Le sommeil n"cst-il point l'image de la froide moii
dire de l'exercice des sens et de la volonté, et qu'il caraclérise la vie tout aussi bien que la veille, puisque la plus grande partie de nos fonctions, et de nos fonctions les plus essentielles, continue de s'exercer, et même, on peut le dire, s'exerce, pour quelques-unes, avec plus d'énergie encore que pendant la veille. Yoilà le caractère scientifique du sommeil. Nous avons maintenant à étudier dans ses détails ce curieux état de l'économie.
Le sommeil est, disons-nous, le repos de l'encéphale. Mais pourquoi ce repos? Sa nécessité est de toute évidence. Les causes d'excitation auxquelles les organes des sens et les actions volontaires sont soumises pendant la veille, tendent à s'accroître progressivement. Notre cœur bat plus vite le soir que le matin. Dans toutes les maladies, c'est vers le soir qu'arrive l'excitation, ou, comme on le dit, en langage médical, Vexacerbation. Des veilles prolongées amènent la fièvre. Puisque l'excitation des sens, des. fonctions intellectuelles et des diverses actions physiologiques qui s'accomplissent pendant l'état de veille, s'accroît progressivement, il arriverait un moment où leur degré d'activité serait incompatible avec la santé. Le sommeil vient, à de justes intervalles, modérer, suspendre, cette activité, la ramener au terme convenable, en rabaissant l'excitation générale de nos organes.
Il faut remarquer, en effet, que dans les organes mêmes dont l'action semble continue, et dont nous parlions tout à l'heure, comme nous fournissant l'image du mouvement perpétuel, c'està-dire dans la respiration, la circulation, l'absorption, etc., i)ien que l'action paraisse continue, si l'on regarde les choses de près, on voit qu'en réalité l'exercice et le repos se succèdent et alternent, en sorte que le temps est partagé en intervalles à peu près égaux de repos et d'action. Les contractions du cœur, les batte ments des artères, la marche du sang dans les veines, les mouvements d'amplification, de resserrement de la poitrine et des poumons, sont toujours séparés par un temps d'arrêt, par un mouvement d'inertie, qui est indispensable à l'entretien de leur vitalité. Les autres fonctions des viscères splanchniques, telles que la digestion, l'absorption, les sécrétions, ne s'exercent que tour à tour, et avec de plus longs intervalles. Il en est autrement pour l'encéphale. L'exercice de nos sens, nos fonctions intellectuelles, plusieurs de nos mouvements, s'exercent sans
trêve, et non sans fatigue de la part des organes qui en sont les instruments. Une continuité absolue d'action leur serait impossible; une suspension périodique est de toute nécessité pour l'encépliale. La nature, en nous imposant le besoin impérieux du sommeil, a donc eu pour but la conservation de la vie.
Ce n'est pas seulement d'ailleurs pour lui donner du repos que la nature impose à l'encépliale la nécessité du sommeil. 11 y a un autre but à cet état : la réparation des forces de l'organisme, épuisées par l'exercice, le travail et l'effort. Dans le sommeil se recompose le trésor perdu de notre activité fonctionnelle; dans le sommeil nous reprenons l'activité de l'esprit et du corps. C'est alors qu'une nouvelle provision de forces s'élabore en nous, grâce à quelque mystérieux mécanisme, qui est un des secrets du Créateur, mais dont les etfets sont aussi visibles que la cause en est cacbée.
Il est tellement vrai que le sommeil sert à reconstituer les forces, que s'il manque, s'il est traversé par des rêves, ou par des causes de nature à le troubler ou à l'altérer, on se réveille avec autant et même avec plus de fatigue que l'on en ressentait avant ce repos trompeur.
La nature attache tant d'importance au sommeil, qu'elle en a fait un besoin irrésistible. Homère dit dans ïlliade : « Le sommeil se vante d'approcher de tous les hommes et même des dieux, excepté du seul Jupiter. » Les Romains, grands connaisseurs en fait de barbarie, imaginaient pour Persée un supplice terrible, en l'empêchant de dormir, car c'est là peut-être le genre de mort le plus cruel dont l'histoire ait gardé le souvenir. On a vu des malheureux soumis à la torture s'endormir au milieu des soutTrances que leur causaient leurs bourreaux. Le grand Condé dormait le matin de la bataille de Rocroy. Turenne s'étendait sur l'affût d'un canon, au pied des remparts ennemis. Napoléon I" dormait sur le champ de bataille d'Austerlitz. Des artilleurs se sont endormis sur leurs pièces pendant qu'elles vomissaient des boulets et de la mitraille. On a vu des criminels s'assoupir profondément le matin même de l'exécution, dont ils savaient pourtant l'heure précise.
