammes de musc placés dans une chambre, au fond d'un vase tenu ouvert, remplissent cette chambre de leurs émanations pendant plusieurs années, et que si, après cet intervalle de temps, on pèse ce même fragment de musc, on lui trouve absolument le même poids.
Haller rapporte, dans ses Elementa physiologia-, que des papiers qu'il avait parfumés au moyen d'un grain (5 centigrammes] d'ambre gris, conservaient encore leur odeur au bout de quarante ans.
On sait que le chien de chasse poursuit un lièvre pendant des journées entières, en se guidant d'après les seules émanations odorantes qui se dégagent du malheureux animal. Si les émamations du lièvre consistaient en particules matérielles, son corps ne suffirait pas, selon nous, à une pareille dissémination. A la fin de la journée, le lièvre tout entier se serait évanoui en émanations odorantes, en fumet!
On comprend difficilement sans doute, d'après les idées généralement admises, qu'un corps puisse être odorant sans qu'il s'en dégage quelque chose; mais il ne faut pas craindre d'avouer notre ignorance devant les faits naturels, et ne pas s'obstiner à vouloir résoudre un problème vital quand il résiste à nos explications. La cause de la nature des odeurs échappe, nous le répétons, à nos théories.
Ajoutons que l'on ne possède aucun appareil pour mesurer l'intensité des odeurs, pour les comparer, pour les étudier entre
elles.
Les odeurs sont des corps insaisissables. 11 nous est même impossible de les grouper d'une manière satisfaisante. Linné essaya de les classer. Ils les distinguait en aromatiques, — fragrantes, — ambrosiaques, — alliacées, — fétides, etc. Fourcroy proposa une autre distribution. On n'a jamais tenu compte des classifications des odeurs proposées par Linné ou Fourcroy, car il est impossible de bien grouper des substances dont on ne connaît pas la nature. Aussi la classification des odeurs compte-t-elle autant de variantes que d'auteurs qui s'en sont occupés.
La confusion que nous présentent les idées des savants en ce qui concerne les odeurs, se retrouve dans les g-oAts et préférences des peuples sous le même rapport. L'assa-fœtida, dont l'odeur inspire à l'Européen une répugnance que caractérise suffisaninient le nom donne à cette racine, fait les délices des Chinois, des Persans et de beaucoup d'autres peuples de l'Orient. Cette résine sert, en ces pays, de condiment aux mets les plus recherchés. L'assa-fœtida était également très-estimée chez les anciens Romains, qui en assaisonnaient leurs aliments et leurs boissons.
Le Lapon et l'Esquimau adorent l'odeur de l'huile de baleine, qui nous cause des nausées, et les Russes se délectent à l'odeur des choux aigris.
Le système nerveux est très-diversement impressionné par les odeurs, sans qu'on puisse expliquer des etYets aussi anormaux.
Louis XIY était désagréablement impressionné par les odeurs réputées les plus suaves, comme le musc, la tubéreuse, etc.
La Mothe le Yayer ne pouvait soulTrir le son d'aucun instrument, et Favoriti, poète italien, mort en 1682, ne pouvait supporter l'odeur de la rose.
Orfila, dans sa Toxicoloyie, cite le cas d'un individu qui tombait évanoui en respirant une décoction de graine de lin.
Henri ÎII ne pouvait demeurer seul dans une chambre où se tenait un chat.
Le duc d'Épernon, contemporain de ce roi, s'évanouissait à l'odeur d'un levraut.
Le maréchal de Brézé (1650) perdait connaissance quand il voyait un lapin, parce que la vue ou l'odeur de cet animal lui rappelait un meurtre qu'il avait ordonné.
Carraccioli, favori de la reine de Xaples Jeanne II, s'enfuyait à l'odeur et à la vue d'une souris.
Érasme ne pouvait sentir le poisson sans avoir la fièvre, et Scaliger frémissait de tout son corps en voyant du cresson.
Wladislas, roi de Pologne, se troublait et prenait la fuite quand il voyait des pommes, et l'astronome Tycho-Brahé sentait ses jambes défaillir à la rencontre d'un lièvre ou d'un renard."
Le chancelier Bacon tombait en défaillance lorsqu'il y avait éclipse de lune, et Bayle, l'auteur du Dictionnaire philosophique,
avait des convulsions lorsqu'il entendait le bruit que fait l'ean coulant d'un robinet.
Le maréchal d'Albret se trouvait mal dans un repas où l'on servait un marcassin ou un cochon de lait.
Le maréchal César Phœbus d'Albret se rattachait par sa naissance à la mère de Henri lY, Jeanne d'Albret, fille elle-même de Henri II. Il descendait d'Etienne, bâtard d'Albret, son bisaïeul, et de Françoise de Béarn, dame de Miossens. Il apprit la guerre en Hollande, sous Maurice d'Orange, et servit longtemps dans ce pavs. A son retour en France, en 1646, il fut fait maréchal de camp. Il prit part aux sièges de Mardyck et de Dunkerque. Son dévouement à la reine mère Anne d'Autriche et au cardinal Mazarin, pendant les troubles de la Fronde, contribua, autant que ses services, à lui faire obtenir le bâton de maréchal de France, le 15 février 1654. Comme on savait, dans l'armée française, que la vue d'un marcassin faisait tomber le maréchal d'Albret en défaillance, le maréchal de Cléranibault demandait « si ce ne serait pas se battre avec avantage contre le maréchal d'Albret que de se présenter à lui une tète de cochon à la main ».
Ce n'est pas seulement, on le voit, dans les grands problèmes, dans les hautes questions de la physiologie, que le doute et les mystères nous environnent. On se trouve souvent arrêté et à court d'explications en présence des faits les plus simples, des circonstances les plus vulgaires, et qui sont, pour ainsi dire, mêlées à notre vie de chaque jour.
Nous ne terminerons pas ce qui concerne le sens de l'odorat sans dire quelque chose de l'organe essentiel de ce sens précieux, c'est-à-dire du nez, dont nous n'avons parlé dans ce qui précède qu'au point de vue anatomique.
Le nez parait avoir, entre autres usages physiologiques, celui de préserver la membrane pituitaire, siège essentiel de l'olfaction, de l'impression immédiate de lair, qui altérerait la sensibilité de cette membrane. Ce qui le prouve, c'est que l'ablation du nez, supplice qui est encore en usage chez les Orientaux, abolit l'odorat.
Mais le nez ne sert pas seulement à l'olfaction. Il sert à la respiration, au renforcement des sons et à l'écoulement des larmes par le canal lacrymal.
La forme extérieure du nez varie beaucoup selon les âges, les individus, et surtout selon les peuples. Ce caractère constitue quelquefois le type de certaines races. Les Nègres, les Hottentots, les Esquimaux, ont le nez camus et écrasé. Chez les Mongols, le nez est petit; il est plus ou moins proéminent dans la race caucasique.
Les peuples Tartares ont généralement le nez plat et enfoncé. Les Juifs ont le nez aquilin. Chez les Anglais, le nez est cartilagineux et rarement pointu. En Hollande, les beaux nez sont trèsrares. Examinez les tableaux de Rubens et de Yan Dyck et vous en serez convaincu. Au contraire, chez les Italiens, le nez a tous les caractères de la distinction. En France, le nez est vraiment caractéristique : les beaux nez y sont la règle.
L'homme est à peu près le seul être vivant qui ait un véritable nez élevé et proéminent.
On ne peut citer parmi les mammifères qu'un seul genre, le genre Xasique faisant partie de la famille des Quadrumanes, tribu des Semnopithèques qui soit pourvu d'un nez, ou plutôt d'un appendice nasal. Ce nez, très-mince et de forme asse-z singulière, dépasse en longueur celui des hommes les mieux gratifiés sous ce rapport. Cette particularité distingue ces singes de tous les autres.
Les Singes nasiques habitent l'île de Bornéo, oîi ils vivent en troupes nombreuses, au milieu des forêts. Les naturels de Bornéo prétendent que ces singes sont des hommes qui se sont retirés dans les bois, pour ne pas payer d'impôts au gouvernement de l'île, et ils ont la plus grande considération pour un être qui a trouvé un si bon moyen de se dérober aux charges de l'État.
