Scène de l'Affaire Clemenceau. (Dessin de Victor Giraud
A UN BIBLIOPHILE. — CHAPITRE NEUVIÈME. 189 a exposé deux ou trois fois au Salon, puis qui, — riche d'ailleurs, — s'est retiré à la campagne et ne fait plus de la peinture que pour lui. M. Guillaume a signé là des marcfes et des bas de pages d'un caractère saisissant, d'un art original, entre autres un amphithéâtre de dissection d'un pittoresque tout à fait macabre.
« Marges et bas de pages, sépias ou aquarelles en forme de culs de-lampe, ornementation mordant sur le texte même, bleu cobalt ou vermillon s'étalant sur les lignes noires de l'imprimerie, voilà-ce qui fait l'originalité de l'illustration d'un semblable livre. »
Un autre amateur passionné de l'art, un collectionneur émérite, M. Roux, a eu l'envie de posséder un La Fontaine incomparable, en donnant à traduire l'immortel fabuliste à nos meilleurs aquarellistes. Ce La Fontaine, ainsi illustré, est une œuvre sans prix dans son ensemble. Parmi les cent soixante-dix-sept aquarelles qui en forment l'illustration, il en est de plus heureuses les unes que les autres, mais aucune n'est mauvaise, aucune ne fait tache.
L'esprit du bonhomme La Fontaine, ses merveilleux petits tableaux nous frappent tous individuellement, d'ailleurs, d'une façon différente, et quand notre pensée n'est pas d'accord avec la traduction de l'artiste, qui pourrait dire celui de nous deux qui a saisi le mieux l'idée du fabuliste? D'autre part, ce que donne la plume ne peut pas toujours ôtre rendu avec la même justesse et la môme grûce par le pinceau ; la réciproque est également vraie.
Ce qu'on peut dire hardiment, c'est que les traducteurs mis en œuvre par M. Roux n'ont pas été au-
dessous de leur tâche, celle colleclion restera comme un grand effort de générosité d'une pari, et, de l'autre, de bonne volonté et de talent.
L'illustration nouvelle du livre a donné lieu à une très intéressante étude de M. André Mellerio*, publiée par VEstampe et l'Af/khe*''^. C'est par la reproduction de ce travail, qui a fait l'objet de nombreux débats dans les revues et journaux d'Art, que nous terminerons ce chapitre.
« Notre fin de siècle n'est-elle pas une période de transition? Le propre de telles époques apparaît le rassasiement, presque le dégoût de ce qui a précédé. On
* M. André Mellerio est l'auteur d'un livre sur la Lithographie originale en couleurs. Paris, L'Estampe et l'Affiche, 4898, in-8» carré.
Depuis quelque temps l'estampe lithographique en couleurs a fait en France un progrès et acquis une importance qui lui attirent l'attention non seulement de tous ceux qui s'intéressent à l'art, mais même du simple public. L'ouvrage que nous signalons, où M. André Mellerio étudie ce mouvement, vient donc à point et sera consulté avec fruit.
** Cf. L'Estampe et V Affiche, Revue d'art illustrée, de format in-4°, qui paraît depuis 1897, sous la direction de MM. Clément Janin et André Mellerio. Elle a débuté chez l'éditeur Edouard Pelletan. De cette origine, elle a conservé la préoccupation des ouvrages de bibliophilie, dont M. Clément Janin, neveu du grand critique Jules Janin, qui fut aussi un grand bibliophile, a fait sa spécialité et qu'il traite en toute indépendance.
« Cette publication, écrivait M. Paul Bluysen, a pour but de porter un jugement sur les innombrables documents graphiques, affiches, couvertures de livres, etc., auxquels les artistes en renom ne dédaignent pas maintenant de consacrer leur temps et leur talent; elle constitue une sorte de guide très
A UN BIBLIOPHILE. — CHAPITRE NEUVIÈME. 191 est injuste pour des qualités qui ne piquent plus la curiosité, quitte plus tard à remettre les choses en leur place, en prononçant un jugement équilibré et définitil'. On ne s'occupe exclusivement que de ce qui va être, négligeant le reste pour tâcher d'effectuer ce qu'on entrevoit à peine.
< A première vue il semble que le roman d'action se prête mieux à l'illustration, ou du moins lui facilite la tâche, par son en dehors. La vision des personnages et des scènes est tout indiquée, jusque dans les détails. Enlèvements, chapeaux à plumes de mousquetaires, galopades échevelées et coups de rapières, ces accessoires d'un Alexandre Dumas père forment un tableau mouvementé rapidement saisissable.
