LES RÊVES
mélange des idées naturelles et logiques avec les plus étranges fantaisies de l'imagination. Rien ne nous étonne pendant le rêve : ni la variété des idées, ni le rapide passage d'une action à une autre tout opposée, ni les étranges transpositions de temps et de lieux, ni le disparate des objets, ni les combinaisons d'un dénoiiment impossible. L'homme en proie au rêve ne peut distinguer ses hallucinations de la vérité.
Ainsi dévoyé, le sens intime enfante des monstres bizarres, horribles ou ridicules. Il nous fait passer par les diverses sensations de la joie ou du plaisir, de la tristesse ou de la terreur. Nous assistons de nouveau au spectacle qui nous a déjà frappé; nous parcourons une contrée que nous avons déjà visitée ; nous revoyons des êtres éloignés, ceux que nous aimons, ceux que nous avons perdus.
Si le rêve a plus d'intensité, le mouvement et la parole viennent se joindre à l'activité de la pensée. Le rêveur parle à haute voix; il chante ou gesticule ; il s'agite, pour soutenir une discussion; et quelquefois le rêve est tellement puissant, que l'on croit voir, entendre, toucher, l'objet que l'on ne voit qu'en imagination. Le rêveur peut entretenir une conversation avec une personne éveillée, et l'on cite même l'exemple de deux personnes endormies qui conversaient ensemble.
On peut dans le sommeil laisser échapper un secret que l'on tenait soigneusement caché.
Le plus souvent les opérations intellectuelles que l'on accomplit en rêvant, sont bizarres, imparfaites et confuses. Elles ne consistent qu'en de vagues réminiscences, et leur combinaison logique est impossible. Alors, comme dit le poète :
Velut segri somnia vanœ
Fingentur species, ut nec pes, nec caput uni Reddatur formœ.
Mais d'autres fois les idées se succèdent les unes aux autres, dans les rêves, aussi logiquement que chez les personnes éveillées, et ces idées produisent des résultats que Ton n'aurait pu obtenir en les combinant pendant la veille. Le mathématicien Maignant résolvait, pendant ses rêves, des problèmes de géométrie et d'algèbre dont il avait tracé l'énoncé sur le papier avant de s'endormir. Condillac et Kriiger, dans les mêmes circonstances, trouvaient des solutions de problèmes difticiles de
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métaphysique ou de mathématiques. Des poètes ont achevé en dormant des pièces de vers qu'ils n'avaient pu terminer avant de se coucher.
Mais, sans invoquer les exemples d'hommes célèbres, chacun a bien le souvenir que pendant son sommeil il a pu continuer ou exécuter des travaux intellectuels dun ordre souvent trèsdifficile. L'esprit excité, et en même temps replié sur lui-même dans une seule pensée, est capable d'accomplir pendant le sommeil des opérations compliquées. Quel est celui qui n'a pas, en rêvant, composé des vers, tracé des plans de pièces de théâtre, rédigé des discours ou des mémoires, dessiné, en imagination, des édifices répondant à des 'programmes de prix, etc.?
Le docteur Abercrombie a rap})orté le fait suivant :
« Une servante d'auberge avait son lit séparé seulement par une mince cloison de la chambre d'un joueur de violon ambulant, qui passait une partie de ses nuits à exécuter des morceaux de musique avec une rare perfection. La jeune servante, après avoir été quelque temps dans un mauvais état de santé, alla dans une autre famille. Bientôt ses nouveaux maîtres furent surpris d'entendre, pendant la nuit, des sons mélodieux, qui les conduisirent à la chambre de la servante. On la trouva profondément endormie, mais laissant échapper de ses lèvres des sons exactement semblables aux plus doux accords d'un violon.
« Cette musique fut remplacée, un ou deux ans après, par celle d'un morceau de piano de très-vieux style que la jeune fille avait l'habitude d'entendre toucher chez ses maîtres.
« Plus tard, elle se mit à parler pendant son sommeil, et dans ces occasions elle avait l'habitude de traiter les sujets les plus variés avec une facilité et un choix d'expressions remarquables, un tact merveilleux et une puissance de mimique vraiment surprenante. Pendant ces paroxysmes, qui survenaient ordinairement une fois par nuit, il était presque impossible de l'éviiiller; et quand ses paupières étaient ouvertes, si l'on approchait un flambeau de ses yeux, la pupille semblait insensible à la lumière. Cette fille, à l'état de veille, était fort bornée, et en même temps très-lente à recevoir l'instruction qu'on lui prodiguait avec le plus grand soin. »
Ce fait donne un exemple remarquable, non-seulement de la vivacité des idées, mais encore de l'activité que la mémoire conserve pendant les rêves.
Le souvenir des idées conçues en dormant nous manque le plus souvent. Il faut, pour ressaisir les détails d'un rêve, qu'il ait bien vivement frappé l'esprit, ou que l'on se reveille aussitôt. La plupart du temps, il ne laisse dans notre mémoire qu'une impression vague et confuse. C'est la preuve que l'intelligence ne veillait pas tout entière, et que l'une de ses facultés, la mé-