Si l'on excepte le genre de singes que nous venons de mentionner, tous les mammifères n'ont guère que des narines ou des naseaux. Bien plus, les mammifères seuls sont pourvus de narines. Les oiseaux, les reptiles, etc., ont, à la place des narines, de simples trous.
Le nez n'esc pas entièrement immobile, et quelques-uns de ses mouvements contribuent à donner de l'expression à la iîgure. En se fronçant, il concourt à peindre l'horreur, la répugance,le dédain, etc. Froncer lenez, selon l'expression vulgaire, c'est exprimer du mécontentement ou du mépris.
N'étant que le prolongement et connne l'achèvement du front,
le nez offre, comme le front, une sorte d'effigie de l'esprit et une sorte de programme du caractère de lindividu. Le nez et le front sont presque toujours dans un accord parfait, comme signes révélateurs du caractère: ce que le nez annonce, le front le confirme. Tel nez, tel front, tel esprit.
Ce n'est que vers l'âge de quatorze à quinze ans, c'est-à-dire à l'époque de la puberté, que le nez prend la forme qu'il doit conserver. Jusque-là il est impossible de prévoir quelle sera sa forme, ou son volume. L'époque où il s'achève est celle où le tempérament se décide, où le corps prend de la force, ou reste faible pour toute la vie ; de sorte que le nez se trouve contemporain des penchants, du tempérament et des passions. Les anciens considéraient comme le type des belles physionomies celles qui présentaient un nez sans racine, se continuant en ligne directe avec le front. C'est le nez qu'on trouve aux statues grecques représentant les héros ou les dieux.
11 est rare de rencontrer aujourd'hui ces nez perpendiculaires, et selon Lavater, le célèbre créateur de la Physiognomonie, ce caractère n'est pas à rechercher. Lavater prétend « qu'un nez n'est physionomiquement bon, grand ou spirituel, qu'autant qu'il présente des inflexions douces, des ondulations légères ou des entailles plus ou moins marquées. » Lavater ajoute: « Où vous ne trouverez pas une petite inclinaison, une espèce d'enfoncenienl dans le passage du front au nez, à moins r[ue le nez, ne soit fortement recourbé, ncspérez pas découvrir le moindre caractère de noblesse et de grandeur. »
Le nez conformé comme le veut Lavater s'appelle nez aquUin (du latin aquila, aigle).
Un nez aquilin annonce, en général, de la hauteur et de l'ambition. César et Napoléon h' avaient des becs d'aigle.
Les anciens Persans attachaient tant d'importance au nez aquilin ou très-élevé, qu'ils n'auraient pas accepté pour roi un prince au nez autrement conformé. Les Persans modernes sont moins exigeants. Le Shah que Paris a reçu en 1878 était pourvu d'un nez fort beau assurément, mais qui n'était pas positivement aquilin.
On comprend du reste que les grands nez soient honorés des peuples. Un grand nez s'accompagne d'ordinaire d'une barbe épaisse ; les yeux sont noirs ou bruns, les cheveux noirs ou rudes. La plupart des grands politiques, les plus célèbres am-
bilieux, beaucoup de grands poètes et d'illustres prosateurs, se sont fait remaniuer par des nez d'une grande dimension. Cyrus, Constantin, Machiavel, Louis XI, Catilina, la plupart des écrivains du siècle de Louis XIY, tels que 3Iolière, Boileau, plus tard Schiller, Guvier, etc., etc., étaient magaific[uement dotés en ce qui concerne l'appendice nasal.
Un nez médiocre et effilé est l'indice d'une vive sensibilité, de l'imagination et de l'enthousiasme, quelquefois de la finesse, de l'habileté et de l'astuce. Un nez petit et bien fait dislingue les gens nerveux.
Un nez court, ramassé, aux ailes épaisses, pâles et boursouflées, est le signe d'un tempérament lymphatique et d'une conslitution scrofuleuse. Presque toujours ces nez écourlés et épais s'associent à de grosses lèvres et à des cheveux blonds; la barbe est alors ou nulle ou étiolée. Des nez semblables annoncent peu d'énergie, peu de constance et peu de jugement.
Les hommes colères ont, en général, un nez court et subitement arrondi, accompagné de sourcils épais et désordonnés.
Les nez perpendiculaires supposent une àme qui sait agir et souffrir tranquillement et avec énergie.
Un nez dont l'épine est large, qu'il soit droit ou courbé, annonce des facultés supérieures.
Nous extrayons ces pronostics physiognomoniques des ouvrages consacrés à l'art de la physiogjiomoiiie, sans précisément en répondre, mais pour résumer les études faites sur ce sujet par Lavater et par des observateurs consciencieux.
D'après Lavater et Winckelmann, voici quelle doit être la conformation d'un nez pour être reconnu parfaitement beau.
1° Sa longueur doit être égale à celle du front.
2» Il doit avoir une légère cavité à côté de sa racine.
3" Vue par devant, l'épine doit être large et presque parallèle des deux côtés, mais il faut que cette largeur soit un peu plus sensible vers le milieu.
4° Le bout, ou la pomme du nez, ne sera ni dur, ni charnu ; le contour inférieur doit être dessiné avec précision et correction: ni trop pointu ni trop large.
5° De face, il faut que les ailes du nez se présentent distinctement et que les narines se raccourcissent agréablement au-dessus.
6" Dans le profil, le bas du nez ne doit avoir qu'un tiers de sa longueur.
7*^' Les narines doivenl aller plus ou moins en pointe el s'arrondir par derrière; elles doivent être en ^''énéral cintrées et partagées en deux parties égales par le profil de la lôvre supérieure.
8" Vers le haut, il joindra de près l'arc de l'œil, et sa largeur du côté de l'œil sera au moins d'un pouce.
Un nez retroussé, s'il n'est pas démenti par les yeux ni la bouche, trahit un caractère sensuel. Tel était le nez de Socrate, celui de Barthez, celui de Gall.
Un petit nez retroussé, de très-petits yeux et des sourcils saillants caractérisent un homme désagréable etquinteux, à l'esprit mordant et satirique, qui ne sait pas retenir sur ses lèvres un mot sanglant.
Les nez retroussés dénotent chez les femmes la pétulance et la sensualité. On nomme communément cette forme de nez, chez les femmes, nez à laRoxelanc.
Les narines petites sont le signe d'un esprit timide. Au contraire, les ailes du nez bien dégagées, bien mobiles, dénotent une grande délicatesse de sentiments, qui dégénère facilement en sensualité. La Joconde de Léonard de Vinci, que l'on voit au musée du Louvre, présente ces caractères physiognomoniqucs.
Des nez qui se courbent au haut de la racine, dénotent un caractère impérieux. Ce signe caractéristique existe chez les Bourbons de France.
«Un nez qui réunit toutes les perfections exprime, ditLavater, tout ce qui peut s'exprimer, »
Lavater, né en 1741, était pasteur principal de l'Église réformée de Zurich. Son imagnation ardente et son excessive sensibilité lui valurent la carrière la plus accidentée et la plus tourmentée. Protestant et ecclésiastique convaincu, il s'était voué à combattre les sectes opposées au christianisme, et il passa sa vie à écrire, à rimer, à voyager, pour se mettre en rapport avec tous les hommes distingués de son temps. Il eut des entrevues avec Mesmer et Cagliostro. Un penchant décidé pour le merveilleux gâtait la naïveté de son enthousiasme. Il joignait à l'exaltation de J.-J. Rousseau le mysticisme de Klopstock, et à la pieuse tendresse de Fénelon la science équivoque et les superstitions de Corneille Agrippa. Aucun mystère n'etîrayait l'ardeur de son esprit; aucun miracle, si controversable qu'il fût, ne le trouvait hésitant. Quoique consciencieusement chrétien et pro-
testant orthodoxe, il était sans cesseàrafTùt des nouveautés religieuses, et la discussion faisait ses délices : si bien qu'on le persécuta comme hérétique, uniquement parce qu'il s'était montré trop religieux. Il passa la moitié de sa vie à écrire des livres de
Fis. 129. Lavaler.
<:onlroverse théologique, et le reste à voyager, pour chercher les éléments de son système physiognomonique.
