THÉORIES DE LA CONTRACTION MUSCULAIRE
Nous avons beaucoup parlé, dans les pages qui précèdent, de la contractilité des muscles, c'est-à-dire de leur propriété de se raccourcir. Depuis deux siècles les physiologistes se sont épuisés en vains efTorts pour trouver la cause de la contractilité des muscles, et la question n'en est pas plus avancée pour cela.
De toutes les théories émises pour expliquer la contractilité musculaire, la plus célèbre, et celle qui fut d'ailleurs formulée la première, est la théorie de ïirritabiUté, à laquelle le nom de Haller est resté attaché.
Nous n'avons pas la prétention de peindre en quelques traits Albert de Haller, l'une des plus grandes figures de la science au dix-huitième siècle, mais nous pouvons donner au moins une idée de sa doctrine de V irritabilité, qui se rattache au sujet qui nous occupe.
Né à Berne, en Suisse, en 1708, Albert de Haller avait pris le bonnet de docteur à Leyde en 1727, c'est-à-dire à l'âge de dixneuf ans. S'attachant à développer les idées de son maître, l'illustre Boerhaave, il s'adonna avec ardeur à l'étude del'anatomie et de la physiologie. En 1736, il fut appelé, comme professeur, à Goettingue (Allemagne), où il fonda bientôt l'enseignement et l'école célèbres qui répandirent son nom dans toute l'Europe savante. C'est à Goettingue que Haller eut l'idée de demander aux élèves qui fréquentaient cette école de traiter chacun, dans sa thèse inaugurale, quelque point important d'anatomie ou de physiologie; et c'est ainsi que la science se trouva rapidement en possession d'une quantité considérable de matériaux nouveaux, qui facilitèrent singulièrement à Haller l'exécution de l'entreprise qu'il avait conçue de créer une physiologie nouvelle, fondée uniquement sur l'observation des faits.
En 1753, après dix-sept ans de séjour à Goettingue, Haller revint dans sa patrie. H continua à Berne son brillant enseignement et ses travaux. Mais, comme il ne trouvait pas à Berne les moyens de se livrer à des études sur le cadavre, il se mit à faire des expériences sur les animaux vivants.
Les expériences qu'il fit sur les animaux vivants contribuèrent beaucoup à lui faire concevoir la doctrine &eV irritabilité.
Les principaux faits sur lesquels s'appuie la doctrine de Haller sur l'irritabilité sont contenus dans un ouvrage en quatre volumes in-12, intitulé : Mémoires sur V irritabilité, qui fut publié à Berne, et traduit aussitôt en plusieurs langues. Le frontispice
de cet ouvrage renferme un dessin trcs-intcressant qui représente le laboratoire que Haller avait établi à Berne pour ses expériences sur les animaux vivants. Nous produisons ici ce dessin (flg. 155).
Nous donnerons maintenant une idée du système de l'irritabilité.
Le principe de cette doctrine n'appartient pas en propre à Haller. Il l'avait emprunté à Glisson, physiologiste anglais.
Glisson avait imaginé d'accorder à la fibre animale une force particulière, qu'il appelait irritabilité. D'après l'anatomiste anglais, cette force est inhérente, non-seulement aux fibres, mais encore au sang, à tous les liquides, à tous les tissus et même aux os. L'irritabilité de ces parties se communiquait aux parties voisines, par les esprits vitaux.
Ces idées ne furent point accueillies dans leur ensemble, mais elles germèrent dans la tète de quelques hommes éclairés, particulièrement de Haller, qm avait eu occasion de s'en entretenir, en Angleterre, avec les médecins de ce pays. Haller s'attacha plus tard à reconnaître les parties du corps des animaux qui étaient douées d'irritabilité à un degré plus ou moins prononcé, et celles qui en étaient dépourvues. Il voulut enfin convertir la force, en quelque sorte occulte, imaginée par Glisson, en une propriété des tissus vivants : il voulut faire d'une abstraction un fait.
En 1739, Haller émit l'opinion que tout mouvement musculaire dépend de l'irritabilité. En 1747, il distingua une force musculaire morte, qui n'était nullement dilférentc de l'élasticité, et persistait après la mort, et une force nerveuse, dépendant de l'action des nerfs sur les muscles. En 1752, il s'attacha à prouver que le périoste, le péritoine, la plèvre, les capsules articulaires, la cornée transparente, le parenchyme des viscères, les méninges et les tendons jouissent d'un certain degré de sensibilité; que les intestins hors de l'abdomen, les muscles isolés du corps, ne sont pas sensibles, mais irritables ; que les nerfs ne sont pas irritables, mais sensibles.
Haller conclut de ces faits que l'irritabilité ne dépend pas de l'action des nerfs. Il pose en principe que la peau, les parenchymes, le tissu cellulaire, les tendons, les ligaments, les artères et les veines ne sont pas irritables ; enfin, que l'irritabilité existe partout où l'on observe des fibres musculaires.
Le cœur était, selon Haller, le plus irritable de tous les orga-
Fig. 155. Le laboratoire de Haller, à Berne.