Dans le sommeil vraiment digne de ce nom, c'est-à-dire dans le repos complet des organes des sens et des mouvements volon taires, les fonctions non soumises à la volonté et qui sont sous la dépendance du nerf grand sympathique, la digestion, la cir-
culalion, la respiration, les sécrétions, etc., s'opèrent avec un peu moins d'énergie que dans la veille ; mais l'absorption et la nutrition s'accomplissent avec encore plus d'énergie. Pendant le sommeil, le pouls est plus lent et plus faible, les inspirations sont moins nombreuses et la transpiration est très-réduitc; maisl'absori)tion est, au contraire, singulièrement activée. Aussi est-il plus dangereux de s'endormir que de veiller au milieu dun air insalubre. Les Marais Ponlins, qui s'étendent à quekjues lieues de la campagne de Rome, occasionnent presque inlailliblemeni la fièvre périodique si l'on y passe la nuit, tandis qu'on échappe à leur redoutable influence si on les traverse en plein jour, sans y séjourner. C'est que l'absorption cutanée et l'absorption pulmonaire sont plus actives pendant le sommeil que pendant la veille.
Pendant le sommeil, le corps se refroidit. Si l'on n'était pas plus couvert dans le sommeil que dans la veille, on serait bientôt inconuîiodé par le froid. Cesl pour cela qu'il est dangereux de s'endormir en plein air, et que dans la désastreuse retraite de Russie, comme nous l'avons fait remarquer dans un autre chapitre, ceux de nos soldats qui se laissaient aller au sommeil, succombaient aux atteintes du froid.
Nous consacrons au sommeil les heures de la nuit, et ce n'est pas seulement une coutume de la civilisation qui a imposé cet usage, car les animaux suivent la même règle. L'obscurité et le silence favorisent, appellent, pour ainsi dire, le sommeil. La nuit semble faite pour le repos. Lorsqu'on essaye de s'endormir, la plus faible lumière que l'on aperçoit, suffit. Jointe à la demitransparence de la paupière, pour empêcher le sommeil.
Le sommeil s'annonce par une sensation particulière, qui fait suspendre l'attention et le mouvement. D'abord peu prononcé, ce besoin devient déplus en plus impérieux. Si l'on y résiste, il disparaît, pour reparaître au bout d'un certain temps, avec une inlensilé plus grande. Le sommeil ne nous envahit donc pas brusquement; il ne s'empare que successivement de l'intelligence et des sens. Entre le sommeil et la veille il s'établit une lutte, dans laquelle il y a alternativement commencement de sommeil et réveil, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil l'emporte.
Voici à peu près l'ordre successif du sommeil de chaque organe. Les actions musculaires volontaires s'engourdissent les premières. Les yeux ne peuvent rester ouverts, les bras tombent
le l0|-ig du corps, la station devient impossible, et l'on est forcé de se coucher. La voix devient progressivement faible, confuse ou hésitante; puis elle s'éteint. Les impressions des sens sont abolies graduellement. C'est d'abord la vue, puis le goût, ensuite l'odorat, l'ouïe et le tact, qui disparaissent, l'un après lautre. En même temps, toutes les sensations internes, telles que la fatigue, la douleur, la faim, la soif, etc., sont supprimées. Enfin, les actes intellectuels et afTectifs qui, dès le début, avaient été frappés de langueur, s'évanouissent à leur tour. Cette éclipse intellectuelle commence par la volonté, qui s'affaiblit et devient nulle. Quelques idées flottent encore pendant un certain temps, mais elles sont confuses, et à la fin elles disparaissent à leur tour. Alors plus de perception, plus de moi , l'homme est immobile et insensible; la vie seule et les fonctions inconscientes subsistent en lui. C'est le sommeil déclaré.
Quand cet état est complet, le corps n'obéit plus qu'à l'action de la pesanteur, et la vie se réduit aux fonctions du système nerveux ganglionnaire, qui a son siège dans la poitrine et l'abdomen.