Les combats, les injures, les calomnies qu'il avait eu à essuyer pendant la première partie de sa vie, amenèrent le pasteur de jiurich à cultiver et à perfectionner le don naturel qu'il avait reçu de reconnaître par les traits de la physionomie les caractères des hommes. Disons toutefois que l'art de connaître les pensées,
les sentiments, les passions, les habitudes par la physionomie, résulte d'une sorte d'instinct personnel, qui ne peut être réduit en principes dogmatiques. L'ouvrage de Lavater, Essais phyaiognomoniques, d'diWcurs très-décousu, renferme des remarques pleines de justesse et de sagacité ; mais on ne deviendra pas physionomiste en étudiant ce livre, parce qu'on naît physionomiste et qu'on ne le devient pas, de même que l'on naît rôtisseur et qu'on ne le devient pas*. Aussi peut-on dire que la vie active de Lavater valut mieux que ses écrits, sans en excepter les Essais physiognomoniques.
C'estdanscet ouvrage, dont le premier volume parut en 1775, que l'on trouve exposés les principes qui doivent guider, selon Lavater, dans l'examen de la physionomie.
Lavater mourut à Zurich, le 2 janvier 1801, des suites d'une blessure (ju'il avait reçue en soignant les soldats français à la bataille de Zurich, livrée en 1800.
Le goiU est le moins connu de tous nos sens, par cette raison que l'on ne sait pas bien quelle est la cause des saveurs.
Le goût a son siège dans la membrane muqueuse qui recouvre la langue. On croyait autrefois que la voûte du palais et les joues étaient, comme la langue, le siège du goût; mais on s'accorde aujourd'hui à localiser cette sensation dans la membrane muqueuse de la langue.
Dans le chapitre de la Digestion, nous avons décrit sommairement la langue. Nous entrerons à propos du goût dans quelques développements sur ce même organe.
La figure 130 donne une coupe de la langue, avec les musclesqui mettent cet organe en action, et les nerfs qui accompagnent ces muscles.
Les muscles de la langue s'attachent, par une de leurs extrémités, à l'os hyoïde et à l'os maxillaire inférieur, et par l'autre extrémité à la membrane muqueuse de cet organe.
1. « On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur. » Brillât-Savarin, La Physiolo(/ic du goût (Aphorismes).
La membrane muqueuse qui enveloppe la langue de toutes parts, est très-mince à sa partie inférieure, el très-épaisse sur sa face supérieure. Là s'élèvent ce que l'on nomme les papilles linguales, sorte d'éminences rugueuses, de renflements ou d'épanouissements divers de la membrane muqueuse, qui sont remplies, à l'intérieur, par les ramifications du nerf lingual et par de nombreux petits vaisseaux sanguins.
Ce sont les ramifications du nerf lingual et celles du nerf glosso-
Fig. 130. Coupe de la langue, avec les nerfs qui sy distribuent.
1. Nerf grand hypoglosse. — 2. Nerf lingual. — 3. Nerf glosso-pharyngien. — 4. Ganglion sousmaxillaire. — 5. Anastomose du nerf lingual avec le nerf grand hypoglosse. — e.Cjupe de l'os maxillaire inférieur. — A. Langue. — b. Muscle génio-glosse. — c. Muscle hyo-glosse. — d. Muscle stylo-glosse.
pharyngien qui procurent la sensation des saveurs. Le nerf glosso-pharyngien se distribue au tiers postérieur de la membrane muqueuse de la langue et lui donne la sensibilité gustative.
Le rùle des papilles linguales, par lesquelles se terminent les ramifications du nerf lingual et du nerf glosso-pharyngien, c'est d'augmenter les points de contact entre les corps sapides et la muqueuse, pour retenir plus longtemps ces corps à la surface sensible.
Longet et d'autres observateurs ont essayé de reconnaître les points de la cavité l3uccale qui sont particulièrement le siège du goût. Pour cela, on porte, au moyen d'une petite éponge attachée à l'extrémité d'une tige de baleine, les substances gustatives sur les différentes parties de la bouche. On a reconnu ainsi que la langue, surtout sa base, ainsi qu'une partie de l'arrière-gorge, sont le siège de cette sensation. Le goût est très-obtus à la voûte du palais et nul sur la muqueuse des joues.
Il y aurait, en effet, inconvénient à ce que les joues participassent à la sensation du goût. S'il en était ainsi, c'est-à-dire si nous percevions par les parois latérales de la bouche la saveur des aliments, nous aurions une tendance à ramener sans cesse ces aliments vers les joues ; tandis que, la partie la plus sensible pour le goût se trouvant à la base de la langue et dans l'arrière-bouche, nous sommes conduits à porter le bol alimentaire, quand il est suflisamment mâché, au fond de la gorge, c'est-à-dire au point même où doit s'en opérer la déglutition. Sans cette circonstance, la mastication prendrait un temps infini; nous promènerions sans cesse les aliments dans la bouche, et nous songerions à peine à les avaler. Au contraire, la déglutition s'opérant d'une manière pour ainsi dire automatique, cet acte essentiel de la digestion s'accomplit dès que le bol alimentaire touche le fond de la gorge.
Quelques physiologistes ont fait cette observation curieuse, que les corps sapides présentent une saveur différente selon les points de la langue ou de la cavité buccale avec lesquels ils sont en contact. Le nitre (azotate de potasse) manifeste une saveur fraîche et piquante à la pointe de la langue, et une saveur amère à sa base. L'alun, qui donne une saveur acide et astringente à l'extrémité de la langue, n'a qu'une saveur douceâtre el nullement acide, si on le porte au fond de la bouche.
Il paraît que la pointe de la langue perçoit surtout les saveurs sucrées et sa base les saveurs amères.
La quantité de matière nécessaire pour impressionner l'organe du goût varie selon les substances. Il faut une quantité, pour ainsi dire, impondérable du fruit de la coloquinte pour donner la saveur amère. Certains brasseurs, par une fraude coupable, communiquent la saveur amère à leur bière avec de la strychnine, extraite de la noix vomique, ou avec une simple infusion de noix vomique. Or des quantités infinitésimales de
strychnine suffisent pour donner à la bière une amertume prononcée. La limonade sulfurique, dont on se sert, dans les hôpitaux, pour traiter les malades atteints de coliques de plomb, ou pour répondre à diverses indications de l'administration des acides minéraux, ne renferme qu'une très-faible proportion d'acide sulfurique (1 centigramme dissous dans un litre d'eau), et pourtant sa saveur acide est très-forte, elle agace vivement les dents. Il faut, au contraire, une assez grande quantité de sucre pour que la saveur de cette substance soit perçue. Un verre d'eau sucrée est insipide s'il ne renferme pas 12 grammes de sucre par litre d'eau.
Nous disions plus haut que l'on ne sait rien encore sur la nature et la cause des saveurs, c'est-à-dire sur la particularité physique ou chimique qui donne aux corps la faculté d'impressionner l'organe du goût. Aussi faut-il renoncer à classer scientifiquement les saveurs. Linné divisait les saveurs en salées,
visqueuses, — styptiques, — grasses, — acres — et douces; mais cette classification ne représente que l'observation la plus grossière.
Ce qui rend à peu près impossible l'étude scientifique des saveurs, c'est que la sensation du goût est constamment mêlée à celle de l'odorat. Toute substance portée sur la langue impressionne à la fois la langue, les fosses nasales, les nerfs lingual et olfactif. Or, les odeurs nous étant absolument ignorées encore dans leur essence, il est impossible de rien démêler de précis en ce qui concerne la saveur seule.
La saveur de la plupart des aliments solides et liquides est due le plus souvent à l'arôme qui se dégage dans la bouche, et qui va impressionner la membrane pituitaire, par la voie des fosses nasales, ainsi que nous l'avons noté en recherchant le siège physiologique de la sensation des odeurs.
Nos lecteurs pourront avoir facilement par eux-mêmes la preuve de ce fait, que la saveur des substances est due, pour la plus grande partie, à l'odeur qu'elles répandent. S'ils ont à avaler un breuvage désagréable, par exemple un verre d'eau de Sediitz ou d'huile de ricin, ou bien encore une simple cuillerée d'huile de foie de morue, qu'ils aient la précaution de se pincer le nez en avalant la drogue. Celte occlusion du nez, accom- I)agnée de pression, n'a pas seulement pour résultat d'empêcher purement et simplement l'entrée de l'air par les fosses nasales,
elle suspend toute respiration par le nez, c'est-à-dire s'oppose au rapide courant d'air qui entraîne les particules odorantes, comme par une cheminée d'appel, jusqu'au sommet des fosses nasales, là où s'épanouissent les ramifications du nerf olfactif.