« Telle besogne accomplie par un dessinateur consciencieux, ayant le sens du pittoresque, pouvait offrir un intérêt secondaire, mais réel.
« Or voici que ce commode et précis décor disparaît dans le roman de vie intérieure. Pouvez-vous exprimer directement d'invisibles émotions? Evidemment non. Mais alors l'illustration sera donc en désaccord avec le texte interprété, ou tout au moins très en dessous comme intensité expressive.
Que dis-je, peut-être même sera-t-elle supprimée du coup, ou réduite au simple décoratif de la pagination typographique, sans apport d'émotion propre!
éclectique, indépendant et bien inspiré, de l'amateur, et, en cela, elle a fort à faire — car qui n'est pas amateur aujourd'hui et ne se pique d'encourager les arts en achetant des pièces réputées artistiques ou destinées h devenir rares? L'Estampe et l'Affiche, du reste, s'accjuitte fort bien de cette tAche et chacun de ses numéros contient quelque étude — ou quelque planche hors texte qui, tout au moins, mérite discussion. •
« Certains artistes semblent résoudre le problème, en donnant à l'illustration un point do vue différent d'autrefois, légitime parce qu'il est celui-là même où se place le mouvement littéraire. Examinons entre autres exemples : Rodin, le sculpteur célèbre; Odilon Redon, l'extraordinaire lithographe, et un jeune peintre, Maurice Denis.
« De Rodin, il existe une œuvre précieuse et unique connue dans le monde des bibliophiles, — ce sont des dessins originaux sur une première édition des Fleurs du 'ïnal de Baudelaire. Le collectionneur qui la possède et eut la conception de cet ensemble, est M. Paul Gallimard. Esprit intelligent, homme aimable, il fut un des premiers acheteurs de Manet, Degas, Renoir, également un des découvreurs de Carrière, en même temps qu'il devenait leur ami. Frappé chez Rodin d'un sentiment d'ardente volupté jusqu'à la fureur douloureuse, il en remarqua la concordance avec ce frisson nouveau qu'avait apporté Baudelaire, en littérature. Il demanda au sculpteur d'orner un exemplaire des Fleurs du mal. Mais Rodin, tempérament accentué et libre, ne pouvait s'astreindre aux étroites limites d'une composition littérale, vulgairement pittoresque. Il se livra entièrement à son habituelle inspiration, et les figures dont il sema le livre sont échappées directement de son oeuvre sculptural.
« Elles apparaissent sœurs de cette foule vivante et mouvementée qui se pressait et se déroulait sur son portail fameux. Et cependant nous ne savons rien qui s'apparente plus parfaitement au sentiment baudelairien, que ces formes souples cambrées sous l'étreinte,
respirant l'ivresse d'amour chaude el languide, désespérées parfois aussi du vide des voluptés.
« Nous pouvons donc brièvement énoncer les conditions nécessaires à l'illustration moderne. Personnalité plastique propre, adaptation aux seuls auteurs littéraires qui lui correspondent, création originale et libre, mais profonde en communauté de sentiment.
« A notre avis, cette illustration réclamera le concours d'un autre personnage encore, qui dans l'histoire du livre est resté la plupart du temps très au-dessous de son office — nous voulons dire l'éditeur. Il lui faudra ôlre plus qu'un vulgaire entrepreneur de livres. C'est à lui qu'incombera le rôle de l'architecte, ordonnateur suprême de la décoration de l'édifice qu'il a construit.
A l'exemple d'amateurs intelligents, comme M. Paul Gallimard, que nous citions, l'éditeur sera mis en demeure de comprendre et d'apprécier également l'artiste littéraire aussi bien que l'artiste plastique, de saisir leur intime concordance. A lui en outre de surveiller que les lois décoratives de l'illustration soient respectées, d'approprier la typographie, choisir le format et jusqu'au papier.
« Les besoins nouveaux très complexes donneront une grande importance à cette direction d'où seulement peut découler l'unité d'ensemble.
« Actuellement, les procédés matériels, dont l'intérêt
d'ailleurs est réel, progressent étonnamment. A tel point
qu'on aurait pu s'inquiéter que leur souci n'accaparût
les forces vives de l'artiste aux dépens de l'inspiration
originale. Il nous a paru opportun de signaler le fait, selon nous significatif, d'un esprit nouveau de l'illustration. Ce n'est pas seulement le perfectionnement des modes mécaniques d'expression, mais c'est, surtout, des tendances propres et caractéristiques qui marquent les périodes d'art vraiment originales. Ainsi a chance de se rajeunir l'illustration, qui semblait demeurer dans une formule déjà amplement utilisée, quand l'esprit littéraire marchait en avant, »