Il est bon de dormir sur le côté droit. Comme le cœur bat à gauche, et que le foie et le pylore sont à droite, dans cette position le foie ne vient pas presser sur l'estomac, et le cours des aliments de l'estomac à l'intestin est facilité. Cette même position laisse plus de liberté aux mouvements du cœur. 11 y a d'ailleurs un inconvénient à dormir sur le côté gauche : comme la pesanteur a beaucoup d'iniluence sur le cours du sang, il résulte du décubitus sur le côté gauche que les vaisseaux sanguins du côté droit sont toujours plus engorgés que ceux du côté gauche. C'est pour cela que l'on observe plus d'inflammations, plus d'engorgements des poumons, plus de fluxions de poitrine, plus d'hémorhagies et plus d'apoplexies pulmonaires de ce même côté droit.
Comme nous dormons le plus habituellement sur le côté droit, le poumon gauche agit davantage que le poumon droit, dont les mouvements sont gênés par la pression du corps qu'il supporte, et de là vient que ce poumon est presque toujours le plus faible et le plus exposé aux maladies. Quand on a la fièvre, on se couche sur le dos. C'est qu'alors, le cœur battant plus vite, ce n'est pas trop de deux poumons pour aérer un sang plus abondant et qui circule avec plus de rapidité.
La durée du sommeil est en moyenne de sept heures. Les enfants dorment davantage, et d'autant plus qu'ils sont plus près du terme de leur naissance. Au contraire, les vieillards n'ont qu'un sommeil court, léger, interrompu. Stahl a dit ingénieusement, à ce propos, qu'il semble que les enfants pressentent qu'ils auront assez de temps dans la longue carrière qu'ils ont devant eux pour déployer librement les actes de la vie, tandis que les vieillards, près de leur fin, sentent la nécessité d'accroître la durée d'un bien qui va leur échapper.
Le sommeil de l'enfant est long, profond et tranquille, en raison de la grande activité que présentent, à cet âge, les fonctions de nutrition et d'absorption, et du peu d'importance des fonctions do l'encéphale. Au contraire, dans un âge avancé, les fonctions des viscères sont languissantes; l'activité délaisse ces organes intérieurs, tandis que le cerveau, tout rempli d'idées acquises, est presque toujours tenu éveilé par leur excitation.
A tout âge d'ailleurs la durée du sommeil varie suivant l'activité et le genre d'occupations qui ont rempli la journée, comme aussi suivant la constitution et les habitudes.
Le sommeil étant destiné à réparer les forces, son besoin doit être plus pressant et sa durée plus longue quand on a fait dans la veille précédente plus de dépense nerveuse. Le sommeil revient aussi plus promptemenl et se prolonge davantage chez les enfants, et généralement chez les sujets doués d'une constitution irritable.
L'habitude a la plus grande influence sur le sommeil. Si Ton a laissé passer l'heure accoutumée, le besoin en est moins urgent. Le sommeil est même d'autant plus réparateur et s'établit d'autant plus facilement, qu'il est plus régulièrement périodique.
Et non-seulement l'habitude règle les heures du sommeil, mais encore elle provoque son invasion et sa durée. Le meunier ne peut s'endormir qu'au bruit de son moulin, Tentant qu'au mouvement de son berceau ou au chant de sa nourrice.
L'éther, le chloroforme et autres agents du même ordre, réduits en vapeurs, mêlés à l'air, et introduits, par des appareils convenables, dans les voies respiratoires, déterminent le sommeil ; mais ce sommeil ne ressemble pas au repos naturel. Il se manifeste d'abord par l'abolition de la contractilité musculaire et de la volonté, par le ralentissement de la respiration et de la circulation, puis par la suspension de toute perception, de toute
volonté et de toute sensibilité. Un pareil état est toujours grave; il menace la vie, car il n'est autre chose qu'un commencement d'asphyxie. La vie ne tarderait pas, en effet, à s'éteindre, par syncope et par asphyxie, si l'inhalation des vapeurs stupéfiantes dépassait certaines limites, fort difficiles d'ailleurs à tracer; si difliciles qu'il arrive trop souvent que le malade, pendant qu'il est soumis à l'action du chloroforme, passe, sans qu'on s'en doute, du sommeil à la mort.