En se pinçant ainsi le nez, on peut avaler impunément les choses les plus désagréables, telles que l'eau de Sedlitz, l'huile de ricin, l'huile de foie de morue, le quassia, la coloquinte.
Répétez la môme expérience avec les substances agréables au goût, telles que le vin, le thé, le café, le chocolat, vous reconnaîtrez que toutes ces substances paraissent sans saveur sivous vous pincez le nez en les avalant. C'est pour cela que lorsqu'on est atteint d'un violent coryza, état dans lequel l'odorat est à peu près aboli, on ne reconnaît aucun goût aux aliments. On trouve aux IrulTes et au vin de Champagne le goût du papier ou de l'éponge.
C'est à M. Chevreul que sont dues ces curieuses remarques. Tout cela donne à réfléchir. Si le goût est aboli en même temps que lodorat, si l'arôme est la condition nécessaire à la saveur d'un corps, il en résulte que les saveurs pourraient bien n'ôtre que des apparences trompeuses, en d'autres termes, qu'odeur et saveur seraient synonymes.
Ajoutons que les impressions produites sur l'organe du goût sont singulièrement variables. Elles dépendent de l'état de vacuité ou de plénitude de l'estomac, de l'état de santé ou de maladie. Un aliment qui nous plaît au commencement d'un repas, nous répugne à la fin. Certaines maladies et l'état de grossesse produisent de singulières aberrations du goût. Les jeunes filles adorent les fruits verts, qu'elles détestent un peu plus lard. Les habitants du Groenland se nourrissent d'huile de poisson et d'huile de baleine, qui provoqueraient des vomissements aux habitants du reste de l'Europe. Les Abyssiniens n'aiment que la viande crue, tandis que les Occidentaux ont beaucoup de peine à avaler la viande non cuite, même à titre de médicament. Dans un même pays, selon sa position géographique, le même aliment inspire de l'altrait ou du dégoût. Dans le midi de la France, on ne redoute point les escargots crus, tandis que dans le Nord on tolère à peine sur les tables ces mollusques cuits, même avec un assaisonnement très-calculé. Les huîtres , que certaines personnes adorent, n'inspirent à d'autres que de la répulsion.
Chacun a ses antipathies et ses sympathies en fait d'ahments- La sagesse nous commande de faire l'éducation du sens du goût et de prendre de honne heure l'habitude d'une alimentation très-variée. L'éducation doit nous enseigner à trouver bon tout aliment salubre, à triompher de la répugnance ou des préjugés qu'ils font naître.
A la fin du siècle dernier, c'est-à-dire à l'époque de son importation d'Amérique, la pomme de terre rencontra en France une résistance universelle. On trouvait au tubercule que prônait Parmentier, et que recommandait le roi Louis XYI, un goût détestable. On l'accusait de toutes sortes de méfaits, entre autres de produire la lèpre. On ne savait pas bien en quoi consistait la lèpre; mais on était certain que la pomme de terre donnait la lèpre, et cela suffisait. Aujourd'hui, ce souvenir nous fait rire.
Un exemple plus récent prouvera que les préjugés contre les substances alimentaires sont de tous les temps. Avant l'année 1860, la viande de cheval soulevait parmi nous un dégoût générai. Les écrivains et les économistes s'appliquèrent en vain, de 1860 à 1870, à combattre le préjugé qui portait à repousser l'usage alimentaire de la viande de cheval. Mais vint le blocus de Paris par les Prussiens en 1870-1871, et l'on reconnut alors combien les savants avaient été bien inspirés en recommandant pendant dix ans à la population française de s'efforcer de triompher de sa répugnance pour la viande de cheval. Les chevaux abattus pendant le siège empêchèrent les Parisiens de mourir de faim ou de maladies, et l'usage alimentaire de la viande de cheval a survécu au siège. Aujourd'hui, on compte dans Paris plus de 300 boucheries où la viande de cheval se débite sous les formes les plus variées, sans compter les grandes quantités de la même viande qui se vendent frauduleusement comme bœuf ou vache. A Lyon et dans toutes les grandes villes de la France, on suit l'exemple donné par la capitale.
La découverte de ce fait que les saveurs ne sont peut-être autre chose que des odeurs, a conduit M. Chevreui à faire une classification des saveurs en rapport avec l'état actuel de la science. M. Chevreui distingue les corps sapides en quatre classes : 1° ceux qui n'agissent que sur la langue, comme les substances non volatiles, par exemple le sable ou le cristal de roche ; — 2" ceux qui agissent sur la langue et sur le système
CON>'AlS-rO[ TOI-MÊME. 32
olfactif, tels que certains métaux odorants, le cuivre par exemple; — 3" ceux qui agissent sur la langue elle goût, comme le sel marin et le sucre ; — 4° ceux qui affectent à la fois le tact de la langue, le goût et l'odorat, comme certaines essences.
Lexercice perfectionne beaucoup le sens qui nous occupe. Les dégustateurs de profession arrivent à reconnaître dans les vins des différences qui sont tout à fait inappréciables pour des personnes non exercées. Le professeur Bouchardat, grand œnologue, comme cbacun sait, distingue avec une singulière sûreté de goût les âges et provenances des différents crus des vins de Bourgogne.
Le sens du goût s'affaiblit par l'impression répétée des corps trop sapides. Les personnes qui font habituellement usage de liqueurs et d'aliments très-épicés, arrivent à ne pouvoir plus rien apprécier de ce qui leur est servi.
Chez l'enfant et chez le jeune homme, ce sens est peu développé, parce que l'on n'attache, à celte époque de la vie, qu'une médiocre importance aux plaisirs de la table. Mais le goût se perfectionne en raison de rattention qu'on lui accorde. Il s'augmente avec l'âge, et forme la dernière jouissance de l'honmie arrivé au déclin de la vie.
Le sens du goût est un des bienfaits dont la Providence nous a dotés. La saveur agréable que nous trouvons aux aliments, nous dispose à la bienveillance, à la gaîté ; elle procure une heureuse et salutaire diversion à nos préoccupations, à nos travaux ou à nos peines morales.
De môme que le nez est placé à l'entrée des voies aériennes, pour nous avertir des odeurs qu'il faut ou rechercher ou fuir, de même le sens du goût est placé à l'entrée des voies digeslivcs, pour nous renseigner sur la nature des substances que nous allons ingérer. Combien d'empoisonnements accidentels ou criminels ont été prévenus grâce à la surveillance du goût, sentinelle avancée, préposé tutélaire, qui décèle, par la saveur acre, amère ou irritante d'une substance vénéneuse, le danger qui menace la vie. La main saisit un breuvage empoisonné, la bouche a même déjà reçu une gorgée de celte boisson funeste. Mais le sens du goût se révolte, il transmet au cerveau le signal d'alarme; et aussitôt, par une de ces actions nerveuses ré/lexes, dont nous avons analysé plus haut le mécanisme, une contraction subite de l'arrière-gorge et du pharynx rejette à l'extérieur le liquide homicide.
C'est encore le goût qui, nous averlissanl de la suffisante réplétion de l'estomac, impose une saine barrière aux excès de table.
Ce sens, il est vrai, nous trompe quelquefois ; car le plaisir que nous trouvons à certains aliments nous entraîne à des ingestions dangereuses par leur quantité. Il nous induit quelquefois aussi à rejeter des aliments excellents, par cela seul qu'ils lui sont inconnus. Le goût a donc, pour ainsi dire, ses préjugés. Mais il faut pardonner quelque chose à un ami sincère, et se souvenir des services qu'il nous rend, pour excuser quelquesunes de ses erreurs.
Le goût est un sens un peu raffiné, propre, en général, aux nations civilisées. Il est l'apanage des gens à l'esprit cultivé. Lisez la P/tysiologie du. goût de Brillât-Savarin, et vous reconnaîtrez que le sens gastronomique et lesprit sont deux compagnons inséparables.
Le tact^ ou toucher (car on ne peut établir une différence bien précise entre ces deux vocables), n'est point, comme la vue ou l'audition, un sens localisé dans un organe particulier. C'est un sens général, car il s'exerce par tous les points de la surface extérieure du corps. Bien que la main, par suite de l'habitude, ou en raison de sa conformation, soit l'instrument ordinaire du tact, toute la surface du corps pourrait remplir le môme office. La peau, quelle que soit sa région, les membranes muqueuses, telles que celles des lèvres et des joues, peuvent opérer le tact, et suppléer la main, en cas de maladie, d'absence ou d'empêchement de cet organe.
Le toucher n'est point desservi par des nerfs particuliers, comme le nerf acoustique pour l'oreille, le nerf optique pour la vue, le nerf olfactif pour fodorat. Tous les nerfs qui se distribuent à la surface de la peau remplissent ce rôle, parce qu'ils partent des racines postérieures de la moelle épinière.
On connaît toutefois, grâce aux recherches des anatomistes modernes, les petits organes spéciaux qui, terminant les nerfs dans la peau, sont les instruments du tact. On les nomme corpuscules de Pacini et corpuscules de Meissner^ du nom des obser-
vateurs qui les ont étudiés, ou plus simplement corpuscules du tact.
Nous disons que les corpuscules du tact sont logés dans la peau, à l'extrémité des nerfs. Pour comprendre la position relative de ces organes, il faut donc connaître la peau.
La figure 131 montre une coupe verticale de la peau, amplifiée au microscope.
La peau se compose de deux parties, Vépiderme, E, et le derme, D.
Vépiderme, ou couche extérieure , sert d'enveloppe protectrice au derme. C'est une substance de nature cornée et insensible. Le derme, D, est traversé verticalement par les conduils des glandes sudorifères {k\ c'està-dire produisant la sueur, cl par les follicules pileux (1), c'est-à-dire les organes chargés de sécréter les poils , enfin par des cellules graisseuses (5) et par les nerfs.
C'est sur le trajet de ces nerfs que se trouvent les corpuscules du tact (3), sorte de renflement de la substance nerveuse. Ils sont placés à la couche supérieure du derme.
C'est donc à travers l'épiderme, qui les protège, que les petits organes préposés à
Fig. 131. Coupe de la peau, vue au microscope.
E. Épiderme. — D. Derme. — 1. Follicules pileux. — 2. Corps inuqueux. — 3. Corpuscule du tact. — 4. Glandes sudoriferes. — 5. Cellules graisseuses.
la sensibilité tactile reçoivent cette impression.
On ne sait rien sur la véritable nature de la sensation du loucher, pas plus que l'on ne connaît la nature de l'agent qui produit les odeurs et les saveurs. Un physiologiste contemporain, M. Weber, a fait beaucoup de recherches et de distinctions subtiles entre les sensations de pression, de température et de résistance; mais ces considérations n'ont nullement éclairé la question. La difTérence entre les sensations dépression et de température ne répondant ;i aucun organe particulier, ne nous édifie
point sur la différence de ces deux impressions ; de sorte que le sens du tact reste inexplicable dans sa généralité, et qu'il faut simplement se contenter d'énumércr les faits que l'observation nous a appris à cet égard.
Le toucber qui nous fait connaître seulement des qualités très-dilTérentes des corps, telles que la forme, retendue, la consistance, le poids, la température, etc., serait peu de cbose, s'il était isolé, s'il n'était complété par le sens de la vue. Exposons , le peu de notions positives que l'on possède sur ce sens particulier.
Le siège du tact se trouve, avons-nous dit, dans la peau, surtout dans les parties de la peau et des membranes muqueuses qui sont disposées de manière à pouvoir s'appliquer sur les corps.
La preuve que la peau est le véritable siège du tact, c'est que les muscles dénudés ne peuvent exercer cette fonction. M. Weber a pu constater, sur un individu dont les muscles se trouvaient à nu, à la suite de l'ouverture d'un abcès trèsprofond, que ces organes n'avaient nullement la sensation du tact.
La main étant conformée de manière à faciliter prodigieusement l'exercice du toucher, et les autres parties du corps étant habituellement cachées par les vêtements, c'est la main qui est, chez l'homme, l'organe principal du tact. Les nombreuses articulations de la main, au poignet et aux phalanges, la variété de ses mouvements, qui lui permettent de prendre toutes sortes de formes et de se mouler sur tous les corps, l'abondance des corpuscules du tact à sa face interne, ou palmaire, permettent à la main de nous donner instantanément la sensation de la forme, de la consistance, du poids, de la température des corps. La main embrasse les objets, les saisit avec les doigts, parcourt leur surface, suit leurs contours, mesure leur étendue. Grâce au levier qu'elle constitue, par son union avec l'avant-bras, elle apprécie le poids des corps, les soulève et les met en mouvement. L'extrémité des doigts, abondamment pourvue de corpuscules du tact, suffit, au besoin, pour apprécier les formes et les autres qualités des corps.
C'est surtout l'existence d'un pouce opposable aux autres doigts, caractère propre à l'espèce humaine, qui fait de la main le plus admiral)le des instruments. L'éducation s'appli-
que d'ailleurs, et réussit sans aucune peine, à perfectionner singulièrement l'emploi de cet instrument naturel.
Les anciens, Aristote en tête, admirai'^nt beaucoup la main. Les philosophes et naturalistes du dix-huitième siècle on t prétendu que le toucher est le plus important de nos sens, et que la main est l'un des plus précieux organes dont le Créateur ait doté Ihumanité.
Buffon prétend que le toucher est le plus utile de nos sens, et que sans lui nous ne pourrions acquérir de connaissances complètes. Le philosophe Helvélius a dit, sous l'inspiration de BulTon, que si la nature, au lieu d'accorder à l'homme une main et des doigts flexibles, ne lui avait donné qu'un sabot corné, comme le pied du cheval, l'homme formerait encore des troupeaux sauvages errants dans les forêts.
On reconnaît là l'exagération de la philosophie matérialiste d'Helvélius et des encyclopédistes du dix-huitième siècle. Mais Helvétius se trompe. Notre intelligence n'est point la simple conséquence de la perfection de notre main. La nature a donné à l'homme une main mieux construite que la partie qui représente cet organe chez les animaux, par la même raison qu'elle lui a donné un cerveau plus vaste et plus riche en éléments variés. Voulant accorder à l'homme une intelligence et une perfectibilité hors ligne, le Créateur lui a départi à la fois des organes très-délicats pour la sensation, et un vaste cerveau pour l'intelligence.
Si la main suffisait à créer les oeuvres du génie, il n'y aurait point d'hommes sauvages. Or l'homme existe encore de nos jours dans un état absolument sauvage. Un voyageur français, M. Wiener, qui a enrichi, en 1878, notre musée ethnographique de précieux documents, rapportés d'une mission scientifique au Brésil et au Pérou, a vu, dans les montagnes des Andes, l'homme vivre au milieu des cavernes, dans le plus triste et le plus hideux état, ne s'occupant que de manger et de boire, ne prenant pas même la peine de jeter hors de sa grotte les restes de ses repas, et se comportant absolument comme une brute. Cet être qui vit aujourd'hui comme vivait, il y a dix mille ans, Ihomme primitif, l'homme des cavernes, contemporain du Mammouth et du grand Ours, a des mains comme nous. Pourquoi est-il resté à l'état sauvage ?
Si l'homme était venu au monde sans mains, il est probable
qu'il les aurait remplacées par quelque artilice, ainsi que le font les malheureux qu'un accident quelconque a privés de cet organe. Ducornet, le peintre né sans 6r«s, peignait admirablement avec son pied.
Aristote n'avait point commis l'erreur que commettaient Bufïon et les encyclopédistes du dix-huitième siècle, en parlant du toucher. Il s'était bien gardé de dire que c'est la main seule qui fait la supériorité de l'homme sur les animaux.
Galien pensait tout aussi juste. On cite souvent, comme un beau morceau d'éloquence, les développements dans lesquels entre Galien, à propos de la main, dans son beau livre de physiologie, on pourrait dire dans son poème, qui a pour titre De iisu partium corporis humani [De Vusage des parties du corps humain). Ce qui est le plus remarquable dans ces pages, c'est moins encore la description de la main donnée par Galien, que la démonstration de ce fait philosophique que ce n'est pas la main, mais la raison, qui nous a enseigné les arts.