Le chloroforme est employé fréquemment en chirurgie pour abolir la douleur des grandes opérations, mais aucune règle, aucune précaution humaine ne peuvent répondre d'une issue fatale quand on se sert de cet agent.
Après sept heures de sommeil, en moyenne, le réveil arrive. Les organes des sens reprennent alors leur empire, dans l'ordre même où ils l'avaient perdu. La lumière et les sons deviennent les premiers appréciables : on les perçoit d'abord confusément, puis d'une façon plus distincte. C'est ordinairement la clarté du jour ou la sonnerie d'une pendule qui amènent le réveil. L'esprit opère péniblement quelques associations d'idées. Les autres sens, le toucher, l'odorat, le goût, reparaissent, et l'appareil musculaire commence à recouvrer son action.
L'habitude, surtout en ce qui concerne le bruit, a sur le réveil une influence remarquable. Quand on est accoutumé à s'éveiller à une certaine heure, rien ne peut faire dormir plus longtemps. Souvent la volonté suffit pour nous arracher au sommeil. Un dessein bien déterminé de s'éveiller à une heure fixe, pour la chasse ou pour le départ, vaut tous les réveille-matin que l'industrie moderne a popularisés, mais dont on se sert si peu.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que certaines sensationsda bruit provoquent le sommeil, non par leur existence, mais par leur a])sence. Le meunier, avons-nous dit, s'endort au bruit de la roue de son moulin; mais si le tic-tac vient à ne plus retentir, notre homme s'éveille aussitôt, et il court à la roue, pour remettre en action le mécanisme accidentellement suspendu. L'enfant qui s'est endormi au chant de sa nourrice, se réveille si le chant s'arrête, et il ne se rendort qu'à la reprise du refrain accoutumé. Le matelot s'endort au bruit de la tempête, et il se réveille si l'ouragan cesse de mugir.
Quand le réveil n'est pas complet, alors que le corps et l'es-
prit sont encore séparés du monde extérieur, l'imagination, imparfaitement reconquise, produit des associations d'idées bizarres, (jui semblent tenir du délire, et qui ne sont, en effet, (jue le moment de transition entre l'abolition de la volonté et de la conscience et la reprise de possession de nos facultés.
Le réveil ne se fait pas toujours ainsi, par degrés. Il arrive quelquefois brusquement et comme en sursaut, soit par une cause extérieure venant interrompre subitement le sommeil, soit sans cause appréciable. Alors les organes des sens et l'encépbale reprennent soudainement leurs fonctions; mais ce n'est pas sans recevoir de ce retour sul)it une impression pénible, dont les suites se font assez longtemps sentir.
Nous venons de supposer le sommeil complet et tranquille; mais ce cas est rare, on peut même dire qu'il n'est qu'une exception. Presque cliaque nuit, nous avons des rêves, fugitifs ou sensibles, ne laissant aucun souvenir ou laissant persister leur souvenir au réveil. L'homme qui dort du sommeil le plus calme, le plus profond, ne se réveille presque jamais dans la position même *iu'il occupait au moment de s'endormir. Il a changé plusieurs fois de posture pendant son sommeil ; il a dérangé ses couvertures, posé et remis sa coiffure de nuit. Tout cela prouve qu'excité par d'obscures sensations, il a exécuté divers mouvements.
Ces actes inconscients de la volonté et du mouvement s'ap pellent les rcves. Comment les expliquer?
Dans le sommeil, surtout à son déi)ut, les fonctions intellectuelles ne s'éteignent pas d'une manière absolue. Par suite de l'excitation qui s'est prolongée dans la soirée, les organes des sens et le cerveau ne jouissent pas immédiatement d'un repos complet. Le sens intime ne dort pas encore tout entier ; il sommeille seulement, et dans cet état il peut exécuter des opérations intellectuelles disparates et bizarres, parce que l'empire de la raison ne s'exerce sur les idées que d'une manière incertaine et confuse. Les sensations qui nous ont particulièrement frappé pendant le jour, renaissent alors dans notre cerveau, ou suscitent d'anciens souvenirs. Notre esprit associe et combine toutes les idées, toutes les impressions, toutes les images qui l'agitaient pendant la veille, mais tout cela sans jugement et sans suite. Le rêve est donc un travail imparfait de l'àme, qui fait un bizarre