« C'est, dit Galien. en vue du caractère auguste des parties de l'iiomme que l'ouvrier suprême l'a doué d'un instrument spécial, qui est la main. L'homme seuta la main, comme seul il a la science en partage. C'est pour lui l'instrument le plus merveilleux et le mieux approprié à sa nature. Supprimez la main, l'homme n'existe plus. Par la main, il est prêt à la défense comme à l'attaque, à la paix comme à la guerre. Quel besoin a-til de cornes et de griffes ? Avec sa main, il saisit l'épée et la lance, il façonne le fer et l'acier. Tandis qu'avec les cornes, les dents et les griffes, les animaux ne peuvent attaquer ou se défendre que de près, l'homme peut jeter au loin les instruments dont il est armé. Lancé par sa main, le trait aigu vole à de très-grandes distances chercher le cœur de l'ennemi ou arrêter le vol de l'oiseau rapide. Si l'homme est moins agile que le cheval et le cerf, il monte sur le cheval, le guide, et atteint le cerf à la course. Il est nu et faible, et sa main lui fabrique une enveloppe de fer et d'acier. Son corps n'est protégé par rien contre les intempéries de l'air, sa main lui ouvre des abris commodes, elle lui façonne des vêtements. Par la main, il devient le dominateur et le maître de tout ce qui est sur la terre, dans les airs cl au sein des eaux. Depuis la flûte et la lyre, avec lesquelles il charme ses loisirs, jusqu'aux instruments terribles avec lesquels il donne la mort, jusqu'au vaisseau qui le porte, hardi navigateur sur la vaste étendue des mers, tout est l'ouvrage de sa main.
« L'homme, animal politique, eût-il pu sans elle écrire les lois qui le régissent, élever aux dieux des statues et des autels ? Sans la main, pourriezvous léguer à la postérité les fruits de vos travaux et la mémoire de vos actions ? Pourriez-vous, sans elle, converser avec Socrate, Platon, Aristote, et tous ces divers génies qu'enfanta l'antiquité? La main est donc le carac-
50i LES CINQ SENS.
tère physique de l'homme, comme rintelliErence en est le caractère moral. •»
Dans ce chapitre, après avoir exposé la conformation g'énérale de la main et la disposition des os, des muscles, des tendons, des ligaments et des articulations qui la composent; après avoir analysé le mécanisme des divers mouvements de la main, Galien, plein d'admiration pour cette merveilleuse structure, s'écrie:
« En présence de cette main, de ce merveilleux instrument, ne prend-on pas en pitié l'opinion de ces philosophes qui ne voient dans le corps humain que le résultat de la combinaison fortuite des atomes? Tout dans notre organisation ne jette-t-il pas un éclatant démenti à cette fausse doctrine? Osez invoquer le hasard pour expliquer cette disposition admirable! Non, ce n'est pas une puissance aveugle qui a produit toutes ces merveilles. Connaissez-vous, parmi les hommes, un génie capable de concevoir et d'exécuter une œuvre aussi parfaite? Un pareil ouvrier n'existe pas. Cette organisation sublime est donc l'œuvre d'une intelligence supérieure, dont celle de l'homme n'est qu'un faible reflet sur cette terre. Que d'autres offrent à la Divinité de sanglantes hécatombes, qu'ils chantent des hymnes en l'honneur des dieux; mon hymne, i moi, c'est l'étude et l'exposition des merveilles de l'organisation humaine. »
Nous voudrions pouvoir nous étendre longuement sur la personne et les écrits de Galien, le continuateur d'Hippocrate, le plus grand nom de la médecine dans l'antiquité, après celui qu'on a nommé le divin oracle de Cos. Galien créa l'anatomic, qu'Hippocrate avait négligée. Dans son célèbre ouvrage De «>2«Yomicis administrationibus libri 17, il dota la science de son temps de la première description précise des organes de l'homme ; et dans son De iisu partlum corporis humani, il composa le premier traité de physiologie que la science ait possédé.
Galien était né à Pergame, dans l'Asie Mineure, 131 ans après Jésus-Christ. Connaissant toutes les langues de son tempf, il avait de bonne heure formé l'imposant trésor de ses connaissances en voyageant, pour aller chercher la science dans ses centres les plus renommés. Il s'était surtout arrêté à Alexandrie, en Egypte, où il avait acquis de grandes connaissances anatomiques en suivant les leçons des maîtres que réunissait celte École célèbre.
De retour à Pergame, Galien se mit sous le patronage des prêtres d'Esculape, qui avaient le privilège de traiter les malades, de préférence aux médecins. Les prêtres d'Esculape lui confièrent le soin de traiter les gladiateurs blessés dans les combats du cirque (fig. 132). C'est dans ce triste théâtre de la
barbarie antique que Galien, appliquant ses connaissances anatomiques, devint le premier chirurgien de son temps.
Nous ne pouvons suivre Galien lorsqu'il quitta Pergame et se rendit à Rome, où il devait entrer avec tant d'éclat dans la carrière de la médecine, et composer les écrits, admirables autant que nombreux, qui ont fait passer son nom à la postérité.
On prétend que Galien avait composé sept cent cinquante écrits, mais il ne nous reste de lui que les deux chefs-d'œuvre dont nous avons déjà cité les titres : De u$u partium et De anatomicif< administrationibus. C'est dans le premier de ces ouvrages que se trouve le passage sur l'anatomie et les usages de la main que nous avons reproduit.
Après cette digression, à laquelle nous a involontairement entraîné le nom fascinateur de Galien, nous terminerons l'étude du tact.
Ce qui empêcherait de donner la suprématie au tact sur l'un quelconque de nos sens, c'est qu'il est susceptible de beaucoup d'erreurs, et que, contrairement à l'opinion de Butfon, il serait peu de chose, s'il n'était contrôlé et complété par les autres sens. Le toucher nous donne l'idée de la forme, mais c'est la vue qui nous fait connaître la couleur, qui nous renseigne exactement sur l'existence, l'étendue et même la forme réelle des objets. Il faut nécessairement que les erreurs auxquelles le tact nous expose, soient rectifiées par l'éducation
L'exercice perfectionne d'ailleurs singulièrement le tact. L'habitude et le travail le développent beaucoup. On construit aujourd'hui à l'usage des aveugles des caractères d'imprimerie, en bois ou en fonte, avec lesquels les aveugles lisent couramment, en suivant du doigt les caractères en relief. Sandcrson. aveugle de naissance, professeur à l'Université de Cambridge, avait le tact si développé, qu'il distinguait les médailles authentiques des fausses médailles qui trompaient les connaisseurs pourvus de bons yeux. Un sculpteur aveugle, Jean Gonelli, modelait en terre une statue qu'il n'avait pu étudier qu'avec les doigts.
COMMEXT S'EXECUTEXT NOS MOUVEMEXTS?
Les os. — Ce que c'est qu'un os. — lii os est composé de matière or^^anique. unie à du phosphate et à du carbonate de chaux. — Une expérience de chimie démontrant la composition des os. — Ce que c'est que le noir animal de l'industrie.
— Le squelette humain est l'assemblage des os. — Division du squelette en trois cavités : le crâne, la poitrine et le bassin. — Division de la partie du squelette qui se rapporte aux mouvements en deux parties : le tronc elles membres. — La colonne vertébrale, sa composition. — Los cartilages intervertébraux. — Raccourcissement de la taille de l'homme par l'exercice ou la fatigue produisant un aiïaissement des cartilages intervertébraux. — Le sacrum et le bassin. — L'omoplate et les membres supérieurs : l'humérus, le radius et le cubitus. — Le poignet et la main. — Les membres inférieurs : le fémur, la roluie, le tibia et le péroné, le tarse, le métatarse et les orteils. — Proportions des différentes parties de la charpente osseuse. — Le corps a huit têtes. — Différence du squelette de l'homme et de celui de la femme. — Composition anatomique et histologique du tissu osseux. — Les os longs, les os larges et les os courts. — Développement des os et leur degré de consistance selon les âges. — Le périoste et ses usages. — Application à la chirurgie conservatrice de la découverte deFlourens concernant la régénération du tissu osseux par le périoste.
Les articllatio:<s. — Les articulations mobiles et les articulations immobiles. — Les ligaments et les capsules articulaires. — Types des différents modes d'articulation.
Les moscles. — Les muscles sont ce que l'on nomme la chair dans le langage vulgaire. — Composition du tissu musculaire. — Les muscles se terminent par des tendons ou des aponévroses. — C'est le système nerveux qui provoque la contraction musculaire. — Le courant électrique peut remplacer l'influx nerveux comme excitant de la contraction musculaire, mais seulement jusqu'au moment où commence la rigidité cadavérique. — La contraction musculaire ne reconnaît point pour cause l'électricité. — La crampe est le résultat de la contraction involontaire des muscles. — Les tendons. — Les aponévroses. — Énumération des muscles du -corps humain, d'après la figurine de VÉcorché de Caudron.
— Propriétés générales des muscles; leur développement suivant les âges. — Influence de l'exercice sur le développement musculaire. — La gymnastique obligatoire. — Histoire des théories ayant ])0ur but d'expliquer le mécanisme des
coiilraclions musculaires. — Ilaller et sa théorie de ïiiritabilUé. — Expériences de llailcr sur lirritabilité. — Le laboratoire de Halier à lierne. — La théorie de l'irrilabililé de Halier se réduit à niotlre un mot à la place d'une explication. — Tiiéorie de Bichat: les propriétés vitales des tissus. — Théorie de Prévost et Dumas admettant lexislence dun courant électrique dans les nerfs. — l.'n chapitre du roman delà médecine. — Théories modernes, peu satisfaisantes jiour rexi)licalion de la contraction musculaire.
Les mouvements. — Élude de la station verticale. — La station debout, à genoux cl assise. — Mécanisme physiologique de la marche. — La course. — Vitesse de la course. — Le saut — L'action de grimper. — La natation. — Borelli, au xvir sièclC; est l'auteur des premiers et des plus remarquables travaux sur le mécanisme des mouvements chez Ihomme. — Vie de Borelli. — Son traité De molu animaltum. — Ce que c'est que Veffort au point de vue physiologique. — Puissances anatomiques qui concourent à la production de l'eflort.
Les impressions des objels e.\térieurs que reçoit l'encéphale, par l'inlcrniédiaire des nerfs, et la faculté que nous avons de reconnaître les qualités favorables ou nuisibles de ces objets, nous portent à les fuir ou à nous en rapprocher. Ainsi, les niouvements sont la conséquence des sensations. Après l'élude de l'encéphale, des nerfs et des organes des sens, nous devons donc passer à l'étude des moicvemenls, c'est-à-dire répondre à la question placée en tête de ce chapitre : Comment a' exécutent nos rnouvemenla ?
Comme les machines de Tinduslric, la machine humaine produit des mouvements grâce à un assemblage de leviers. Que faut-il, en délinitivc, dans la nature inanimée, pour produire un mouvement, pour vaincre une résistance? Il faut: 1° une puissance, 2" un levier, 3° un point d'appui. C'est ainsi que tout effort est exercé, que tout poids est soulevé, (jue toute action mécanique est accomplie. 11 en est de même dans la machine animale, et dans la machine humaine, en général.
Dans la machine humaine, la puissance, c'est le muscle; le levier, c'est l'os ; le point d'appui, c'est l'articulation. Pour expliquer comment nos mouvements se produisent, nous avons donc à passer en revue les trois agents de mouvement, à savoir :
1° Les 08, avec les cartilages qui en dépendent;
2° Les articulations, avec les ligaments qui en font partie ;
3" Les mwsc/es, avecles aponévroses et les tendons qui se rattachent au système musculaire.
Nous aurons ensuite à rechercher la nature intime de la
puissance qui détermine l'action des muscles, et ({ui est ainsi la cause première de nos mouvements.
Qs, — Les os, nos leviers naturels, sont les parties les plus dures, les plus compactes, les plus résistantes de l'économie humaine. Privés d'élasticité et de flexibilité, ils se brisent facilement.
On comprend le peu de résistance des os au choc et à la rupture , quand on connaît leur composition chimique. Un os n'est autre chose que du phosphate de chaux et du carbonate de chaux, unis à une matière animale, molle et flexible, Vosséine, pour ne pas dire la gélatine, car il faut réserver le nom de yélatine à la matière organique de l'os quand elle a été modifiée par l'action de l'eau bouillante. Toutefois on se sert communément du nom de gélotine quand on parle de la matière organique des os, afin de simplifier les idées.
Ainsi, de fosséine, unie à du phosphate ou à du carbonate de chaux, telle est la composition chimique d'un os.
Il suffit, pour s'en convaincre, de faire une expérience fort simple; et j'engage mes lecteurs à répéter cette expérience, me souvenant du plaisir que j'avais, dans ma jeunesse, à voir ce curieux phénomène naturel mis en évidence par la chimie.
Prenez un os d'animal, un os long quelconque, introduisez-le dans une longue éprouvette de verre (fig. 133), et remplissez ensuite ,, ,.,,,
avec de l'acide chlorhydrique du commerce Traitement d'un os l'éprouvette qui renferme l'os, puis abandon- \>^\ , .
^ \ . , ■ , , . l'acide chlorlndrKiue.
nez le tout à lui-même. Au bout de quatre a cinq jours, les parties minérales, c'est-à-dire le phosphate el le carbonate de chaux, qui donnaient à. l'os sa résistance et sa dureté, se seront dissoutes dans l'acide chlorhydrique; et si vous retirez l'os du liquide acide, vous verrez qu'il a perdu toute dureté, toute consistance, qu'il s'est transformé en véritable osséine, ou gélatine, et qu'il est flexible à ce point qu'on peut le plier ou le courber en tous sens. Quant au phosphate et au carbonate de chaux, ils se trouvent dans la solution
acide, à l'état de chlorure de calcium et de phosphate acide de chaux.
Celte expérience chimique, aussi simple que curieuse, où l'on voit le dédoublement d'un os en matière organique et en matière minérale, fixe parfaitement les idées sur la véritable nature des os.
C'est d'ailleurs l'opération même que l'on exécute dans l'industrie, quand on fabrique de la gélatine avec les os des animaux. On commence par faire tremper les os dans l'acide chlorhydrique, pour leur enlever les sels minéraux; puis, au bout de quelques jours, on les retire mous et flexibles, et en les raitant par l'eau bouillante, dans des chaudières dites autoclaves, on les transforme en gélatine, ou colle (Vos.
Une autre opération qui s'exécute dans l'industrie, est également propre à mettre en évidence la composition chimique des os. Si l'on place des os de bœuf ou de mouton dans un creuset, qu'on ferme ce creuset, et qu'on le chaulTe jusqu'à la chaleur rouge, on trouve dans le creuset, après le refroidissement, du charbon, qui renferme beaucoup de substances minérales, consistant en phosphate de chaux et carbonate dechaux.
C'est l'opération môme que l'industrie exécute pour obtenir le produit appelé c/torbon anintal, ou noir animal, matière qui sert, dans les raffineries de sucre et dans les fabriques de produits chimiques, à décolorer les liquides organicpics. Que s'estil passé dans cette ojjération ? L'osséine est une matière organique ; elle se détruit donc par la chaleur. Au contraire, le phosphate de chaux n'est point décomposable par la chaleur, pas plus que le carbonate de chaux, quand la chaleur n'est pas poussée trop loin. Après la calcination, le phosphate et le carbonate de chaux restent donc mêlés au charbon qui provient de la décomposition de la matière animale de l'os. Le charbon animal, ou noir animal de l'industrie, n'est, en effet, autre chose que du charbon provenant de la calcination des os en vase clos, et contenant un mélange de phosphate de chaux et de carbonate de chaux.
Un kilogramme d'os de mouton ou de bœuf laisse, après sa calcination en vase clos, une quantité de charbon qui contient 10 pour 100 de sels de chaux, composés de phosphate de chaux et de carbonate de chaux.
D'après M. Fremy, 100 parties de l'os du fémur humain renferment :
Matière organique (Osseine) 32
(' Phosphate de chaux 57
Matières minérales ' Carbonate de chaux 10
l Carbonate de magnésie 1
L'assemblage des os constitue le squelette, dont la forme et les dimensions déterminent, en général, la configuration extérieure du corps.
Le squelette protège les appareils qui accomplissent les diverses fonctions de l'économie; et en même temps il sert à supporter, à suspendre, pour ainsi dire, ces mêmes appareils.
Les os fournissent aux membres leurs points d'attache et servent de leviers à la puissance musculaire.
Trois cavités formées par une réunion d'os suffisent à contenir tous les appareils organiques qui servent à nos fonctions. Ces trois cavités sont : le crâne, la 2'oitrhie et le bassin.
La partie du squelette qui se rapporte aux mouvements, constitue le tronc et les membres.
Le tronc a pour base fondamentale la colonne vertébrale. Vingt-quatre os superposés et percés à leur centre, de manière à former, par leur réunion, un canal continu, le canal vertébral, composent la colonne vertébrale. Les sept vertèbres supérieures correspondent au cou, et s'appellent vertèbres cervicales. Viennent ensuite les douze vertèbres dorsales. Sur chaque côté des vertèbres dorsales, des cartilages viennent rattacher douze côtes, qui, grâce à ces mêmes cartilages, se réunissent entre elles, et s'articulent avec l'os qui porte le nom de sternum.
On appelle poitrine, ou thorax (du grec ôo'jpa?, poitrine), la cavité formée par la réunion de la colonne vertébrale, des côtes et du sternum.
Les dernières vertèbres, au nombre de cinq, sont les vertèbres lombaires.
Les vertèbres sont séparées les unes des autres par des disques cartilagineux, élastiques.
C'est aux cartilages intervertébraux cjue l'épine dorsale doit sa souplesse et sa flexibilité. Après une station prolongée, ou par l'effet de trop lourds fardeaux, il arrive que les cartilages intervertébraux s'affaissent. Or, en raison de leur nombre, cet
CONNAIS-TOI TOI-MÊME. l'A
aiïaissement des cartilages peut diininuer momentanément la taille de l'homme ou de la femme de un à deux centimètres. Chacun peut s'assurer qu'après une longue marche ou une ournée de fatigue sa taille a diminué. C'est une ruse qu'employaient autrefois, au moment du tirage au sort, les jeunes gens dont la taille se trouvait à la limite fixée par la loi. Mais aujourd'hui la ruse est déjouée, car on a soin de vérifier la mesure, si cela est nécessaire, après un temps de repos bien constaté. Du reste, la taille du jeune soldat a été peu à peu tellement réduite en France, que l'on n'a guère plus à songer à ce moyen frauduleux.
La taille du vieillard est sensiblement inférieure à celle qu'avait le même individu dans l'âge adulte. Cela provient du raccourcissement des cartilages intervertébraux. La somme de tous ces raccourcissements se traduit par une diminution de taille.
La colonne vertébrale décrit, de haut en bas, trois courbures, allant en sens inverse : la supérieure et l'inférieure sont convexes en avant, la moyenne concave dans le même sens.
Chaque vertèbre se termine, en arrière, par une sorte d'épine, ou saillie : de sorte que l'ensemble de la colonne vertébrale fait sentir sous la peau une suite de saillies épineuses. C'est cette circonstance anatomique qui a fait donner à la colonne vertébrale le nom d^épine dorsale.
La colonne vertébrale se termine, inférieurement, par l'os sacrum, qui semble résulter de la soudure de plusieurs vertèbres entre elles. Le sacrum se termine lui-même par un os pointu, le coccyx. Enfin, le sacrum s'articule de chaque côté avec les os coxaux, pour constituer la large cavité dite du bassin, destinée à loger les organes abdominaux inférieurs.
Passons aux os des membres.
Le membre supérieur est formé de la réunion des os suivants: en haut et en avant, la clavicule, os long et grêle. En arrière est V omoplate, os large et plat. Une des extrémités extérieures de l'omoplate forme une cavité, destinée à recevoir la tête de l'os du bras, c'est-à dire de VJtumérus.
L'humérus est l'os du bras proprement dit. 11 s'articule en bas, en formant la jointure du coude, avec le radius et le cubitus, les deux os de l'avant-bras.
Le poignet est ce qui réunit Vavant-bras à la main.
Le poignet doit sa mobilité à ce qu'il est composé de huit
petits os, désignés, dans leur ensemble, sous le nom de carpe. Les huit petits os du carpe s'articulent avec le métacarpe^ composé de cinq os, dont chacun porte un de nos doigts.
Les cinq doigts portent les noms de pouce, indicateur, madius, annulaire, auriculaire . Chaque doigt se divise en trois parties osseuses, appelées phalanges. Le pouce seul n'a que deux phalanges.
Le membre inférieur présente une grande analogie de struc^^^ ture avec le membre supérieur. 11 se compose: lulu fémur, ou os de la cuisse, le plus long de tous nos os ; 2° de la rotule, os plat et arrondi, qui recouvre, en avant, l'articulation du genou; 3" du tibia et du péroné, lesquels, par leur réunion, constituent la jambe.
La cheville est la saillie des deux extrémités inférieures du tibia et du péroné.
Les deux os de la jambe s'articulent avec le tarse, composé de huit os, auxquels s'attachent les cinq os du métatarse, ou os métatarsiens.
On appelle orteils les doigts du pied. Chaque orteil se compose de deux ou trois phalanges.
Les proportions des ditTérentes parties de la charpente osseuse de l'homme et de la femme varient selon le sexe et les âges. Le volume de la tèle est d'autant plus grand, relativement au reste du corps, que l'individu est plus jeune. Chez le nouveau-né, la tète a le quart du volume du corps, et le cinquième à l'âge de trois ans. Chez l'adulte, la tèle est le huitième de la longueur du corps. C'est ce que les artistes ont coutume d'exprimer brièvement en disant que le corps a huit tètes, c'est-à-dire a huit fois la longueur de la tête. Cette règle est absolue.
Les membres suivent une gradation inverse par rapport au tronc. Ils sont d'autant plus courts que l'individu est plus jeune.
Chez l'homme adulte, les bras étant étendus horizontalement à droite et à gauche, forment à ])eu près la hauteur totale du corps, c'est-à-dire la distance de la plante des pieds au sommet de la tête.
Le squelette de la femme diffère sensiblement de celui de l'homme. Il est plus petit et plus grêle. Ses os sont moins durs et hérissés de moins d'aspérités. La tête est moins volumineuse, plus rétrécie en avant, plus allongée d'avant en arrière. La cage
osseuse de la poilrine est plus courte et moins saillante, La forme de la cag-e osseuse, chez la femme, est ovoïde, tandis que le thorax de l'homme représente un cône à large base. Le bassin de la femme est plus large dans tous les sens que celui de l'homme. Les bras sont plus courts et les jambes proportionnellement plus longues. Les épaules sont plus rapprochées, les
fémurs plus obliques en dedans, les mains et les pieds plus petits et les doigts plus effilés.
Les os sont essentiellement composés d'un tissu organique particulier, nommé ostéoplasle, dont les caractères analomiqucs et histologiques sont bien tranchés. L'ostéoplaste (fig. 134) est une substance compactedans certaines parties des os, et spongieuse dans d'autres. Il a pour caractère particulier d'être creusé d'une infinité de petits canaux, extraordinairement ramifiés, que l'on nomme les canalicules iTHavers. C'est à travers ces petits canaux que passent les vaisseaux sanguins qui nourrissent l'os et la moelle.
Pour comi)rendre la structure des petits canaux qui composent le tissu osseux^ ou ostéoplasle, et qui, réunis en nombre infini, composent la substance interne des os, il faut examiner ces canalicules au microscope.
Fiir. ];i4. Tissu osseux vu à l'œil nu.
r. 13J. Coupe d'un canalicule osseux vu au microscope.
Fig. 136. Canalicule osseux vu à un plus fort grossissement.
La figure 135 montre la coupe d'un canalicule osseux vu au microscope. Il se compose, comme on le voit, d'une sorte de cellule de forme étoilée.
A un plus fort grossissemenl que représente la ligure 136.
la même cellule otTrirait l'a-nect
On peut diviser les os, suivant les besoins physiologiques auxquels ils doivent répondre, en os longs, larges et courts. Les os longs sont les leviers qui servent aux mouvements ; les os courts servent, parleur réunion, à compléter un ensemble cartilagineux ; les os larges, ou plats, contribuent à former les parois
Fig. 137. Coupe
tlu canal médullaire
d'un os long.